BETODB A LA GRILLE DES DEUX JARDINS
Le comte de Pressy fit un signe à Valentin, qui se tenait un peu à l’écart dans une pose stoïque, et le vieux marin s’approcha de son maître.
En ce moment, l'apparition s’était perdue aux extrémités du jardin.
— Valentin, dit le comte d’une voix modérément contenue, tu os intelligent, comme tous les vieux marins, toi; eh bien! comprends-tu quelque chose à ce que nous voyons en ce moment?
— Si monsieur le comte n’y comprend rien du tout, ,je n’ai pas la prétention d’avoir plus d’intelligence que lui.
— C’est que je ne suis pas tout à fait de sang-froid, Valentin, et je l’avoue à ma grande confusion. Il y avait ici un rendezvous, c’est évident ; il y avait un entretien engagé ; j'en ai entendu quelques mots. L'homme a disparu à mon approche, c’est encore incontestable; pourquoi donc la femme n’a-t-elle pas disparu avec lui?
— C’est très-juste, monsieur le comte, pourquoi la ..
— Ceci est inexplicable! car l’un et l’autre ont eutendu le bruit de nos pas; ils ont pris l’épouvante, et madame la com-
tesse poursuit tranquillement sa promenade et continue à se pavaner aux yeux des témoins qu’elle ne voit pas, mais qui existent, quoique invisibles, ce qui, pour elle, est bien plus effrayant.
— Monsieur le comte a raison ; c’est inexplicable.
M. de Pressy appuya son front sur la grille, et se mit à réfléchir.
Un violent coup de marteau retentit en ce moment dans le voisinage, et la direction de ce bruit annonçait évidemment qu’on frappait à la porte du n # 1 9.
Le comte releva nonchalamment la tête et regarda Valentin d’un air significatif.
Le vieux serviteur mit la main droite à son oreille, et désigna ensuite du doigt la maison de la comtesse.
— 11 est minuit! dit le comte à voix base, c’est un peu tard pour une visite honnête!
— C’est ce que je pensais, dit tout bas Valentin.
La porte ne s’ouvrait pas. Après un assez long intervalle, deux coups de marteau succédèrent au premier.
Le comte vit alors courir vers la maison , avec l’élan d’une gazelle, la jeune femme qu’il reconnut encore mieux.
Le silence de la nuit, dans ce quartier isolé, perméttait de tout entendre. Une fenêtre s’ouvrit sur la façade de l’avenue, et une voix grêle laissa tomber une interrogation mal articulée.
Une voix forte répondit :
— Ouvrez, au nom de la loi!
— Au nom de la loi, dit le comte, sans trop ménager son organe. La comtesse est en péril! Oublions tout.
— C’est ce que j’attendais, dit Valentin.
Le comte examina la grille, en mesura la hauteur, et dit : On peut franchir cela.
Et il jeta son épée de l’autre côté.
Puis il dit à Valentin :
— Reprends ton agilité de matelot, et suis-moi.
A ces mots, le comte escalada la grille, appuya un pied dans le vide des dards aigus qui la couronnaient, et suivit son épée par le même chemin.
Aussitôt, sans voir s’il était suivi de Valentin, il courut se
mettre en embuscade sous les derniers arbres qui ombrageaient la maison.
— Monsieur le comte, dit Valentin, aurait dû me faire passer le premier en m’aidant de ses mains et de ses épaules. Essayons toujours.
Valentin tenta l’escalade, mais quoique encore vert et vigoureux, il avait perdu l’usage des mâts.
— Ah! dit-il en frappant son front, pourquoi monsieur le comte ne m’a-t-il pas aidé?
— Eh bien ! je vous aiderai, moi ! dit une voix qui effleurait son oreille.
Valentin tourna lentement la tête, comme un homme habitué aux choses surnaturelles, et vit devant lui André Chénier.
— Pas un cri! Valentin, pas un retard! dit Chénier, et donnez-moi votre parole de vieux soldat que vous garderez ce secret.
— Je vous le jure, dit Valentin, si vous m’aidez à rejoindre mon maître. #
André, qui était doué d’une grande force physique, grimpa sur la grille, et arracha cinq pointes de fer à demi rongées par une rouille séculaire ; puis, maître de cette position, il aida Valentin dans son escalade , et le lit descendre de l’autre côté en le suspendant à ses bras, comme à deux cables de fer.
— Maintenant, lui dit-il, voilà mon poignard , et gardez-le avec mon secret.
Valentin leva une seconde fois sa main droite pour renouveler son serment, et, ramassant le poignard, il suivit le chemin qu’avait suivi son maître.
Au même instant, on entendit un second Otwrez,de par la loi! accompagné d’une volée de coups de marteau.
Une voix répondit du dedans : On y va ! et un peu après , la porte s'ouvrit pour se refermer tout de suite.
Chénier sauta dans le jardin sans hésiter et se prépara résolument à intervenir, si la lutte s’engageait dans la maison. Sans doute il lui répugnait de compromettre l’honneur d’une femme en se montrant chez elle à pareille heure; mais il y a des ciiconstances impérieuses qui suppriment toutes les considérations.
— Je ne me montrerai, se dit-il à lui-même, qu’à la dernière extrémité, si j’entends le cri de détresse d’une femme.
Le comte de Pressy et Valentin, masqués par un buisson de lilas , tenaient les yeux tixés sur la maison , à peine distante de cinq pas. Ils entendirent d’abord des voix confuses que multipliait l’écho du vestibule; peu après les portes des appartements s’ouvraient et se refermaient avec fracas, et des exclamations d’impatience sortaient par les fenêtres ouvertes. Tous ces bniits intérieurs se rapprochaient et retentirent enfin dans la salle basse, ouverte sur la campagne, et aux oreilles même du comte de Pressy.
— Ainsi, dit une voix brusque, tu soutiens que tu habites seule cette maison?
— Oui, Monsieur, seule.
— Tu te nommes?
— Angélique Brunon.
— Es-tu mariée?
— Je suis veuve.
— Alors, c’est toi qui as montré ton «isage quand le Savoyard a chanté sous tes fenêtres?
— Oui.
— Nous savons que tu mens, et tu vas nous suivre.
— Je vous suivrai.
— Y a-t-il une cave dans cette maison?
— Oui ; voulez-vous la visiter? venez avec moi.
— On n'est pas si bête de se cacher dans une cave... ta maîtresse est dans ce jardin, puisque nous n’avons rien trouvé dans la maison... donne-nous deux flambeaux... et ne bouge pas d’ici.
Pendant qu’ Angélique apprêtait les deux flambeaux demandés, les deux hommes qui faisaient cette visite domiciliaire nocturne montrèrent leurs têtes dans le cadre de la salle basse, et ils examinaient attentivement le jardin.
— Ils ne sont que deux, dit Valentin à l’oreille du comte.
— Sans compter ceux de la rue, répondit le comte.
— Ah! c'est juste, je ne songeais pas à la rue.
— Faisons toujours notre devoir ici, Valentin, la rue aura son tour, s’il le faut. Ne vois-tu pas que la comtesse est dans ** parc?
— Parbleu! je le devine bien, monsieur le comte.
— Ces messieurs vont faire une chasse aux flambeaux. Un vrai amusement royal.
— Oui , monsieur le comte , mais ils ont oublié de faire le bois.
— Valentin, voilà un terme de vénerie bien appliqué. Décidément tu as de l'esprit.
— Eh! Monsieur, j’ai fait deux campagnes aux Grandes- Indes.
— C’est juste!... eh bien! mon vétéran, faut-il attendre, faut-il attaquer?
— Ah! monsieur le comte, je suis bien tenté de prendre cette maison à l'abordage.
— Assez! les voici.
La même voix qui avait déjà interrogé Angélique se fit entendre lorsque les deux flambeaux furent descendus.
— Encore une question. Pourquoi nous a-t-on laissé frapper trois fois à la porte?
— Parce qu’une femme seule, dans une maison isolée, est bien excusable d’avoir peur à minuit. D’ailleurs, j’ai perdu beaucoup de temps à m’habiller.
— Elle répond très-bien, cette bonne femme!
— Il est facile de bien répondre, lorsqu'on dit la vérité.
— C’est bon ! retire-toi.
Les deux hommes descendirent le perron , et arrivés au premier arbre, ils rencontrèrent l’épée du comte de Pressy, lequel leur dit d’une voix calme :
— Vous n’irez pas plus loin, ou je vous tue! Arrière, messieurs les inquisiteurs !
Les deux hommes reculèrent dans un bond prodigieux, et mirent le sabre à la main en laissant tomber leurs flambeaux.
Au même moment, un nouvel adversaire tomba comme la foudre sous les ténèbres des arbres, et agitant avec une dextérité merveilleuse de rotation stridente un rateau de jardin, il mit en fuite les deux hommes, les poursuivit à travers les salles basses de ta maison, et, fort heureusement pour 1 eux, la porte extér ieure se trouvant ouverte par un hasard inexplicable, ils s'élancèrent sur 1 avenue où la poursuite s’arrêta.
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Le comte de Pressy éprouva un saisissement terrible qui ne venait pas, certes, du danger couru. Cette scène avait été si vive, et la nuit était si obscure, qu’il n’aurait pu reconnaître cet agile et f ormidablc combattant, tombé si à propos à son secours, mais ce secours devenait pour lui une sanglante insulte; mais sans avoir vu le visage de cet auxiliaire officieux, le comte devinait Tin amant, et il pouvait môme donner un nom à l’inconnu. C’est dans cette occasion que la devise des Pressy : Ad omnia paratus, devait ressusciter le gentilhomme, et lui rappeler sa dignité aux yeux de son serviteur Valentin.
La métamorphose fut spontanée.
— Eh bien! Valentin, dit-il en mettant son épée sous son bras gauche, ^ oici un gaillard qui joue du bâton comme l’huissier de la procession du roi René à Aix... As-tu quelque idée sur cet homme?
— Aucune idée, monsieur le comte, dit Valentin en avalant sa respiration.
— Si c’est un homme du peuple, je voudrais bien le récompenser, je n’aime pas qu’on me rende un service gratuit.
— Oui, dit Valentin, je pense que c’est un homme du peuple... le jardinier de la maison, probablement.
—7 Probablement, dit le comte, comme un écho.
— Malgré l’obscurité, poursuivit Valentin, j’ai vu qu’il n’était vêtu qu’à demi, et il avait l'air de se réveiller.
— Oh! il était parfaitement réveillé, le gaillard!... Valentin, tout est calme maintenant, et le péril est passé pour la comtesse, du moins jusqu’à demain. Par le plus grand bonheur, personne ici ne m’a vu. En me montrant, je savais que je perdais le fruit d’un année de retraite, mais on ne doit pas raisonner devant le péril... Viens, Valentin, rentrons dans notre premier retranchement de l’autre jardin.
Le serviteur suivit son maître jusqu’à la grille de séparation.
— Sais-tu, Valentin, dit le comte en riant, que tu m’as bien étonné tout à l’heure, quand tu es arrivé à mon secours?
— Monsieur le comte doutait alors de moi?
— Non, Valentin, non, je ne doutais pas de ton courage et de ton dévouement; mais il était bien permis de douter de ton agilité. Diable ! tu as grimpé sur cetlegrille, à ton âge, comme tu
grimpais surle grand mât dclaPovione, sous le comte d’Estaing!
— Ah!... c’est que... voyez-vous, monsieur le comte... les marins n’ont jamais d’âge... comme les baleines... la mer nous sale et nous empêche de vieillir.
— Allons, Valentin, il te faut encore une fois escalader cette grille... Mais ce sera plus facile maintenant, tu connais le chemin.. . Veux-tu passer le premier?
Valentin hésita quelques instants avant de répondre.
— Eh bien' poursuivit le comte, que regardes-tu?
— Moi? rien, monsieur le comte... Je faisais une réflexion.
— Laquelle, Valentin?
— Je passerai la nuit ici... on ne sait pas ce qui peut arriver encore... Et, au moins, je n’aurai plus de grille à franchir, et je serai tout prêt, en cas de nouvelle attaque.
— Et tu crois que je vais te laisser seul ici , Valentin?
— Puisque vous restez avec moi de l’autre côté de la grille, je ne serai pas seul. Vous êtes plus ingambe que moi, monsieur le comte... Mais moi je perdrai toujours beaucoup de temps , s’il me faut refaire une troisième ascension au grand mût de la Pomone.
— Oh! non, Valentin, je ne te laisse pas seul ici. Bon courage! un effort, un dernier effort!... Si la comtesse est dans le jardin, si elle te reconnaissait...
— Monsieur le comte, il n’y a pas de danger. Croyez-moi, je suis plus calme que vous et je connais madame la comtesse, elle n'est pas femme à rester dans sa bauge comme un solitaire, en attendant que le limier le force à débâcher : madame la comtesse a déjà pris la clé des champs.
— Tu crois cela?
— Monsieur le comte, si elle était dans le jardin, elle serait déjà devant vous depuis un quart d’heure , croyez-moi.
— 11 a raison... Au fait, ce jardin et ce paie ne sont pas très-étendus.
— Monsieur le comte me permet-il de lui donner un conseil ?
— Donne, donne, Valentin.
— Je flaire d’une lieue une maison vide... Il n’y a plus personne dans cette maison, ni amis, ni ennemis. Crovez-moi, monsieur le comte, et suivez-moi. Si nous attendons encora un peu, il ne sera plus temps.
— Allons! mon vieux loup de mer, tentons la chose; en avant !
Valentin jeta un dernier et rapide coup d’œil à cette grille délatrice dont il esquivait adroitement le passage, et marcha rapidement vers la maison.
Passage libre partout ; portes ouvertes partout , même sur l’avenue du Tiers.
— Que vous ai-je annoncé? dit fièrement Valentin.
— Ton inspiration a été bonne, j’en conviens; mais avoue, Valentin, que tu as reculé devant une seconde escalade?
— Moi, monsieur le comte, je franchirais vingt grilles comme celle-là dans une nuit! Vous ne connaissez pas les vieux marins!
— Valentin, maintenant, prenons le plus court et rentrons chez nous... Ensuite, il faudra se mettre demain à la recherche de ce courageux. . . jardinier qui est venu à notre aide. Je veux le remercier, Valentin.
Le vieux serviteur ne répondit pas.
Peu d’instants après, le comte et le serviteur rentraient à l’hôtel de Prcssy.