‹ André ChenierChapitre 17 sur 29 · POETE-DEVIN. — POETA-VATES · texte numérisé non relu

POETE-DEVIN. — POETA-VATES

La duchesse appuya son oreille contre un panneau de bois qui fermait le souterrain , et après avoir gardé cette position pendant quelques instants, elle fit signe de la main qu’elle n'entendait aucun bruit.

— Maintenant , dit-elle à Chenier sans trop contraindre sa voix, je vais vous expliquer brièvement tout le mécanisme de cet abri. Qui sait ! peut-être un jour cela pourra vous être utile... En appuyant le doigt sur ce bouton de cuivre, le panneau de bois s’ouvre, et on entre dans le salon. Une console cache intérieurement ce panneau et fait corps avec lui... 11 n’y a point de danger, en ce moment, de compléter cette démonstration, et elle n’en sera que plus claire...

La jeune femme pressa le bouton de cuivre et par une fissure lumineuse et verticale on aperçut une partie du salon : aucun bruit, aucune voix, n'en sortaient ; la main de la curiosité poussa 1? panneau plus avant, et André Chénier, hasardant la tète, d’abord, puis le torse, pénétra enfin dans le salon pour examiner le mécanisme intérieur de la console. La jeune femme le suivit en lui faisant une remarque fort juste, en apparence du moins, et qui les tranquillisa tous les deux.

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— Nous n’avons encore entendu aucun coup de marteau, dit-elle; avant d’enfoncer la porte ou de tenter une escalade, ils commenceront par frapper. Nous avons ainsi assez de temps pour disparaître sans être vus.

— C'est incontestable! dit André, tout entier au bonheur de contempler l’éblouissante beauté de la comtesse Marguerite, dans les joyeux rayons du matin.

La comtesse Marguerite, malgré les sinistres préoccupations du moment, cédait à l’innocent amour-propre de montrer au poëte tous les ingénieux détails de cette console mobile , dont le mécanisme avait été organisé d’après ses conseils et ses plans ; elle referma donc le panneau secret , et dit à Chenier :

— V'*’;s voyez qu'à présent il est injpossible de deviner l’issue du souterrain , et lorsqu’on veut s’enfuir de cette maison, comme j’ai fait cette nuit, on presse du doigt cette rosace de la console, et...

La main de Chénier s’appuya fortement sur la main de la comtesse; elle leva les yeux, et vit, dans le miroir, deux hommes qui entraient dans le salon. Une sueur froide glaça son épiderme : elle avait reconnu Claude Mouriez.

André Chenier garda sa position, et rendit, par un mouvement de tête, le salut que les deux hommes lui donnaient en entrant.

La comtesse recueillit toute son énergie, et regarda fixement les deux étranges visiteurs.

Angélique n’avait pas quitté le souterxain.

La grande dame se révéla subitement en cette occasion foudroyante.

— J’invite ces Messieurs à s'asseoir, dit la comtesse avec un

geste gracieux , comme si elle eût reçu deux nobles seigneurs en son hôtel de Grave. -,

Claude Mouriez, qui n’avait pas tremblé, la nuit dernière, devant l’émeute de la faim, se sentait défaillir comme le lâche devant la pointe d’une épée nue. Le jeune Adrien regarda son oncle et vit la pâleur de la mort sur cette figure pétrie d’airain.

— Nous venons, dit le jeune homme avec le tpn le plus respectueux, nous venons prier Madame de vouloir bien noua accorder un entretien particulier.

ANDRÉ CHÉNIER. itl

— Particulier, dit Claude, qui avait trouvé à peine un souffle calme pour prononcer un mot.

— Monsieur, dit la comtesse en désignant Chénier, Mon* Sieur est-il de trop dans cet entretien?

Adrien regarda son oncle, qui fit timidement un signe affirmatif.^

— Il m'est impossible de quitter Madame, dit Chénier d’un ton résolu, mais poli.

L'homme qui tremble devant une femme ne tremble jamais devant un homme; la parole brève de Chénier rendit tout son courage à Claude.

— Citoyen, dit-îl , si vous ne sorte® pas, l’entretien est impossible, et alors tant pis pour les récalcitrants!

— Si Madame m’ordonne de sortir, dit Chénier, je sortirai.

—-C’est très- juste! dit Adrien qui, par un geste adroit et

insensible, ramenait son oncle à la douceur.

— Et bien! Messieurs, dit la comtesse, vous excuserez la timidité d’une femme, je ne puis me décider à accepter cet entretien tel que vous le proposez.

Claude Mouriez préparait une explosion r Adrien la calma tout de snite en enlaçant son bras au bras de son oncle avec une familiarité charmante, et en disant d’une voix douce :

— Au fait, nous avons été trop exigeants, mon oncle et moi, envers une femme; ce que nous venons vous dire, Madame, pourrait être entendu de tout Versailles; ainsi nous ne prétendons par exclure votre unique auditeur... qui, sans doute, est le mari de Madame...

‘Chénier et la comtesse gardèrent un silence jugé prudent.

Adrien se tourna vers son oncle, ét lui dit avec le gracieux sourire de la jeunesse :

— On ne peut pas séparer la femme du mari, n'est-ce pas?

Claude parla intérieurement , comme l’orgue qui s’éteint sur une note sourde.

— Mon oncle le citoyen Claude Mouriez, dit Adrien, est investi, comme vous le savez, de pouvoirs extraordinaires par le Comité de salut public. Guerre aux méchants, et protco tion aux gens de bien, telle est sa devise. Or, nous avons appris par des rappui ls exacts : que deux malfaiteurs *se sont

introduits la nuit dernière dans votre maison, Madame, et en vous affirmant qu’un pareil attentat ne se renouvellera plus, nous vous annonçons que les coupables seront recherchés , découverts et punis exemplairement. Il était de notre devoir de commencer cette journée par une démarche que vous apprécierez, Madame ; plus tard nos travaux d’administration nous eussent retenus à l’hôtel de ville; et même, nous ne serions pas entrés chez vous, Madame , à une heure si matinale, sans une circonstance qui nous a enhardis à franchir le seuil de votre maison : la porte déjà ouverte annonçait des locataires réveillés avant le lever du soleil.

— J’aime à croire, dit la comtesse, que ce que vous venez de me dire est l’expression de la pensée de M. Mouriez, votre oncle.

Mouriez fit un signe d’adhésion, et balbutia quelques paroles qui ne formèrent pas une phrase.

Adrien se disposait à sortir, et montrait du regard à son oncle la porte du salon ; mais celui-ci ne pouvait se décider à suivre son neveu : un charme invincible le retenait dans cette asmosphère calme où la grâce du printemps, le parfum des fleurs, les chants des feuilles, la beauté d’une femme se réunissaient pour amortir les haines et verser une douce ironie sur les passions politiques du moment.

Les yeux de Claude Mouriez avaient parcouru, en un quart d’heure , toutes les nuances de l’expression du regard , depuis la sévérité fixe jusqu'à la tendresse veloutée : cette femme qu’il poursuivait si ardemment dans ses loisirs politiques était là, devant lui, et l’innocent bonheur de la regarder lui faisait oublier Fouquier- Tinville, le journal l’Ami du Peuple et le club des Jacobins.

Pressé par le regard dominateur du jeune Adrien, Claude Mouriez bégayait les syllabes confuses de l’adieu, mais il n'eut pas le courage de subir si tôt cette éclipse de la beauté; les paroles d’adieu se transformèrent sur ses lèvres tremblantes, et au lieu de ce qu'il allait dire, il prononça cette phrase :

— Avez-vous, Madame, quelques soupçons sur les... malfaiteurs dont vous a parlé mon neveu?

— Non, Monsieur, répondit la comtesse avec une candeur

bien jouée. . . . , - - -

— Il me suffirait, Madame, du plus léger indice pour me mettre tout de suite sur la trace de ces hommes...

— Monsieur, je n'ai aucun indice à vous donner.

Deux hommes amoureux de la même femme ne se trompent jamais mutuellement sur leur intentions réciproques. André n’avait pas un seul instant détourné son regard du visage de Claude Mouriez, et son intelligence, encore éclairée par l’amour, avait tout deviné, tout compris. Vingt fois l’ardent poëtc réprima, comme il le disait lui-même, le démon qui s’agitait dans son cœur, mais cette lutte de la prudence et de l’exaltation devait avoir un terme : l’exaltation l’emporta.

— Monsieur, dit-il avec un accent inimitable où l'ironie aiguisait chaque mot, si Madame n’a aucun indice à vous donner pour vous mettre sur la trace des deux malfaiteurs, il ne faut pas que votre justice bienveillante se décourage. Des hauts sommets où vous êtes , il vous est facile de bien voir et d’assurer le succès de vos investigations. Quand vous voudrez tout savoir, vous saurez tout. Je me fais garant de la réussite. Surtout, prenez les criminels là où ils sont : il y a un bras coupable qui a tout conduit, il y a un instrument aveugle qui a tout exécuté. C’est le bras qu’il faut atteindre , et cela vous sera facile. Monsieur, et si facile que vous ne le ferez pas.

— Et qui pourra m’empêcher de suivre mon devoir? demanda Claude d’un ton mêlé d’assurance et d'indécision.

— Qui pourra vous empêcher ? belle demande ! vous le savez bien...

— Ah! je le sais! remarqua Mouriez avec un sourire sombre.

Chénier fit avec la tête plusieurs signes consécutifs d’affirmation.

Le jeune Adrien, pâle d’épouvante, regardait la comtesse, qui tenait les yeux baissés sur la pointe de ses pieds, dans un stoïcisme superbe.

— Mais, poursuivit Claude en jouant la bonhomie d’une façon très-gauche, si pourtant mon intelligence était en défaut; si j’étais moins instruit que vous ne le présumez, pourrais-je, dites-moi, avoir recoure à vos lumières?

ISO ANDRÉ CHÉNIER.

— Monsieur, dit Chcnier lestement, je n’ai jamais refusé le secours de mes lumières à personne.

11 y a des paroles qui semblent rebondir sur la poitrine d’un interlocuteur comme le plomb sur la cible. Mouriez ût le mouvement d’uu homme atteint d’une balle tirée à brûlepourpoint.

— Eh bien! dit Mouriez en riant avec tristesse, je vous consulterai lorsqu'il le faudra.

Et il regarda la comtesse de l’air d’un homme qui attend l'intervention officieuse d’une troisième personne, pour sortir d’un cruel embarras.

La comtesse affectait d’attacher en ce moment ses yeux sur la cime des arbres de son jardin, comme une femme qui laisse son défenseur suivre en toute liberté une idée généreuse, sans s’inquiéter du fâcheux résultat que le courage imprudent et inopportun amène quelquefois.

— Lorsqu’il le faudra ! dit Chénier d’un ton railleur, lorsqu’il le faudra!... Mais ces choscs-là doivent être éclaircies tout de suite. Votre justice veut-elle s’obstiner à marcher d’un pied boiteux, lorsque je lui offre des ailes pour aller au but?

— Voyons! voyons! dit Mouriez, en croisant ses larges bras sur sa poitrine, en guise de bouclier.

— Vous allez voir, continua le pocte ; nous avons, nous, des

instincts infaillibles pour lire sur les visages, comme vous lisez, vous autres, sur vos rapports de police. Le procès-verbal de la dernière nuit est écrit, pour moi, sur votre figure et dans vos yeux; il retentit dans chaque note de votre voix; il se peint dans les lignes de votre gaieté si triste... à tel point, Monsieur, que vous n’auriez pas ce sourire, ces gestes, ce maintien, cette voix, cette attitude, si ce qui est n’était pas; à tel point que votre neveu, honnête jeune homme, se serait déjà levé, dans la généreuse exaltation de son âge, pour me fermer la bouche, au lieu de garder son silence accusateur. Cela est-il assez clair? Voulez-vous un rayon de plus? qu'il luise!... Monsieur, vous aimez brutalement cette femme, et vous êtes l’auteur et le complice du crime sauvage de la dernière nuit! i .

Adrien poussa un cri déchirant et s’évanouit : jusqu’à ce moment son courage l’avait soutenu.

La terre trembla sous le pied de Claude ; un cri sourd retentit dans la poitrine du géant comme la plainte de la Solfatare.

— Vous insultez ici le représentant de la loi! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, et je vous arrête !

— Bien ! dit Chénier froidement ; voilà une noble réponse à mon accusation.

— Vous n’avez pas le droit d’accuser, Monsieur!

— Vous me demandez le secours de mes lumières; je vous les donne.

— Tu es un insolent !

— Au nom du ciel! s’écria la comtesse, donnez donc du secours à ce pauvre jeune homme!... Mon Dieu! il est froid comme un cadavre !

En ce moment, de violents coups de marteau retentirent sur la porte de la maison.

— Ce sont mes üdèlcs qui m’ont suivi, s’écria Claude avec un terrible geste de menace ; ils veillent sur moi. Ils ont cm que j'étais tombé dans un guet-apens royaliste. Je vais leur ouvrir moi-même, et vous serez écroués tous deux dans les cachots de la municipalité.

Claude sortit avec précipitation et ouvrit la porte de l’avenue... une femme était debout sur le seuil... Claude jeta un rapide regard sur la chaussée et dans les longues lignes des arbres... Pas un être vivant ne soulevait un atome de poussière, ne courbait un brin d’herbe!

— Que venez-vous faire ici? demanda Claude d’un ton brusque à la femme.

— Je rentre chez moi. Monsieur.

C’était Angélique : la femme dévouée avait entend^ la scène, et elle accourait à tout hasard pour opérer une diversion quelconque au profit de sa maîtresse.

— Votre maison, dit Claude, est visitée par les gens de justice : retirez-vous !

Il repoussa dans l’avenue Angélique, ferma la porte, et plongeant ses mains dans les larges ouvertures de son habit, il en retira une paire de pistolets, les arma, et prit le chemin du salon.

En ce moment la figure de Claude Mouriez exprimait les sentiments les plus opposés ; tout ce qu’il y avait de bon et

d'humain au fond do son âme s'évaporait au feu de l'amour et de la haine; un homme odieux, une femme adorée, remplissaient son univers; ils étaient là tous deux en son pouvoir, l’un pour la volupté de la haine assouvie, et l’autre...

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