CHAPITRE III
En 1783, André Chénier se décida pour raisons de santé, et encore plus pour voir des pays dont il rêvait sans cesse, à faire un voyage qui devait le mener en Suisse, en Italie et en Grèce. De ce voyage, dont nous devons dire tout de suite epu'il fut abrégé, Chénier nous a laissé, fragment par fragment, toute une relation. Encore à Paris, mais projetant son voyage, il se* croit mourant et se recommande à ses amis :
Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis dans vos mains je dépose ma cendre.
Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée, A peine ouverte au jour ma rose s'est fanée; La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine et voilà que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre Si parfois un penchant impérieux et tendre.
■ii- ANDRE CHENIER.
\ Uns guidant vers la tombe où je suis endormi Vos yeux en approchai» I peuvent voir leur ami.
Il s'encourage el s'entraîne, en vers qui semblent du Marc-Aurèle traduit par de Vigny, à la résignation et à la sérénité stoïcienne :
Souffre un moment encor. Tout n'est que changement. L'axe tourne, mon cœur : souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace pas tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe et va, par des pentes fleuries. S étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé Des pénibles détroits d'une vie orageuse Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.
Il espère que l'Italie le guérira. Il ne désire, pour le moment, qu'y terminer ses jours dans la paix et dans la contemplation des beaux spectacles. Il ne demande pas autre chose à cette déesse que tous importunent de leurs vœux, à la Fortune :
Brillante Déilé. tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris. Peu satisfait le pauvre, ô belle souveraine, Peu, seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords, où malgré ses rides, ses revers, Belle encor, l'Italie attire l'univers,
Je puis«c, au sein des arts, vivre et mourir tranquille !
C'est là que mes désirs m'ont promis un asile;
C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans nies flancs
Eteindra les douleurs et les sables brûlants.
Là, j'irai l'oublier, rire de ton absence:
Là dans un air plus pur respirer en silence
— El nonchalant du terme où uniront mes jours —
La santé, le repos, les arts et les amours.
Puis le voilà à la veille de son départ. 11 adresse ses adieux aux frères de Pange, qui restent. 11 caresse d'un regard ami les frères Trudaine qui l'accompagnent.
Ce couple fraternel, ces âmes que j'embrasse D'un lien qui, du temps craignant peu la menace, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours.
Reviendra-t-il ? Il ne le sait. Qu'il revienne ou qu'un rivage lointain garde sa cendre, que ses amis aient les mêmes sentiments pour lui :
Vivez heureux; gardez ma mémoire aussi chère, Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine. Avant que dans vos bras la voile me ramène.
Il rêve de la Suisse (qu'il devait traverser seulement, mais où il comptait sans doute faire, au revenir, un plus long séjour), et tout le rêve idyllique
d'un lettré déjà fervent de Théocrite s'éveille et chante dans sou âme :
Oli ! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté
Où trois pâtres héros ont à la liberté
Rendu tous leurs neveux et 1 Helvétie entière!
Là je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde Prodiguant à ses fds ce trésor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent.
Le soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts, Ma conque rappelant les troupeaux vagabonds Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, Cet air que d'Appenzel répètent les montagnes.
Une rustique épouse; et soigneuse et zélée, Blanche, car sous l'ombrage au creux de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager, M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Et cependant sa voix, simple, et douce, et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.
Mais l'Italie surtout l'appelle, et la Grèce, et, dans une pièce inachevée, mêlée de prose et de vers, comparable du reste, par le ton, à la lettre qu'écrivait à Tronson (?) Fénelon rêvant d'apostolat aux pa}s d'Athènes et de Smyrne, Chénier s'écrie : « Je suis en Italie, en Grèce. O terres, mères des arts favorables aux vertus ! O beaux arts ! De ceux qui vous aiment délicieux tourments!...
La sainte poésie et m'échauffe et m'entraîne, Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein, En vers tumultueux bouillonne dans mon sein.
« Je parcours le Forum, le Sénat; j'y suis entouré
I d ombres sublimes. J'entends la voix de Gracchus,...
II Cincinnatus, Caton, Brutus Jevois les palaisqu'ont
I habités Germanicus et sa femme, Thraseas, Soranus, I Sénécion. En Grèce, tous les peuples différents,
chacun avec son front, son visage, sa physionomie, passent en revue devant mes yeux (comme l'énumération d'Homère). Périssent ceux qui traitent de préjugés l'admiration pour tous ces modèles antiques et qui ne veulent point savoir que les grandes vertus constantes et solides ne sont qu'aux lieux où vit la Liberté. JJos utinam inter heroas tellus me prima tulisset! »
Mais le voici réellement à Rome. D'autres soucis que ceux de l'art, de l'archéologie ou de l'histoire romaine viennent l'assiéger. Il y résiste ou voudrait y résister. Pourquoi le poète est-il encore si jeune et les italiennes si séduisantes':'
O délices d'amour! Et toi molle paresse,
Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse?
Les belles sont partout. Pour chercher les beaux arts,
Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts;
Rome d'amours en foule assiège mon asile.
Sage vieillesse, accours! O déesse tranquille,
Do ma jeune saison éteins ces feux brûlants Sage vieillesse! Beureux qui, dès ses premiers ans, A senti de son sang dans ses veines stagnantes Couler d'un pas égal les ondes languissantes!
Il faudrait pourtant aller en Grèce. Il faudrait rompre la chaîne qui l'attache «à Rome. II faudrait à la fois envahir l'Hellade el reconquérir la liberté perdue. Le poète a un regard pour le bateau qui l'attend et pour les lieux où un doux souvenir le rappelle et le retient :
Partons ! la voile est prête et Bysance m'appelle!
— Je suis vaincu! Je suis au joug d'une cruelle.
Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arrachet
Ses traits que, malgré moi, je vais toujours chercher;
Son image partout à mes yeux répandue,
Et les lieux qu'elle habite et ceux où je l'ai vue;
Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment
Au feu qui me consume un funeste aliment,
Ma chère liberté, mon unique héritage,
Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage,
Si doux à perdre, hélas! et si tôt regretté,
M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté?
Enfin il part. Le rivage romain fuit derrière lui. Celui de la Grèce apparaît déjà aux yeux de son imagination. Il le salue avec transport, à la manière antique, en néo-païen enivre :
Salut dieux de lEuxin, Ilellé, Seslos, Abyde, Et nymphe du Bosphore et nymphe propontide,
Qui voyez aujourd'hui du barbare Ostnalio Le croissant oppresseur toucher à son déclin ; Hèbre, Pangée, tiaemus et Rhodope et Riphée;
Salut Thrace, ma mère et la mère d Orphée;
[1 ne devait jamais la voir. 11 ne poussa pas plus oiu que Naples. Trop souffrant pour continuer le voyage, il revint vers la France, à petites journées et comme à pas lents, consolé sans cloute par l'espoir, qui est le seul consolateur, par l'idée qu'il everrait ces pays du soleil et de la lumière (pie son cœur et sa pensée habitèrent toujours. Aussi son chant de retour, son salut à la France retrouvée n'estil point triste. Il revoit avec bonheur les lieux qu'il comptait quitter pour deux ans, comme il la dit, et dont il n'a été éloigné que quelques mois. Il se compare à Ulysse revoyant Ithaque :
Ainsi vainqueur de Troie et des vents et des flots, D'un navire emprunté pressant les matelots, Le fds du vieux Laerte arrive en sa patrie, Baise en pleurant le sol de son île chérie. Il reconnaît le port couronné de rochers, Où le vieillard des mers accueille les nochers, Et que l'olive épaisse entoure de son ombre; Il retrouve la source et l'antre humide et sombre, Où l'abeille murmure, où pour charmer les yeux, Teints de pourpre et d'azur les tissus précieux Se forment sous les mains des naïades sacrées; Et dans ses premiers vœux ces nymphes adorées
(Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir) De vivre, de régner lui permettent l'espoir, Oh ! des fleuves français brillante souveraine, Salut! Ma longue course à tes bords me ramène.
Et il fait le vœu du reprendre avec zèle et avec joie' ses travaux littéraires interrompus.
Quels étaient ces travaux en ces années 1782-1785. Il le dit lui-même avec la précision élégante qui lui est habituelle. Poésies antiques et Elégies amoureuses se partageaient son temps et ses soins :
Quand ma bouche animait la flûte de Sicile, Et quand l amour trahi me fit verser des pleurs... Tout mon cortège antique aux chansons langoureuses Revole comme moi vers tes rives heureuses...
Cependant on peut conjecturer avec une quasi-certitude que dans les premières années de labeur poétique, sous l'impression de YAnt/iologie de Brunck, avivée, du reste, d'abord par son projet de voyage en Italie et en Grèce, ensuite par son voyage lui-même, ce qui domina dans l'esprit et dans le travail d'André Chénier, ce furent les poésies à 1 imitation de l'antique. On croit le voir à ceci surtout que les idylles et poèmes antiques, les bouk [les bucoliques], comme ils les appelle dans ses notes, sont achevés pour la plupart et que les élégies amoureuses, pour la plupart, ne le sont pas. Cela indique que les bucoliques l'occupèrent aux années où il était moins
VOYAGES. -~ PREMIÈRE MANIÈRE. t>l
lisperse entre viii^i projets, cl que les élégies vin- Irenl surtout un peu plus lard, au temps où, plus Encore qu'auparavant, il commençait tout et n'achellvail rien. Ainsi, selon toutes les vraisemblances, les ■poésies antiques sonl bien la première manière ■d'André Gliénier, cl c'est donc ici le moment de les ■feuilleter pour compléter la biographie de ses aven- ■turcs par la biographie de son âme.
Cette première manière est exquise et elle est ■restée pour tout le monde la caractéristique même
■ du génie d'André Chénier, encore qu'il faille bien se I garder de le renfermer tout entier dans ces limites
■ trop étroites. Chénier réalise le rêve de tous les I poètes humanistes français depuis Ronsard, rêve I qu'aucun d'eux n'a réalisé en effet pleinement. Se I faire une âme antique, penser, sentir, être ému et I voir même comme un ancien. Voltaire disait : « Pour
ma tragédie grecque, j'ai consulté M. Dacier, qui est du pays ». André Chénier, plus que Ronsard, bien plus que Du Bellay, plus que Racine, est du pays. Il n'y a presque aucune différence à lire du. grec et à lire les poèmes antiques d'André Chénier. L'impression est exactement la même. La mer d'Ionie et les vents légers de Sicile chantent dans les vers d'André Chénier comme dans ceux d'Homère, de Callirnaque et de Théocrile. Chénier n'est même pas un alexandrin; il ne mêle pas de subtilité à l'inspiration hellénique ; il n'a pas d'esprit, il n'a pas de
02 ANDRE CI NOM Kit.
coquetterie, il n'a pus de petites grâces; il n'est \\.i> un alexandrin; il est un homeride; il remonte à h source même et non seulement il y boit, mais il û
confond avec elle, cl non seulement il s'y mire, mais il y habite et il en est comme la nymphe, cri sorte qu'on ne sait plus s il s'y rafraîchit et s'en abreuve ou si c'est lui qui la fait couler.
Tout d'abord, il voit comme les anciens, non pas,
comme la plupart des 1 ïernes avec un mélange
d'idées abstraites qui s'interposent entre l'objet et lui; non pas comme beaucoup de modernes encore, à travers un léger brouillard, très poétique lui aussi, mais qui noie un peu les contours; mais avec la netteté, la précision de la ligne du bas-relief. Car, comme l'a dit son maître \\ inckelmann , si le « génie des modernes est pittoresque » (quelquefois « le génie des anciens est sculptural » (toujours).
11 voit ainsi la nature, la figure humaine, les habitations humaines, les actions humaines.
Le printemps renaît ; voici comment Ghcnier le chante, ou plutôt le voit et le peint, en dyptique, par opposition à l'hiver et en caractérisant l'un et l'autre par les trois ou quatre traits essentiels, significatifs et précis :
Tant que du froid hiver règne le sombre empire Tu sais si lAquilon s'unit avec ma lyre.
Ma .Musc aux durs glaçons ne livra point ses pas Délicate, elle tremble à l'aspect des Frimas, Kl près d'un pur foyer, cachée en sa retraite Entend les vents mugir, cl sa voix est muette. .Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux. Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux, Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains sans crainte abandonnée, Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux en rameaux tour à tour reposée, D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée. S'égaye et, des beaux joins prophète harmonieux, Aux chants du laboureur mêle son cri joyeux; Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages, Je vais chantant Zéphyr, les nymphes des bocages Et les fleurs du printemps et leurs vives couleurs Et les jeunes amours, plus belles que les fleurs.
Veut-il peindre un vieillard contant ses contes au centre d'un auditoire rustique , au milieu d'un paysage élyséen? Voici comment le tableau se compose naturellement sous sa main, avec ses trois plans et ses lignes si distinctes qu un peintre pourrait 1 esquisser à mesure qu il entendrait réciter les vers. Premier plan :
Il poursuit, et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages.
Il est assis sous un ormeau ou sous un platane qui verse sur lui ses ombres légères et comme lumineuses encore, à l'orée d'un bois.
04 ANDHE CHENIER.
Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé Couraient. Il les entend près de son jeune guide L'un sur l'autre pressés tendre une oreille avide.
Donc, au premier plan encore pâtres et voyageurs les uns avec la houlette, les autres avec le bâton de voyage et le fardeau, pressés l'un contre l'autre, épaule contre épaule. — Au troisième plan troupeaux délaissés, dispersés, avec les chiens inquiets; chemins menant vers la ville lointaine.
Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer Et 1 écoutaient en foule et n'osaient respirer.
Donc, au second plan sylvains et nymphes sortant du bois, le cou tendu, 1 oreille et l'œil attentifs, le pied suspendu, le doigt sur la bouche ou souriant à lèvres enlr ouvertes.
Autre tableau : le même vieillard n'ayant encore autour de lui que trois jeunes bergers.
« Prends et puisse bientôt changer la destinée! » Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l'envi sur ses genoux pesants. Le pain de pur froment, les olives huileuses Et du pain à son chien entre ses pieds gisant.
« Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
Heureux sont les parents qui tels vous tirent naîtres!
Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître.
Je crois avoir des yeux. Voua êtes beaux tous trois. Vus visages sont doux; car douce est votre voix.
Le plus âgé de vous aura vu treize années. A peine, mes enfants, vos mères étaient bées Que j'étais déjà vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous. Je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle. — O sage magnanime, Comment et d'où viens-tu? Car l'onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.
Le vieillard au centre; son chien, mouillé du naufrage, couché entre ses pieds; sur les genoux du vieillard le repas rustique que viennent de lui donner les enfants; groupés autour de lui les trois enfants, l'un déjà presque grand, avec un air de gravité et d'autorité enfantine , les deux autres de huit à dix ans, étonnés, un peu intimidés par ce grand vieillard, cpii peut être un Dieu. — Dans le fond, des troupeaux, des labours, des bois, des rochers ; — tout au fond la mer entrevue, qu'on sent qui est le cadre idéal de tout le tableau, et qui l'élargit au lieu de le circonscrire. Evidemment ce poète a les yeux d'un peintre ou d'un sculpteur d'Egine.
Il est peintre de la ligure humaine, ce qui est tout nouveau en France, exactement de la même façon et avec le même bonheur. Une jeune fdle :
Je sais qu'on n'avait point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés, Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire. Et sur de grands yeux bleus une paupière noire.
66 ANDltK CHÉNIER.
Un joueur de flûte. Rappelez-vous : « Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière », de Victor Hugo. Le trait manque au tableau de Chénier. Il sied de l'y \ ajouter. Le tableau de Chénier n'en est pas moins ravissant de précision élégante :
Toujours ce souvenir m'attendrit et me louche, Quand lui-même, appliquant ma flûte sur ma bouche... j 11 façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre A souiller une haleine harmonieuse et pure, Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore A fermer tour à tour les trous du bois sonore.
Les habitations humaines sont peintes par Chénier , nécessairement avec plus d'abondance de détails et déjà avec un peu de cette indiscrétion archéologique qui sera quelquefois fâcheuse chez les poètes du xixe siècle, mais encore sans confusion, avec une netteté classique, tout à fait dans la manière, sinon d'Homère, extrêmement sobre en cette alfaire, du moins de Virgile :
Mais cependant la nuit assemble les convives.
En habit somptueux, d'essences parfumés,
Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés,
Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines;
Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.
La table au loin circule et d'apprêts savoureux
Se charge. L'enceus vole en longs flots vaporeux;
VOYAGKS. — PREMIERE MANIÈRE. 67
Sur leurs bases d'argenl des formes animées Elèvent dans leurs mains des torclics enflammées. Les ûgurés, l'onyx, le cristal, les métaux, En vases hérissés d'hommes et d'animaux, Partout, sur les buffets, sur la table étiuçeîlent, Plus d'une lyre est prèle et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets «le fleurs.
El enfin les actions humaines, avec leur force; avec leur grâce, c'est-à-dire, connue Diderot a dit, « celle rigoureuse ci précise conformité de l'attipide du corps à la nature de l'action »; avec leur mouvement; avec ce relief qui fait en quelque sorte jaillir le corps humain, à nos yeux, de l'atmosphère qui l'environne et du cortège d'objets inertes qui l'entourent; ça été le triomphe même des anciens que de les peindre, que de les sculpter en vers énergiques et sobres, et c'a été aussi le triomphe de notre moderne antique. ( >n peut comparer le récit diffus de Ronsard [Poèmes, livre I, 11 y las) à ce tryptique si sévère de composition, si gracieux de facture, où Chénier nous peint l'aventure du page d'Hercule. D'abord les nymphes voyant au loin, de leurs roseaux, venir à elles l'adolescent :
Elles oui vu ce front de jeunesse éclatant, Celte bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant, Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphyre, Un murmure plus doux l'avertit et l'attire, 11 accourt.
Puis Ilylas, malgré l'appel des nymphes, s'attardant à cueillir des Heurs :
Devant lui l'herbe jette des fleurs; Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
El enfin Ilylas à la source :
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler,
Sur l'immobile arène il l'admire couler,
Se courbe et s'appuyant à la rive penchante
Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
De leurs roseaux toufFus les trois nymphes soudain
Volent, fendent les eaux, l'entraînent par la main
En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.
Il semble quelquefois (et je suis sûr que c'est la vérité) qu'André Chénier veuille réagir contre la prolixité, relative encore, des descripteurs français, et rivaliser avec la concision grecque et même surpasser celle-ci, et faire tenir, sans effort et en restant grand et en produisant une grande impression, la matière d'un long poème dans le cadre étroit d'un eidullion. La mort d Hercule en un sonnet. La gageure est belle pourvu qu'on la gagne. Ce n'est pas un sonnet; mais c'est quatorze vers. La gageure est magnifiquement gagnée :
Œta, mont embelli par celte nuit ardente Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups.
11 brise tes forêts : ta cime épaisse et sombre En un bûcher immense amoncelle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et l'œil au ciel, la main sur sa massue antique
Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros et la flamme rapide Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide '.
Il a, pour lutter de précision énergique, non seulement avec les vers, mais avec les bas-reliefs antiques, dans la représentation des actions humaines, des gageures encore plus hardies et qu'il gagne encore. Il s'agit de peindre ceci : un centaure (songez bien qu'il s'agit d'un animal-homme qui a un corps de cheval, un buste et une tête d'homme, quatre pieds, deux bras; il faut songer à fout cela), un centaure, de ses deux pieds de devant, cherche à assommer un homme, de son bras droit qui tient une massue cherche à broyer la tète d'un autre. Un troisième homme saute sur les reins du centaure et de là, en lui tirant la tète en arrière d'une main, lui enfonce de l'autre un brandon dans la bouche. II
1. Encore une fois, ce n'est pas un sonnet; mais je l'ai disposé, typographiquement, on quatrains et tercets, pour montrer qu'André Chénier, involontairement, l'avait conçu en sonnet, avec les repos et les sections qui dans un sonnet seraient à leur place et produiraient les effets que le sonnet cherche à produire.
70 andre r.iiENiER.
s'agit de mettre cela en vers clairs, précis, énergiques, pitorresques, et en peu de vers. Chénicr réussira à le mettre en douze fois douze syllabes; et ce sera net comme dans une sculpture. Le centaure, c'est Eurynome :
Mais d'un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agités en un cercle rapide Battent à coups pressés l'armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor, Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête. D'un érable noueux il va fendre sa tète, Lorsque le fils d'Egée, invincible, sanglant, L'aperçoit; à l'autel, prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée avec un cri terrible S'élance, va saisir sa chevelure horrible, L'entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
Mais si Chénicr a eu des yeux et des mains et un ébauchoir d'artiste grec, il a eu bien plus encore un cœur, une âme de poète grec, et c'est le sentiment antique qu'il nous rend encore avec plus de bonheur dans toute sa pureté. Ce sentiment est sobre et lin. On définit bien, ou au moins clairement, par les contraires. Disons alors que tout ce qui n'est pas déclamatoire est grec. Ils aiment, d'un mot bien choisi, court et juste et qui retentit longuement aux: échos du cœur, comme « trois petites notes de Mozart », suggérer un infini de tristesse, de mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté. Ils
B'arrêtenl au moment précis où l'esprit paresseux demanderait qu ils continuassent, où l'âme Qne el sensible continue d'elle-même el <l«'sirc continuer d'elle-même. Us savaienl à qui ils s'adressaient. Une femme à son mari partant pour le combal : a J'ai perdu mon père, ma mère, mes frères, el voilà, lu es pour moi, mon père, ma mère, mes frères et mon amant tendre comme une fleur ». Sur le tombeau d'une jeune fille : « (.) terre, sois-lui légère. Elle a >i peu pesé sur toi ». Ghénier, après La Fontaine, est le maître, chez nous, de ce «. sans peser, sans rester », ou plutôt ses traits qui ne pèsent jamais ont le don de rester éternellement. Personne n'a saisi comme lui la grâce particulière de Y épigramma ou de Xeidallion antique, c'est-à-dire du poème court, complet et profond, du poème que Ronsard, Lamartine el Victor Hugo prendraient pour le sommaire d'un poème à écrire, et «pie le poète grec, La Fontaine et Chénier savent traiter de telle sorte que personne ne voudrait qu'une ligne y fût ajoutée; et qui chez eux donne la sensation de la perfection et de la plénitude sans jamais sentir l'impuissance ni même avoir un air de maigreur.
Je ferai remarquer que La Fontaine lui-même, incomparable, même à Chénier, quand il est bon, est souvent diffus, dans ses poèmes, dans ses contes, dans quelques fables, à la vérité très rares ; que Chénier ne Test presque jamais, ne l'est jamais
ANDRE CRENIER.
dans le poème antique, comme si, en touchant cette terre <j ni lui fut sacrée, la vigoureuse et gracieuse sobriété de cette race eût passe en lui absolument, en toute sa pureté originale. Voici qui pourrait être intitulé» un rêve ». Mais c'est le rêve d'un hellène bous le ciel clair d'une nuit d'Atlique. II est précis el limité même dans ce qu'il a d'inachevé el de Bottant. C'esl une « réussite » merveilleuse à cet égard.
Pourquoi belle Chrysé, t'abandonnant aux voiles.
T'éloigner de nos bords sur la foi des étoiles?
Dieux ! Je t ai vue eu songe, et de terreur glacé,
J'ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé,
Ton corps flottant sur l'onde et des bras avec peine
Cherchant à repousser la vague ionienne.
Les tilles de Nérée ont. volé près de loi.
Leur sein fut moins troublé de douleur et d'effroi
Quand du bélier doré qui traversait leurs ondes.
La jeune Hellé tomba dans leurs grottes profondes.
Oli ! que j'ai craint fie voir à celte nier un jour,
Tiphys. donner ton nom et plaindre mon amour!
Que j adressai de vœux aux Dieux de l'onde amère!
Que de vœux à Neptune, à Castor, à son frère!
Glaucus ne le vil poinl : car sans doute avec lui.
Déesse, au sein des mers lu vivrais aujourd'hui.
Déjà tu n élevais que des mains défaillantes,
Quand pour le secourir j'ai vu fendre les (lois
Au dauphin qui sauva le chanteur de Lesbos.
Et ceci est une manière de diptyque où sont opposés -ans symétrie pédantesque, mais avec un an (rauiant plus pénétrant qu'il es| plus discret et
avec mie sûreté et une légèreté de main qui ravissent , la fête d'hymen (jui attendait une jeune fille et sa mort cruelle dans le bleu linceul «les vagues.
Elle a vécu, Myrlo, la jeune Tarentule!
In vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l'hymen, les chansons, les flûtes lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant
Une clef vigilante a, pour celte journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménéc,
Et l'or dont au festin ses bras seront parés,
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufllail clans ses voiles
L'enveloppe : étonnée et loin des matelots,
Elle tombe, elle crie, elle est au sein des (lots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thélis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par son ordre, bientôt, les belles Néréides
S'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage et dans ce monument
L'ont au Cap du Zéphyr déposé mollement ;
Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes
Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes.
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil
Répéteront, hélas, autour de son cercueil :
« Hélas! chez ton amant lu nés point ramenée,
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée,
L'or autour de les bras n'a point serré de nœuds
Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux. »
Et c'est une chose exquise que le contraste de ce jour de bonheur qui ne fut point, et de ce jour de
deuil qui ne fui que trop réel, contraste qui trouve 1 comme sa forme précise et parlant aux yeux dans les deux cortèges, celui du premier tableau, chansons et flûtes conduisant la fiancée à la maison nuptiale, celui du second tableau, nymphes frappant leur sein et traînant un long deuil derrière un cadavre. Le pittoresque discret, la composition savante et cachée et l'eurythmie ne sauraient aller plus loin. L'art grec est ici atteint, s'il n'est dépassé.
Telle fut la première manière d'André Chénier, que, du reste, il n'abandonna jamais; car c'est la marque même de son évolution qu'en adoptant une seconde manière, il l'ajoutait seulement à la première, donnant seulement moins de son temps à celle-ci, mais élargissant son cercle plutôt que passant d'un point à un autre. Mais enfin telle fut la manière où Chénier se consacra surtout dans la première partie de sa carrière trop courte. — Disons tout de suite qu'il n'en eut jamais de meilleure, que là sont ses vrais chefs-d'œuvre et que c'est sous l'aspect de poète grec en terre de France qu'il doit rester devant les yeux de la postérité. Suivons-le cependant à travers les incidents de sa vie et les modifications successives de son Q-énie.