ON PRÉPARE LA LOI DES SUSPECTS
A cette foudroyante nouvelle, annoncée dans un éclat de rire , André Chénier se trouva dans la position que son aïeul fraternel Ovide a si bien décrite, la position de l’homme touché par le tonnerre : il vit encore, et il ne sait pas s’il est vivant *.
Quand le nuage de sang qui monta au front de Chénier se (ut éclairci, la parole revint sur ses lèvres, et il dit d’une voix sourde :
— Comte , vous avez prononcé un de ces mots qui brisent un entretien et une relation. Adieu ! comte de Pressy.
11 fit quelques pas vers la porte et tourna la tête en entendant son nom prononcé deux fois par M. de Pressy.
— Chénier, Chénier, vous etes plus qu'un poète, vous êtes un eniant , devenez enfin un homme. Quoi ! vous voulez briser nos relations, parce que vous êtes amoureux de ma femme !
Fulmine tactue,
Tivit et eit vitœ nescius ipse tuœ.
Si je prenais cette initiative de susceptibilité, moi, je serais excusable; mais vous , vous n’avez pas le droit de rompre ! je vous conteste ce droit.
— Comte de Pressy, dit Chénier, en se retournant sur un seul de ses pieds, ne vous blessez pas de ma franchise...
— Ne craignez rien ; dites toujours.
— Je n'ai pour vous ni haine, ni répugnance, au contraire ; eh bien ! je suis forcé de sortir, parce que vous me îaite6 horreur !...
— Parce que je suis le mari de ma femme? dit le comte en riant. Vous avez un luxe de franchise merveilleux ! Adieu donc, Chénier!
Et il ajouta d’un ton plus bas : Voilà le poëte !
Valentin, qui se promenait dans le vestibule, ne voulut pas permettre que Chénier sortit par la porte de la rue ; il lui fit traverser le jardin et lui ouvrit une porte qui touchait à la campagne, et comme le poëte se laissait conduire aveuglément, sans faire la moindre observation :
— Il faut être, lui dit-il, plus prudent que jamais , et vous savez pourquoi.
Et comme Chénier se taisait toujours, Valentin ajouta :
— Vous ne savez pas pourquoi ’
— Non , re'pondit Chénier machinalement.
— Parce que nous avons reçu ce matin, à Versailles, de très-mauvaises nouvelles de Paris... Cela n’a pas l'air de vous intéresser beaucoup... Cependant... connaissez-vous ces nouvelles ?
— Non, répondit le poëte comme l’automate de Vaucanson, qui prononçait ce monosyllabe.
— Ah ! vous ne les connaissez pas ! Eh bien !... on va décréter sur la...
— Merci ! Valentin, dit le poëte d’un ton sec.
— Et il s’élança vers la campagne, en laissant Valentin plongé dans la stupéfaction.
André marcha longtemps au Jhasard avant de songer à s’orienter ; il lui fallut quelques heures pour trouver sa maison, qu’il ne cherchait pas. Roucher se promenait dans le jardin ; il accourut au-devant de son ami, avec la joie d’un enfant qui a reçu une récompense, et lui dit :
8fi ANDRÉ CHÉNIER.
— Mon cher André, j’ai fait la plus belle découverte du monde, et je mourais d’envie de vous la communiquer.
André, qui avait une idée fixe sur les découvertes, tressaillit, serra les mains de Roucher, et l'interrogea delà yeux.
— J’ai découvert enfin deux vers littéralement traduits , e.t c'est M. de Voltaire qui les a traduits dans sa Henriade , et sans le savoir!... Cela ne vous étonne pas, André?
— Oui , dit André, comme il aurait dit : Non.
— Cela paraît peu vous étonner?
— Cela m’étonne beaucoup.
— Voici les deux vers latins ; ils sont de Vida... suivez bien le sens, mon ami.
— Je suis le sens.
— : Écoutez :
Turba sacerdotum, pede, fortunata, quieto Emilios ealcat cineres tumulosque Catonum.
— C’est très-bien! dit André, et il fit un mouvement pour se séparer de son ami.
— Comment! c’est très-bien! dit Roucher en retenant le fugitif, eh ! vous n’avez pas entendu la traduction de M. de Voltaire?
— Ah! oui, la traduction.
— La voici :
Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille Les tombeaux des Catons et les cendres d’Émile.
-Très-bien traduit! dit André, en se dégageant de son ami.
— Est-ce fort cela, mon cher André?
— Très-fort!
— Littéralement traduit!
— Traduit littéralement... Roucher, j’ai un travail à ter-
miner là-haut; nous nous marron* ce soir.M j’ai besoin d’êtva seul. .
— N'êtes-vous pins seul, quand vous êtes avec moi, André?
— Oui, Roucher, nous ne faisons qu'un toujours, vous et moi, mais, aujourd'hui, il y a une...
— Ah! je comprends, Chénier, je comprends.., C’est en effet bien terrible...
— Qui est terrible?
— Ce qui vous préoccupe.
— Ah!... vous savez...
■*- Mon Dieu ! tout le monda le sait.
— Comment! Roucher, tout le monde connaît cette affaire!
— Eh ! puisque les gazettes en parlent!
— Que dites-vous,.. Roucher?.., Ah! je devine, c’est une vengeance de Brissot!
— Et de bien d’autres, André!
jf— Voilà le dernier coup, le coup de grâce, Roucher, mon ami!... Et le nom de cette feoune a-d-il été révélé aussi dans les papiers publics?
— Quelle femme, André?
— La comtesse de Pressy.
— Quelle comtesse? dit Roucher en ouvrant de grands yeux.
— On n’a point parlé d'eRe ! Dieu soit béni!
— Je crois, André, que nous ne nous entendons pas... je vous parle, moi, de la grande nouvelle du jour.,.
— Et moi aussi , Roucher, je vous parle de celle-là.
— De la loi contre lps suspects que le comité de salut public va faire promulguer.
— Ah ! ce n’est que cela?
— Il me semble, André, que c’est suffisant.
— Ce n’est rien du tout!
— Y pensez-vous, André! une loi contre les suspects! une
loi contre vous, contre moi, contre tous nos amis! coptre les écrivains des Suppléments! contre las partisans des Girondins! Cela n’est rien du tçut? , .
— Oui, rien,
— 11 persiste!
— Mais, mon bon Roucher, il paraît que vous étiez de mon avis tout à l’heure, puisque je vous ai trouvé méditant sur
deux vert latins du poêle Vida.
— C'est juste, dit Roucher avec bonhomie. J’avais aussi oublié la loi des suspects.
— Comment vous étonnez-vous alors que je l’oublie !
— A propos de Vida, mon bon Chénier, approuvez-vous le dernier vers du poème sur Jésus-Christ?
— Qu'y a-t-il de coupable dans ce vers?
— Il est spondaïque.
— Voilà un grand malheur!
— Vous ne connaissez pas ce vers, peut-être?
— Non.
— Alors vous ne pouvez le juger.
— C’est évident : aussi je ne le juge pas.
— Le voici...
— Adieu ! Roucher...
— André, vous ne voulez pas connaître ce vers spondaïque?
— Eh bien ! voyons le vers spondaïque.
— Remarquez les deux spondées de la fin :
Supremamque auram , proment eaput expiravit.
— Ce vers est affreux! Adieu! Roucher.
Et André courut vers la maison.
Roucher, resté seul, poursuivit tranquillement ce monologue :
— Affreux! c’est un jugement bien dur, injuste même : car les deux spondées expriment très-bien l’agonie et le dernier soupir, bien mieux qu’un dactyle et un spondée arrangés selon les règles de l'hexamètre. Chénier n’a pas bien compris.
Heureux poète !
Réunissez tous les livres de philosophie et composez-en l’élixir éclectique d’une théorie qui vaille cette sagesse en action! Quel dédain sublime des hommes et des choses ! Le poète des Mois souriant à des vers , quand tout s’écroule autour de lui , est plus beau que Pline , qui ordonne à son pilote d’aller chez chez Pomponianus, sous les cendres du volcan *.
* Verte ad Pomponianum. ( Lettres de Pline le Jeune.)
En ce moment même André Chénier luttait , avec un autre genre de philosophie d’action, contre la tempête extérieure des hommes. Pendant que l’amour s’exilait de la terre et que des haines formidables flétrissaient toutes les fleurs du beau printemps de 93, le grand jioëte aimait une femme inconnue, et ne voyait sur le sombre horizon que cet arc-en-ciel lumineux.
Son âme, brisée par la douleur, demandait au corps un peu de repos pour se lancer à la poursuite de cet amour, au milieu des embûches de la proscription. Que lui importaient les bruits sinistres arrivés de Paris ! 11 avait à se donner à luimême la solution de bien plus graves mystères. Quel était ce comte de Pressy, reclus dans sa maison, et vivant loin de sa femme ? Quelle était cette femme , abandonnée de son mari et se constituant l'ange gardien d’un poète ? Quelle était cette maison de l’avenue, où le comte passait toutes les nuits, dans la plus chaste des solitudes, en ne laissant d'autres traces de sa veille que des portes ouvertes , et des fleurs flétries? Toute la vie d’André Chénier était dans ces trois problèmes. Ils étaient bien Stupides ceux qui, dans ce moment, préparaient des lois contre les suspects ! Ces proscripteurs n’avaient donc point de femmes et point d’amour !
Le poète avait adopté une résolution , et lorsque le corps fut reposé , l’âme reprit sa vigueur et fonctionna.
Quand la dernière lueur du crépuscule fut éteinte, André sortit de son asile et suivit la pente de l’avenue jusqu’au n° 18. Ce n’était pas l’heure de l’arrivée du comte; on pouvait donc, sans crainte de le rencontrer, faire une seconde invasion dans le jardin, par les chemins déjà connus. La nuit favorisait cette tentative hasardeuse et pleine de périls, car le poète savait que le comte de Pressy, malgré sa gracieuse étourderie de gentilhomme , portait une épée dont il se servait héroïquement dans l’occasion.
Cette fois André laissa la petite maison à gauche, et visita un massif d’arbres pour y choisir un bon poste nocturne d’observation.
Comme il explorait tous les recoins de ce petit parc, il longea une grille de fer qui séparait ce domaine du domaine voisin, et, en jetant un regard à l’extérieur, il vit une femme
s’acheminant avec une lenteur rêveuse vers une allée d’arbres arrondis en voûte, du côté de la grille de clôture. La nuit était fort sombre, et il fallait bien se tenir en garde contre le rapport de ses yeux avant de donner un nom à un objet.
Aussi, malgré ses noires préoccupations, Chénier ne put s’empêcher de sourire en se disant à lui-même :
— O illusion de l’amour ! elle fait trouver partout ce qu'on cherche : ne suis-je pas assez absurde pour croire reconnaître dans cette femme la comtesse de Pressy !
Cependant, comme le rêve est toujours préférable en l’absence de la réalité; comme il y a toujours une sorte de bonheur à regarder la femme indifférente qui ressemble à la femme aimée, notre poète s’appuya contre la grille limitrophe en voilant sa tête des massifs de larges feuilles que la saison prodiguait, et, comprimant son haleine, il regarda passer, à portée de main, la belle voisine.
Malgré l’intensité des ténèbres, sous la voûte opaque de l’allée du jardin, André reconnut la taille, la tournure, la démarche de la comtesse, et l’hémistiche d’un autre poète, son aïeul aussi , lui revint en mémoire ; Qui peut tromper celui ou celle qui aime * !
—Oh! je ne me trompe pas! pensa-t-il, ne pouvant le crier.
L’allée où la jeune femme avait établi sa promenade du soir n’était pas longue, ainsi, à courts intervalles, elle passait et repassait devant les yeux scrutateurs qui lançaient des rayons pour éclairer son visage.
L’arrivée d’une autre femme sous l’allée dissipa le dernier doute du poète. La nouvelle venue était bien la suivante ou l'amie de la comtesse, et d’ailleurs la conversation qui s’engagea tout de suite à voix basse laissait des lambeaux décousus devant le poste d’observation, en trahissant la belle inconnue.
Chénier entendit ainsi très -distinctement ces mots sans suite, mais significatifs, tombés au passage :
— Personne n’a plus repara dans... fausse alerte, qui... oui, l’homme du jardin était sans doute un vieillard sans... il faut même se méfier de ces chanteurs... une maison change de...
Quis f aller e posait amantem.
il faut pourtant se tenir sur ses gardes... et où peut-on se réfugier, d’ailleurs, lorsque... si M. Chénier n’a point... v, A ce nom qui effleura, en l’embrasant, l’oreille du poète, la dernière obscurité se dissipa , comme si le soleil eût percé le dôme des arbres. Chénier appela toute son énergie à son secours , pour s’éclairer lui-même et s’arrêter sur une détermination.
Au même instant , des bruits de portes ouvertes et des pas amortis par le gazon arrivèrent à son oreille. Deux hommes montaient avec précaution le perron de la maison déserte. Il n’y avait aucun doute à élever sur ces deux visiteurs nocturnes : c’étaient le comte de Pressy et Valentin; ils arrivaient à la même heure , comme la dernière nuit.
Ainsi tout s’expliquait ; tous les rayons éclairaient à la fois ces mystères et ces ténèbres. La maison*déserte conduisait, par un prudent détour, à la maison habitée. Les deux époux, séparés sans doute par la tourmente révolutionnaire, se réunissaient tous les soirs à la faveur du voisinage de ces deux jardins. Le n° 18 n’était qu’un passage clandestin pour arriver au n° 19. La grille de clôture avait, à coup sûr, une porte mitoyenne que la nuit ne permettait pas de voir, mais qui allait s’ouvrir devant la main du comte. Ces idées , naturellement déduites de la circonstance, traversèrent le front de Chénier avec la rapidité de l’éclair.
Le poète serra la grille du jardin avec des mains convulsives , et attendit les autres révélations de cette affreuse nuit.