CHAPITRE IV
VIE A PARIS — SECONDE MANIÈRE De 1785 à 1788
Chénier était rentré à Paris vers la fin de 1784. Il passa en cette ville, sans, parait-il, s'en être éloigné, les années 1785, 1786 et 1787 jusqu'au commencement de décembre. Sa santé, qui était très mauvaise à son retour d'Italie, paraît s'être pleinement rétablie et l'on voit qu'il a mené pendant ces trois années une vie brillante, active, gaie et laborieuse à la fois qui était celle pour laquelle il était fait. Il vivait le plus souvent avec sa mère, qui n'avait bougé de Paris depuis 1767, et son père qui, retraité, y était revenu depuis 1782. Il fréquentait les salons, particulièrement celui de la comtesse Alfieri, qu'on nommait encore la comtesse d'Albany, parce que, femme de Charles-Edouard, le dernier des Stuarts, qui se faisait appeler comte d'Albany, elle avait été longtemps connue sous ce nom avant d'épouser en second mariage le grand poète italien Alfieri. Il vivait en
intimité, toujours, avec les frères Trudaine et les frères de Pange, et avec Lebrun et le peintre David cju'il rencontrait partout et qu'il n'avait pas besoin de chercher puisqu'ils étaient assidus au salon de sa mère.
Il ne laissait pas de se mêler, avec ses jennes amis, à des réunions d'un caractère plus libre, et l'on ne gagnerait rien à cacher ce côté de sa vie, puisqu'il ne l'a point dissimulé lui-même. Les noms de Camille, Caroline, Glycère, Amélie, Rose, Julie, correspondent très évidemment à d'agréables réalités et il est à remarquer que, quoique poète hellénisant, il a donne ou laissé à toutes des noms très français, très parisiens, comme pour marquer leur authenticité. « Glycère » même est un nom très usité à cette époque dans un certain monde. Nul doute que Caroline, Amélie, Rose et surtout Camille n'aient existé et qu'André n'ait connu leur existence. A travers ces divertissements, dont un au moins semble avoir été une passion assez profonde, on croit distinguer aussi une amitié féminine d'un caractère plus élevé, celle qui unit André à Mme de Ronneuil. Il la voyait à Paris et aussi dans les environs de Fontainebleau où elle possédait une maison des champs.
Rien ne distingue, comme fond, André Chénier mondain et amoureux des autres amoureux et des autres mondains. Il aimait les dîners, les soupers,
llles voitures, Longcharaps auquel il a consacré une périphrase :
En ce lxùs voisin où trois fêtes brillantes
l'ont voler au printemps nos nymphes triomphantes,
toute la vie dissipée et voluptueuse de ce temps, dont ■alleyrand a dit que qui n'avait pas vécu à Paris de
1780 à 1789 n'avait pas connu la douceur de vivre. Amoureux, il était ardent, il était trompé, il était au désespoir et il pardonnait, ou il jouait l'éternelle scène d'Alceste avec Célimène et il revenait en frémissant sous le joug.
Ce cpii distingue en ceci André Chénier de tous les autres, c'est d'abord son génie poétique et ensuite c'est que de ses habitudes de poète antique il lui est resté une manière de gravité dans les choses d'amour ou même de galanterie, qui fait qu'il rompt absolument avec l'élégant et spirituel badinage du xvme siècle. 11 a à la fois le tempérament romanesque et l'ardeur un peu âpre et un peu sombre des anciens en choses d'amour. Il est romanesque; il a lu Jean- Jacques Rousseau et Richardson; il poursuit souvent dans ses rêveries :
Ces fantômes si beaux, de nos cœurs tant aimés Dont la troupe immortelle habite sa mémoire : Julie, amante faible et trompée avec gloire ; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel —
Clémentine adorée, âme céleste et pure
Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison,
Ne perd point l'innocence en perdant la raison.
Et en même temps, un peu oriental de race et élève des Grecs et des Latins, il apporte dans les choses de
I amour une passion fougueuse et véhémente que les
- Français ont rarement connue et encore plus rarement exprimée. Rien de plus éloigné des Boufflers, des Bernis et des Dorai que les Elégies de Chénier. A peine quelques périphrases trop élégantes ou trop spirituelles rappellent la date. Tout le reste est du temps de Sapho ou plutôt du temps de Catulle. Et c'est bien ici la vraie différence entre les poèmes antiques et les Élégies. C'est bien ce qui m'a porté à ranger les Elégies dans une « seconde manière ». Elles n'ont plus autant la sobriété, la linesse, la ligne précise, L'arrêt net des poèmes antiques. Sans diffusion, elles sont abandonnées et, sans déclamation, elles sont oratoires. Elles sentent plus le romain que le grec et Suburre que le Pantélique. Et encore elles sentent un peu le parisien ; non pas sans doute, et je l'ai dit, le parisien musqué et ambré qui reçut et mérita un sourire de la Pompadour, mais le parisien pourtant des petits salons, des entresols et des soupers de Grimod de la Reynière. Tout cela fait un genre un peu hybride, très séduisant encore, mais qui dépayse, connue aussi bien André parisien
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était encore un peu dépaysé. Son ami Barthélémy devait, en l'étudiant, rêver un peu d'un voyage du jeune Menexene à Lulècc.
El après tout, cela revient à dire que les /sA;gies sont d'un genre complexe et aussi d'un genre unique. Elles vont d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine; et dans 1 entre-deux toutes les éternelles folies du cœur qui se lamente, qui s'irrite, qui se désespère", qui se Ressaisit, qui s'abandonne et qui se moque de luimême. On pourrait ranger les Elégies dans un ordre tel que les premières fussent les Nuits d'André Chénicr et les dernières ses Feuilles d'automne. Sans nous assujettir servilement à cette suite, feuilletons-les dans un demi-hasard. Voici le poète qui, tout simplement en prose, a reçu une invitation à souper.
Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête
Et la belle Amélie est aussi de la fêle?
Et Rose qui jamais ne lasse les désirs,
Et dont la danse noble aiguillonne aux plaisirs?
Certe en pareille fête autrefois je lai vue, •
Les longs cheveux épars, courante, demi-nue :
En ses bruyantes nuits Cilhcron n'a jamais
Vu Ménade plus belle errer dans ses forêts.
J'y consens. Avec vous je suis prêt à me rendre,
Allons! mais si Camille, ù Dieux! vient à l'apprendre,
Quel orage suivra ce banquet tant vanté
SO ANMiK CHÉNIER.
Mais qu'importe? Le poète aime mieux Camille irritée qu'indolente; car « la crainte inquiète est mère de 1 amour. » Il ira donc, encore qu'il hésite. Qui le décidera ?
.Mais quels éclats, amis, c'est la voix de Julie. Allons! Oh! quelle nuit! Joie, ivresse, folie....
Et la pièce se termine par une sorte d'Evohé d'une! puissance et d'un élan que les anciens mêmes ont rarement atteints.
Plus calme, le poète savoure le ressouvenir de 1 amour, plus doux que l'amour même ; et chante son Dieu avec une sorte de reconnaissance attendrie et encore tumultueuse :
S ils n'ont pas le bonheur en est-il sur la terre?
Quel mortel inhabile à la félicité
Regrettera jamais sa triste liberté
Si jamais des amants il a connu les chaînes?
Leur plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines;
S'ils n'ont point ces trésors que 1 on nomme les biens.
Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens
Des regards, des soupirs la voix tendre et divine,
Et des mots caressants la mollesse enfantine.
Ah! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, iVont connu qu'une oisive et morne indifférence En bonheur, en plaisir pensent m' avoir vaincu. Ils n ont fait qu'exister, lamant seul a vécu.
Mais le poète a été trompé, comme il arrive, ou dédaigné, comme il arrive encore. 11 n aura pas, il
aura rarement, du moins, les emportements tragiques d'un Catulle. Son âme est douce el se replie douloueusement plutôt qu'elle n'éclate. Mais la blessure est profonde, et la prostration, l'abandonnement de ton! I'èlre est immense. Ils sont exprimés avec une loi -ce singulière qui, à défaut de tout autre indice, montrerait combien les élégies de Ghénier sonl réelles. On connaît la petite pièce de Victor Hugo qui tient presque en ces deux vers : « Tu peux,
comme il te plaît, me faire jeune ou vieux Joyeux
j'ai vingt-cinq ans, triste j'en ai soixante ». Ghénier en a donné comme le développement à l'avance dans l'élégie qui commence ainsi : « Souvent le malheureux songe à quitter la vie... ». C'est peut-être la plus personnelle des pièces d'André Chénier, bien qu'elle contienne beaucoup de souvenirs antiques; mais le tout est plongé en quelque sorte dans le courant puissant d'un sentiment qui coule de source vive :
Moi, l'espérance amie est bien loin de mon cœur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur; Des jours amers, des nuits plus anières encore, Chaque instant est trempé du fiel qui nie dévore.
Amis, pardonnez-lui; (pie jamais vos injures N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures. Ces amis m'étaient chers; ils aimaient ma présence. Je ne veux qu'être seul; je les fuis, les offense ; Ou bien en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c est moi.
82 ANDRÉ eu km Rit.
Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,
A déjeunes désirs, comme eux, toujours en proie,
Jeune amant des Festins, des vers, de la beauté?
Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété,
Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge.
Amis, oui, j'ai vécu; nia course est terminée. Chaque heure m est un jour, chaque jour une année; Les amants malheureux vieillissent en un jour. Ah! n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour. Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides; Et non moins que le temps la tristesse a des rides.
Mais ia consolation s offre. 11 en est toujours une 1 pour le poète. Il en est même deux : la première, c'est qu'il esl « chose légère, ailée », et la seconde, > c'est qu'il est « chose sacrée », c'est-à-dire chérie des Muses et qu'elles sont toujours ses amies fidèles et sûres, qui reviennent à lui aux jours de tristesses I et qui ne manquent jamais au rendez-vous de la douleur. Et comme, en la Nuit de mai, l'âme désemparés en sa chambre solitaire, Musset entend une voix qui s élève et il s'écrie : « <>h! ma pauvre Muse, est-ce 1 toi? » exactement de même Chénier :
Ah! Je les reconnais et mon cœur se réveille.
O sons! O douces voix chères à mon oreille!
O mes Muscs! c'est vous; vous mon premier amour,
Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour.
Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance.
Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance.
VIE A l'Alïls. SECONDE MANIÈRE. NU
Ingrat! Oh! «le l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage ei fuis, et les oublie; Et sitôt que mon cœur est eu proie au chagrin,