La lettre du maire de Paris à Buzot, 6 février
72 ANDRÉ GHÉNÏER ET LES JACOBINS, plus désintéressé des combattants. Les Jacobins tout-puissants s'en émurent. On cria à la dénonciation et au fratricide, parce que Marie-Joseph Ghénier était membre de la Société des Jacobins. On s*indigna contre Rœderer qui, comme procureur général syndic, avait laissé passer sur la liste du jury criminel, pour le trimestre du l''' mars 1792, Chesnier, citoyen^ rue du sentier. André répliqua très brièvement et assez dédaigneusement le 4 mars. Le reproche fait à Rœderer n'était guère fondé, puisque le choix des jurés avait précédé l'article, et d^ailleurs André croyait pouvoir dire que personne n'apporterait dans son rôle de juré un amour plus ardent de la justice et de la vérité, une plus scrupuleuse impartialité y supposant que, du moins « en matière de juré, ce mot odieux pourra sans doute trouver grâce » . Au reproche de fratricide, il répond qu'il n'a pas dénoncé son frère, et qu'en aucun cas son patriotisme ne se serait élevé à cette hauteur. « C'est parmi vous qu'on dénonce ses amis et ses proches », dit-il, faisant allusion à ce Marseillais venu avec Barbaroux, le 19 février, à la séance des Jacobins, pour y dire de son frère : « 11 y a à Arles un homme rampant de l'aristocratie, parvenu, à force d'intrigues et de calculs, à §c faire nommer maire de cette ville, et cet homme est mon frère. » — Quant au reste, Chénier se contente d'écrire : « Que tous ces écrivains, pour qui la calomnie et lepatrio-
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lisme sont la même chose, emploient, les uns des réflexions fines et entortillées, accompagnées d'allusions demi obscures (c'est sans doute quelque Jacobin sophiste et bien élevé) : les autres des grossièretés sublimes, pour s'excuser d'être complices des ennemis de la liberté et de l'égalité ; qu'ils mêlent dans tous leurs cris et de coalition ministérielle, et de château des Tuileries et de liste civile, et tous ces sots propos avec lesquels plus d'un homme crédule est dupé par des intrigants qui afTecteut de croire que, pour les mépriser et le leur dire, il faut absolument être payé. Je ne descendrai pas jusqu'à répondre, ne conservant au fond de mon àme que beaucoup de pitié pour ceux qui croient ces inepties, parce qu'on les leur dira, et beaucoup de mépris pour ceux qui les diront sans les croire. »
Mais les Jacobins troublés désignèrent pour repousser cette redoutable attaque un singulier champion. Ce fut Marie-Joseph Ghénier, le frère d'André, l'auteur de Charles IX, Ghénier-Gracchus, comme l'appellera GoUot-d'Herbois. Il y avait dans ce choix une heureuse application de la doctrine de la fraternité qui figurait déjà dans le programme républicain. Marie-Joseph avait, jusque dans le domaine des lettres, montré un goût particulier pour le bruit, la popularité, les succès retentissants. Son talent no ressemblait, pas plus que son âme., au génie ni à l'amc de son frère. Au lieu <le suivre In révolution
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ivec une pensée élevée et un parti pris de sagesse et d'honneur, il l'avait suivie comme une force qui vous fait peur et qui asservit jusqu'à votre esprit. Que d'hommes, qui avaient pour se défendre beaucoup moins d'armes que Marie-Joseph, ont, comme lui, profané leur vie dans cette complaisance sans conviction, mélange d'ambition, de faiblesse, d'inquiétudepersonnelle, pourquoi ne pas dire de lâcheté î Mais tout cela n'explique pas qu'il réponde à son frère et croise la plume avec lui; la plume, à ce moment, se changeait déjà en fer et elle allait avoir bientôt le coupant de la guillotine. Moins clairvoyant, moins libre que son noble frère, il lui porte, sous les yeux et aux applaudissements des Jacobins, des coups qui, contre sa volonté, ne tarderont pas à devenir mortels. Il sent bien cependant qu'il va blesser à la fois la vérité et cette décence morale qui ne veut pas que des frères se divisent, s'attaquent en public. André n'était pas l'agresseur, et s'il avait, en écrivant, regretté que son frère fût au nombre des Jacobins, voisin de David, ami de GoUot, familier de Théroigne, il n'en avait rien laissé voir. Ce n'est pas lui qui prit l'initiative du fratricide^ elle fut prise contre lui. Marie-Joseph, qui s'était grisé froidement des fausses vertus de Rome, a pensé qu'il pouvait sans inconvénient se donner un certain air de Brutus, et qu'on lui en saurait gré parmi lespuissants. Une se trompait pas absolument, puisqu'on l'appela, non
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tout à fait Brutus, mais Gracchus. 11 est d*autaht plus coupable qu'il connaissait la beauté morale de son frère. « La connaissance que j'ai de son caractère moral, disait-il^ me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime. » Sa réponse est d'une grande médiocrité ; on n'y trouve même pas cette folie de patriotisme qui a pu alors, en l'exaltant, altérer la raison, mais qui laissait du moins comme la trace d'une ivresse sincère sur ceuxqui la ressentaient, lly est bien question de Goblentz et de Léopold, mais, sous la plume de l'écrivain, ce n'est là qu'une froide banalité. Je le résume sans rien lui ôter : les huit cents sociétés, les quatre cent mille citoyens dont on parle (le nombre est plus élevé qu'on ne le croyait) n'ont commis d'autre crime que de s'intéresser à la chose publique et de jouir des droits garantis par la Constitution. On prétend qu'il y a là quelques coupables; mais l'ensemble est parfait. « Lorsqu'un ministre est coupable, est-ce qu'on dénonce tous les agents du pouvoir exécutif? » Les Jacobins s'assemblent paisiblement et sans armes. Us ne font pas les lois, c'est tout au plus s'ils les inspirent ou les blâment; on ne prêche au milieu d'eux aucune doctrine subversive. On n'y défend ni les monstres d^ Avignon ni aucune espèce de monstres. Puis l'écrivain réclame des preuves de toutes les accusations soulevées, demande des faits certains, notoires, dont les Jacobins se van-
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Ib ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS.
tent publiquement. C'est une plaidoirie d'ordre inférieur, sans puissance, sans passion, sans style; on n'y échappe même pas au pédantisme; on cite De Lolme sur la constitution anglaise : « un publiciste à la Chambre haute, un modéré » ajoute-t-on ironiquement. Deux choses relèvent ce triste factum, une attaque dirigée contre le ministère qui n'a pas la confiance des Jacobins en faveur de la Gironde, poussée au pouvoir pour préparer le 10 août et, plus ou moins volontairement, les massacres de septembre. Cette partie de l'article eut un plein succès, tant les Jacobins étaient maîtres. Les Girondins prirent le ministère à quelques jours de là. « Certes, dit Marie-Joseph, je ne disconviendrai pas que le gouvetmement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux Jacobins qu'il faut l'imputer. Cette inertie du gouvernement cessera quand il voudra prendre de l'activité... quand les membres d'un Directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le roi pour protéger des prêtres conspirateurs, quand des amis de la liberté succéderont dans le ministère à des hommes qui ont perdu la confiance de la nation. » On sait ce que fit et ce que dura le ministère girondin.
Tout cela se termine par une phrase à eff*et, toute de rhétorique ; « Écoutez les gens de Goblentz : Les Jacobins perdent la France, Écoutez les prêtres réfrao taires : Les Jacobins perdent la religion. Écoutez les
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 77 gens à la Chambre haute, les plats importants écrasés du poids de Tégalité : // faut détruire les Jacobins. »
Le lendemain du jour où cette réponse avait paru dans le Moniteur (44 mai), André répliqua dans le même journal. Son cœur est cruellement blessé, mais il cache sa blessure et parle comme un frère, toutefois avec un mouvement de fierté qui se sent, quoiqu'il se cache. « Pour les éloges qui me sont donnés en quelques endroits, et qui devraient flatter Tamour-propre d'auteur, surtout venant d'un homme dont le public accueille les productions, je dirai seulement que je les attribue à une amitié de frère et que je souhaiterais les mériter mieux que divers reproches qui me sont faits par la suite. » Il continue et montre, en quelques mots, que, si on l'a choisi pour lui répondre, on a volontairement dénaturé son caractère et son inspiration. « Puisque c'est surtout à moi qu'on voulait répondre, i\ était, ce me semble, bien inutile de parler si souvent de clubs constituants, de coalitions, de prêtres, d'empereur, et d'adresses et de maladresses, et de manœuvres savantes. Ceux qui ont, en effet, quelque connaissance de mon caractère moral savent fort bien que je n'ai rien à démêler avec tout cela ; que la plupart du temps j'en ignore l'existence; que je n'ai jamais fait secte, même avec les gens que j'estime, et que nul esprit de parti ne peut opérer en moi cette row-
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viction intime que Ton reconnaît pouvoir seule me porter à énoncer une opinion. » Si cela n*est pas entré profondément dans le cœur de Marie-Joseph, c'est que la place était prise par les passions de la politique. — Puis la parole d'André 8*échauffe et se précipite comme dans un combat : « Et n'a-t-on pas dans tous les temps et dans tous les pays de la terre, reconnu des ambitieux, haletant vers le pouvoir et la tyrannie, dans tous ceux autour desquels on voyait s'attrouper cette classe d'hommes simples et robustes que l'on mène facilement, d'abord par l'intérêt, et ensuite en leur persuadant qu'il s'agit de la liberté, que le coeur de l'homme chérit; en aiguisant mille captieuses subtilités, pour leur faire chercher, dans le mot égalité y le remède à leur indigence ; en ne leur parlant jamais de justice et d'équité et toujours de vengeance et de pouvoir; en n'épargnant ni délation, ni machines, ni découvertes de dangers et de complots, pour leur procurer ces émotions fortes dont tous les hommes sont avides. » — A l'argument tiré de la Constitution, André répond : « Tout homme qui n'aura pas tenu ses yeux fermés, depuis trois anSy répondra : voici ce qu'elles (les sociétés dont ils s'agit) font et ce qu'elles ont fait, et ce qui n'a jamais pu être garanti par aucune constitution quelconque, à moins que ses auteurs n'aient voulu la voir périr le lendemain de sa nais«iance et n'aient été dignes des
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ANDRÉ CHÊNIER ET LES JACOBINS. 79 petites maisons, et alors il répétera précisément la même énumération que j'ai faite, par laquelle il montrera les infatigables efforts de ces sociétés pour s'emparer du gouvernement de la France, pour faire trembler, tour à tour, le roi et le Corps législatif; leur tentative pour subjuguer ou dissoudre TAssemblée nationale au mois de juillet, Tannée dernière ; leur ligue offensive et défensive ; leurs commissaires envoyés aux tribunaux, aux administrations, pour demander compte, envoyés sur les vaisseaux dont les équipages se soulevaient à Finstant même, envoyés aux régiments, aux garnisons, etc.; enfin, tout ce qui peut convaincre tout homme capable d'être convaincu, qu'il y a un État dans l'État, » Aujourd'hui, c'est aux religieux qu'on reproche de chercher à introduire un État dans l'État, comme si, avec quelques variantes, les sociétés dont il s'agit ne marchaient pas plus ou moins ouvertement au but que poursuivirent et qu'atteignirent les Jacobins. — Le passage relatif à De Lolme est admirable de ton, d'élévation, de tact politique : « On me renvoie à De Lolmé pour connaître l'influence politique des clubs anglais. Je lis fort peu De Lolme, parce que je n'aime point les livres où des pensées communes et indigestes sont ensevelies dans un langage plus confus encore que les pensées. Mais j'ai vu l'Angleterre pendant trois ans; j'y ai assisté, non seulement à des séances de clubs, dont le plus
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grand nombre ne sont pas délibérants et sont composés d'hommes d'une éducation soignée, mai^ encore à des débats où le premier venu entre peur une modique somme et peut parler sur les questions proposées.. Je puis assurer que je n'ai rien vu de plus calme et de plus décent ; rien où le respect pour les lois du pays et pour l'honnêteté publique soit plus scrupuleusement observé. On cite M. Fox. Je voudrais qu'il fût à Paris et voulût jeter les yeux sur les journaux jacobins et sur leur correspondance; et je ne craindrais pas qu'il me démentit quand j'affirmerais devant lui que, si pareille chose existait en Angleterre, il la dénoncerait au Parlement. J'ai connu un peu le docteur Price; je n'ai point connu personnellement le docteur Priestley, ni M. Wilberforce; mais j'affirmerai, sans aucun doute, qu'aucun de ces philanthropes sages, ou du moins graves et austères, ne resterait trois minutes dans un lieu où, plus d'une fois, des femmes ont accueilli, avec une joie et des hurlements sauvages, des infamies énoncées en style de portefaix. » A propos des monstres d'Avignon, la passion déborde avec l'éloquence : « Oui, je le répète, les monstres d^ Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux. Oui, c'est là qu'avec une dérision impie de tout ce qu'il y a de sacré sur la terre, ils ont été nommés les braves brigands d'Avignon, Oui, c'est de là que sont partis les hommes qu'ils ont arrachés à
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 81 la prison et à la loi. Oui, c'est de là que sont sorties les années qu'ils ont fait entrer comme des triomphateurs dans Arles et dans Avignon. Oui, c'est là que les fauteurs, complices, amis de ces voleurs et de ces homicides, la lie de l'espèce humaine, étaient appelés des patriotes, et que les victimes de tels scélérats étaient désignées comme des ennemis publics. » Quant au nouveau ministère, voici ce qu'il en dit, avec une vivacité de langage qui n'altère ni la justesse, ni le courage de sa réflexion : « Puissent-ils réparer leurs fautes et la gloire du nom français, et ne pas faire dire que de bons ministres ne sortent pas plus de la tribune d'un club que des boudoirs des catins. »
En finissant, il fait de lui-même un portrait que son frère devra reconnaître, où la fierté se mêle à un invincible dédain pour ses adversaires, pour tous ses adversaires. C'est toujours la voix d'un frère, mais l'indignation l'élève, et l'on y trouve une note de mépris adouci, mais sensible : « On termine en me conseillant de ne pas aimer mieux écouter ma haine que ma raison. Je ne nie point cette haine, et je dis qu'en la suivant je ne suis que ma raison. Je hais ces hommes, parce qu'au nom de l'égaUté ils veulent être maîtres et qu'ils le sont; je les hais fortement parce que j'aime fortememt la liberté, qui ne peut exister auprès d'eux, et que je n'ai point pour elle ce zkle modéré qu'on suppose à quiconque
82 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, ne les aime pas; je les hais, parce qu'ils sont un parti et qu'ils dénigrent tout ce qui n'est pas eux. Ceci est un fait que Ton me nie; et, dans le même écrit où on le nie, tous les ennemis de la domination des clubs sont désignés en vingt endroits comme des gens à Chambre haute, qui attaquent Végalité politique et la souveraineté du peuple,.. Il n'est pas possible que mon frère, avec qui j'ai passé une partie de ma vie, prétende m'adresser de telles inculpations. Si quelques lecteurs affectaient de me reconnaître dans cette peinture, c'est à lui que je les renverrais pour qu'il leur apprît que l'égalité de droits entre les hommes, et la souveraineté, et tous ces principes éternels d'une société humaine et libre, étaient dans mon cœur et sur ma bouche avant qu'ils fussent devenus la sainte base de nos lois... et quel intérêt particulier puis-je avoir à cette haine? Ai-je trouvé qulque part sur mon chemin les hommes dont il s'agit? ai-je demandé, désiré, cherché quelque poste, quelque emploi? ai-je été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée électorale ou primaire, dans quelque cabinet ministériel? Je n'ai paru même à ma section que lorsque des affaires vraiment publiques et ma qualité de citoyen exigeaient de moi un vœu. Inconnu et pauvre, et content de l'être, je vivais dans la retraite, dans l'étude et dans l'amitié. Aucun de mes désirs, aucun de mes projets n'avaient besoin de l'appui ou ne redoutaient
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l'opposition de la ligue que j'ai attaquée. Je neveux exciter aucune méfiance sur les motifs de ceux qui défendent cette ligue... mais un parti bruyant et puissant, qui jette une immense quantité de rameaux, qui soutient ses amis, qui dispose au moms pour un temps, des places, du crédit, de la faveur, de la réputation, et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissements de la multitude, sera toujours beaucoup loué, même par plusieurs dont il ne sera pas beaucoup aimé... Enfin, les pièces du procès existent: l'histoire jugera. On peut, en attendant, continuer à m'inscrire parmi les ennemis de l'égalité, de la souveraineté du peuple, etc. 11 faudrait cependant tâcher de ne pas trop ressembler au jésuite Hardouin qui, dans ses Grands actes découverts, comptait Arnaud, Pascal et tout le Port-Royal parmi les athées. » Marie-Joseph répliqua seulement dans le Moniteur du 19 juin, longuement, avec amertume, injurieusement. On ne s'y arrêterait pas si, dans les dernières lignes, il n'y avait une marque de la manière et du style même de Robespierre. C'est la paraphrase de la vertu en minorité sur la terre : « Si tous les ennemis de la chose publique parviennent à précipiter la France vers une transaction ignominieuse, si même la multitude égarée redemande une portion de l'ancienne servitude, je saurai dédaigner la majorité esclave et partager avec joie le sort de la minorité
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libre et vaincue. » 11 faut ajouter que Marie-Joseph trouva le moyen de n'être jamais dans la minorité vaincue.
Cet adversaire mis hors de combat aux yeux des gens de bien, Andre poursuivit la lutte avec un courage qui augmentait devant Je péril et un talent qui .suivait le courage.
Dès le 30 mai, il attaquait le ministère du 10 mars : « Oui, sans doute, nous sommes trahis. Jamais l'oreille des tyrans les plus enivrés d'opulence et de gloire ne fut aussi fermée à toute vérité utile et sévère, ne fut aussi avide d*acclamations et de mensonges servîtes que le sont aujourd'hui les oreilles (le la multitude toute-puissante et dont chaque groupe isolé s'appelle fièrement la nation , le souverain. Ses courtisans surpassent en fausseté et en effronterie tout ce que les cours des despotes ont jamais vu ramper de plus vil. Cacher au maitre ce qui est, lui attester ce qui n'est pas, le louer des vertus qu'il n'a pas, justifier tous ses excès, vanter sa clémence lorsqu'il n'a pas été aussi injuste qu'il Douvait l'être, est un acte qui n'a fait que passer des antichambres de Versailles à la tribune des clubs. » Il appelle les ministres Roland, Clavière, Servan, les enfants des clubs; il leur reproche d'avou\ <( comme les ministres de Louis XIV, l'extravagante prétention de diriger des armées du fond de leur car binel, » de sacrifier à des calomnies le général
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 85 Lafayette. Un ministre de la guerre comme on n'en voit que dansles jours (Je trouble et d'indigence, créature des Jacobine, propose, par déférence pour eux, de retirer les troupes de la ligne du midi. Un autre, le ministre de la justice, ose se féliciter devant l'Assemblée de la fuite des assassins d'Avignon, et Ghénier de s'écrier : « Que faut-il croire? Les décemvirs de la Gironde ont-ils livré un ministère à un homme assez simple et assez borné pour écrire sérieusement une pareille absurdité? Ou cette lettre à l'Assemblée n'est-elle qu'une insolente dérision? » En attendant, le ministre des affaires étrangères, Dumouriez a cinq millions de fonds secrets. Ce qu'on retrouve de leçons et de choses dans ces réflexions n'étonnera pas beaucoup ceux qui reliront ces pages. Ici se présente un détail plus expressif encore et plus actuel : Gensonné et Brissot avaient dénoncé dans « deux immenses discours » ce qu'ils appelaient le Comité autrichien, dirigé et inspiré par d'anciens ministres, MM. de Montmorin et Bertrand de Molleville. C'était une de ces délations qui abondaient alors et dont l'hypocrite habileté s'est prolongée jusqu'à nos jours. 11 m'est doux de rappeler que M. Suard, le beau-frère de M. Panckoucke, repoussa énergiquement, avec beaucoup de dédain et de talent, cette délation dans le Journal de Paris des 27 et 28 mai. Les Jacobins ne se possédèrent plus : Can*a, le rédacteur des Annale!^ patriotiqves, qui a
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86 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, déjà demandé au club un changement de dynastie, le réclame dans son journal, et, sous Tinspiration de trois Jacobins, Merlin, Bazire et Chabot, il accuse formellement MM . de Montmorin et Bertrand de Molle ville d'être à la tête du Comité autrichien et de mener la conspiration. Ceux-ci alors portent une plainte en diffamation contre Carra devant Larivière, juge de paix de la section Henri IV. Ils font la seule chose que puisse faire un homme calomnié, ils recourent à la justice, qui doit être, dans tous les temps et sous tous les régimes, Tasile des droits méconnus et violés. Ce simple juge de paix était un magistrat exemplaire, qui avait en lui le courage et Tindépendance sans lesquels il n*y a pas de magistrat. Après avoir fait comparaître Carra, qui se cache derrière ses inspirateurs, Larivière décerna un mandat d'amener contre Merlin, Bazire et Chabot, et leur fit subir un interrogatoire. Le magistrat remplissait ainsi son devoir et appliquait la loi sans faiblesse, ne mêlant pas les suggestions de la politique, qui la profanent, à l'œuvre de la justice. Il donnait à ses contemporains et à ses successeurs un exemple que les magistrats les plus élevés, comme les plus humbles, doivent imiter en tous les temps, sous peine de perdre l'honneur et de faire à leur nom une tache que les succès peuvent dissimuler, mais que le temps n'efface jamais. Un magistrat qui ne protège pas le droit contre la puissance et qui obéit à une injonction ou à
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 87 une menace est plus méprisable que le dernier de ses justiciables, et, s'il s'en rencontre, il faudrait les punir et les marquer d'une flétrissure particulière. Larivière ne tarda pas à payer de sa liberté et de sa vie l'acte de courage et de justice qu'il avait tenté d'accomplir. Romme le dénonça à l'Assemblée comme ayant porté atteinte à la dignité et à l'inviolabilité des représentants. «Il fut, au rapport du girondin Guadet, décrété d'accusation, au milieu des applaudissements des tribunes. On l'emmena à Orléans, et, quelques mois après, il fut assassiné pendant qu'on le transférait à Versailles pour être déféré à la haute cour. C'est à cette occasion, quand l'incident éclata, au milieu de beaucoup d'autres, qu'André Ghénier écrit le 30 mai : « Des hommes qui, chaque jour, enploient toutes les violences et tous les outrages pour réduire au silence leurs collègues courageux, révoltés contre l'oppression, crient qu'on avilit l'Assemblée nationale! des hommes qui attentent à la liberté des individus par des lettres faussement écrites au nom d'un Comité; des hommes qui, dans l'Assemblée nationale, se déclarent les auteurs de diffamations dont ils avouent n'avoir point de preuves, et se vantent de communiquer ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas à des folliculaires à qui il ne manque aucun genre d'infamie ; des hommes qui, à force d'elfronterie, de mensonges et de tumulte, contraignent le Corps législatif à épouser
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leurs querelles privées, et à devenir le champion et le vengeur de ces folliculaires, leurs amis; des hommes qui aveuglent la loi au point de l'armer contre elle-même^ en dirigeant son glaive sur la tête d'un juge de paix intrépide qui n'a fait qu'exécute? la loi, ces hommes-là se plaignent qu'on avDit r Assemblée nationale... Sous peine de passer pour contre-révolutionnaire, 41 faut voir avec satisfaction la vérité étouffée par mille manœuvres impures; tous les gens de bien diffamés; la calomnie la plus lâche professée, applaudie, récompensée; les hurlements des tribunes devenant les lois de Fempire ; l'impartialité sévère des tribunaux traitée de conspiration contre les patriotes ; et les plus vils barbouilleurs de bêtises atroces, cités au Corps législatif comme des patriotes et des publicistes par des hommes qui tiennent parmi les orateurs précisément le* même rang que leurs protégés parmi les écrivains, t qui, depuis huit mois^ ne se sont souvenus (lu'ils sont représentants du pays que pour couvrir de ce titre des actions qui les ont montrés aussi indir gnes qu'incapables de Têtre. »
La dernière page de Tarticle s'élève à la plus haute éloquence. C'est comme un souffle d'héroïsme qui l'agite, et on le dirait traversé par une vision de supplice qui aiguise Tindignationetla porte jusqu'au défi et à la joie de mourir en combattant ses ennemis : « Mais tout cet nppareil menaçant, ce
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pouvoir immense, ces dictatures, ce talent de faire soi-même du tumulte pour pouvoir dire qu'il y en a ; cet art d'entretenir la multitude dans les obscurités d'une agitation dont elle ignore la cause, et dont, par conséquent, il devient facile de diriger les effets; et les prisons d'Orléans prêtes à s'ouvrir; et les tables de proscription qui tapissent nos murailles ; tout cela ne fermera point la bouche aux vrais citoyens déterminés à périr plutôt que de voir la France gémir dans l'agonie qui la tourmente. Ils n'en poursuivront pas moins leur noble tâche; ils n'en mettront même que plus de force et d'amertume dans leurs cris contre les usurpateurs qui nous foulent aux pieds. C'est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, sont dangereux et difficiles qu'ils sont accompagnés aussi d'inappréciables délices. C'est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions; c'est dans les cachots, c'est sur les ébhafauds, que la vertu, la probité, la constance savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. Leur supplice est même à leurs yeux un véritable succès; car, outre que la mort délivre les bons du tourment de voir prospérer les méchants, ils pensent encore que, si en attaquant la tyrannie sous le dais, ils n'ont pu parvenir à la renverser, ils l'ont au moins forcée à multiplier ces actes de fureur et de vengeance qui ne tardent pas à la perdre et à dessiller le^^ yeux des
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90 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, moins clairvoyants, en leur montrant ce qu'elle peut, ce qu'elle veut, ce qu'elle ose, et combien son joug est honteux et pesant. )>
Il n'y a pas beaucoup d'âmes faites pour « ces délices que goûte une conscience orgueilleuse et pure. )) Nous sommes ici jusque dans le domaine de ridéal, ou du moins il faut élever son cœur très haut pour comprendre cette noble jouissance et cette intrépidité émue et passionnée devant l'échafaud. Les derniers mots rappellent, avec moins d'emphase, et dans un sens différent, la poussière d'où devait naître Marius.
Les Jacobins, maîtres de cette Gironde si superficielle, si bruyante, si décorative, si peu politique, si ondoyante enfin comme son demi-compatriote Montaigne, travaillaient avec elle et par elle au renversement de la monarchie et de la Constitution. Leur masque était presque entièrement levé et ils étaient eux-mêmes poussés par ces puissances occultes qui, dans les temps troublés, passent toujours de la queue à la tête et finissent par être la force malfaisante et suprême.
Il est aujourd'hui certain que l'Assemblée constituante, avec ses grands côtés, ses belles inspirations sur Tordre général de la société, n'a rien su ou n'a rien pu organiser, sinon l'action dissolvante de la politique. Elle n'a organisé ni la justice, ni l'enseignement, ni l'administration, ni la force pu-
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blique. Mon sujet m'amène en ce moment à jeter un coup d'œil sur Tétat de Tadministration et sur le rôle que les Jacobins voulaient donner au pouvoir municipal dans ce mois de mai 179â, toujours avec Taide de la Gironde, ce qui réveille toutes les craintes en même temps que les plaintes éloquentes et sensées d'André Chénier. Pour préciser cette désorga* nisation administrative et ne voulant faire entrer dans le cadre de l'histoire générale que ce qui a été touché par André Ghénier, il suffit d'emprunter un inattaquable sommaire à un ferme et libre esprit. M. Taine est peut-être, de tous les hommes qui ont étudié la révolution, celui qui a mis dans cette étude le plus de travail, le plus de discernement, et cette haute împailialité qui n'a rien à voir avec les passions politiques, qui est comme le fruit même de la vérité patiemment, librement cherchée et librement découverte. Je ne parle pas de cet esprit philosophique adouci qui, dans son livre, ajoute toujours à la science l'autorité et le charme. « De degré en degré dans la hiérarchie, dit M. Taine *, le pouvoir a glissé et, en vertu de la Constitution, il appartient désormais aux magistrats qui siègent au plus bas de l'échelle. Ce n'est pas le roi, ce n'est pas le ministre, ce n'est pas le directoire du département ou du district qui commandent dans la commune; ce sont les officiers municipaux, et ils y 1. Les Oriffines de la France contemporaine, t. 1**', p. 254.
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régnent autant qu'on peut régner dans une petite république indépendante. Seuls, ils ont cette main forte qui fouille dans la poche du contribuable récalcitrant...; sur leur réquisition, toute force armée, garde nationale, troupe, gendarmerie, doit marcher. Seuls, parmi les administrateurs, ils ont ce droit souverain. Ce sont eux qui proclament la loi martiale... A eux la bourse et Tépée, rien ne leur manque pour être maîtres, d'autant plus qu'à toute loi l'application leur appartient, que nulle injonction de l'Assemblée au roi, du roi aux ministres, des ministres aux départements, des départements aux districts, du district aux communes, n'aboutit a l'effet local et réel que par eux, que chaque mesure générale subit leur interprétation particulière et peut toujours être défigurée, amortie, exagérée, au gré de leur timidité et de leur inertie, de leur violence et de leur partialité. Aussi bien ils ne tardent guère à sentir leur force. De toutes parts on les voit argumenter contre leurs supérieurs, contre les ordres du district, du département, des ministres, de l'Assemblée elle-même, alléguant les circonstances, leur manque de moyens, leur danger, le salut public, ne pas obéir, agir d'eux-mêmes, désobéir en face, se glorifier d'avoir désobéi et réclamer en droit la toute-puissance qu'ils exercent en fait. Ceux de Troyes, à la fête de la Fédération, refusent de subir la préséance du département et la réclament pour
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eux-mêmes, comme « immédiats représentants du peuple ». Ceux de Brest, malgré les défenses réitérées du district, envoient quatre cents hommes et deux canons pour soumettre une commune voisine à son curé assermenté... arsenaux pillés, citadelles envahies, convois arrêtés, courriers retenus, lettres interceptées, insubordination incessante et croissante, usurpations sans trêve ni mesure, les municipalités s'arrogent toute licence dans leur territoire et souvent hors de leur territoire. — Désormais, il y a quarante mille corps municipaux souverains dans le royaume. On leur a mis la force en main et ils en usent. Ils en usent si bien, que Tun d'eux, celui de Paris, profitant du voisinage, assiégera, mutilera, gouvernera la Convention nationale, et, par suite, la France. »
C'est cette puissance si bien définie que les Jacobins entretenaient, et devant laquelle la Gironde s*inclinait niaisement, suivant l'expression d'André Chénier. Le 30 mai 1792, Gensonné présenta à l'Assemblée, dans la séance du soir, un projet de loi qui confiait aux municipalités des villes importantes, pour compléter leur tyrannie, les attributions de la police de sûreté générale pour la recherche des crimes de nature à compromettre la sûreté extérieure ou Intérieure de l'État. En même temps, il faisait appel à la délation et se montrait facile sur les preuves.
C'est un plan de « dictature municipale » I s'écrie, le 10 juin, André Ghénier; on veut démontrer que, si ce plan n'est pas accepté, il est impossible de punir les ennemis de l'État; et pour le prouver, on met dans la bouche d'un homme à cocarde blanche^ d*un Autrichien^ les paroles suivantes : « Vous ne pouvez pas même me dénoncer, car il faut des preuves^ et je n'en laisse aucune après moi; et, si vous osez nous accuser, ou écouter les accusations contre nous, nous vous appellerons Tibère. » Et Ghénier ajoute : « Mais vraiment il me semble que, si Tacite revenait parmi nous, il serait de ceux qui flétriraient du nom de Tibère tout homme aux yeux de qui les accusations sans preuves et les dépositions de témoins qui cachent leur nom ne sont pas des, choses misérables et infâmes. » — En même temps le ministre de la guerre propose de former à la hâte une armée de volontaires sous les murs de Paris. « Cette proposition est accueillie, adoptée, admirée au même instant par les mêmes personnes qui avaient nié, sifflé, rejeté les faits et les raisonnements sur lequels elle était appuyée. » C'est le décret auquel la loi refuse sa sanction. Chénier le dénonce comme un nouvel instrument de dictature : « Les citoyens qui, en déclarant qu'ils veulent être libres, ont quelque intelligence de ce qu'ils disent, feront sagement de comparer l'idée de la dictature municipale à celle de l'armée sous les murs de Pari;? ;
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 9o d'examiner si ces deux propositions ne se correspondent pas avec exactitude; si elles ne vont pas 'droit au même but; si elles n'ont pas Tair de deux moitiés très précises d'un seul et unique plan. Si, d'un côté, les inventeurs de la dictature nous en montrent la nécessité, en nous rappelant à grands cris que Paris est plein de capitalistes et de riches propriétaires; d'autre part, les inventeurs de la nouvelle armée s'expriment avec la même franchise, sinon dans l'Assemblée nationale, où ils ont encore des ménagements à garder, au moins dans les clubs si patriotiques, où ils tiennent leur cour plénière. C'est là qu'on nous avoue sans détour qu'il faut enfin châtier l'insolence de quelques gardes nationaux de Paris. » La garde nationale de Paris était déjà considérée comme réactionnaire ; on voulait avoir pour la réduire cette armée, imaginée par un ministre civil de la guerre, et qui devait être formée « de fédérés, envoyés au nombre de cinq par chaque canton, vêtus et équipés ». On en est arrivé à la guerre contre la bourgeoisie, contre cette bourgeoisie qui a préparé et accompli la Révolution de 1789. Ce niais de Pétion, niais mal élevé et cruel, a encouragé par ses actes, par ses décisions, par sa fameuse lettre à Buzot, cette attitude envers la bourgeoisie. Chénier signale sous une forme ironique et flétrit cette lutte qui était alors encore plus odieuse qu'elle ne l'est aujourd'hui. « Ce n'est pas eux qui, parta-
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96 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, géant la nation en peuple et en bourgeois^ appellent peuple tous ceux qui n'ont rien, et ajoutent que ceux-ci seuls sont patriotes, ils font tout ce qu'Us peuvent pour nous donner la paix ; et s'il arrive que tous les citoyens se réunissent pour tomber à leurs genoux et leur abandonner crédit, argent, places, honneurs, tout ce qu'ils veulent, ils pleureront de joie de voir tant de concorde entre les citoyens. » On approche ainsi de la journée du 20 juin, dont Ghénier parlera avec tant d'émotion, d'admiration pour le roi et de dégoût pour les assaillants de de vant et de derrière. C'est le 7 juin que Robespierre, qui allait être bientôt le maître passager de cette anarchie, soutenait aux Jacobins que l'armée qui serait amenée sous Paris devait être composée de soldats renvoyés de leurs corps avec des cartouches infamantes ; il osait dire : « L'armée que nous ne craindrions pas, ce serait une armée composée de tous les soldats renvoyés avec des cartouches jaunes ou infamantes pour faits de patriotisme. » En même temps, Merlin disait : « Il faut que l'Assemblée déclare qu'il n'existe plus de nuances entre les citoyens, ni d'uniformes, plus d'armée de ligne... »
André Ghénier, repoussant les accusations calomnieuses dirigées contre les hommes modérés, vise ces propositions, qui ne relèveraient que de la démence, si l'ambition des démagogues ne savait pas jusqu'où va la sottise humaine. Sa plume ne s'arrête
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pas devant celte froide et sinistre figure du dictateur de demain. « Bien des gens accusent les accusateurs eux-mêmes; mais quoil ce n'est pas eux qui ont démontré que les soldats ne doivent pas obéir à un ordre sans Favoir approuvé après une mûre délibération; ce n'est pas eux qui ont applaudi aux dégoûts, aux outrages, aux meurtres dont tant d'officiers ont été victimes ; ce n'est pas eux qui ont décerné le triomphe à tous les soldats que leur patriotisme a rendus, ou déserteurs, ou voleurs, ou assassins! »
A la même page, encore à propos de Robespierre que Brissot venait d'attaquer, en se comparant, lui, Brissot, le Proudhon courtisan de 1780, à Gaton, et en prenant sa deAase : Agendo non dicendo, Ghénier, avec la joie et l'ardeur de la probité, flagelle ce Brissot sans pudeur et soustrait en quelques lignes Gaton à cette insolente assimilation : « Ils se comparent à Gaton! Gaton avait-il réduit le vol et le brigandage en principes de droit (De la propriété et du vol, ouvr. de Brissot, 1782)? Gaton avait-il tour à tour fatigué le dédain des rois par les adulations les plus stupides et irrité les passions d'une multitude ignorante par des applaudissements sanguinaires? Avait-il aiguillonné le génie des bourreaux à inventer de nouvelles tortures pour les régicides, et avait-il ensuite ameuté au Ghamp-de- Mars des bande? de prolétaires, et les collèges des
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musiciens déplace, vendeurs d'orviétans, mendiants, baladins, bateleurs? Et avait-il enseigné à ce grave
cortège qu'il était le peuple romain? Gaton,
grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et les lettres, implacable ennemi de tout parti, de toute faction, de quiconque voulait faire de la chose publique sa chose privée, dut la plus grande part de sa renommée et de sa gloire à la persévérance de ses poursuites contre des hommes semblables, en talent et en probité, à ceux qui osent aujourd'hui écrire leur nom à côté du sien. »
Nous allons revenir à quelques semaines en arrière et voir comment André Chénier a flétri une des scènes les plus tristes de cette année 1792 et la glorification de l'indiscipline militaire.
L'armée. — Sa grandeur. — Son rôle au moment de la ré* volution. — Les Suisses de Châteauvieux. — Projets de fête en leur honneur. — Protestation d'André Chénier. — Son frère Marie-Joseph, Mademoiselle Théroigne et David.
— Le conseil général de la Commune. — Article d'André Chénier. — Discours de CoUot d'Herbois aux Jacobins. — Menaces contre André Chénier et Roucher. — Réplique d'André. — Encore Pétion, maire de Paris. — Un inlrigant
— Le triomphe des Suisses de Châteauvieux. — Marie- Joseph et David. — Hymne d'André. — Les deux frères. — Meurtre du général Dillon. — La discipline de l'armée prussienne. — Mœurs ministérielles.
L'armée est certainement le groupe social qu mérite le plus Fadmiration et la reconnaissance de tout le monde. La religion plane au-dessus de nous, elle n*est complètement sentie que par la foi, si elle peut faire et si elle fait des hommes, elle travaille surtout à faire des âmes en vue d'un avenir qui commence à l'heure où finit la vie. Elle a ses saints, ses
100 ANDRÉ CHÉNÏER ET LES JACOBINS, martyrs, ses héros, ses vierges, ses milices, ses belles influences et ses belles actions ; mais elle ne veille pas directement sur Tintégrité de la patrie, sur notre honneur, sur nos foyers, sur tout ce que nous avons et sur tout ce que nous sommes ; sa vigilance du moins est toute morale. Il en est presque ainsi de la justice, qui répartit les droits et a le devoir d'assurer la paix civile par des sentences et par des ordres. L'armée tient à tous les genres de grandeur, et elle a, elle aussi son sacerdoce. Elle est la force dans sa souveraine beauté, la force désintéressée assurant le repos d'un pays et pouvant lui donner la gloire, foyer d'honneur, de courage, d'abnégation: Je n'ai jamais pensé à son rôle sans concevoir pour elle un respect plein d'émotion. Des hommes s'assemblent sans avoir individuellement ni plus de vertu ni plus de valeur que les autres; ils forment une société dont le but est de donner leur sang pour garantir nos existences et pour défendre tout ce qui fait l'honneur et Fomement même de la vie, la patrie, la religion et les lois. 11 y a dans le but une telle grandeur que les défauts des associés, qui ne les quittent pas à leur entrée dans l'armée, y sont comme enchaînés et contenus, et se fondent dans un admirable ensemble qui est l'armée elle-même, animée des plus nobles sentiments, disciplinée, soumise, prête à tous les sacrifices, élevant les âmes, même à leur insu, faisant des héros sur les champs de bataille, et,
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dans la paix, des citoyens exemplaires. On trouve cela tout naturel ; on croit que la passion des armes et la volonté de la loi suffisent à expliquer ce beau résultat social. Certainement l'état de la société qui Tenvironne, la chute des mœurs autour d'elle, peuvent, dans une certaine mesure, réduire Tarmée à ces proportions et y introduire leur scepticisme t»t leur faiblesse ; mais, même alors, elle résiste, se défend de la contagion, et garde encore, tant que la discipline se maintient, une mâle et rassurante figure. Sa grandeur et sa beauté sont donc le fruit de sa discipline, et la discipline n'est pas le résultat de la force ; elle vient de ce que ceux qui commandent ont fait entrer dans Fâme de ceux qui sont commandés la religion du devoir et du drapeau ; elle n'est pas une œuvre de violence, comme quelques-uns le disent, mais une œuvre d'autorité et de conviction; par elle les volontés ne sont pas asservies, elles se soumettent , se pénètrent du but commun et s'y associeiU '- c'est ainsi que se forme et se dresse cette échelle de dévouement qui commence au soldat, s'élève jusqu'à ses chefs et nous sert à tous de rempart.
On a critiqué la permanence de ce groupe social. On Fa critiquée au nom des familles, qui y perdent leurs fils, souvent pour toujours, au moins pour un temps, au nom du travail délaissé, au nom de la liberté prise dans un sens abaissé; quelques esprits généreux et trompés ont mis de la sincérité danj* ces
102 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, critiques; le plus grand nombre en a fait un moyen de lutte politique, un sujet de thèse populaire. Sauf quelques exceptions, ces critiques viennent du bas de la société ou de ceux qui, sans être naturellement en bas, s'y mettent avec calcul pour y trouver le moyen de s'élever. Il est vrai que, dès qu'ils ont accompli leur élévation, ou plutôt gagné leur partie. Ils voient dans l'armée permanente ce qui y est réellement, la patrie concentrée et ils se hâtent de renoncer aux armées volontaires et passagères.
Mais si, comme je l'ai dit, les armées résistent longtemps à la corruption sociale qui les environne, et si elles gardent l'esprit de sacrifice, quand autour d'elles on ne cherche qu'à s'enrichir et à accroître ses jouissances, elles se défendent moins aisément contre l'esprit révolutionnaire qui, particulièrement en France, est plus communicatif etplus pénétrante
On l'éprouva tout de suite au lendemain de 1789. Sans d,oute, avant cette époque, on était loin des règles qui président aujourd'hui à la formation de l'armée. Il y avait alors, là comme ailleurs, des inégalités qui régnaient un peu partout. Mais cela n'empêchait pas l'armée royale d'être une belle et bonne armée. Elle se montra soumise à la Révolution, loin de la provoquer, et déploya dans le rôle si nouveau, si difficile et souvent si cruel qui lui était imposé, une dignité qu'atteste la véritable histoire : « Nulle part, a-t-on dit justement, la philosophie pratique,
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 103 celle qui consiste dans l'esprit d'abnégation, n'a pénétré plus profondément que dans cette élite méconnue. Sous des dehors polis, brillants et parfois frivoles, ils (les soldats) ont l'âme sérieuse; leur vieil honneur est devenu du patriotisme. Préposés pour Texécution des lois, ayant en main la force pour maintenir la paix par la crainte, ils sentent toute Timportance de leur office et, pendant deux ans, ils persistent à le remplir avec une modération, une douceur, une patience extraordinaires, non seulement au péril de leur vie, mais à travers des humiliations énormes et multipliées, par le sacrifice de leur amour-propre, parla soumission de leur volonté capable à la dictature incapable des nouveaux maîtres qui leur sont infligés. » C'est presque le mot contemporain prononcé par un républicain : « La dictature de l'incapacité. » Mais l'esprit révolutionnaire, le mépris de l'autorité et des chefs qui la représente, le goût de la haine, l'adhésion violente aux choses nouvelles, les séductions venues de toutes parts, la tribune, la presse, les clubs, détruisent assez vite dans « cette élite méconnue » la discipline et l'obéissance.
Dès les premiers jours de juin 1790, le ministre de la guerre déclare que « le corps militaire menace de tomber dans la plus complète anarchie ». La révolution est toute récente et déjà le chef même de l'armée, le ministre qui a fait la révolution, annonce
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104 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, qu'on rencontre dans le corps militaire « les prétentions les plus inouïes, affichées sans détour, les ordonnances sans force, les chefs sans autorité, la caisse militaire et les drapeaux enlevés, les ordres du roi lui-même bravés hautement, les officiers méprisés, avilis, menacés, chassés, quelques-uns même captifs au milieu de leurs propres troupes, y traînant une vie précaire au sein des dégoûts etdes humiliations, et, pour comble d*horreur, des commandants égorgés sous les yeux et jusque dans les bras de leurs propres soldats ». — « C'est bien pis après la fédération de juillet, dit un témoin presque oculaire * tant il a interrogé avec soin les rapports et les documents officiels. Régalés, caressés et endoctrinés aux clubs, leurs délégués, bas officiers et soldats, reviennent jacobins au régiment, et désormais correspondent avec les Jacobins de Paris, recevant leurs instructions et leur rendant compte... A chaque instant il arrive au ministère des courriers porteurs d'une nouvelle plainte. Ici on demande le compte des masses et on propose de les partager; ailleurs une garnison, tambour battant, sort de la ville, dépose ses officiers et rentre dans la ville le sabre à la main. Chaque régiment est gouverné par un comité de soldats députés vers lui, qui viennent fièrement lui intimer les volontés de leurs commettants.