JALOUSIE DE POÈTE
Les peintres qui ont inventé sur la toile des expressions pour peindre Saül devant la Pythonissc, ou les prophètes sur le Thabor, Salvator Rosa et Raphaël, qui ont trouvé les lignes de la terreur infernale et du ravissement divin , auraient brisé leurs pinceaux devant la figure du grand poète, qui passa, tout àjcoup, du désespoir à l’extase, aux derniers mots de son ami.
— Elle est là! dit-il; et la mélodie de l'Hosanna céleste accompagna ces trois mots sur les lèvres du poëte homérique ; deux larmes, diamants de joie, étincelèrent dans scs yeux; l’auréole du bonheur couronna son large front, plein d’avenir; ses mains se croisèrent avec cette énergie que donne la fièvre sainte d’une prière mentale, et tous les voiles de la nuit disparurent devant cette radieuse révélation.
L’amitié eut son tour : André prit les mains de l’autre poëte, se confondit en excuses et sollicita le pardon.
— Mon bon Chénier, dit Roucher, comment se fait-il que votre sagacité se soit trouvée si longtemps en défaut! comment vous qui me connaissez, avez- vous cru, pendant deu*
heures, que je prenais plaisir à irriter votre impatience! comment n'avez-vous pas tout deviné?
— C’est vrai, mon ami..., oui... vous avez raison..., je vous comprends et je ne me comprends pas...; j’étais absurde... mais aussi quelle horrible nuit!... 11 faut être de sang-froid pour deviner la plus claire des énigmes... Elle s’est réfugiée ici. la noble femme!... Une attaque nocturne de bandits aimés!... Quelle imprudence d’habiter une maison dans un désert!... Que vous a-t-elle dit en entrant, mon cher ami? Racontez-moi tout... parlez-moi...
— Non, André, vous avez besoin de repos...
— Je suis reposé, je puis attendre le jour...
— Elle vous racontera tout elle-même demain...
— Mon cher ami, ne me laissez pas dévorer un siècle, parlez...
— J’ai besoin de repos, André...
— Bien ! voilà maintenant que vous prenez mon rôle de tout à l'heure...
— Eh! puisque vous me prenez le mien, André, il faut bien que je prenne le vôtre...
— Pour le coup, mon ami Roucher, je ne vous comprends plus ! Nous allons recommencer notre petite guerre civile en intervertissant les rôles ! Ceci est plus obscur pour moi que le neuvième problème d’Euclide !
— André, mon ami, que puis-je vous dire de plus! La femme que vous pouviez supposer en péril de mort ou de déshonneur est en sûreté ! N’exigez plus rien de moi.
L’accent avec lequel Roucher prononça ces derniers mots n’appartenait pas à l’organe habituel de ce poète tranquille; c’était une forme d’expression inouïe pour l'oreille de Chénier. Le mystère se compliqua donc au moment où il paraissait devoir s’éclaircir.
Chénier, murmurant des paroles confuses , se promenait à grands pas, et comme sa chambre était fort étroite, il ressemblait au lion qui attend sa pâture dans sa cage, en étouffant des mugissements sourds par respect pour sa dignité royale devant les regards des curieux.
Roucher avait ouvert le Prœdium rusticum et se faisait res sembler à un homme calme qui lit.
Le calme subit dans les scènes violentes annonce toujours l'explosion.
La nature se tait profondément quand la foudre va gronder.
André bondit vers la porte en agitant sa crinière d’ébène, et, repoussant de la main son ami comme on courbe du bout du doigt la tige d'une fleur, il s’élança sur l’escalier, et là , repoussé à son tour par une main invisible, la main de l’honneur, il s'arrêta subitement, et son éiergie fut paralysée devant la porte que l'hospitalité sainte couvrait de respect.
Cependant cette porte s’ouvrit comme d’elle-même, et une voix douce prononça ces mots deux fois :
— On peut entrer.
La première fois, Chénier croyait avoir mal entendu.
Il entra pour obéir, car il comprit que son action s’élevait à la hauteur d’un crime, et il tomba sur ses genoux pour implorer un pardon.
Ses yeux baissés ne voyaient que la frange d'une robe et n’osaient remonter plus haut.
Un saisissement, qui manquait aux impressions de cette' nuit, fit tressaillir le poète lorsqu’il entendit ces paroles :
— Relevez-vous, Monsieur, je ne mérite pas tant d’honneur, je n’ai fait que mon devoir.
Chénier leva la tête et vit une femme d’un âge mûr et d’un visage à lui inconnu.
— Je ne suis qu’Angélique, ajouta-t-elle, la femme de compagnie de madame la comtesse.
— Et la comtesse? s’écria Chénier en se relevant.
— Madame la comtesse m’a envoyée dans votre maison qu’elle connaît très-bien, pour vous annoncer qu’elle s’était mise à l’abri de tout danger ; mais elle avait recommandé aussi de ne parler qu’à votre ami , et de ne me montrer à vous qu’au jour.
— Et pourquoi cette précaution, Madame?
— Pour éviter précisément ce qui arrive , pour prévenir des demandes et des réponses indiscrètes , pour ne pas prolonger les émotions de cette nuit, pour vous donner quelques heures de repos dont vous avez besoin. C’est l’indiscré-' tion de votre ami qui a détruit tout le plan de madame la
ANDRÉ OIÉNIER.
comtesse, et qui me met moi-même dans un extrèmeembarras .
— Mon ami n’a pas été indiscret, ne l'accusez point, Madame ; c’est moi seul qui suis coupable. Je m’excuse auprès de vous, et vous m’excuserez auprès d’elle. Ma raison ne conduit plus ma volonté. J’ai la fièvre au cerveau. Les racines de mes clieveux brûlent. Le sang roule dans mes yeux... Et tout ce que vous venez de me dire, Madame, consomme le désespoir ! Je ne puis plus vivre après l’horrible consolation que vous venez de m’apporter.
— Que dites- vous. Monsieur? C’est le délire qui parle, et non votre raison!
— Oui, Madame, c’est le délire! le délire du fou, de l’ago nisant, du damné!
— Au lieu de vous réjouir. Monsieur, en apprenant que Madame...
— Eh bien ! s’écria Chénier en serrant sa tête entre ses deux mains, j’aimerais cent fois mieux apprendre que madame la comtesse est dans un l’epaire de bêtes fauves, dans un cachot d’inquisition, dans une forêt infestée de bandits!
— Que de savoir qu’elle est en sûreté? dit Angélique avec un sourire triste.
— Oui! répondit Chénier, en frappant du pied le plancher.
' — Voilà une bien étrange affection. Monsieur!
— C'est que je sais où elle est en ce moment, moi! je le sais! dit Chénier, en croisant les bras et en regardant Angélique avec des yeux fixes.
— Ah! monsieur Chénier, croyez bien que vous ne le savez pas.
— Je ne le sais pas? dit Chénier, avec un rire fou, je ne le sais pas ! me mettez-vous au défi de le deviner?
— Oui.
— Prenez garde. Madame, vous me poussez à bout!
— 11 est impossible , Monsieur, que vous puissiez deviner la retraite de madame la comtesse.
— Allons! c’est un défi, je parlerai. Madame la comtesse est à l’hôtel du comte de Pressy.
Angélique fit un mouvement dont le sens équivoque pouvait être interprété par le poète, selon les fiévreuses dispositions de cette nuit.
NDRÉ CHÉNIER.
— Vous êtes dans l’erreur, dit Angélique d’une voix émue.
— Madame, j’ai dit la vérité. Votre émotion a démenti votre bouche. Elle est là ! elle est là !
— Non, Monsieur. Croyez-moi.
— C’est une idée horrible 1 oh! mon Dieu! Gardez-moima raison; c’est aujourd’hui le seul trésor de l’homme!... Mes artères de feu se hérissent comme des aspics et déchirent ma chair! un démon est dans ma poitrine!... Elle est là! et elle a raison d’y être! Le comte de Pressy, jeune , brave , charmant , vient de risquer sa tête contre le bourreau, sa vie contre un assassin, pour sauver une femme, et il sait accomplir ses actes d’héroïsme avec une modestie surhumaine! Oh! oui, il mérite bien tout l'amour d’une femme ! je lui rends justice en le détestant! Oui, elle a bien fait! son noble cœur l’a bien conseillée ; elle a suivi le signe d’une main héroïque , l’appel de la plus séduisante des voix... et maintenant, que d’ivresse! que d’extase! !... Sur cette terre maudite qui souffre et se lamente, il y a deux êtres humains qui sont enviés des dieux ! et moi, j’assiste de loin, comme le mendiant et le lépreux, à cette fête qui est mon deuil, à cette joie qui est ma torture , à cette vie qui est ma mort !
Le poète se laissa tomber sur un fauteuil, et sa poitrine haletante, qui renfermait toutes les lamentations des angoisses terrestres, semblait prête à s’ouvrir comme un cratère pour les exhaler toutes à la fois, car la parole s’était brisée dans un suprême effort.
Angélique, appuyée contre l’angle de la cheminée, baissait la tête comme une femme qui n'a plus rien à dire et qui accepte tout ce qu’on lui dit.
Après un quart d'heure de silence le poète avait repris sa force, comme le vent qui expire et renaît au fond des bois, et contemplant l’attitude désolée et trop significative d’Angélique , il lui dit :
— Madame, je comprends votre silence; il répond trop clairement à toutes mes terreurs. Vous m’avez forcé à parler, j’ai tout dit ; je vous ai forcée à répondre, vous n’avez rien dit. Que puis-je désirer de plus? je suis content.
— Monsieur, dit Angélique d’une voix éteinte, ce que ma-
dame la comtesse avait prévu est arrivé.... C’est votre ami, M. Roucher, dont l’indiscrétion...
— Non, Madame, ce n’est la faute de personne, c’est la faute de ma fatalité , je sens que ma mort n’est pas loin. ..'11 y a une main qui me pousse à la tombe; je sens cette main de fer sur mon front, et si je lutte encore, c’est que je voudrais voir une dernière fois la femme qui me tue et que je veux bénir en expirant.
— Eh bien! Monsieur, dit Angélique en relevant sa tête avec assurance, vous la verrez; j’ose vous donner cet espoir.
— Mais je veux la voir tout de suite... à l’instant même... Oui, je suis déraisonnable... c’est vrai... je comprends votre signe... ma demande est absurde...
Un rire convulsif déchira ses joues et fit couler ses larmes, et il ajouta :
— Oui! comme s’il était possible de frapper à la porte du comte de Pressy, et de dire!...
Il se leva en frémissant de tout son corps , et voila ses yeux de ses mains, comme pour se cacher à lui-même une horrible et désolante vision.
— Madame, dit-il en essuyant ses larmes et d’un ton résolu, j’irai à mon destin... Béni soit Dieu qui vous a envoyée ici, Madame, pour être témoin du plus grand désespoir qui ait brûlé le sang d’un homme. Vous rapporterez ce que vous venez de voir; cela me suffît : il y aura des pleurs sur moi!... Admirez l’intelligence du démon de la fatalité!... la comtesse Marguerite se dévoue noblement pour protéger ma vie, quelle croit menacée par mes ennemis politiques , et c’est elle qui va me tuer ici, dans ce refuge où m’ont retenu ses avis, son ordre et sa main !
— Non, Monsieur; je dirai à madame la comtesse que vous avez vécu , et que vous vous résignez à suivre encore ses avis et ses ordres.
— Vous ne lui direz pas cela, Madame, dit Chénier d’une voix lugubre, parce que l’aurore de ce jour ne me trouvera pas vivant!...
— Vous pensez au suicide! dit Angélique toute convulsive.
— Madame, si je porte des mains violentes sur moi, c’est
pour respecter le repos et la vie de la femme que j’aime. Je dois ce sacrifice à la comtesse Marguerite.
— Vous êtes donc décidé à mourir?
— Madame, vous parlez à l’agonisant; demain vous verrez passer le cadavre.
— Monsieur Chénier! fit Angélique en saisissant le bras du poëte, vous ne mourrez pas! j’assume sur ma tête la responsabilité d’une action coupable! vous verrez madame la comtesse...
— Quand?
— A l’instant même.
— Et où. Madame?
— Que vous importe ! vous la verrez.
— A l’hôtel du comte?
— Mais, Monsieur, qui vous parle de l’hôtel du comte! Voug la verrez.
— Seule?
— Seule... seule, avec moi.
— Partons tout de suite, Madame, au nom du ciel!
— Allez avertir M. Roucher, votre ami, et dites-lui bien de n’avoir aucune crainte : l’endroit où nous allons est sûr.
Chénier qui, dans cette nuit, avait épuisé toute la série des émotions humaines, reprit une sérénité rayonnante, et entra dans sa chambre, où il avait laissé son ami.
Roucher dormait du sommeil de l’innocence, un livre à la main.
Chénier écrivit deux lignes, les plaça sur le livre et sortit.
Angélique attendait sur la première marche de l’escalier ; elle prit la main du poëte et lui dit à voix basse :
— Suivez-moi.