I .Je les vois revenir le front doux et serein
! J'étais seul. Je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et nie tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers. Ah-! Je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! Leur voix, leur aspect me rassure. Leur voix mélodieuse adoucit ma blessure : Je me fuis; je m'oublie, et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.
Et le reste, qui rappelle au lecteur moderne « Parlons; nous sommes seuls; l'univers esta nous... » de la Nuit de mai, ne laisse aucun doute que Musset n'ait eu au inoins une vague réminiscence de \ Elégie de Chénier. Je laisse à mon lecteur le plaisir de pousser plus loin cette comparaison.
La résignation vient enfin sous l'influence de ces douces et divines consolatrices. Le poète sent le calme se glisser peu à peu dans son âme orageuse.
II jouit de cette bonace inquiète encore sans trop s'y fier, comme le matelot entre deux orages. Mais il prend plaisir à la peindre pour s'en mieux pénétrer et comme à plaider pour elle afin qu'elle persiste :
J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui.
84 ANDRÉ CRÉNIER.
Quel dégoût vient saisir mon âme consternée, Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? Viens, ô ma lyre, ô toi, mes dernières amours, Innocentes du moins; viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis m'apprendre...
Ce qui prouve encore que les poèmes antiques ont bien été la première manière d'André Ghc-B
nier
Mais, à défaut de l'amour il faut au moins à André l'amitié.
Quoi ! je suis seul! Oh ! Dieux, où sont donc mes amis?...
Oh ! de se confier, noble et douce habitude !
Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitude,
Il me faut qui m'estime. Il me faut des amis
A qui dans mes secrets tout accès soit permis;
Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée
Réponde à mon silence et sente ma pensée...
Et l'on ne s'étonnera pas enfin que l'état d'âme le plus ordinaire où ce trouble des passions amène le jeune poète soit une mélancolie lasse et rêveuse, où se mêlent le regret des années qui fuient et la fatigue, voluptueuse encore, des sensations trop fortes et trop répétées, le Fugaces labuntur anni d'Horace; le Hélas pour revenir m apparaître si belles, que vous ai-jc donc fait? de Victor Hugo, et le J'ai trop pm, trop senti, trop aimé dans ma vie de Lamartine.
() jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s oppose. Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pi cuis, Vous dont j'ai su jouer même au sein des douleurs, Sur nia tête bientôt vos (leurs seront fanées; Hélas! Bientôt le (lux des rapides amours Vous aura loin de moi (ail voler sans retours.
Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont au faite des cieux le soleil remonté Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été. Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide Nous sèche, nous flétrit et son souffle homicide Secoue et fait voler, dispersés dans les vents, Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants. La Parque sur nos pas fait courir devant elle Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle, El par grâce à nos yeux qu'attend le long sommeil Laisse voir au malin un regard du soleil... O jeunesse rapide! O songe d'uu moment!
Mais cette mélancolie elle-même a encore ses charmes pour qui sait la comprendre et s'en laisser doucement envahir et l'aider à pénétrer en lui. Vous connaissez Y Isolement de Lamartine. Il semble, en vérité, que Chénier le connaisse aussi quand on lit l'élégie qui commence ainsi : « O Muses, accourez, solitaires divines ». C'est le même sentiment et c'est quelquefois les mêmes tableaux, les mêmes choses vues. On ne s'étonne point trop, quand on connaît Chénier, que certains hommes de 1825 (Béranger
entre autres) aient cru obstinément que les œuvra de Chénier avaient été fabriquées en 1819 par un écrivain très adroit qui connaissait à fond Château! briand et qui pouvait avoir eu quelques confidence! de M. de Lamartine :
Douce mélancolie! Aimable mensongère,
Des antres, des forêts déesse tutélaire,
Qui viens d'une insensible et charmante langueur
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur,
Quand, sorti vers le soir des grottes reculées
Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,
Et voit des derniers feux le ciel se colorer,
Et sur les monts lointains un beau jour expirer.
Dans sa volupté sage et pensive et muette,
77 s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
Il regarde à ses pieds dans le liquide azur
Bu fleuve qui s étend , comme lui calme et pur,
Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages
Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
Tel est le chemin, de Catulle à Lamartine, de la passion sensuelle à la mélancolie attendrie et savoureuse, de Suburre ou de Baies à la forêt de Fontainebleau ou à Milly, que Chénier a fait, au milieu d'un frémissement d'élégies qui s'envolaient.
Il l'a fait plusieurs fois, revenant brusquement du point d'arrivée au point de départ et recommençant le voyage dangereux, séduisant et trop aimé. C'est lui qui le dit, au moins, et qui se peint d'ensemble à
nous, tel <|u il lui pendant ces années de 1784 à 1788, volant à tous les vents, « cœur de cire », allant en Quelques j ours du plaisir à L'étude, de la folie à la Sagesse, n'ayant jamais le même âge trois purs de suite, disciple hier des sage S du Portique, aujourd hui in Arisùppi furtim prsscepta relapsus.
Tel j'étais autrefois et Ici je suis eucor : Quand nia main imprudente a tari mon trésor; Quand la nuit, accourant au sortir de la table, Si Fanny m'a fermé le seuil inexorable, Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désir, je remis grâces aux Dieux. Je cric : « O soin de l'homme ! Inquiétudes vaincs ? Oh! Que de vide, hélas, dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre, au hasard emportés, Et l'argent et l'amour, aveugles Déités! » Mais si Plulus revient de sa source dorée Conduire dans mes mains quelque veine égarée; À mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement, Adieu les grands discours et le volume antique, Et le sage Lycée et laugusle portique!
Et reviennent eu foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums, et fêles et bouquets, Et longs regards d'amour et molles élégies Et jusques au matin amoureuses orgies.
Ou comprend bien que, par sa vie toute parisienne de 1785 à 17S7 et par cette seconde manière qu'il a adoptée, Chénier a mis enfin le pied dans son siècle et Ton peut s'attendre qu'il ait reçu, malgré la per-
sistance de son goûl antique, quelque contagion de ce goût faux ou de ce goûl fade <[ui était celui du temps où il vivait. N'en doutez |>as. Il a même, de ce goût dangereux, reçu deux atteintes, la première qui se rapporte bien au temps où nous sommes arrives, l'autre que nous aurons à considérer plus tard. Il a connu, très probablement vers 1785, quelque chose de l'afféterie et de la mignardise des poètes secon- 1 daires du temps. Il a cru, vers 1790, pour ses poèmes officiels, devoir adopter le genre pompeux de Lebrun- Pindare, qui, quoique son ami, n'avait jusqu'alors exercé sur lui aucune influence. Mais ce qu'il faut dire c'est que cette première indisposition, comme la seconde, du reste, fut très courte. Je ne trouve guère que son projet et ses fragments de Y Art d'aimer qui, décidément, ressemblent un peu à du Dorât. En commençant ce poème, qu il a du reste à peine esquissé, Cbénier songeait aux salons, ce cpii est, à quelque époque que ce soit, le moyen sur de se tromper. C'est dans ce poème qu'on trouve des vers comme ceux-ci, qui ne sont pas mauvais, parce qu'il était impossible à Ghénier de faire de mauvais vers, mais qui sentent un peu trop le « bouquet à Chloris » :
Fontenay! lieu qu'Amour fit naître avec la rose, J irai, sur cet espoir mon âme se repose, J'irai te voir et Flore et le ciel qui te luit. Là je contemple enfin — ma déesse m'y suit —
Sur un lit que je cueille en les riants asiles,
Ses appâts, s;i pudeur el ses Tuiles agiles,
Et dans la rose en l'eu l'albâtre confondu
Gomme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu.
Ç C-^i là qu'on rencontre avec regrel ces vers trop jolis, dont le crime est qu ils peuvenl servir d une illustre excuse aux poètes de boudoir, aux rimeurs li'alcôve, aux tisseurs de périphrases el généralement à tous les écrivains qui tiennent le milieu entre le parfumeur et le tailleur pour daines :
Quand Junon sur l'Ida plut au maître du monde,
Xanlus l'avait tenue au cristal de son onde,
Et sur sa peau vermeille une savante main
Fit distiller la rose el les flots du jasmin.
Cultivez vos attraits; la plus belle nature
Veut les soins délicats d'une aimable culture.
Mais si l'usage est doux, l'abus est odieux.
Des parfums entassés l'abus fastidieux,
De la triste laideur trop impuissantes armes,
A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes.
Que dans vos vêtements le goût seul consulté
N'étale qu'élégance et que simplicité.
L'or ni les diamants n'embellissent les belles...
J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze.
L'heureuse volupté, se plaît, dans son extase,
A fouler mollement ces habits radieux
Que déploie au Calhai le ver industrieux.
Le coton mol et souple, en une trame habile,
Sur les bords indiens pour vous prépare et file
Ce tissu transparent, oc réseau «le Vulcaio, Qui. perfide et propice à L'amant incertain, Lui semble un voile d'air, un nuage liquide, Où Vénus se dérobe e1 fait son œil avide.
Je n ai pas besoin de dire que, même dans ce poème, dont on doit plutôt bénir la perte, il y aurait eu, puisque déjà il y en a, des vers charmants, des vers de peintre et de poète, des vers qui dépassent en grâce voluptueuse les traits les plus exquis de Ronsard. Vous vous rappelez dans le sonnet à Marie le charmant tableau : « Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux, vous tient d'un doux sommeil encore les yeux sillée ». Ghénier en a donné comme le développement dans ce fâcheux Art d'aimer :
Viens près d elle au matin quand le Dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots. Voir sur sa couche encor du soleil ennemie, Errer nonchalamment une main endormie, Ses yeux prêts à s'ouvrir et sur son teint vermeil 5e reposer encor les ailes du sommeil.
Il est si vrai que les genres les plus faux ne peuvent pas gâter absolument un grand poète qui les adopte en passant, par influence de la mode ou par caprice, que Ghénier, en pratiquant ce genre jusqu'à se plaire à le définir, en entrant dans le « magasin de frivolités », jusqu'à vouloir en peindre l'enseigne, a écrit un petit poème subtilement allégorique, labo-
rieusement périphrastique, qui trouve le moyen d'être un polit chef-d'œuvre. Titre : Sur la frivolité :
Mère <lu vain caprice et «lu léger prestige,
La Fantaisie ailée autour d'elle voltige,
Nymphe au corps ondoyant, né de lumière et d'air,
Oui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair,
Ou la glace inquiète au soleil présentée,
S'allume en un instant, purpurine, argentée,
Ou s'enflamme de rose ou pétille d'azur.
Un vol la précipite, inégal et peu sûr.
La déesse jamais ne connut d'autre guide.
Les rêves transparents, troupe vaine et fluide,
D'un vol étincelant caresse ses lambris.
Auprès d'elle à toute heure elle occupe les ris.
L'un pétrit les baisers des bouches embaumées,
L'autre le jeune éclat des lèvres enflammées;
L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau
En globe aérien souffle une goutte d'eau.
La reine, en celte cour qu'anime la folie.
Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie,
Et dans mille cristaux que porte son palais
Rit de voir mille fois étinceler ses traits.
Et cependant il était peut-être temps que des circonstances nouvelles et un nouveau train de vie détournassent Ghénier de certaines habitudes d'existence et de certaines habitudes d'esprit. Il penchait versl'épicurisine élégant et il glissait vers le maniéré. Il cessait d'être antique et, sans doute, pour devenir personnel, mais en montrant quelques tendances à être bientôt moins personnel dans les sujets modernes que dans les sujets antiques. Il avait besoin d un peu
ANDHE CHENIER.
do malheur et de troubles publics pour devenir plus viril, ou plutôt pour prendre conscience de la puissante virilité qui était en lui. — Un peu de malheur il le trouva dans une manière d'exil où il dut se soumettre de 1788 à 1790. Les troubles publics devaient immédiatement après le jeter dans la mêlée tumultueuse où il grandit tout d'un coup d'une manière inattendue et merveilleuse.