‹ André ChenierChapitre 12 sur 29 · LA FEUILLE BLANCHE · texte numérisé non relu

LA FEUILLE BLANCHE

Si tous les jeunes hommes de cette époque se fussent trouvés dans une position équivalente à celle d’André Chénier en ce moment, 93 n’aurait pas existé.

Notre poëte était comme étouffé par deux émotions mortelles; et ne sachant à laquelle des deux donner la préférence, il les subissait à la fois, comme un homme qui recevrait deux coups de poignard et souffrirait une double agonie avant s mort.

Il y avait surtout un moment intolérable, celui dont le poëte allait être le témoin lorsque la porte de la grille s’ouvrirait pour réunir les deux époux dans le jardin. Oui, l’homme qui ne recule pas devant cette angoisse suprême de l’amour et l'attend de pied ferme , n’a plus rien à redouter dans sa vie des fatalités de l’avenir.

La nuit, en s'avançant, ne donnait aucun nouvel incident à cette scène, jouée par trois personnages sur trois points éloignés. Le poëte comparait sa position à celle du condamné qui , dans sa prison , a entendu sonner l’heure de son supplice, et, ne voyant par arriver le geôlier et le bourreau, con-

çoit un vague espoir de pardon, à force de s'étonner de l’inexactitude de la mort.

La jeune femme avait engagé avec sa suivante un de ces entretiens décousus et saccadés qui sont, le soir, comme la table des matières d’une longue conversation du jour. Elle s’arrêta dans sa promenade, à peu de distance de Chénier, et dit à voix basse, mais distincte :

— Il est impossible, vous dis-je, que ce jeune homme ne porte pas quelque intérêt à la femme inconnue qui a écrit cette lettre. Mon dernier billet était alarmant, et mon devoir est de le rassurer demain.

— Le rassurer par un autre billet que Madame écrira demain? dit l’autre femme.

— Sans doute.

— Alors, Madame, j’irai demain à Viroflay pour avertir votre messager fidèle, cc bon Denis.

— Et de très-bonne heure, Angélique, de très-bonne heure; il faut que mon billet soit remis vers midi à M. Chénier.

— Oui, Madame, parce que M. Roucher dort toujours à cette heure-là.

— Ainsi, vous yous lèverez avec le soleil, Angélique, et maintenant , vous pouvez vous retirer, je vous souhaite une bonne nuit.

— Madame ne veut pas m'écouter ! je crains pour elle l’humidité du soir...

— Bonne Angélique, est -ce que les femmes craignent quelque chose aujourd’hui I

— Madame a toujours raison.

Angélique sortit de l’allée et disparut bientôt; la jeune femme continua sa promenade, pour se dédommager sans doute de la longue réclusion du jour.

Nouvelle péripétie pour André Chénier !

L’idée qui vint aussitôt le saisir impérieusement n’était ni sensée ni convenable, mais il y a des moments où l’esprit a perdu le calme, ce régulateur de toutes les actions, où l’homme abdique sa raison pour obéir à un instinct.

11 déchira une page blanche du petit album qui recevait les confidences de la muse antique, il écrivit au crayon ses deux noms, et quand la jeune femme eut passé devant lui, il éten-

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dit le bras, et laissa tomber ce papier sur le gazon de l’allée, où sa blancheur se détacha dans l’ombre comme une lame d'argent.

En ce moment les convives d'un festin civique, au nombre de deux mille, descendaient l’avenue du Tiers, en chantant l'hymne admirable de Marie-Joseph Chénier. Cet ouragan de voix était formidable, comme le défi d’une armée en face de l'ennemi, et André ne l'entendit pas! Toute sou âme avait passé dans son regard, fixé sur un seul point.

Ces minutes décisives, qui apportent avec elles la révélation de l’inconnu et la destinée d’une existence sont lourdes sur le front comme le poids de l’infini.

La jeune femme remonta l’allée , et chacun de ses pas s’amortissait sur la poitrine du poète ; elle s’arrêta tout à coup, et le murmure sourd d’une aspiration gutturale se fit entendre distinctement dans le silence de la nuit.

11 ne faut pas toujours, au milieu des ténèbres tristes, une apparition soudaine et formidable pour glacer l’âme de terreur; le moindre détail qui hrise la logique des faits vulgaires révolte l’esprit et donne l'effroi comme un péril de mort!

L’air n’avait pas une seule brise, aucun souffle n’agitait les plus légères feuilles des arbres , et la jeune femme rencontrait là, sous ses pieds, quelque chose d’épouvantable, qui agitait convulsivement la main prête à la toucher!... Elle jeta un rapide regard autour d’elle , et ramassa la feuille blanche avec la précaution méticuleuse qui effleure un tison... Malgré l’intensité des ténèbres sous le dôme des arbres, le nom d'André Chénier, écrit en larges caractères, se Usait facilement... La feuille échappa des doigts comme si elle les eût brûlés ; un murmure strident sortit des lèvres de la jeune femme, et ses deux bras se tendirent de stupéfaction vers un massif de feuilles agitées sur la grille, au milieu de la morne immobilité du jardin.

Au même instant, elle entendit une voix douce qui disait :

— Est-ce que les femmes craignent quelque chose aujourdluii?

— Oui, elles ne craignent rien, dit la jeune femme en s’avançant d’un pas résolu vers la grille et la voix.

— Madame, dit le poète en tremblant, c'est une voix amie qui vous parle... Je suis André Chénier.

— C’est bien lui! dit la jeune femme.

Et elle serra la main que lui tendait le poète. i * 1 — Que les révolutions soient bénies, Madame, je leur dois

cet épanchement spontané, cette franchise d’affection que les :ai* convenances repousserainet dans des temps ordinaires. Vous sfc- et moi, nous nous abordons pour la première fois comme de vieux amis.

— C'est que nous sommes de vieux amis, monsieur Chénier, iis* dit la jeune femme ; et la preuve, c’est que j’ai reconnu votre voix.

— Il me serait bien cruel, Madame, de détruire chez vous lit une illusion qui me donne en ce moment un bonheur immérité... mais je suis obligé, en conscience, de vous dire que ma voix vous a été inconnue jusqu’à ce jour.

$ — Non, Monsieur, elle m’est connue depuis cinq ans...

ijii Cherchez bien dans vos souvenus.

!jt — Excusez-moi, Madame, si le début de notre entretien c éloigne de ma bouche tout ce que j’avais à vous dire; je veux

rester dans le sillon que vous avez tracé vous-même, dussé-je regretter jusqu’à la mort ce précieux instant... Ces souvenirs

0 sont tous absorbés j>ar votre présence, mais si j'avais eu le bonheur de vous parler une seule fois, je sais bien que je vous

1 aurais parlé toujours. Au reste, Madame, si cette illusion a le moindre charme pour vous, daiguez la garder toute votre vie,

l et j’en ferai ensuite pour moi une réalité.

— Monsieur, vous l’avez dit avec raison, nous vivons dan* un temps où l’incertitude du lendemain nous délivre des vieilles convenances sociales; mais je tiens pourtant a constater que vous êtes pour - moi un très-ancien ami, et je tien* tout de suite rassurer votre conscience qui , devant mon iiluj sion, n’adopterait pas une réalité mensongère, quoi que vous en disiez... 11 y a cinq ans. Monsieur, vous avez traversé la , Provence; vous avez séjourné à l’hôtel de la Tour-d’Aigues , à , Aix, et...

— Oui! oui! dit Chénier en supprimant une exclamation K de joie, très-dangereuse à cause .du voisinage. Pardonnezmoi!... Vous êtes madame la comtesse Marguerite de G... Oui!

mais je vous avais reconnue sans vous reconnaître ; ma seconde impression continuait la première. Sous votre modeste costume de 93, rien ne m’annonçait de loin la brillante comtesse de 88; mais la séduction de la grâce et l’éclat de la beauté n'ont pas été détruits comme nos costumes par le souffle du démon politique, et à cinq ans d’intervalle, j’ai rencontré encore, sous une coiffure vulgaire, ce type idéal et divin que tout poète garde en lui comme le rêve de son adoration.

— Je vous remercie, Monsieur, de rester fidèle, en ce tempsci, aux anciennes formes de la galanterie française. Les ombres des gentilshommes de Versailles doivent tressaillir de joie en vous écoutant... Toutefois, veuillez bien remettre l’entretien dans le sillon où je l’ai placé, comme vous dites, et veuillez bien m’expliquer le mystère de votre présence dans ce jardin.

— Madame, dit Chénier d’un ton irrésolu, Dieu m’est tétémoin que le hasard seul m’a conduit ici.

— Monsieur Chénier, je vous prie d'avoir la franchise du gentilhomme comme vous en avez le langage.

— Madame...

La voix du poète s’arrêta, comme si sa langue eût été soudainement paralysée; mais un geste véhément, un geste irrésistible, comme un coup de foudre de l’éloquence, continua la phrase suspendue, et repoussa la comtesse bien loin de la grille du jardin.

La jeune femme bondit en arrière comme une gazelle blessée, et devinant à la brutalité du geste toute l’imminence d’un péril inconnu, elle se réfugia dans le plus ténébreux recoin de son petit parc.

A quelques pas de Chénier, se trouvait un puits d’arrosage, dont l’orifice était presque tout recouvert par la végétation luxuriante et sauvage qui croît si vite dans les terrains abandonnés. Le poète ne voyant que ce refuge ri’hésita point. Il se glissa en écartant les herbes dans le périlleux asile, et raidissant avec vigueur ses pieds et ses mains , il se cramponna aux crevasses des parois intérieures, et suspendu ainsi sur l’abîme, il attendit ce que le destin lui envoyait sous le nom du comte de Pressy.

On a déjà compris, sans doute, qu’un bruit de pas et de voix

avait frappé l’oreille d’André Chénier, et que cet incident, facile prévoir, venait d’interrompre l’èntretien.

Le comte, suivi de Valentin, descendait le perron et en agitait, malgré sa prudence, les pierres disjointes; il marcha lentement jusqu’à la grille et s'arrêta devant le puits d'arrosage pour examiner et entendre : sa main serrait la garde d’une épée nue, et la fierté de son attitude annonçait l'énergie d’une resolution.

11 n'y avait que ténèbres et silence dans les deux jardins.

Valentin , les bras croisés sur sa poitrine et la tête négligemment penchée sur une épaule, n’accordait qu’une attention railleuse à ce danger invisible.

Ne voyant rien, n’entendant rien, le comte crut pouvoir hasarder quelques paroles, et même il commit à dessein cet acte d’imprudence, pour provoquer un péril qu’il préférait à cette absurde inaction. >

— Valentin , dit-il, je comprends le sens de ton silence ; j’écoute ta pensée : eh bien ! je t'affirme que mes oreilles ne m’ont pas trompé tout à l’heure. On a parlé ici... ici même... j’en suis certain.

— Si monsieur le comte l’affirme, je crois ce que nronsieur le comte dit.

— 11 y a un effet d’acoustique dont je me rends bien compte dans ce jardin : c’est le même phénomène remarqué à Trianon ; nous nous en amusions souvent avec la reine et madame de Polignac. Celui qui p allait à voix basse, la nuit, devant la grille, était étendu très-distinctement sous le mur du château. Ici, la voix qui part de cette grille suit l’allée, et va rebondir contre la façade nue de la maison, où elle tombe dans une oreille, s’il se trouve là un auditeur. Je puis même affirmer que non-seulement j’ai entendu la voix , mais encore ces mots : le rêve de mon adoration... Tu conçois, Valentin, que je ne puis pas inventer ce détail. A coup sûr ce n’est pas cet arbre qui parle à ce puits du rêve de son adoration , et ces mots ne pleuvent pas du ciel en bon français.

— Ah! monsieur le comte, dit Valentin en s’inclinant, vous me donnez maintenant tant d’explications, que...

t — Que tu n’as encore rien expliqué, Valentin.

— C’est possible, monsieur le comte.

— Nous sommes arrivé» ici pour nous mettre en embuscade et protéger la comtesse, en cas de violence jacobine. Mon rôle est changé; il faut que je me défende, moi, contre quelque dameret girondin qui prêche le Contrat social pendant le jour, et l’Art d'aimer pendant la nuit.

Ici, monsieur le comte me permettra de ne pas être de son avis. Ce ne serait pas madame la comtesse qui prêterait l'oreille à un avocat girondin.

— • Je sais très-bien ce que je dis , Valentin; et je dis tout haut ce que je sais, parce que si je suis entendu par un homme de cœur caché dans ces broussailles, il en sortira, et trouvera une épée à croiser avec la sienne. 11 y a même ici un sépulcre pour y dérober un cadavre : ce puits..;

— Il doit être profond, car Û est étroit, dit Valentin en s'avançant vers le puits.

Le comte l'arrêta par un signe brusque, et lui montra l’autre jardin à travers la grille.

Dans les ombres nocturnes de l’allée voisine passait en ce moment une forme humaine, dont la démarche solennelle rappelait tout ce qu’on raconte des visions de minuit. M. de Pressy s’avança jusqu’à la grille, et suivit des yeux l’apparition, qui se perdit un instant dans les massifs noirs des arbres, et reparut sur la lisière la plus ténébreuse du petit parc.

— Valentin, dit le comte à voix basse, crois-tu aux fantômes, toi?

— Non, monsieur le comte, je suis marin, et il ne peut pas y avoir des fantômes à bord des vaisseaux. Alors je n’y crois pas.

— Eh bien! que penses-tu de la chose que nous voyons là, dans l’autre jardin?

— Je pense, monsieur le comte, que c’est une femme naturelle.

— Pourrais-tu donner un nom à cette femme?

— Oui, monsieur le comte.

— U est impossible de s’y méprendre, Valentin, n'est-ce pas? ‘

— Oui, c’est madame la comtesse, comme je suis Valentin.

—t C’est elle! c’est elle dans la plus obscure des nuits! mon cœur la verrait avant mes yeux !

Et le comte se tut pour suivre tous les mouvements de cette gracieuse apparition.

l’oncle et le neveu.

En ramenant cette histoire à la veille de cette nuit de ter* reur, nous trouverons, dans une salle de l’hôtel de ville de Versailles, Claude Mouriez s’entretenant avec un jeune homme de vingt-deux ans , d’une figure grave et pleine d’expression.

Le portrait physique de Claude Mouriez a déjà été tracé par Valentin; le portrait moral arrivera bientôt, sans peintre.

— Adrien, mon petit neveu, disait Claude Mouriez en se promenant avec rapidité, il y a plusieurs manières d’être républicain. Toi, tu es un républicain du de Viris Ulustribus. Tu as vingt-deux ans, j’en ai trente-cinq; tu as des vertus et j’ai des passions; tu ne désires rien, je désire tout. Notre républicanisme ne peut pas être de la même souche. Voilà!

— Mon oncle, voici la différence : je veux servir la république, moi, et vous voulez vous en servir, vous.

— C’est joli, mais je suis sûr, Adrien, que tu as pris cela dans quelque Platon.

— J’ai pris cela dans mon cœur.

— Je t’en félicite, mon neveu; mais attends, tu y trouveras bien d'autres choses, dans ton cœur; et quand tu auras des

passions, tu te serviras de la république pour faire ton chemin.

— Ne m’accusez pas dans mon avenir, mon oncle; je ne puis pas défendre ce qui n’existe pas, je défends mon présent.

— Mon petit Adrien, tu as trop de bon sens et d'esprit pour moi. Suis mon conseil : retourne dans le Calvados, auprès de ta mère, qui est veuve, et qui a besoin de voir chaque jour son fils unique. Là, tu seras républicain à huis-clos et ta vertu Spartiate ne se scandalisera plus de la conduite de tes voisins. Si tu veux continuèr à me servir de secrétaire, obéis-moi et ne contrôle plus mes actions. Un secrétaire est une chose qui reçoit des secrets , les garde, et noircit du papier à raison de douze cents livres par an.

— Oui, mais je suis votre neveu, aussi; je suis le fils de votre frère, mort glorieusement à Fleuras; et, vous le savez, c'est à la mémoire de mon père que vous devez les hautes fonctions extraordinaires dont vous êtes investi. Tout cela me donne quelque droit à vous parler franchement...

— Et tu en abuses, Adrien, parce que, sous mon air farouche, tu sais que je suis bon...

— Oui, mon oncle, quand une passion ne vous emporte pas, vous êtes un excellent homme; mais la passion vous emporte toujours.

— Même en ce moment, où je raisonne avec cette tranquillité?

— Comment! vous avez déjà oublié votre colère de ce matin, à propos de la ci-devant comtesse Marguerite?

— Eh bien? n’avais-je pas cent fois raison contre toi?

— Vous le voyez, mon oncle, nous allons recommencer!

— Mais je recommencerai soixante fois à l'heure. Adrien, tu es un enfant et je suis un homme. Je connais toute l’étendue de mes devoirs. Cette ci-devant comtesse est une ennemie acharnée de la république; elle conspire contre le gouvernement.

— C’est vous qui conspirez contre elle.

— Adrien, tu te fais insolent !

— 11 n’y a que moi qui puisse vous dire la vérité; vous êtes plus heureux qu’un roi.

—Tu devrais ajouter que je suis amoureux de cette, femme,» Voyons!... parle...

— Puisque vous l’avez ajouté vous-même, je n'ai plus rien à dire.

— Adrien, tu me soupçonnes de cela?

— Je ne soupçonne pas; j’en suis certain,

— J’aime mieux rire de tes impertinences, Adrien, que de m’en irriter.

— Eh bien! mon oncle, ne vous acharne* plu» après cette femme, et je rétracte tout ce que j’ai dit.

— Et mon devoir, Adrien, mon devoir?

— Votre devoir, mou oncle, est de vous montrer bon et honnête républicain, et de faire aimer la république. |Ne donnez aucun prétexte de calomnie aux royalistes; ayez les mœurs austères des...

— Ah! tu crois, mon petit Adrien, interrompit brusquement Claude Mouriez, tu crois que je prends goût à tes sermons? Mais vraiment, c’est le monde renversé! les neveux en remontrent à leurs oncles ! c’est l’inverse des comédies de Molière!... Brisons là, mon neveu, et introduis tout de suite ce saltimbanque , qui est la première cause de notre discussion. Obéis-moi, ou pars pour le Calvados.

— Vous savez, mon oncle, que ce pauvre diable est détenu arbitrairement en prison.

— Parbleu ! je le sais bienl

— Aussi, mon oncle, je n’ai pas la prétention de vous l’apprendre; je recommande ce malheureux à votre justice et à votre humanité.

— Nous verrons... introduis.

C’était le chanteur ambulant, le faux savoyard Vincent qui entra, pâle comme un cadavre.

Claude Mouriez s’assit, et fouillant dans des liasses de papier, il en retira une feuille et dit au prisonnier :

— Voici le procès-verbal de ton arrestation, Vincent. Nous verrons ensuite ce que tu as à me répondre... Tu as été arrêté dans l’avenue du Tiers pour avoir chanté la chanson prohibée : Quand mon bien-aimé reviendra. On t’a fouillé; on a trouvé dans tes poches plusieurs pièces d'or; on t’a demandé d’où provenaient ces pièces, tu t’es troublé et tu as répondu qu’un

- B i g îti ged b y Gooôk -

vieux te les avait données pour découvrir la maison d’une femme, qu’après bien des recherches tu l’avais enfin trouvée dans l’avenue du Tiers. Tout cela est-il vrai?

— Oui, dit Vincent d’une voix d’agonie ; il n’y a qu’une chose fausse : je n’ai pas chanté : Quand mon bien-aimé reviendra ; on a mal entendu.

— Au reste, cela importe peu.,.

Comment! cela importe peu! interrompit Adrien, en se penchant à l’oreille de son oncle; cela importe beaucoup, puisque, s’il n’a pas chanté cette chanson, la policé n’avait pas le droit de l’arrêter.

— Je sais ce que je dis, Adrien.,. Écoute bien, Vincent, et parle selon la vérité, si tu veux être libre... Où demeure cette femme pour laquelle on t'a donné tant d’or?

— Elle demeure avenue du Tiers, n° 19,

— Tu la connaissais, sans doute, avant de la chercher?

— Oui.

— Où l’avais-tu connue?

— Je l’avais vue à la fenêtre d’un hôtel, rue du Réservoir.

Claude Mouriez fit un mouvement de joie qui n’échappa

point au jeune Adrien.

— Vincent, dit Mouriez d’une voix émue, si tu as dit la vérité, tu seras libre demain. Retire-toi, on va te reconduire à la prison.

Vincent s’inclina et sortit la joie peinte sur la figure,

— Eh bien! mon petit Adrien, dit Mouriez en se composant une face impassible, tu vois que je suis juste et humain.

— Je vois que j’ai bien deviné, voilà tout ! dit Adrien d’un air sombre.

— Pouvais-je le mettre en liberté aujourd’hui, Adrien? soyons de bonne foi.

— Oh! mon oncle, il ne s’agit point de cela.

— Et de quoi s’agit-il? demanda Mouriez avec le calme de la candeur.

— 11 s’agit toujours, mon oncle, de la ci-devant comtesse Marguerite. Le hasard vient de la livrer entre vos mains.Vous avez là devant vous mille procès-verbaux que vous ne lisez jamais peut-être ; vous avez lu celui du chanteur ambulant parce qu’il voua intéressait. Vous voyez qu’il s’agit de la

femme que vous poursuivîtes à l’hôtel de Grave , rue du Réservoir.

— Adrien, dit l'oncle avec une gravité feinte, je t’écoute avec la bonté tolérante d’un père , car je te regarde comme mon fils, et je veux même pousser ma bonté paternelle jusqu’à une sorte de justification. Peux-tu désirer davantage?

— Non, mon cher oncle; vous savez bien que je vous aime, et que je m’efforce de corriger votre nature en me servant de tout ce qu’il y a de bon en vous.

— 11 est charmant, ce neveu! dit Mouriez avec un léger sourire : moi, devant qui tout tremble ici, vous verrez que je serai obligé de trembler à mon tour devant un écolier!... Adrien, tu connais et tu as vu la scène scandaleuse de l’hôtel de Grave?

— Oui, mon oncle.

— Tu as vu de tes propres yeux avec quelle impudence contre-révolutionnaire cette femme étala sur son balcon des fleurs de couleur séditieuse?

— Mon oncle, comment pouvez-vous dire ces choses sans rire? Est-ce qu'il y a des fleurs séditieuses? Et sous le régime de la liberté, chacun n’est-il pas libre d’étaler sur son balcon les fleurs qui lui conviennent?

— Non, mille fois non ; voilà ce qui prouve bien que tu es un enfant, et que tu n’entends rien à la politique! Cette cidevant comtesse ne peut arborer un drapeau â sa fenêtre, elle arbore des fleurs.

— Ah ! voilà qui est bien dangereux pour la république!

— Oui, plus dangereux que tu ne penses; si on laissait étaler partout des signes de ralliement royaliste, il faudrait livrer bataille dans les rues tous les jours, et nous avons besoin de nos armées aux frontières. L’énergie d’un seul homme tient ainsi garnison à Versailles, et remplace une demi-brigade dont Sambre-et-Meuse a besoin. Eh bien ! comprends-tu maintenant?

— Je comprends moins, mon oncle; expliquez mieux encore, je ne comprendrai plus du tout. J’ai des idées fixes sur la liberté. Je ne changerai pas. Périsse tout, excepté le principe ! Si nous avons détruit la Bastille pour n’avoir plus ensuite même la liberté d’ arroser un œillet blanc à notre baloon.

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ANDRÉ CHÉNrER. 105

relevons la Bastille et allons sacrer à Reims uft nouveau roi !

— Adrien, tu déraisonnes !

— Oh! nous ne nous entendrons jamais sur ce point, mon oncle. Et je vais même plus loin : si la passion ne vous aveuglait pas, s» la comtesse Marguerite était une vieille séditieuse octogénaire, vous la laisseriez parfaitement tranquille dans sa maison.

— Là, tu dis vrai, Adrien. Je connais l’influence d’une jeune femme, et d’une belle femme, dans cette ville toute pleine encore des parfums ambrés de la ci-devant galanterie ; et voilà justement ce que je dois combattre de toute ma vigueur. Tu n’as pas vu comme moi le festin de l’Orangerie, à Versailles?

— Eh bien ! quel rapport a ce festin avec les œillets blancs?

— Quel rapport, dis-tu? Le voici. A ce festin, ou pour mieux dire, à cette orgie, ce furent les femmes qui électrisèrent les hommes, qui leur firent fouler aux pieds les couleurs de la révolution, qui nouèrent aux uniformes les rubans royalistes! donc les femmes sont les plus dangereuses ennemies de la république; sans les femmes, notre nouvel ordre de choses aurait suivi une marche pacifique, et nous n’aurions pas l’Europe armée sur les bras.

— Vous avez raison, mon oncle ; suivez donc votre plan ; organisez la tyrannie contre la belle comtesse, et sauvez ainsi la patrie, menacée par des œillets blancs.

— Mon ami , tu sors des bancs de l’école, et tu as la fureur d’employer contre le meilleur des oncles la figure de rhétorique qu’on nomme l’ironie. Moi, j'ai des choses plus sérieuses dans la tête, et mon professeur m’a enseigné d'autres devoirs.

— Et moi, mon oncle, je m’obstinerai toujours à corriger • les devoirs de votre professeur.

— Comment, toi, Adrien, qui lis tous les matins mes rapports de police, peux-tu me trouver rigoureux ? Cette ville de , Versailles est un nid de conspirateurs. 11 y a des nobles dans toutes les caves, il y a de faux émigrés qui ne sont pas sortis de leurs hôtels et qui attendent pour faire un coup. Ne m’a-ton pas aussi, dernièrement, signalé deux enragés écrivains du Journal de Parti, André Chénier et Roucher, qui se sont

réfugiées à Versailles, pour y exploiter la contre-révolution? deux hommes dangereux comme cent femmes, parce qu’ils écrivent, le matin, des vers dans les ruelles, et de la prose, le soir, dans les conciliabules secrets. Quand je ferai arrêter ces autexu-s du supplément n° 13, serai-je rigoureux ou juste?

— Mon oncle, vous éludez maintenant la question, ou voua l’agrandissez pour la faire disparaître. Si des conspirateurs existent, votre devoir est de veiller pour la république. Nul ne vous reprochera la malheureuse sévérité de vos fonctions j mais j’ai voulu concentrer toute la discussion sur un seul point, et vous éclairer dans la fausse route où vous a mis une passion qui n’est ni politique ni républicaine. Je ne veu$ pas, pour l’honneur de notre famille, pour la sainte mémoire de mon père, je ne veux pas qu’on puisse dire que votre acharnement contre la comtesse Marguerite prenait sa source dans un sentiment équivoque et très-peu républicain.

— Adrien, Adrien, cela suffit; tu perds devant moi toute retenue, et j’ai besoin de me souvenir que tu es mon neveu, et mon fils d’adoption...

— Voilà pourquoi je vous parle ainsi ; ces titres me donnent des droits. Si j’étais un étranger, je donnerais ma démission et j’irais chez ma mère qui m’attend; mais je reste à mon poste , où je puis vous être utile ; je ne déserterai pas.

Claude Mouriez haussa les épaules, s’assit devant son bureau, et tourmenta des collines de dossiers amoncelées devant lui; puis, prenant une voix affectueuse, il dit :

— Adrien, nous avons perdu une heure en paroles oiseuses, et le temps est précieux; on ne doit pas le perdre, on doit l’employer. Nous avons vingt lettres là qui attendent des réponses... Écris à Fouquier-Tinville une lettre dans ce sens que tu développeras... : L’annonce de la prochaine loi des suspects a produit à Versailles un excellent effet. La population est toujours animée du meilleur esprit, etc., etc.

— Oh ! la population est toujours animée du meilleur esprit!; C’est un refrain épistolaire que je connais, dit Adrien.

Et il se mit à tailler une plume, très-lentement, pour ne commencer que fort tard.

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