‹ André ChenierChapitre 10 sur 29 · UN AVEU INATTENDU · texte numérisé non relu

UN AVEU INATTENDU

Rien n’est intolérable comme les douleurs non classées, celles qui n’ont pas de nom dans le vocabulaire de l’humanité souffrante. La jalousie n’est qu'une peine vulgaire, fille de l’amour-propre; maintenue à un certain degré, commun à presque toutes les organisations, elle doit même avoir une espèce de charme irritant , puisque tant d’êtres passent leur vie à être jaloux, et se portent fort bien; mais quand ce démon bourgeois des tracasseries intimes se change en vautour de Prométhée, et qu’au lieu d’effleurer l’épiderme, il ronge le foie, oh! il n’y a point de nom à donner alors à cette mort vivante; ce n’est plus la jalousie, et c’est moins que l’enfer.

Cette intolérable douleur était en ce moment celle d’André Chénier. Depuis le grand poète Promcthée, tous ceux qui ont voulu ravir le feu céleste ont subi en une heure leur siècle de Caucase. André avait vu disparaître le comte, de Pressy dans les ténèbres de la nuit et des arbres; il avait entendu le bruit d’une seconde porte fermée avec précaution, et ses yeux cherchaient à travers la grille pour découvrir un rayon de lumière intérieure aux fenêtres de la maison isolée : rien ne luisait sur

la façade, aucun bruit n'en sortait, et si parfois son oreille croyait saisir des murmures de voix humaines, il reconnaissait bientôt que le vent de la nuit agitait les feuilles, et produisait ces murmures intermittents sous les arbres du jardin.

Mais il n'était pas nécessaire d’entendre pour tout savoir, tout connaître, tout souffrir. En pareille circonstance', quel homme aurait pu élever le moindre doute? Par intervalles, un accès de folie si violent embrasait le front d'André, qu’il s'approchait de la grille avec l’intention d’épouvanter les amants en faisant retentir cette gitnde voix dont parle le poëte, cette grande voix entendue dans les forêts silencieuses, et qui jetait sur tous les visages la pâleur de la mort.

Et les heures s’écoulaient, si on peut appeler des heures ees éternités écoulées dans les douleurs de l’amour. Une légère traînée d’opale courut sur la cime des arbres, et quelques étoiles perdues dans un ciel sombre pâlirent devant cette première lueur de l’aube. A ce moment, qui n’est plus la nuit et n’est pas l'aurore, André entendit très-distinctement un bruit de porte et de pas dans le jardin ; on marchait du dedans vers la grille extérieure ; un nouveau mystère commençait. André se cacha derrière un buisson d’aubépine à côté de la grille, et son cœuf battait avec tant de violence, que le dialogue suivant faillit être perdu :

— Avez-vous un peu dormi, vous, Valentin?

— Fort peu, monsieur le comte.

— Je dormirai probablement tout le matin, moi, et vous n’entrerez dans ma chambre qu’à midi sonnant... Quelle nuit, Valentin !

Les deux interlocuteurs passèrent, et, traversant la chaussée, ils se perdirent dans les profondeurs ténébreuses encore de l’avenue du Tiers.

André sortit de sa retraite et dit avec un sourire de damné :

— Oui, j’ai bien entendu, il a poussé le fameux cri de joie du poëte latin : Qualis nox, dii deœque! je suis encore vivant après avoir entendu ce cri !

Ensuite, de sombres et folles idées envahirent son cerveau; le délire parlait en lui et lui inspirait le plus étrange des monologues, que devait suivre la plus audacieuse des actions.

— Oui, c’est au moment où nous sommes que je prendrais

la peine de réfléchir ! La réflexion est la vertu des calmes époques. On prend les bastilles, on force la porte des rois, on envahit Versailles et les Tuileries, et je m'arrêterais, moi, devant une grille de jardin!

Le poète frissonnait comme le coupable avant la minute du crime; il commençait à comprendre qu’il est plus aisé de franchir la grille d’un château royal que le mur d’une maison habitée par une femme; il n’aurait pas reculé devant la Bastille, le jour de l’assaut, il hésita devant une porte ouverte sur un perron : jamais porte ne lui parut mieux fermée. On voyait le vestibule et l’escalier conduisant aux appartements supérieurs. Aucune précaution n’avait été prise, et cette porte béante avait quelque chose d’effrayant.

Après réflexion, André crut devoir admettre qu’il n’y avait, dans ces deux battants ouverts , qu’une étourderie ou une distraction du comte.

— Oui , mais , se dit-il ensuite , son domestique Valentin n’avait pas les mêmes raisons pour être distrait, comme son maître, après l’insomnie d’une pareille nuit !

Il attendit sur le perron le lever du soleil; cet astre donne du courage et change les incertitudes de la nuit en suprêmes résolutions.

André suivit le premier rayon du soleil dans le vestibule. Son pied n’était pourtant pas encore bien affermi. Il remarqua un salon ouvert à sa droite, et il y entra. Tout annonçait une femme dans les objets qu’il découvrit. Les consoles , les guéridons, les fauteuils étaient chargés de toutes les brillantes et gracieuses fantaisies qui ont un sexe. Seulement les vases du Japon ne montraient que des fleurs flétries, et à côté d’un jardin où les lilas et les premières roses abondaient.

— Cela ne prouve rien, d’ailleurs, se dit-il : au temps où nous sommes une femme , surtout celle-là, ne songe pas à renouveler tous les jours les fleurs de son salon.

Le jour avançait, aucun bruit ne se faisait entendre, aucun domestique ne se levait. Ce silence était alarmant. Autour du jardin la campagne retentissait des murmures joyeux de la saison.

Une curiosité irrésistible entraîna le poète; il fit le premier pas sur la première marche de l’escalier, el comme ce pre-

ANDRÉ CHÉNIER. m

nner pas est le seul qui coûte, il monta aux appartements supérieurs. > ' ?

Quatre portes étaient ouvertes , à droite et à gauche, dans un corridor tout éclairé du soleil. A chaque instant le téméraire visiteur s'attendait à voir sortir un domestique , et cette idée le glaçait d'effroi et lui conseillait une retraite prudente , avant le scandale qui allait éclater.

Personne ne se montrait; André se décida enfin à pénétrer dans une des chambres , et n’y trouva que des meubles en désordre, et toujours des fleurs flétries depuis longtemps. L’inspection continua dans toutes les autres pièces... désert partout, abandon partout, maison vide!

André ne prit plus aucune précaution; il marcha d ? un pas résolu , il parla haut , ferma les portes avec fracas ; somma les gens du comte de Pressy de paraître. Même silence. Le poète croisait les bras, inclinait sa tête sur sa poitrine, et réfléchissait.

11 avait beau réfléchir, il ne pouvait former aucune conjecture satisfaisante. Une seule résolution vint se présenter à son esprit, il l’adopta.

Le comte de Pressy avait ordonné à Valentin d’entrer dans sa chambre à midi. André prépara un plan d’attaque, et, quittant la maison déserte , il entra chez lui pour prendre un peu de repos, et quand il jugea l’heure convenable, il se rendit, par des rues solitaires , chez M. de Pressy.

Le comte achevait sa toilette de grand seigneur, lorsque Valentin annonça Chénier.

— Mon cher comte, dit le poète, vous m’avez dit hier que

vous receviez tous les jours, et je profite de votre hospitalité quotidienne. J’ai d’ailleurs une excellente raison, aujourd hui, qui m'oblige à user et même à abuser des visites. Ma nuit a été mortellement inquiète, et vous devinez bien pourquoi. i :

— Chénier, dit le comte d’un ton très-naturel , vous êtes un poète, c'est-à-dire un enfant. Ne vous ai-je pas dit, hier, que la femme à laquelle vous vous intéressez ne court aucun risque? Avez-vous foi en ma parole de gentilhomme?

Oui, cher comte, j’ai foi en vous : mais enfin vous pouvez, à votre insu, vous induire en erreur vous-même, avec la meil-

leure foi du inonde, et lorsqu'il s’agit de la vie et de l'honneur d’une femme noble, on doit...

— On doit, on doit, interrompit le comte , on doit se fier à la parole d’un de Pressy.

— Savez-vous la grande erreur des gens du monde, cher comte?

— Non, poète. Voyons la grande erreur du monde.

— La voici : c’est de croire que les poètes sont des imbéciles.

— Je n'ai pas dit cela , mon cher André.

— Vous ne le dites jamais; vous le pensez toujours.

— Eh bien ! voyons! où voulez-vous arriver avec cette épigramme contre les gens du monde?

— Je veux arriver à ceci, cher comte... Vous êtes dans la plus grande des erreurs en disant et en croyant que cette femme n’a couru aucun danger cette nuit.

— Cher André, dussé-je être encore foudroyé d’une épigramme, je vous traiterai une seconde fois de poète.

— Cher comte, les poètes voient tout ce que voient les autres hommes, et, de plus, tout ce que les autres hommes ne voient pas.

— Ils ont quatre yeux, nous le savons; continuez.

— Je continue... Je sais de source certaine que la nuit dernière deux hommes ont pénétré dans une maison de l’avenue du Tiers, avec des intentions qui n’étaient pas très-favorables à la noble femme qui nous intéresse, vous et moi.

André prononça cette phrase avec une lenteur étudiée, et ses yeux verts s’enfonçaient dans les yeux de son interlocuteur.

— Ah! vous avez appris cela! dit le comte avec une assurance de ton artificielle, mais qui pouvait tromper une oreille vulgaire.

— Oui, cher comte, j’ai appris cela, et même j’afûrme sur l’honneur que ce que j'ai appris est la seule chose qui soit vraie.

— Et moi, Chénier, je persiste dans ce que j’ai dit.

— 11 me sera aisé de vous prouver, comte de Pressy, que la maison n° 18, de l’avenue du Thiers, a été envahie la nuit dernière par deux hommes qui ne Vont quittée qu’avant le

jour... En sortant, un de ces hommes a dit : Quelle nuit! Cet homme est resté inconnu.

— Ah! l’homme qui a poussé cette belle exclamation est resté inconnu ! dit le comte avec un flegme superbe.

— Oui, mais on m’a promis de me dire son nom quand on le saura.

— Et que ferez-vous, quand vous le saurez?

— J’irai protéger cette femme contre les embûches de la , nuit.

— Mon cher André, je ne comprends rien à tout ce que vous me dites.

— Vous ne m'appelez plus poëte, maintenant?

— Vous l'êtes cependant plus que jamais. Il y a des nuages sur votre front , et vous parlez comme la sibylle de Cumes.

— Comte de Pressy, me permettez-vous de déchirer mes nuages?

— Eh! mon Dieu! si cela vous convient, ne vous gênez pas.

— Voulez-vous que je vous dise le ùe l’inconnu de cette nuit?

— Ah ! oui, je serais bien aise de le savoir, quoique cela me soit fort indifférent.

— Vous me pardonnez d’avance la révélation que je vais vous faire?

— Je vous pardonne tout.... Faites-moi connaître l'inconnu.

— C’est M. le comte de Pressy.

— Moi ! dit le comte en riant faux.

— Vous-même! et vous le savez bien.

— Ma parole d’honneur, mon cher André, je ne sais trop sur quel herbe du Tiers vous avez marché ce matin!

— Puisque vous parlez de votre parole d’honneur , jurezmoi que ce que je vous ai dit est faux.

— Vous venez donc me dicter des lois dans ma maison , mon cher Chénier! Ah! il faut convenir que vous abusez de vos privilèges de 89.

— Cher comte, vous éludez.

— Eh bien! oui, j'élude; voyons! ne suis-je pas maître chez moi? 11 me convient d’éluder.

— Vous plaisantez fort agréablement, cher comte, mais il y aura bientôt un moment où ■vos railleries passeront au sérieux,

— Quand vous me fox ez arrêter comme aristocrate?

— Oh! monsieur le comte! voilà une parole que vous rétracterez.

— Pourquoi, monsieur Chénier? Ne remarquez-vous donc pas que vous me parlez depuis une demi-heure avec un ton d'hostilité fort inconvenant?

— Prenez garde, mon cher comte, vous déplacez la question. Nous avons causé, au contraire, fort amicalement. Vous souteniez une thèse, j’en soutenais une autre : vous m’avez vous-même encouragé; puis, lorsque je vous ai poussé dans vos derniers retranchements, par votre invitation, votre sourire s’est éteint stir vos lèvres, et, pour la première fois, votre charmant regard est devenu sérieux.

— Eh bien! oui, André Chénier; oui, c’est paoi qui suis entré la nuit dernière dans cette maison : êtes -vous coûtent?

— Content à demi.

— Voxis êtes bien exigeant!

— J'ai le droit de l’être.

— Voyons ce droit.

— Comte , je suis amourex de cette femme.

Le comte de Pressy donna un libre essor à un de ces éclats de rire homérique, comme les poitrines aristocratiques seules peuvent en contenir, aujourd’hui que les dieux de l’Iliade n’existent plus.

Chénier suivit avec des grands yeux ébahis cette explosion d’hilarité folle dans toutes ses phases, et attendait une lin qui n’arrivait pas.

— Vous êtes amoureux de cette femme ? dit le comte.

Et le rire tournait à spn déclin ; on n’entendait plus que les notes expirantes d’une interminable gaieté.

— Eh bien! comte, dit Chénier avec cet air candide qui ramène souvent les grands poètes à l’enfance, eh bien! que trouvez-vous là détonnant? 11 me semble que je suis de l’àge de ceux qui aiment. Vous m’avez forcé dans mon aveu , je vous l’ai fait : oui, j’aime cette femme.

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— Chénier, vous ne pouvez pas vous faire encore une idée de la violence bouffonne de cet aveu; on ne peut trouver son égal que dans une comédie de Goldoni, traduite par Cailhava... Connaissez-vous cette comédie? elle est intitulée l’Amoureux imprudent. La connaissez-vous?

— Non.

— Mais, au moins, connaissez-vous cette femme dont vous êtes amoureux?

— Comte , je vous ai déjà dit, hier, que je ne la connaissais pas.

— Eh bien ! mon cher poète, c’est ma femme!

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