‹ André ChenierChapitre 18 sur 29 · TOUR UNE FEMME INSULTÉE · texte numérisé non relu

TOUR UNE FEMME INSULTÉE

Un ancien a dit : Voulez-vous savoir jusqu'à quelle limite les passions doivent aller? Mettez-les dans le cœur d’un homme puissant *. Lorsque cet ancien écrivait cette pensée profonde , la puissance suffisait pour donner la juste mesure de la frénésie humaine. L’homme, investi du pouvoir dominateur, avait aussi l’énergie et la santé de ses passions dévorantes, et il les entraînait avec lui, sans fléchir sous leur poids, jusqu'à l’agonie de son âge mûr. Bien plus ! l’empereur Tibère , vieillard chauve et courbé dans sa haute taille, proceritate curvâ, comme dit Tacite, continuait encore à Caprée ses orgies du mont Palatin. Les hommes ensuite, aux époques modernes, n'ont fait que parodier ces effrayantes débauches de l’antiquité : les petits soupers de la Régence et les petites maisons du libertinage valétudinaire n’ont jamais pu s’élever à la hauteur du festin cyclopéen de Trimalcion , à la hauteur des palais du lac Lucrin , où la lumière seule du soleil levant éteignait les lampes et les hymnes des hommes heuretuo.

* Da poste quantùm volunt (Sénèque).

L’espèce de ces hommes ne s’est pourtant pas éteinte comme celle des animaux anté-diluviens; quelques individus ont résisté çà et là, et attestent encore, par de rares exceptions, la puissance aes passions antiques : ceux-là peuvent encore faire fléchir l’arc d’Ulysse, lancer le disque de Romulus, manger au festin de Trimalcion , et rester debout , après dix nuits de saturnales, sur des monceaux, de pampres, de lierres et de thyrses flétris. Dans lés temps ordinaires , ces êtres exceptionnels sont obligés de se rapetisser, pour se mettre au niveau commun ; ils sont mal à l’aise au milieu d’une société qui n’est pas à leur taille ; mais s’ils font une tentative pour sortir de l’alignement, le code pénal s’ouvre , le glaive de Thémis brille, et ils se résignent à vivre comme leurs voisins dans lea liens du mariage et la parcimonie domestique du festin bourgeois, inconnu de Trimalcion. Quand la société se bouleverse, tout de suite on voit surgir en quelques zones ces géants énergiques et passionnés qui demandent une part léonine dans la société nouvelle : si le parfum de la bataille les enivre, ils marchent sous w un drapeau, deviennent Kléber, prennent Alexandrie d’assaut avec une échelle et une hache d’armes, et passent à l’état mythologique de demi-dieu ; s’ils demeurent dans les villes, leur énergie les recommande à là faveur populaire ; Us deviennent alors Mirabeau ou Danton.

Lorsqu’ils ne s’élèvent pas si haut, ils restent Claude Mouriez; c’est de l’antique subalterne.

Pouvoir dictatorial, énergie indomptable, âme de feu, corps de hronze , cratère vivant de toutes les passions , cet assemblage composait l’individualité gigantesque de cet homme; sa haine ou son amour étaient deux fléaux déchaînés lors- <fu’U brisait les lisières de sa gouvernante et de son neveu.

Dans le formidable élan qu’il avait pris sur la porte où nous l’avons quitté, rien ne pouvait lui opposer résistance, tout devait tomber devant lui , force de l’homme ou prière de la femme ; il rentra dans le salon, en proférant de sourdes menaces, et cherchant autour de lui, il ne vit rien, rien que des meubles et quatre murs. «

11 appela son neveu d’une voix mêlée de colère et d’affection, car l’absence d’Adrien chassa subitement toutes ses autres pensées ; aucune voix ne répondit. L'escalier avait cet

ANDRÉ CHÉNIER. . ■' IBS

écho plein qui annonce une maison déserte avant la perquisition.

Cet homme terrible venait d'entrer, le cœur rempli de vengeance et d’amour sauvages; il oublia tout, excepté son fils d’adoption, tombé sans doute aux mains de ses ennemis : les deux armes qu’il tenait lui échappèrent comme inutiles.

Claude visita toute la maison , et fouilla ses plus obscurs, «es plus étroits recoins ; ensuite il descendit au jardin, et parcourut le petit bois, en examinant tous les arbres, de la base à la cime. Les buissons, les haies vives, les tonnelles, les volières, les chenils, tout fut visité avec un soin méticuleux. Désert et néant pour lui; son Adrien n’était pas retrouvé.

Le désespoir dans l’âme, la rage au cœur, il passait devant la grille de séparation des deux jardins , lorsqu’il aperçut entre deux barreau': la tête d’un homme dont les yeux se fixaient sur lui.

— Que fais-tu là, toi? dit-il à cette apparition , qui espionnes-tu?

— Vous, Monsieur, répondit l'homme derrière la grille, avec un beau sang-froid.

— Ah! vous êtes franc, au moins, vous!

— C’est ma seule vertu, la franchise.

— Tu me connais donc?

— Qui ne vous connaît pas?

— Tu me connais et tu m’espionnes! Tu es bien courageux et bien fou.

— Voulez-vous essayer mon courage, monsieur Claude Mouriez?

— Pourquoi pas? j’aime les gens courageux , moi.

— Et moi, j’en cherche un seul, et je ne le trouve pas, monsieur Mouriez.

— Pas même en ce moment?

— Surtout en ce moment, monsieur Mouriez.

— Il me semble que tu m’insultes, citoyen?

— Monsieur, vous ne vous trompez pas.

— Et tu m’insultes derrière une grille comme un royaliste que tu es!

r— Vous avez deviné ma profession ; mais je connais la

vôtre, et je me sers de cette grille pour ne pas être arrêté au nom de votre loi. C’est la précaution d'un homme sage.

— Et d’un poltron.

— Non pas, certes. Monsieur, car sans cette grille, vous auriez reçu réellement le soufflet que vous recevez par contumace.

— Oh ! misérable !

L’homme de la grille jeta deux épées à travers les barreaux aux pieds de Claude, et dit :

— Choisissez-en une. Monsieur, et rendez-moi l’autre.

Ce qui fut fait.

— Eh bien! sors! cria Mouriez, en brandissant l'épée. Je jure de te protéger et de me battre avec toi.

— A quoi bon sortir. Monsieur! Nous sommes fort bien ici; il ne s’agit que de nous rapprocher et de ne pas rompre. En garde, monsieur le souffleté.

Mouriez bondit comme un lion blessé, et croisa le fer à travers les barreaux de la grille.

Il n'y a pas de combat impossible, même celui-ci, puisqu’il est historique; les deux épées , resserrées étroitement dans leur jeu , heurtaient les barreaux de fer avec une violence qui devait, à la longue, les faire voler en éclats, mais le combat fut court; l’adresse et le sang-froid triomphèrent, comme toujours, du courage impétueux; Claude Mouriez, atteint au flanc droit par une pointe fulminante, poussa un cri de désespoir, et, laissant tomber son arme, il tomba sur elle en mordant le gazon .

— Tu insultes les nobles femmes, dit le vainqueur; mais je te rends justice, tu es brave et tu mérites d’être secouru.

Mouriez se releva, dans un effort suprême, et, se cramponnant à la grille comme un naufragé au mât flottant, il dit d’une voix éteinte :

— Monsieur, je vous recommande mon fils d’adoption, Adrien Mouriez, qui vient de m'être enlevé là... Prenez soi» de lui, et...

Deux larmes brillèrent dans ses yeux qui se refermèrent aussitôt : il tomba baigné dans son sang.

— Je vous le jure! répondit avec attendrissement le comte de Pressy.

Valentin accourut au signe de son maître :

— Tu peux te montrer maintenant, lui dit-il, nous ne sommes plus deux contre un...

— Où est-il, l’autre? demanda Valentin.

— 11 est là...

— Mort?

— Mon épée s’est brisée sur lui; cet homme est de fer... Valentin, faisons toujours notre devoir, quoi qu’il advienne... Il faut d'abord enlever cette épée de l’autre côté dans ce jardin.

— Ce sera très-facile, monsieur le comte.

Il coupa une branche assez longue pour atteindre l’épée, et, la rapprochant de la grille de fer, il fit disparaître cet indice de duel.

— Maintenant, où est Angélique? dit le comte.

— Elle est là dans la maison.

— Fais-la venir... je vais l'attendre un peu plus loin.

Angélique descendit le perron et le comte lui dit :

— Avez-vous un moyen de rentrer dans la maison ?

— Oui , monsieur le comte.

— Rentrez tout de suite, et entraînez la comtesse à Paris. Ne lui parlez pas de moi; elle ne vous pardonnerait point d’ailleurs ce que vous avez fait...

— Monsieur le comte , interrompit Angélique : comprenez bien ma position. Une femme perd la tête dans ces moments. J’ai vu M. Claude Mouriez chez Madame, où pouvais-je courir? qui pouvais-je appeler à son aide? Dieu m’a inspiré votre nom. Je savais, par Valentin , que vous étiez toujours à Versailles, et j’ai désobéi à madame la comtesse dans un moment où il s'agissait avant tout de la sauver.

— Vous avez bien fait, Angélique, dit le comte, et tout cela restera un secret entre nous.,. Madame la comtesse était donc seule chez elle, quand vous êtes venue m’appeler?

— Monsieur le comte, répondit Angélique, de l'air d’une femme qui n'est pas habituée à mentir. Madame était... oui, elle était seule.

— Pourquoi tremblez -vous en faisant une réponse si

simple? ^

— Eh! Monsieur, il y a deux heures que je tremble...

— Pauvre femme !

Le comte serra la main d’Angélique, et continua :

— Tout ds suite, Angélique, rentrez dans la maison; assignez à Madame un lieu sûr où vous la rejoindrez, ouvrez la porte, et dites au premier passant isolé que vous rencontrerez sur l'avenue qu’il y a dans ce jardin un homme blessé , réclamant du secours; après quoi, vous vous éloignerez avec une rapidité prudente... J’exige, Angélique, après ce que je viens de faire pour votre maîtresse, que vous m’instruisiez de tout secrètement, sans trahir toutefois votre maîtresse. Je veux savoir ce qui intéresse mon affection... rien de plus.

— Monsieur le comte, dit Angélique en s'inclinant, sera obéi comme il mérite de l’ètre.

— Allez à vos devoirs, et ne m’oubliez pas, Angélique.

Le déguisement que le comte de Pressy avait revêtu pour cette expédition de jour lui permettait d’observer tout ce qui allait se passer, après cette scène, aux environs de l’avenue du Tiers.

Angélique s’était acquittée de la commission avec une fidelité scrupuleuse, ainsi que l’attesta bientôt une foule de curieux, amassés sur le théâtre de l’événement.

A chaque instant cette foule grossissait, et lorsque Mouriez eut été reconnu, des cris de fureur s’élevèrent, et le mot d’assassinat circula partout.

Cette nouvelle se répandit dans toute la ville, avec la rapidité de la flamme électrique; mais en se répandant, elle subissait la destinée des nouvelles politiques, elle se dénaturait à l’infini.

On disait : Claude Mouriez a été assassiné cette nuit par deux Girondins , sur la route de Paris.

Des émeutiers payés par les royalistes ont attiré cette nuit Claude Mouriez sur la place de la Liberté, où il a reçu trois coups de poignard. Le chef des assassins a été arrêté.

A trois heures du matin, Claude Mouriez est sorti de l’hôtel de ville avec son neveu, pour comprimer une sédition royaliste, dont toute la ville a entendu les mugissements. L’intrépide républicain s’est précipité sur les factieux où il est tombé percé de coups. J

Au milieu de chaque rassemblement, un orateur se faisait entendre et donnait sa version. Tout était dit , excepté la vérité, selon l’usage. .T

Les médecins appelés dans la maison n° 19, et dans le salon meme où s’était passée la scène du matin , donnèrent leurs soins au blessé, mirent sur la plaie le premier appareil, et déclarèrent que tout espoir n’était pas perdu.

La foule demandait à grands cris, au dehors, que le cadavre de Claude Mouriez fût porté triomphalement à l’hôtel de ville et exposé aux regards des citoyens.

Le comte de Pressy et Valentin, mêlés à la foule, disaient par intervalles , avec une certaine circonspection :

— Cependant, si, comme on le dit, Claude Mouriez n’est pas mort, on ne peut pas exposer son cadavre aux regards des citoyens. On doit au contraire le respecter sur le lit de repos, où les gens de l’art l’entourent de leurs soins; on doit faire un silence religieux autour de lui.

Les hommes sages disaient :

— Oui , ce citoyen a raison ; si Claude Mouriez n’est que blessé, il a besoin de repos et de calme. Retirons-nous et laissons faire les médecins.

Les plus exaltés ne voulaient admettre que la mort, et rejetaient tout espoir de guérison : il leur fallait un assassinat complet.

Le jour s’écoulait ainsi au milieu de ces incertitudes, lorsqu’une affiche émanée de l’hôtel de ville vint annoncer officiellement que Mouriez, dangereusement blessé par un lâche sieaire, à la suite de l'émeute de la dernière nuit, ne serait pas perdu pour la république , et que les coupables seraient découverts et punis de mort.

Cette proclamation municipale calma l'irritation des esprits.

l/lNTERROGATOlRC d’UH ACCUSÉ.

— Comment avez-vous passé la nuit. Monsieur?

— Assez bien, Suzon... j’ai dormi quelques heures d’un sommeil tranquille.

— Allons! prenez patience... vous êtes hors de danger. Le médecin a dit... attendez, j’ai écrit ses propres expressions... il n’y a aucune liaison dangereuse dans les organes vitaux du citoyen Claude Mouriez.

— Tu veux dire lésion et non pas liaison.

— Ah! j’ai écrit liaison, tant pis!

— Comme tu voudras, Suzon... et toujours point de nouvelles d’Adrien?

— Eh ! mon Dieu, non, Monsieur !

— Voilà, Suzon, voilà ma vraie blessure! Si je sentais passer sur mon front une caresse d’Adrien, je serais guéri... Qu’est-il devenu , ce pauvre enfant !

— Croyez bien ce que je vous dis, Monsieur, et ce que je vous dirai encore : votre neveu est parti pour le Calvados.

— Impossible !

— Mais , monsieur Mouriez , vous croyez-vous très-amu-

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«ant pour les personnes qui vivent auprès de vous? C’est que vous vous tromperiez beaucoup. Certainement, vous êtes un bon homme, et vous n’égratigneriez pas une mouche de sangfroid; mais quand le diable de la république vous emporte, oh ! alors , il faudrait courir jusqu’à Pontoise pour ne pas voir votre visage, et entendre votre voix. Il faut bien vous aimer, bien vous connaître, pour passer la vie avec vous.

— En effet, tu dois avoir raison... même j'ai besoin de te croire, cela me fait espérer que mon Adrien est vivant...

— Et qu’il vous a quitté pour se débarrasser de vous. Oh ! J'ai de la franchise, moi ! Aussi, Monsieur, vous n’avez que ce que vous méritez. Quelle rage avez-vous eue de vous lancer dans les écharpes tricolores et dans tout ce tapage de révolutions! moi je crois que tous les hommes sont devenus fous. N’étie 2 -vous pas plus heureux, monsieur Claude, avec vos petites rentes, dans votre jardin d’Honfleur, entre la rivière et la mer?...

— Suzon, tu es une femme, et tu ne comprends rien à la politique...

— Oh! elle est belle, votre politique! vantez-vous-en !

— Je crois, Suzon, qu’ Adrien me reviendra, lorsqu’il saura par les papiers publics ce qui m’est arrivé... je connais son cœur.... Je n’ai pas lu les gazettes depuis quatre jours, et...

Et vous continuerez à ne pas les lire, le médecin m’a défendu de vous les donner.

— Laisse-moi lire seulement le numéro de Prudhomme qui a paru hier.

— Ah! bien oui! rien que cela! vous pouvez l’attendre, votre Prudhomme!

— Alors, Suzon, dis-moi s’il parle de mon accident.

— Certainement , Monsieur, il en parle.

— Et que dit-il?

— Il répète tout ce qu’ont déjà dit le Glaive-Vengeur, le Patriote et les autres.

— Et qu’ont dit tous ces journaux?

— La même chose, comme ils font toujours... Attendez, je vais vous lire ce qui vous regarde, mais à condition que vous ne me demanderez rien de plus.

— Je te le promets, Suzon.

La gouvernante prit le journal de Prudhomme , chercha l’article et lut ce qui suit :

« Dans la nuit de quinlidi dernier, un rassemblement sou- « doyé par les agents de Pitt et Cobourg a troublé la tranquil- « lité publique à Versailles. Le citoyen Claude Mouriez est par- « venu seul à dissiper les perturbateurs; mais comme il repre- « nait le chemin de l'hôtel de ville , quatre scélérats se sont « rués sur lui, l’ont désarmé, et l’ayant traîné dans un jardin « de l'avenue du Tiers, ils l’ont frappé de plusieurs coups de « poignard. Les blessures sont graves, mais on conserve quel- « que espoir. »

Claude Mouriez, malgré son extrême faiblesse, accueillit cette lecture par un léger sourire, dont la gouvernante ne comprit pas le sens.

Le fait fut ainsi acquis à l'histoire, comme disent les annotateurs.

Presque toute l’histoire est remplie de faits acquis avec ce sentiment de vérité.

— Rends-moi un service, Suzon, dit Claude Mouriez d’un ton suppliant, donne-moi la liste des visiteurs que j’ai reçus...

— Que voulez-vous en faire? N’avez-vous pas toujours le temps de la lire? Toute la ville est venue demander de vos nouvelles; il y a eu plus de mille noms écrits à votre porte, cela doit vous suffire...

— Personne n’a demandé à me parler confidentiellement lorsque je serai en état de répondre?

— Ah ! vous me faites souvenir d’une visite que vous recevez deux fois par jour... C’est un jeune homme, d’une figure fort agréable et d’une tournure très-distinguée, sous un costume qui ne l’est pas... Celui-là est le plus obstiné de tous : il veut vous parler, coûte que coûte; je lui ferme votre porte, mais toujours poliment, parce qu’il est si poli, lui, qu’on est obligé de le recevoir d’une façon convenable...

— Cet homme a-t-il dit son nom?

J — Oui, attendez... il m'a dit son nom, mais il n’a pas voulu l’écrire... 11 se nomme, je m’en souviens à présent... il se nomme M. de La Grille...

— M. de La Grille ! dit Claude en regardant le ciel de lit.

Ah! oui, oui, j'y sjiis!.,. je le connais... Tu as raison... c’est un homme très-agréable... c’est un de mes anciens amis... Quand il viendra, il faut l’introduire tout de suite...

— Si le médecin le permet...

• — Que le médecin le permette ou non.

— Si je le permets.

— Tu le permettras , Suzon.

— J'en doute, Monsieur... Au reste, il ne reviendra probablement que dans une semaine, et alors vous serez tout à fait mieux...

— Et pourquoi dans une semaine?

— Vous êtes bien curieux ! Savez-vous que vous parlez un peu trop pour un convalescent?

— Je me trouve beaucoup mieux, Suzon... Ainsi ne me ménage pas... Voyons! achève-moi l’histoire de ce M. de La...

— De La Grille... Quel drôle de nom!... C’est un nom qui n’a pas l’air vrai... Est-ce qu’il s’appelle comme cela?

; — Puisque je l’ai reconnu!

— Ah! oui, c’est juste! Eh bien! Monsieur, cet homme paraît s’intéresser beaucoup à votre neveu Adrien... 11 a juré, dit-il, de le retrouver et d’en avoir soin... Est-ce vrai?

— Très-vrai... Continue...

— Alors, c’est un de vos parents?

— Oui... Continue, te dis-je.

— Comme ce M. de La Grille s’obstinait toujours à me demander des renseignements sur Adrien... 11 faut vous dire qu’il m’a offert une bague superbe!...

— Que tu as refusée?

— Presque...

— Comment, presque?

— C'est-à-dire que je ne l’ai pas refusée; mais je ne l'ai pas prise; j'ai dit que je ferais réflexion...

— Il n’y a pas de réflexion à faire , Suzon ; tu la refuse- YftS* • •

— Puisque c’est un de vos parents!

— Tu la refuseras...

— J’ai quarante-quatre ans, monsieur Claude. Je vous dis mon âge, parce que vous le savez, à mon âge, on ne refuse pas un cadeau.

— Eh bien ! tu l’accepteras. Mais achève donc.

— Comment voulez-vous que j’achève, vous m'interrompe* toujours!... Je me suis vue obligée à dire alors à M. de La Grille, votre parent, qu’Adrien était parti pour le Calvados...

— Tu lui as affirmé cela?

— Mais oui...

— Et il est parti?

— Hier soir , en chaise de poste.

— Sans passe-port?

— Vous me croyez bien étourdie , Monsieur ! Je lui ai fait donner un passe-port par Legaigneur, dont je fais ce que je veux.

— C’est donc toi, Suzon, qui commandes maintenant à l’hôtel de ville?

— Eh! puisque vous êtes malade, il faut bien un chef!

Soyez tranquille, je ne ferai pas plus de sottises que les autres. (

— Au reste, Suzon, tu as bien fait de lui procurer un passeport... et sous quel nom?

— Belle demande! Sous le nom de M. de La Grille!

— Ah! c’est juste!

— Monsieur Claude , on voit que vous n’êtes pas encore tout à fait bien j votre mémoire s’embrouille toujours un petit peu... je vais vous laisser dormir jusqu’à la visite du médecin.

— Suzon, dès que M. de La Grille sera de retour, tu l'introduiras tout de suite... Lui as-tu donné exactement l’adresse de ma belle-sœur, de la mère d’Adrien?

— Soyez tranquille, Monsieur ; je n’ai rien oublié.

En ce moment on frappa légèrement à la porte, et Legaigneur, qui remplissait les fonctions de secrétaire, parut et fit un signe à la gouvernante, qui s’approcha en faisant un geste de dépit.

— Que voulez-vous? lui dit-elle brusquement et à voix basse.

— Une grande nouvelle, dit le secrétaire; il faut que je parle tout de suite au citoyen Claude Mouriez.

— Je ne vous donne que deux minutes , dit Suzon.

Et elle conduisit Legaigneur devant le lit du blessé.

Le secrétaire s’inclina profondément. Claude Mouriez lui tendit la main, et le fit asseoir en lui disant :

— Qu'y a-t-il de nouveau?

— Et ne faites pas cela trop long , dit la gouvernante d’un ton impérieux.

— Soyez bref dans votre rapport, dit Claude, pour obéir à sa servante.

— Voici, dit Legaigneur qui regardait Suzon en tremblant : on a fait hier uue arrestation importante...

— On fait toujours des arrestations importantes, murmura Suzon, en arrangeant des meubles qui n'étaient pas dérangés.

— Laisse parler, Suzon, dit Claude avec douceur... Voyons, qui avez-vous arrêté?

— Votre assassin ! répondit le secrétaire.

Claude fit un mouvement et frissonna sur tout son corps.

— Vous êtes un imbécile, citoyen Legaigneur, dit Suzon, en frappant l’épaule du secrétaire, voyez dans quel état vous avez mis Monsieur en lui jetant sans ménagement à la face une pareille nouvelle!

— Ce n'est rien, Suzon, rien, dit Claude en se contenant, je viens d’avoir un frisson de fièvre, mais ce n’est pas cette nouvelle qui me l’a donné. Quel intérêt puis-je porter à mon assassin?

— Vous avez beau dire, Monsieur, dit Suzon, cela produit un certain effet; citoyen Legaigneur, vous êtes un sot.

Claude tempéra, par un signe de bonté, l’apostrophe de la gouvernante , et dit au secrétaire :

— Fait*cs-moi le portrait exact de cet homme...

— Je ne l’ai pas vu, répondit le secrétaire.

— Il fallait le voir, remarqua Suzon.

— C’est juste, il fallait le voir , dit Claude; et lui a-t-on demandé son nom?

• — Oui, on lui a demandé son nom..., répondit le secrétaire

toujours ému.

— Et comment se nomme-t-il?

— Ah! voilà précisément ce que j’ai oublié de demander, dit Legaigneur.

— Allez vous engager pour jouer le Voycuje de Cadet Roussel ! cria Suzon au secrétaire.

— Sur-le-champ, je veux voir cet homme, dit Claude a^c une émotion contenue, mais point de bruit, point d’éclat; qu’on me l’amène ici, avec les plus grandes précautions. Il suffît de deux archers... Vite, Legaigneur..., à cette heure , il n’y a que très-peu de monde encore dans les rues... éviton» les curieux... Allez, ne perdez point de temps.

Le secrétaire salua profondément Suzon, et sortit pour exécuter les ordres donnés.

— Suzon, dit Claude, à quelle heure croyez-vous que M. de La Grille soit parti hier? ,

— Il ne m’a pas dit l’heure; mais je sais qu’il est parti hier soir ou cette nuit , et en chaise de poste, le vais faire mettre des chevaux, m’a-t-il dit, et je pars tout seul, sans domestique, comme un envoyé de la république.

— -Enfin, dit Claude avec un soupir et comme se parlant à lui-même, enfin, nous allons savoir cela.

— Savoir quoi? demanda Suzon.

— Je souffre à la tète , Suzon ; aussi ce que je dis n’est peutêtre jamais très-clair.

— Oui, monsieur Claude... reposez-vous en attendant.

Il y eut un quart d’heure de silence. Puis, un huissier entra et remit à Suzon une feuille de papier i c’était le premier interrogatoire de l’accusé.

Claude pria sa gouvernante de hii donner lecture des principaux passages.

Suzon lut :

« Le prévenu s’obstine à ne pas décliner son nom, mais il avoue le crime. »

— Alors c’est lui ! dit Suzon.

— Continue toujours, dit Claude-

La gouvernante lit :

Demande. — Où avez-vous rencontré Claude Mouriez?

Réponse. — A l’avenue du Tiers, il était seul.

Demande. — Et vous, étiez-vous seul?

Réponse. — Oui.

Demande. — Avec quelle arme l'avez-vous frappé?

Réponse. — Avec une canne à épée, pendant qu'il lisait son journal, en sc promenant. Claude Mouriez est tombé. Je l'ai cru mort, et je l’ai traîné dans un jardin tout proche- dont 1*

porte était ouverte. Après quoi j’ai refermé la porte et je. me suis tenu Jans le voisinage pour voir ce qui allait se passer.

Demande. — Quel motif aviez-vous pour attenter ainsi à la vie d'un citoyen investi d'un pouvoir sacré?

Réponse. — Le motif que chacun trouve au fond de son opinion politique dans toutes les époques révolutionnaires : Claude Mouriez était un ennemi.

Demande. — Et on assassine un ennemi, dans votre opinion?

Réponse. — Oui , lorsqu’on ne peut pas se battre avec lui.

Demande. — Vous lui avez donc proposé un cartel?

Réponse. — Sans doute; je suis venu un jour, à la fin du mois dernier, le provoquer en duel à l’hôtel de ville. On m’a traité de fou.

Demande. — Et alors, vous avez eu recours à l’assassinat?

Réponse. — Oui.

— En voilà un effronté ! dit la gouvernante en jetant loin d'elle le papier de l’interrogatoire. Mais au moins il faut lui rendre justice, il ne cherche pas à se cacher, il est sincère. Cela ne donne point d’embarras aux juges. Un procès est vite terminé, après tous ces aveux.

— Vous êtes coupable?

— Oui.

Vous avez assassiné?

— Oui.

— Vous méritez la mort?

— Oui. !

— Cette franchise me plaît; à coup sûr cet assassin est un ex-homme de l’ex-cour.

Claude Mouriez poussa Un profond soupir, et sa tête, qui s’était à moitié relevée pendant la lecture, retomba sur le chevet du lit.

On entendit un bruit de crosses de fusils dans le corridor, et Suzon courut à la porte en disant :

— Voilà notre criminel! Je suis bien aise de le voir!

Et le prévenu entra dans la chambre de Claude Mouriez.

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