‹ André ChenierChapitre 14 sur 29 · GARDE A VUE · texte numérisé non relu

GARDE A VUE

Bien persuadé qu’il n’avait pas été reconnu, et comptant sur la discrétion du vieux marin. André Chénier s'arrêta un instant sur le seuil de la maison, délivrée des deux inquisiteurs nocturnes, et prévoyant qu’ils reviendraient bientôt avec du renfort, il monta l’avenue d'un pas rapide, ouvrit lentement la porte de son petit jardin, et entra dans sa maison, en usant de toutes les précautions nécessaires pour ne pas troubler le sommeil de Roucher, son ami.

Une suprise l’attendait dans sa chambre : André y trouva Roucher lisant le Prœdium rusticum, comme en plein jour.

André recula vers l’escalier, comme un voleur qui rencontre une sentinelle vigilante, et il avait certes de bonnes raisons pour dérober à l’œil de son cher poëte sa toilette toute dévastée, et absente à demi. Une autre réflexion contraria la première, et Chénier, se composant un sourire, alla droit à Roucher et lui dit :

•J — Voilà ce qu’on gagne à étudier la nature dans les bois à , minuit! on m’a dévalisé.

Roucher ne parut pas très-étonné du désordre qui régnait

sur toute la personne de son ami ; il ferma le livre, serra la main offerte, et répondit :

— Vous vous croyez, André, sous le régime des gardes-forestiers , ou des faunes et des sylvains. Les forêts sont aussi dangereuses que les villes, à présent. Il n’y a plus de protection, même dans les bois. L’auteur du Voyage d’Anacharsis a écrit ceci : Le secret effroi que vous éprouvez en entrant dans une forêt sombre vous annonce la présence des dieux, il faudrait changer le dernier mot, aujourd’hui, etc..., etc...

André interrompit brusquement son ami d’un air d'un homme qui a plus besoin de sommeil que de causerie.

— Roucher, dit-il, il est fort tard, je raconterai mon aventure demain.

— Nous sommes à demain, dit Roucher en souriant, il est bientôt deux heures... Racontez tout de suite, j’écoute.

— Ce serait trop long.

— Tant mieux !... Voyons! commencez.

— Mais, je vous prie de me dire, mon cher Roucher, quelle fièvre d’insomnie vous a poussé à prolonger votre^veille, contre votre habitude, jusqu’à deux heures du matin?

— Ah! mon bon André, j’attendais cette demande.

— Eh bien ! elle est faite, donnez la réponse, et allons dormir chacun de notre côté.

— Ma réponse ne sera pas courte, je vous préviens.

— Au nom de Dieu ! Roucher, laissez les faunes et les sylvains en Arcadie, et vous serez bref comme un avocat qui plaide d’office.

— Asseyez-vous, André...

— Oh! je reste debout!... Si je m’asseois, le soleil nous trouve ici tous deux, moi endormi, et vous répondant.

— Mon début va vous donner d’abord une grande joie... J’ai reçu, par un messager fidèle, une lettre, devinez de qui?

— Roucher, vous avez juré de me faire périr d’insomnie !... Dites-moi vite de qui, et allons dormir.

— De l’aîné Trudaine... Eh bien! vous ne sautez pas de joie?

— Je sauterai demain.

— André, votre réponse me rappelle l’anecdote de ce ûls.,.

— Quoi! vous allez me raconter une anecdote!

-Très-courte, Chénier... c'est un fils qu’on réveilla au milieu de la nuit, pour lui annoncer la mort de son père : Oh! dit-il, que j’aurai du chatjrin demain en me réveillant! et il s’endormit.

— Il fit bien; adieu! je vais faire comme lui...

— Et vous ne voulez pas que je vous lise la lettre de Trudaine?

— Lisez , lisez , mais l’essentiel seulement.

— Chénier, j’ai cru faire acte de bonne amitié en vous attendant ici , jusqu'à une heure du matin , pour vous lire cette lettre.

— Merci! merci! mon bon Roucher... oui, vous avez raison... c’est moi qui... lisez...

— Écoutez, André, je commence...

Roucher ouvrit la lettre et lut :

« Mon cher ami,

« En vous écrivant à vous, j'écris à André , c'est moins dangereux. Je me méfie des distractions de notre ami; il a contracté la fatale habitude d’égarer les lettres en courant après les Muses, dans les bois, comme l’élève de Silène, dont parle la fable de Fénelon ♦.

« Je n’ai pourtant aujourd’hui que de bonnes nouvelles à vous donner. Vous savez que j’examine la situation de sangfroid, et que je me méfie des illusions, optique trompeur, à travers lequel nous ne sommes que trop habitués à voir des réalités dans nos songes, depuis 89. Mais tout méfiant que je suis, j'aime à reconnaître l’amélioration quand elle est évidente , comme la lumière du soleil.

« Les esprits reviennent au calme; il y a bien encore un peu de houle, mais la tempête a disparu. La loi contre les suspects ne sera pas présentée, on y a renoncé, et pour toujours, sans doute. Un citoyen modéré, Boyer-Fonfrède, préside la Convention. Les exaltés se remuent fort peu, et ne se re-

* Un jour le fils de Jupiter, que Silène instruisait, cherchait les Muses dans un bois. (Le Fils de Jupiter et le Faune. — Fable de Fénelon.)

mueraient pas du tout si les tribunes n'étaient pas là. Au dehors, Paris reprend son aspect des anciens jours, et il y a du plaisir à voir cette animation joyeuse dans cette ville naguère morne de stupeur.

« En ce moment douze théâtres sont ouverts chaque soir à une foule qui ne demande pas mieux que de revenir à ses habitudes de légèreté française. C’est un excellent indice de la sécurité d’un prochain avenir. Lorsque toute une capitale s’amuse , quel gouvernement songerait à la contrister?

« Nous avons eu de bien belles soirées la semaine dernière. J’ai assisté, au théâtre de la rue Feydeau, à la première représentation d'une comédie en cinq actes, intitulée les Bizarreries de la fortune. La foule avait envahi le théâtre de bonne heure, et j’ai eu toutes les peines du monde à trouver un billet de parterre. La nouvelle comédie a obtenu un très-grand et très-légitime succès. L'auteur, dont le nom a été vivement applaudi, est un jeune homme nommé Téogate ; il marche sur les traces de Molière, et l’avenir le plus brillant lui est réservé'’.

« Oui, il ne faut pas désespérer d’un pays où les douces émotions de la littérature et des arts conservent leur empire dans tous les cœurs! r '

o A l’Académie de musique, le grand opéra de Climène remplit la salle tous les soirs; ce chef-d’œuvre a pris son rang; tous les connaisseurs le préfèrent à Œdipe. La musique française n’ira jamais plus loin. Après Climène, on donne tantôt le ballet de Bacchus et Ariadne, tantôt le ballet du Jugement de Paris. Ces deux chefs-d’œuvre chorégraphiques sont mis en scène avec un luxe merveilleux. Le décor qui représente l’ile de Naxos fait le plus grand honneur au peintre Ferrety. Il est impossible au pinceau de produire plus d’illusion.

« A l’Opéra-Comique national, la Mélomanie de Champein est l’œuvre à la mode. Depuis le Devin du Village, on n’avait

* Rien n’est inventé par l’auteur dans tous ces détails historiques de l’époque; les noms et les faits sont puisés aux meilleures sources. Ce n’est pas la faute au roman s’il ressemble à notre histoire préseute et à toutes les histoires futures.

ANDRÉ CHÉNIER. lift

pas entendu une plus charmante musique. Au Théâtre-Français comique et lyrique, on assiège les portes dès cinq heures pour entendre un délicieux opéra de Duni, les Chasseurs et la Laitière. Sainval est admirable de gaieté bouffonne lorsqu’il chante :

Je suis gelé, morfondu.

Ah! quelle chienne de vie!

« On y représente aussi avec un succès prodigieux le chefd’œuvre de Gossec, les Pécheurs; c’est beau comme les Pécheurs de Théocrite; on crie bis tous les soirs à Léonard quand il chante ces jolis couplets :

Simon est un brave garçon.

Il en tient pour ma fille.

« Même empressement du public pour aller applaudir au théâtre du Palais- Variétés le vaudeville intitulé le Voyage de Cadet Roussel. C’est une folie à mourir de rire. Cambon et Robespierre assistaient hier, dans une petite loge, à cette bouffonnerie, et ils se pâmaient comme des enfants... Ce sont peut-être de vieux enfants. Qui connaît les hommes, excepté Dieu!

« Mais la grande nouvelle du moment, c’est l’ouverture de l’amphithéâtre d’Astley, au faubourg du Temple. Le peuple s’y porte avec fureur. U y a des prix de places pour tout le monde, depuis trois livres jusqu'à trois sous, c’est l’égalité devant le plaisir. Ce cirque, imité des anciens, est consacré aux spectacles équestres. On y remarque surtout un jeune écuyer nommé, je crois, Franconi, qui exécute des voltiges surprenantes, et de vrais tours de jongleur indien comme ceux dont parlent Bussy et Tavernier.

« Ainsi, mes chers amis, lorsqu’on voit éclater partout cette joie, cette ivresse, ce délire, devant les jeux charmants de la scène; quand on voit tout un peuple se ruer avec tant de frénésie vers les délassements de l’esprit, du cœur et des yeux, on sent que nous touchons au terme des orages, et que l'azur va teindre l’horizon de sa consolante sérénité.

« Toutes les nouvelles politiques que je vous enverrais en-

suite, vraies ou fausses, ne vaudraient pas, à coup sûr, tout ce que vous venez de lire : les Français rentrent dans leur caractère national j ils rient, nous sommes sauvés!

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

« 93 a mal commencé, il finira bien. Préparez-vous à être heureux.

« Adieu, chers exilés du moment,

« Votre frère,

« Trudaine. »

Cette lettre lue, Roucher la replia lentement et regarda Chénier qui paraissait absorbé par les réflexions qu’inspirait cette lecture.

— Vous voyez maintenant, dit Roucher, que j'avais de bonnes raisons pour vous attendre, malgré l’heure avancée de la nuit. Un ancien a dit : Je renvoie les choses sérieuses au lendemain : ad crastinum séria remitto ; mais les choses joyeuse, c'est bien différent! on les garde pour la veille... André,

vous attendiez-vous à recevoir d’aussi bonnes nouvelles en rentrant?

— Non, dit Chénier, qui ne songeait qu'aux aventures du n° 19, et au comte de Pressy.

— Vous répondez ainsi par un simple monosyllabe sec et distrait?

Chénier poussa un soupir aigu, et plongeant ses deux mains dans les boucles de ses cheveux noirs , il s’écria :

— Mais , mon ami , vous avez donc juré de me rendre foui

— Comment! dit Roucher avec calme, c’est ainsi que vous êtes reconnaissant? Je ne vous comprends pas, André!

— Mais comprenez-vous au moins qu’il est trois heures du matin, et que je suis accablé de fatigue! Voulez-vous m’infliger le supplice du régicide Damiens, et me supprimer le sommeil?

— Vous verrez qu’il ne dira pas un mot de la lettre de Trudaine! dit Roucher, comme dans un a-parte.

— Je n’en ai pas entendu trois lignes, de votre lettre, je

dormais debout... Eh! que m’importent l’opéra de Climène! le vaudeville d ’Ariadne! le cirque équestre de Robespierre! le ballet de Franconi ! où diable voyez-vous qu'il faut priver les gens du sommeil pour leur lire toutes ces balivernes !

— Ah! voilà comment vous jugez les choses, Chénier!

— Oui, je les juge ainsi! Adieu!

— Vous êtes un franc élpurdi, André; voilà tout ce que je puis vous prêter pour votre justification. Voulez-vous, maintenant, que je vous lise une autre lettre, qui...

— Assez de lettres, Roucher, au nom du ciel!

— On m’y donne de curieux détails sur le procès criminel - intenté à M. Jean-Paul Marat, rédacteur en chef de l’Ami du Peuple...

— Roucher, avouez que vous dépassez toutes les bornes! Si vous n’êtes pas somnambule, rien ne peut vous excuser à mes yeux.

— Vous avez aujourd’hui, André, une rudesse de langage qui étonne votre ami et qui l’attriste...

— Mais vous resterez donc cloué sur votre fauteuil toute la nuit? ,

— Chénier, nous sommes au mois de mai, le jour va bientôt paraître, et il est inutile...

— Ah! interrompit Chénier; il est inutile de dormir, parce que nous sommes au mois de mai! Eh bien! puisque vous vous êtes emparé de ma chambx-e, restez-y; moi, je vais dormir dans la vôtre.

André s’avança rapidement vers la porte; mais Roucher, se levant avec une vivacité surprenante, lui barra le chemin de l’escalier, en disant :

— Mon ami, vous ne sortirez pas!

— Je ne sortirai pas? dit Chénier en fixant des regards ébahis sur Roucher.

— Vous ne sortirez pas !

— Roucher, vous voulez donc me pousser jusqu’à la violence?

— André, je vous en conjure; ne méconnaissez pas votre meilleur ami. Suivez mon conseil, ne faites point de bruit. Les maraîchers passent déjà sur l’avenue : on peut nous entendre. Soyons calmes.

— Mais, Roueher, je ne demande pas mieux que d’être calme; dormons même pour faire encore moins de bruit...

— Eli bien! soit, mon cher André, dormons. Ce fauteuil sera mon lit.

— U n’en démordra pas!

— André, vous avez à peine trente ans, et j’en ai, moi, cinquante-deux; je suis votre ami, votre mentor, et je remplace votre père. Vous me devez obéissance et respect...

— Alors, Roueher, expliquez-moi le mystère de votre acharnement...

— Il n’y a point de mystère...

— Vraiment! la plaisanterie est forte!... Mais c’est à ce point, Roueher, que si vous n’êtes pas devenu subitement fou, je ne m'expliquerai jamais votre conduite étrange de cette nuit.

— Je n’ai jamais été plus raisonnable, mon bon André.

— Roueher, dit Chénier au comble de l’exaspération, la raillerie poussée à cette limite est intolérable; tout mon trésor de patience est épuisé... Laissez-moi sortir! Une dernière fois, Roueher, laissez-moi sortir!... je sens que je vais porter sur vous des mains violentes , et mon cœur se laissa dominer par la tête. Respectez mon désespoir.

— Et vous, Chénier, respectez une femme!

— Une femme! une femme, dites-vous! et quelle femme? dit Chénier en ouvrant des yeux démesurés.

— Y a-t-il deux femmes pour vous , Chénier?

— Comment!... mon ami!... cette femme?

Roue lier montra du doigt sa chambre, en disant

— Elle est là !

Page 1