OTÉRIEUR ET EXTÉRIEUR D’UN TERRORISTE
Une femme d’un certain âge, décorée du nom suspect de gouvernante, ouvrait la porte de la chambre de Claude Mouriez, et, déposant un flambeau sur une table, elle disait :
— Avez-vous sonné plusieurs fois. Monsieur?
— Quatre fois, Suzon.
— Je dormais... 11 me semble qu’il est permis de dormir a trois heures du matin, surtout quand on a été obligée, comme moi , de recevoir des pétitions tout le jour.
— Cela ne t’a pas mise en belle humeur ce matiu, ma pauvre Suzon !
— Oh! maintenant. Monsieur, j’en aurai pour toute la semaine.
— Donne-moi mon gilet blanc à grands revers.
— Où l'avez-vous quitté hier soir?... Est-ce que vous ne mettrez jamais un peu d’ordre dans cette chambre, qui est un vrai chenil?... Voilà votre gilet marron.., l’autre ne se trouve pas.
— Donne-moi mon habit neuf... Là, sur le canapé.
— Ah! par exemple! attendez que je vous laisse sortir avec
cet habit, à trois heures du matin, pour parler à des émeutiers!... Endossez-moi cette houppelande de drap d’Auvergne, et, avec votre écharpe, vous ressemblerez au maire de Paris.
— Que dit le portier de cette émeute?
— 11 dit que ce sont les gens de Marly qui se sont réunis sxir la place de la Liberté , pour chanter une chanson contre les autorités.
— Voilà tout ce qu’ils font? Ce n’est pas grand’chose...
— Oui, mais ce qui est beaucoup, c’est qu’ils demandent du pain.
— Je n’en ai pas.
— Il faut pourtant bien que vous en trouviez. Vous êtes de drôles de citoyens patriotes! Vous faites des révolutions pour le peuple, et puis, vous le laissez mourir de faim!
— Suzon , tu ne comprends rien à la politique... Donne-moi mes bottes à revers.
— Vous avez là des souliers sans boucles , et c’est tout ce qu’il faut pour marcher contre les émeutiers, ainsi que vous les appelez , lorsqu’ils s’insurgent contre vous.
— Va pour les souliers!
— Savez-vous bien , Monsieur, que vos bottes neuves m’ont coûté quatre écus neufs?
— Donne-moi mon ceinturon...
— Que voulez-vous en faire?
— Parbleu ! je veux y accrocher mon sabre !
— Et que voulez-vous faire de votre sabre , Monsieur? Pourquoi marchez-vous avec des armes contre de pauvres diables qui demandent du pain?
— Et si je suis attaqué?
— Si vous êtes attaqué , ce n’est pas ce vieux sabre qui vous défendra. C’est avec de bonnes raisons qu’il faut se défendre contre le peuple, quand on n’a ni pain ni travail à lui donner.
— A la bonne heure!... CoiBons-nous, maintenant...
— Ne prenez pas ce chapeau ! Quelle rage avez-vous de vous pomponner comme si vous alliez à la parade?... Ces beaux hommes sont tous les mêmes ! ils se doreraient comme des calices pour se promener devant des hiboux et des chauves-souris!.,. Voilà votre chapeau d’occasion"; il a déjà essuyé la pluie
ANDRÉ CHÉNllîR.
de la fètc du Cliamp-de-Mars. Coiffez-vous avec celui-là... Vous ressemblez ainsi au beau Léandre...
— Suzon, regarde à travers la persienne du balcou si mes Sommes sont arrivés.
— Oui, ils sont là, monsieur Claude.
— Sont-ils nombreux?
— J’en compte six.
— C’est tout?
— Le sergent compris.
— Six soldats pour réprimer une émeute! On ne dira pas que je marche sur les traces de Lafayette et de Bailly.
— Monsieur Claude, comportez-vous bien avec les pauvres gens.
— Sois tranquille, Suzon!
— Oh! vous dites toujours : Sois tranquille! et après vous ne faites que des sottises.
— Ce n’est pas l’avis du ministre qui m’a, dans une lettre, félicité hier encore, sur mon civisme et sur...
— Ce ministre ne lit pas ce qu’il écrit. Je vous connais mieux qu’il ne vous connaît.
— Mc voilà prêt, Suzon... regarde-moi passer de la fenêtre, et ne te montre pas.
— Je vais dormir : bonjour, monsieur Claudel... Il a bien raison, cet aristocrate royaliste, qui disait au tribunal, en se défendant : On m’accuse de ne pas aimer le nouveau drapeau de la nation! Au contraire, je l’aime, parce qu’il ne me fait passer que des nuits blanches.
— Où as-tu lu cela, Suzon?
— Dans le dernier numéro du Glaive- Vengeur.
Claude Mouriez pirouetta gracieusement devant deux miroirs, donna un baiser amical' au front de la gouvernante et descendit l’escalier d’un air grave et d’un pas résolu.
Les cinq hommes, fragment d’escouade, se rangèrent en bataille; Claude Mouriez les passa en revue, et leur adressa d’une voix énergique cette allocution :
— Camarades, s’il le faut, faites- vous tuer et ne tuez pas.
11 se mit à leur tête et marcha vers la place de la Liberté.
A la clarté sombre de deux réverbères, Claude Mouriez distingua un rassemblement très-considérable , et les cris fini
bonds de cette foule annonçaient des dispositions hostiles. Toutes les fenêtres du voisinage étaient ouvertes et garnies de V Mes de curieux.
— Au nom de la loi ! cria Mouriez d’une voix de stentor, illuminez partout, afin que je distingue les bons citoyens!
Cet ordre fut exécuté sur deux lignes, et à l’instant , comme si deux fusées eussent été lancées sur les lignes des maisons.
Claude arriva devant les premiers groupes, et leur dit .d’un ton ferme et en agitant sa tête formidable :
— Citoyens , je vous ordonne de vous retirer, vous troublez le repos public!
— C’est le ;repos public qui nous trouble, citoyen, dit un vigoureux émeutier qui prenait des airs de chef; nous manquons de travail, et nous mourons de faim.
— 11 faut savoir souffrir pour la république.
— Donnez-nous du pain, et nous souffrirons.
— Vous en aurez. J'écrirai aujourd’hui même au comité de salut public. Mais dispersez-vous, au nom de la république!
— Eh bien ! dit le chef, moi , je reste au nom de la liberté !
— Et moi, je t’arrête au nom de la loi ! dit Claude en saisissant l’émeutier d’un bras vigoureux, et le remettant aux mains de ses soldats.
Des cris furieux s’élevèrent de la foule , des menaces terribles accompagnaient ces cris. Claude ressemblait à un roc batlu par les vagues ; les ondulations de l’emeute se brisaient sur la pointe de ses pieds.
— Fussiez-vous cent mille, criait-il, je ne reculerai pas, et je vous défie tous d’oser mettre la main sur un représentant de la Convention! Voyez ! je croise les bras sur ma poitrine, je ne me défends pas !
L’émeute reculait insensiblement, les cris devenaient plus rares et se perdaient dans le lointain. Claude Mouriez s’avançait toujours seul au milieu d’une aimée, et sans trouver la > moindre résistance.
— Citoyens, dit-il alors, puisque vous obéissez à la loi, vous choisirez six délégués parmi vous: ils seront chargés d'exposer vos plaintes communes, et je les recevrai à midi.
Un murmure général d’approbation accueillit ces paroles ; le rassemblement perdit son caractère d’hostilité redoutable et
se dispersa : il n’en restait plus de traces aux premières lueurs de l’aube.
Claude Mouriez dit à l’escouade de conduire l’uilique prisonnier à sa destination , et il rentra seul chez lui , en traversant plusieurs rues jalonnées de curieux très-peu sympathiques.
Amis ou ennemis, tous cependant regardaient passer avec admiration ce géant révolutionnaire, qui luttait seul contre un peuple, et dont la voix, le geste, l’énergie, la figure, répandaient au loin une silencieuse terreur!
11 faut dire que Claude Mouriez ne négligeait rien pour faire valoir, en ces occasions, les formidables qualités physiques dont la nature l’avait pourvu : il ébranlait le sol , comme la tour ambulante des sièges romains; il agitait ses lèvres, allumait ses yeux, gonflait ses narines, donnait un relief énorme à son vaste gilet républicain, et traversait ainsi la foule, comme un archange mal foudroyé dans sa rébellion, et tombé sur notre globe par une erreur de chemin.
Le petit Deveu Adrien, déjà debout avant l’aube, attendait son oncle sur la porte de l’hôtel de ville, et achevait de lue quelques rapports de police, arrivés pendant la nuit, et recommandés à la célérité de l’examen par ce mot, écrit dans un angle : pressé.
— Ah ! te voilà ! mon petit Adrien , dit l’oncle en serrant la main de son neveu , montons vite , car les curieux vont s'amasser, et, tu le sais, les curieux sont la semence des émeutes.
— Oh! dit le neveu, en précédant Claude sur l’escalier, vos paroles sont toujours plus sages que vos actions.
Quand ils furent seuls, et assis dans le laboratoire municipal, Claude Mouriez dit au jeune homme :
— Toi aussi, te voilà encore de mauvaise humeur de trèsbon matin! fi
— 11 y a vraiment de quoi, mon cher oncle!
— Ah ! voyons!... quitte cet air mystérieux et parle.
— Voici, dit Adrien, en jetant un papier sur la table, voici un rapport qui parle pour moi.
Claude prit la feuille de police , et la chair bronzée de sa figure sembla se décomposer comme la cire devant le tison.
— Tu as lu cela? dit-il à Adrien d’un ton naïf.
— Cïoogfe
— Pourquoi donc, mon cher oncle, commettez-vous (excusez le mot) l’étourderie de me confier la lecture de tous les rapports, si parfois il doit m’en tomber de semblables sous la main?
— Ceci est une exception, Adrien... une fâcheuse exception,
— Certes, mon oncle, vous employez là un terme bien iudulgentî... fâcheuse!... Tout le monde ne jugera pas ainsi.
— Tu crois donc, Adrien, que cette aventure fera du bruit?
— Si je le crois ! Ah çà ! mais , mon cher oncle , vous êtes quelquefois naïf comme le premier mot d’un enfant !... Quoi! vous envoyez deux sbires enlever une femme dans une maison de l’avenue du Tiers, n° 19; ces deux maladroits n’enlèvent rien du tout; ils sont chassés honteusement, à coups de fourches, par la garnison de cette femme, et vous croyez que cette aventure est une fâcheuse exception , qui ne fera point de bruit!
— 11 faut te dire, Adrien, dit Claude d’un voix conciliante, que j’avais des raisons majeures pour violer ainsi le domicile d’un citoyen...
— Oh! mon oncle, je connais ces raisons majeures ! et ce
citoyen dont vous parlez est une citoyenne... elle n’est pas nommée dans le rapport, mais je parierais bien deviner son nom. - ,
— Tu te tromperais, Adrien... Oui, tu as beau me regarder avec des yeux ronds, tu te tromperais.
— Ce n’est pas la comtesse Marguerite?
— Non! répondit Claude, par un suprême effort de mensonge.
— Vous dites non!... Ce n'est pas la comtesse Marguerite?...
— L’ex-comtesse, la ci-devant comtesse, Adrien.
— Bah! il s’agit bien de chicaner sur le titre! voilà une ingénieuse discussion que vous trouvez pour m’éloigner de ma route! je resterai dans mon sujet...
— Ceci est vraiment trop fort! dit Claude en se levant d’un air humblement révolté ; me voici encore obligé de me justifier devant cet enfant!
— Mon oncle, il faut subir les conséquences des révtlutious que vous faites. Même la hiérarchie dans la parenté doit
disparaitre. Nous sommes oncle à notre tour, et je vais vous le prouver...
Adrien se leva, ouvrit une fenêtre , et regarda le ciel.
— Où vas-tu donc, enfant? dit Mouriez avec l’accent timide du coupable qui veut se concilier son juge.
— Je vais faire une expédition, moi aussi.
— Et quelle expédition? dit Claude avec un sourire sérieux.
— Autrefois, avant 89 , lorsqu’un oncle apprenait que son neveu s’était compromis dans une équipée nocturne, il se rendait de sa personne sur le lieu du délit, pour étouffer la fâcheuse exception dans son berceau. Je vais donc , en vertu du nouvel ordre de choses, remplir le même devoir. Seulement, les rôles seront intervertis.
— Adrien, tu ne sortiras pas! dit Claude, en se plaçant devant la porte.
— Mon oncle, vous avez commis une action infâme, et qui peut flétrir notre nom et le nom de mon père ! Laissez-moi passer ; laissez-moi passer, vous dis-je , pour aller coudre les lambeaux de notre honneur de famille, cet honneur que vous avez mis en pièces cette nuit!
— Adrien , mon cher fils, dit Claude d’une voix presque suppliante; tu exagères tout, avec l'imagination de ton âge. Rien n’est compromis dans notre honneur, crois-le bien...
— Deux sbires, envoyés ténébreusement chez une jeune femme , comme cela se pratiquait dans la république de Venise! la sainteté du gynécée profanée à minuit! voilà certes des choses fort honorables, et qui glorifient un nom!... 11 n’y a maintenant qu'un noble mensonge qui puisse nous sauver de l’infamie. Il faut dire à la comtesse Marguerite que ces deux hommes sont deux bandits; il faut se hâter de les désavouer, et de repousser la solidarité de leur crime. Mon premier mouvement me conseille cette démarche, et je la lais sans réfléchir, parce que je la crois bonne, et je ne veux pas attendre cette réflexion diplomatique qui empêche toujours d’accomplir le bien... Mon oncle, laissez-moi passer... Ne m'arrêtez point sur le chemin du devoir.
— Attends encore, Adrien... le grand jour t’inspirera mieux, dit Claude les mains jointes.
— Attendre ! il n’y a pas une minute à perdre... Voilà le
jour qui commence à poindre, je pars , et maintenant j’exige davantage : je ne partirai pas seul; vous m'accompagnerez.
— Moi?
— Ce que j’ai dit est bien clair, il me semble, mon cher oncle. Oui, vous m’accompagnerez chez la comtesse Marguerite. Passez le premier, je vous suis. Claude Mouriez, c’est votre frère qui vous crie cet ordre du fond de son tombeau.
Claude Mouriez, vaincu par un enfant , comme Goliath par David, inclina la tête , et sans trop savoir ce qu’il allait faire, il obéit au jeune Adrien.
l'arme du proscrit.
André suivit Angélique sur l’escalier et dans le jardin.
Arrivés tous deux sur le talus latéral de l’avenue, Angélique regarda le ciel, et fit un léger signe de tète qui exprimait la satisfaction ; puis elle entraîna Chénier dans une longue allée massive d’arbres, et elle lui dit :
— Un jour. Monsieur, vous nous avez suivies de loin. Madame et moi, dans ce sentier sauvage. Vous en souvenezvous?
— Comment puis-je avoir oublié cela ! répondit André avec émotion. 11 n'y a pas ®ort longtemps, et je me souviens même que je perdis subitement vos traces..., et précisément, je crois, à l’endroit où nous sommes.
— Maintenant, monsieur Chénier, écoutez bien ma recommandation. Ne cherchez pas à découvrir où je vais. Asseyezvous au pied de cet arbre, et attendez-moi.
— J’obéis aveuglément, dit le poète.
— Oui, aveuglément, c’est le mot.
Un quart d’heure s’écoula. L’aurore remplissait les bois de ses murmures charmants et réveillait tous les parfums endormis dans les calices des fleurs et les grappes de lilas»
ANDRÉ CHÉNTER.
André prêta l’oreille à un léger bruit de gazon effleuré par la bordure d’une robe; il ne tourna pas la tête et attendit l'apparition, l’œil toujours fixé sur le même point.
Se lever, tomber à genoux et se relever au prenii er signe, André Chénier fit tout cela au même instant; la comtesse Marguerite était debout devant lui.
— Monsieur, dit-elle, il faut vivre dans les temps où nous
sommes pour assister à de pareilles scènes. Si tout est interverti dans les convenances et les devoirs, si nous vivons de cette vie de souterrains et de ténèbres, la faute n’en est pas à nous : elle vient des exigences terribles de ce moment que nous traversons. Cela vous explique, Monsieur, pourquoi je suis ici. c>
— Madame, dit Chénier, vous êtes venue pour sauver un homme de son désespoir; cette bonne action est de tous les moments et de toutes les époques.
— Non, Monsieur; c’est une erreur. Nous sommes dans un moment où une femme peut ajouter foi à la parole d’un homme qui la menace d’un suicide. 11 est si facile de mourir aujourd’hui! Ainsi, j’ai cru à votre désespoir, et je suis venue à votre secours, comme on tend la main au naufragé.
— Madame, c’est la seconde fois dans la même nuit que vous me prêtez votre assistance ; car j’ai compris ce que vous avez fait pour moi il y a quelques heures dans votre jardin, lorsque vous avez reparu pour attirer sur vous toute l’attention du... de ces deux hommes, et me ménager le moyen de me sauver dans les ténèbres. 11 n’y a qu’une femme qui puisse trouver ces expédients merveilleux, ou, pour mieux dire, il n’y a qu’une femme, celle que ma vie entourera de reconnaissance et d’amour.
— Monsieur, dit la jeune femme en prenant la main du poète, je vous ai prouvé tout l’intérêt que je vous porte en accourant à votre cri de détresse ; maintenant , je crois pouvoir être tranquille... retirez-vous et soyez prudent. Je continue à veiller sur vos jours, pauvre exilé; mais il faut aussi, Monsieur, que vous méritiez les soins maternels qu’on vous donne. Un suicide serait plus qu'un crime, ce serait une ingratitude : vous ne serez point ingrat.
A eu» mot#, la comtesse m retourna vivement, et serrant Ut
main de Chénior avec force, elle l’entraîna sous d’autres arbres plus toufius et plus sombres.
— Mettez vos pieds là, lui dit-elle, sur cette bordure de hautes herbes, et ne faites plus un seul pas, plus un seul mouvement, plus une seule question !
Les premiers rayons du jôur éclairaient l’avenue , et on voyait blanchir les murs des maisons à traver les éclaircies des arbres.
Angélique arrivait d’un pas rapide, et quoique le bruit de sa marche eût été amorti par le gazon, il était parvenu aux oreilles de la comtesse Marguerite. C’était comme une sentinelle vigilante qui, en se repliant, et même sans pousser le moindre cri, annonçait un danger.
André demeurait immobile sur le terrain mystérieux où l’ordre d'une femme l’avait incrusté, comme une statue sans piédestal.
Angélique tremblait en serrant la main de la comtesse.
— Madame, dit-elle, lorsque l’émotion fut un peu calmée, vous avez eu une excellente idée en me plaçant en observation dans ce taillis où l’on voit tout sans crainte. Deux hommes sont arrivés sur l’avenue, devant votre maison; leur allure n’avait rien de rassurant , et je ne les ai pas perdus de vue. Ils se sont arrêtés en se faisant des signes d’intelligence, et ont désigné de la main la porte , comme des gens qui se font des cérémonies pour les honneurs et les privilèges du pas. L’un de ces deux hommes est d’une haute taille, et à force de le regarder dans ce jour qui n’est pas encore bien clair, je l’ai reconnu...
— C’est lui? lui dit la comtesse par une interruption brusque.
— Oui , Madame.
— Qui, lui? demanda involontairement Chénier.
La comtesse posa sa belle main sur les lèvres du poète, et lui donna un regard doucement sévère.
— Oh! je m’attendais à cette visite! Ait la comtesse. Sont-ils entrés?
— Non, Madame.... On dirait, et je présume qu'ils attendent du renfort... Les deux premiers agents de police ont probablement sonné l’alarme dans leur camp, et le chef vient se mettre, sans doute, à la tête d’une nouvelle expédition.
— Toutes les avenues de ma maison , dit la jeune femme, sont cernées par la police en ce moment!
— C’est probable. Madame, et j'ai eu la même idée.
— Madame, dit Chénier vivement, je vous offre un abri dans...
— Monsieur Chénier, interrompit la comtesse, voilà deux fautes de désobéissance commises en deux instants... Vous m’offrez un abri dans votre maison... Il ne serait pas très-sûr, cet abri... nos deux maisons sont malheureusement trop voisines... Et.puis, que penserait-on de moi si on me trouvait chez vous?... Monsieur Chénier, croyez que les femmes sont plus prévoyantes que les hommes... Si le bois est cerné, comme je n’en doute point, que feriez-vous, Monsieur? Voyons ! je vous permets de répondre.
— Madame, si j’étais seul, je...
— Vous n’êtes pas seul, interrompit vivement la comtesse, nous sommes trois.
— Madame, je vous défendrais jusqu’à la mort.
— Et votre mort me sauverait-elle?
— Non, Madame, mais...
— N’ajoutez plus rien, monsieur Chénier; vous ne pouvez rien ajouter de sensé après ces trois mots... Eh bien ! moi, monsieur le poète, j’ai eu la prévoyance d’une mère ou d’une sœur... pour vous... Regardez, regardez aux carrefours lointains de tous ces bois... Ne vous semble-t-il pas que des armes brillent, que des têtes hideuses se montrent, que les branches s’écartent pour laisser passer des bandits?
— Oh! ce ne sont pas des visions peut-être, Madame, dit Chénier en couvrant la comtesse de scs regards, ce sont des réalités; moi, je ne vois que vous!
— Fuyez alors, Monsieur, fuyez! vous ne pouvez rien pour ma défense, rien pour la vôtre. Vous n’avez pas même une arme, vous serez pris au piège, sans gloire, comme le lion qui tombe dans la fosse du chasseur.
André saisit une branche d’ormeau , l’arracha de l’arbre et l’émonda en un clin d’œil, comme aurait fait un berger, habitué à se forger celte arme, dans les vallons de Thessalic, à l’approche d'un loup ravisseur.
— C’est insensé ce que vous faites, dit la comtesse; plus in-
m ANDRÉ CHÉNIER.
sensé ce que vous comptez faire. De grâce, obéissez-moi! Profitez de ces dernières ombres qui nous voilent sous ces arbres, et que le soleil va dissiper bientôt...
w — Mais, Madame, interrompit le poète, demandez-moi le possible, au nom du ciel! et je vous obéirai. Comment voulezvous que j’accepte une aussi lâche désertion! Je m'écrierai comme le frère de Godefroy du Tasse : Que dirait-on si on savait que j’ai refusé mon bras à une femme ! Vos ennemis, d’ailleurs, Madame, sont aussi les miens, je les attends. Je tiens d’une main vigoureuse l’arme qui terrassa Géryon et Antéej je ne tomberai pas le premier dans cette lutte, et vous avez, Madame, quelque chance de vous sauver, quand ceux qui vous cherchent se verront obligés de se défendre contre moi.
La jeune femme croisa les bras sous le sein, agita convulsivement son pied droit sur les herbes, et regarda le ciel comme pour lui demander une inspiration.
— Monsieur Chénier, dit-elle, je vous remercie de ce noble dévouement j ce n’est pas seulement avec votre génie que vous imitez l’antique, c’est avec votre cœur. Vous êtes donc bien résolu à vous faire tuer pour moi ce matin ?
— Ce matin et toujours.
La comtesse fit signe à Angélique qui se tenait à quelques pas.
Un rayon de soleil perça horizontalemeùt la voûte des arbres, et vint éclairer cette scène.
— Maintenant, dit la comtesse, nous allons être aperçus... Vous gardez toujours votre même position, monsieur Chénier?
— Toujours, Madame.
— Toujours même obéissance?
— Même dévouement.
— Eh bien ! je suis contente de cette épreuve, que le hasard a mise à ma disposition ce matin. M. Chénier, vous méritez tout ce qu’une femme a fait pour vous... Angélique, ouvrez.
Dans le plus épais du taillis, Angélique souleva une de ces trappes secrètes , comme cette époque en vit tant construire, et André aperçut une pente sombre qui conduisait à une voie souterraine :
— Suivez-nous, dit la comtesse ; et elle descendit la première.
— La trappe retomba sans faire le moindre bruit, comme lin couvercle de velours.
Ce souterrain, qui existe encore aujourd’hui, conduisait secrètement d' 1 la maison n° 19, au bois, les proscrits de 93 : il était creusé en voûte dans une terre argileuse, mais solide, et trois lanternes l’éclairait de trente à trente pas.
— Comment trouvez-vous cette surprise? demanda la comtesse en souriant. Vous avez maintenant mon secret, monsieur notre poëte.
— Voilà sans doute, dit Chénier, la meilleure arme de défense qu’un proscrit puisse avoir... et par quel heureux hasard, Madame, avez-vous trouvé cette arme sous vos pieds?
— Monsieur notre poëte, vous voulez trop vous instruire en un jour... je vous apprendrai cela plus tard.
— Madame, excusez mon indiscrétion.
— Voilà pourtant, poursuivit la comtesse, voilà nos galeries du palais de Versailles aujourd’hui! Voilà les corridors, où passent les grandes dames! Qui nous eût dit cela au petit souper de l’hôtel de la Tour-d’Aigues, à Aix, en 4788, quand M. de Florian nous récitait ses bergeries! quand M. Chérubini nous chantait : Ah! s'il est dam votre village ! quand M. l’abbé Delille nous déclamait des vers sur les figues et les olives de Provence!...
— Ajoutez aussi, Madame, interrompit Chénier, quand vous me regardiez d’un air s* «ombre au milieu d’un festin si gai ! quand votre charmant visage se couvrit d’une pâleur subite, comme si la vision de 93 eût passé sanglante devant vos yeux...
— Oui, oui, je me souviens confusément de cela, c’est vrai! c’est vrai ! dit la comtesse en appuyant son front sur ses deux mains.
— Non, Madame, vous vous en souvenez fort clairement, au contraire; il n’y a aucune confusion dans votre mémoire, j’en suis bien certain.
— Aucune, aucune, c’est vrai, dit la comtesse en secouant mélancoliquement la tête. Oui, la femme ne peut tromper le poëte qui devine tout... Alors, je vous achèverai ma confidence... Oui, c’est le souvenir d’un pressentiment affreux et de ce nuage de sang qui passa devant moi , qui a voué ma vie à la vôtre, qui depuis vos premières luttes a mis la comtesse
Marguerite sur tous les chemins où s’aventurait le poëte Chénier... Oui, cette soirée d'Aix, ce souper à la Tour-d’Aigues se sont fixés dans mon souvenir en caractères ineffaçables... J’ai vu alors passer dans le fond ténébreux de la salle des choses horribles, et se dresser des objets sanglants qu’aucune langue ne nomme , et qui brûlaient mes cheveux à leur racine ! et je me suis attachée à vous par un sentiment d’affection que je saurais classer peut-être si j’avais été mère... Voilà, Chénier, voilà un souterrain qui a été creusé à votre intention, et en deux mois, par mon fidèle Denis, mon ancien jardinier, aujourd’hui retiré avec sa famille à Viroflay ; c’est lui qui veille sur Angélique et sur moi pour les nécessités de la vie, et qui est notre Providence exacte de chaque soir.
André prit une main de la comtesse et la mouilla de larmes, puis il dit :
— Permettez-moi, Madame, de vous demander maintenant ce qui a pu vous attirer cette persécution de la part de...
— Je vous arrête, Chénier; ne me demandez rien. 11 y aurait un moment où vos demandes deviendraient indiscrètes à votre insu, et il m’en coûterait trop de ne vous répondre que par un silence injurieux. Attendez les réponses que le temps, ce grand révélateur, donne lui-même à toutes les questions.
— Je me résigne. Madame.
— Nous voici, maintenant, à l’extrémité de notre cache. Parlons très-bas, ou faisons mieux, ne parlons pas du tout... Écoutons lorsqu’on parlera...
— Et qui parlera, Madame, si nous nous taisons, nous?
— Chénier, vous allez entendre et voir ; cela doit vous suffire. N’interrogez plus.