LE PORTRAIT
Cette histoire est assez avancée pour donner déjà au lecteur une idée de son genre exceptionnel , imposé par les fatalités de l’époque. La vie de tous ces personnages historiques ne peut ressembler à aucune autre existence d’une autre histoire. Soit caprice, soit terreur, soit prudence, chacun se voile et se mure pour ne rien laisser éclater au dehors ; les nobles instincts et les passions sauvages vont se heurter dans l’ombre; ce sera comme l’histoire souterraine de ce moment formidable où le fracas extérieur absorbait toutes les attentions, et ne permettait à aucun regard d’explorer tout ce qu'on dérobait au grand jour.
— Écoutez-moi bien, Valentin, disait M. de Pressy en s’enveloppant d’une vaste houppelande dans un salon • du rez-dechaussée, écoutez-moi bien; vous m’arrachez à mes habitudes, vous me faites franchir le seuil de ma maison ; c’est très-grave ! Puis-je me fier à votre rapport?
— Je vous jure. Monsieur le comte, que mon rapport mérite toute votre confiance. Vous pouvez me suivre les yeux fermés. Le chanteur savoyard Vincent a cherché six jours la maison de madame la comtesse; enfin, avec la chanson, il l’a découverte, avenue du Tiers n° 19. Mon stratagème a réussi.
Ce matin, d'après votre ordre, j’ai loué dans la même avenue la maison n° 18, séparée de l’autre par une allée d’ormeaux et un jardin. J’en ai congédié le portier en lui donnant une gratification. Enfin, ce qui vaut mieux que tout, je me suis glissé d’arbre en arbre jusqu’au petit mur du jardin du n° 19, et j’ai vu, et j’ai parfaitement reconnu madame la comtesse , qui ouvrait avec précaution une persienne pour regarder dans la campagne. Monsieur le comte peut-il désirer de meilleurs renseignements ?
— Valentin, je veux, avant de sortir de ma maison, être bien sûr de mon fait... montez à mon cabinet de toilette, et apportez-moi la cassette que j’ai ouverte l’autre jour devant vous.
— Oui, Monsieur le comte.
Valentin exécuta la commission, et descendit le reliquaire demandé.
Le comte en retira le portrait, et le montrant à Valentin à la clarté d’une gerbe de bougies, il lui dit :
— Connaissez-vous cette femme?
— Du premier coup d’œil , monsieur le comte j c’est ressemblant comme deux fleurs de lis. C’est madame la comtesse.
— Valentin , crois-tu que ce portrait soit bien celui de la femme que tu as vue ce matin ?
— Si je le crois ! il n'y a pas au monde deux visages comme celui-là... seulement, monsieur le comte, le costume deçà polirait n’est pas celui de madame la comtesse, et...
— Cela suffit, Valentin, ouvrez la porte, et prccédez-moi.
Le comte se coiffa d’un feutre de chasse, mit le portrait sous
son bras et traversa le vestibule. Valentin ouvrit la porte, et poussa au même instant un cri de surprise : un homme franchit le seuil et entra. C’était André Chénier.
— Vous allie* sortir ? demanda-il en faisant un pas en arrière.
— Sortir! dit le comte du ton le plus naturel, je me promenais dans mon vestibule, en attendant les visiteurs. Noua avons entendu un bruit de pas dans cette rue déserte , et Valentin a deviné que c’était vous.
— Ne recevez-vous pas tous les jeudis ? demanda Chénier.
— Voilà justement pourquoi nous vous avons deviné, dit le comte en riant; mais, comme c’est aujourd’hui un de mes pe-
tits jeudis , je reçois dans le salon jaune. Entrez, entrez, mon cher poète... Valentin, avancez un fauteuil à M. Chénier, et allez ensuite soigner vos affaires... Eh bien! Chénier, je ne vous dirai pas : Qu’y a-t-il de nouveau ? je ne me sers plus de cette formule : mais je vous demanderai : Qu’y a-t-il de vieux? Vous savez que nous sommes toujours en 1788.
— Je ne sais rien, mon cher comte; je vis comme vous dans la solitude; ainsi, n'ayez aucune crainte, je ne puis rien vous apprendre... Mais vous pouvez m’apprendre quelque chose, vous.
— Moi!... ah! voyons cher poète... ne me demandez pas de vous enseigner l’art des vers.
— Vous avez un secret de ma vie, mon cher de Pressy...
— Comme vous dites cela sérieusement!... Parlons un peu de ce secret...
— Depuis notre dernière entrevue, j’ai bien réfléchi, et je suis certain que vous connaissez la femme qui a écrit la lettre dont je vous ai montré deux lignes.
— Et comment avez-vous supposé cela? dit le comte en souriant.
— Votre émotion vous a trahi jeudi dernier... elle vous trahit encore, en ce moment, malgré toutes les grâces aristocratiques de votre figure... vous la connaissez.
Le comte renversa négligemment sa tête sur le dossier de son fauteuil, croisa les jambes, et caressant de la main droite son menton :
— Vous êtes toujours poète, dit-il; votre imagination vous abuse. Je ne suis jamais ému... Connaissez-vous la devise de la famille de Pressy ?
— - Non, dit Chénier d’une voix 6ombre,
— Eh bien ! poursuivit le comte en ôtant de son doigt sa bague chevalière , eher poète, regardez mes armes, et lisez ma devise : le latin n’eu est pas bon, peut-être, mais on le comprend mieux.
André prit la bague comme par complaisance, l’examina négligemment, et la rendit de l’air d’un homme qui demande une explication.
— Mon cher poète, vous n'êtes pas fort en blason, cela se voit... Je porte d’azur, ù la bad ■■luire d'ur, en pal, avec cette
devise : Ad omnia paratus, « prêt à tout. » 11 me suffit de jeter un coup d'œil sur ma bague pour supprimer en moi toute émotion, si elle osait poindre sur mon épiderme. Ma devise est le cri de ma famille ; c’est la voix de mes aïeux. J’écoute, et j’obéic.
Chénier prit une pose simple et imposante : son œil d’un vert orageux lança des flammes, son large front se plissa comme celui d’un vieillard , et il dit :
— Comte de Pressy, regardez la devise de vos aïeux. Cette femme que vous ne connaissez pas est en péril de mort!
Le comte bondit et se leva involontairement , et laissa tomber sur le parquet le portrait qu’il tenait encore caché sous son bras gauche. Chénier se baissa vivement et s’écria :
— C’est elle! c’est elle !
M. de Pressy s’excita énergiquement au calme, et dit en ramassant le portrait :
— Eh bien! s’il y a une femme en péril de mort, votre devoir est de la secourir. Alors, que faites-vous ici, monsieim Chénier?
— Vous allez le savoir, monsieur de Pressy, dit le poêle, en proie à la plus vive agitation; c’est ici, chez vous, que je dois trouver les renseignements nécessaires, et j’y suis venu pour cela... Voici le billet que j’ai reçu..., toujours sans signature, toujours sans adresse... Écoutez, comte de Pressy...
« Ces lignes sont les dernières que vous recevrez de moi... J'avais choisi un lieu de refuge où je veillais sur vous ; mon asile est connu, on m’a trahie. Ce matin, un homme s’est glissé mystérieusement, en se voilant avec les arbres, jusqu'au mur de mon jardin. Hier, j’ai commis l’imprudence de me montrer à ma fenêtre, du côté de la chaussée publique. 11 y avait là un espion de mes ennemis , un émissaire déguisé en chanteur ambulant, et qui n’a pu dissimuler sa joie, quand il m'a reconnue. Je ne vous donne pas d’autres détails. Ce billet est la dernière preuve du vif intérêt que je porte à votre personne. La nuit prochaine, je m’attends à tout; heureusement à l’époque oii nous vivons, les femmes aussi savent mourir. »
— Eh bien ! mon cher André , dit le comte avec un léger sourire, je suis beaucoup plus rassuré maintenant, après ce billet.
— Comment! ce billet vous rassure, mon cher' comte, sur le sort d’une femme qui vous intéresse?
— Oui.
Et croyez-vous que votre oui, tranquillement prononcé, me rassure, moi? Et vous n’ajoutez aucune explication à ce monosyllabe désolant ?
— Mais, mon cher poète, je vous trouve vraiment singulier. Est-ce que vous me donnez quelque explication, vous? parlezmoi avec franchise, et je vous répondrai en gentilhomme.
Je n’ai malheureusement rien à vous dire, mon cher comte; c’est vous seul qui savez tout.
— Comment connaissez-vous cette femme?
— Je ne la connais pas.
Vous ne connaissez pas, mon cher André, une femme qui vous a écrit des in-folio?
— Non , je vous le jure sur les cendres de ma mère !
-—Ah!... vous n’avez donc jamais parlé à cette femme?
— Jamais.
Mais vous l’avez vue, puisque vous avez reconnu son portrait?
— Je l'ai vue deux fois, mais de loin, de très-loin.
Oui, Chénier, je comprends que vous êtes sincère... Eh bien! je veux vous rassurer complètement; cette femme s’est alarmée mal à propos ; je vous jure qu’elle ne court aucun danger.
— Et comment le savez-vous, comte de Pressy?
Je vais vous en donner la preuve; attendez un instant.
Le comte sonna, et deux minutes après, la porte du salon s’ouvrit, et Valentin entra.
— Valentin, dit le comte, vous allez écouter la lecture d’un
billet écrit par une femme, et vous donnerez ensuite à M. Chénier les explications qu’il vous demandera. Je ne me mêle pas de votre entretien. r
Le comte s’accouda sur le marbre de la cheminée, et regarda le miroir.
La lecture du billet ayant été faite à Valentin, celui-ci résuma ses explications en ces termes :
— La personne qui a écrit ce billet ne court aucun risque je vous 1 altirme sur mon honneur de vieux marin. Elle peut
dormir tranquille cette nuit, malgré les deux espions quelle a vus, et qui ne sont pas dangereux.
— Vous le voyez , cher poète , dit le comte , à coup sûr Valentin n’était pas préparé à cet interrogatoire...
— En vérité , interrompit Chénier , tout cela est bien étonnant, tout cela me confond!... Je vois, en effet, à votre calme réel que le péril n’existe pas...
— Mais il existerait, dit le comte d’un air mystérieux, à vous prolongiez plus longtemps chez moi cet entretien.
— Alors, c’est un congé que vous me donnez, monsieur le comte ?
— Un congé amical, entendons-nous bien...
— Oui, mais c’est toujours un congé... Monsieur de Pressy, je sais maintenant de quelle manière vous accueillez vos amis les jours de réception.
— Cher poëte , vous allez vous mettre en délicatesse avec moi? Comment diable prenez-vous les choses? Ne faut-il pas nous faire des concessions mutuelles dans les temps où nous sommes? Voyons, soyez raisonnable. Pouvons-nous disposer de notre volonté, de notre franchise, de notre politesse même? Tout est bouleversé. Nous ne sommes les maîtres ni «le nos vertus ni de nos vices. Il y a quelque chose dans 1 air de dominateur qui change en automates et contrarie tous nos mouvements naturels. Vous voyez, André, que je sais parler raison quand il le faut.
Le comte avait mis dans son organe une douceur exquise, et dans son regard une affection touchante. Chénier se leva, tendit la main au comte et lui dit :
— J’ai fait mon devoir. Si quelque malheur arrive, ma conscience ne me reprochera rien.
— A bientôt! mon cher André, dit le comte en serrant la main offerte; maintenant, je reçois tous les jours, et dans tous mes salons... Valentin, éclairez M. Chénier dans le vestibule, et fermez la porte de l’hôtel avec le plus grand soin. Vous ôtes étourdi quelquefois. Le courage n’interdit pas les précautions.
André sortit, et la porte se referma sur lui; mais les dernières paroles adressées à Valentin par le comte étaient maladroites, à force d'exagérer l’adresse : il était évident que le comte s'apprêtait à sortir. D'ailleurs, même en entrant à l'hôtel,
André avait remarqué dans l’étrange toilette du comte, et dans son embarras, des projets évidents d’équipée nocturne. L’occasion était trop favorable pour la laisser échapper.
Une nuit sombre couvrait la rue : les réverbères, créés par Louis XVI en 1786, ainsi que l’atteste leur médaille, ne versaient qu’à de très-longs intervalles une clarté plus sombre encore que la nuit. André se posa au coin d’une ruelle, à peu de distance de l’hôtel de Pressy, et attendit ce qui devait arriver infailliblement.
Un quart d’heure après, M. de Pressy, précédé de Valentin, sortit et remonta la rue. André côtoya la ligne des maisons sur la pointe des pieds, et suivit de loin ces deux hommes qui, pour lui, peuplaient son univers en ce moment.
11 marchait ainsi sur leurs traces , les yeux fixés sur leurs silhouettes noires, retenant sa respiration et cherchant du pied les herbes dans les rues solitaires où personne ne passait plus. 11 les suivit jusqu’à l’avenue qui conduisait justement à sa maison ; il les vit s’arrêter devant une grille, ouvrir une porte et entrer dans un petit jardin.
Un horrible désespoir s’empara du jeune poète. Le mystère était éclairci. Le comte allait à un rendez-vous, et il n’y avait aucun doute à élever sur la femme qui habitait cette maison isolée : M. de Pressy était son amant!
Une si noble femme, un si noble cœur, soudainement dégradés dans une intrigue vulgaire, avec un domestique pour témoin! Cette pensée brisa le front du poëté.
— Je passerai toute la nuit devant cette maison, dit-il, et demain la clarté du jour m'inspirera quelque salutaire résolution !
Ses pieds faiblirent; il s’assit sur un de ces tertres de gazon qui bordent les grandes routes, comme un pauvre voyageur fatigué.