‹ André ChenierChapitre 19 sur 29 · I.A FERME DE VIROFLAT · texte numérisé non relu

I.A FERME DE VIROFLAT

Il faut maintenant rentrer dans le salon de la maison n° 1 9 de l’avenue du Tiers.

Claude Mouriez venait de courir à la porte qui résonnait sous le marteau, lorsque André fit à la comtesse un signe d’évasion très-significatif; celle-ci obéit comme une esclave dévouée; elle pressa le ressort de la console, et la lumière du salon éclaira les premières avenues du souterrain. Mais au moment où ils allaient s’élancer tous deux dans leur refuge, Adrien releva sa tête et agita ses bras comme s’il eût repris ses sens, et la brusque réflexion n’inspira au poète d’autre idée que celle d’enlever aussitôt le jeune homme qui, revenu de son évanouissement, allait être témoin de leur fuite (A découvrir le mystère de l’évasion. Ce qui fut exécuté avec la promptitude réclamée par les instants décisifs.

Aux lueurs de la lampe du souterrain, André s’aperçut que le jeune Adrien n'était pas revenu tout à fait de son évanouissement, et qu'une violente crise nerveuse agitait son corps sans ouvrir ses yeux.

— Madame , dit Chénier, il n'y a pas un instant à perdre. Cet asile n’est pas sûr. Il faut profiter des minutes qui nous

restent. On va cerner la maison et le bois voisin , c’est indubitable. Nous pouvons encore gagner ma maison, ici près; ce sera un lieu de refuge jusqu’à la nuit prochaine, et alors nous aviserons.

La comtesse Marguerite inclina la tête, et réfléchit quelques moments; puis faisant un signe qui contrariait la proposition du poète , elle déchira une page de son album portatif, et après avoir écrit au crayon ces mots : chez Denis, elle la plaça en vedette sous la première lampe , à l’entrée du souterrain , du côté des bois.

— 11 serait odieux, dit-elle à Chénier, d’abandonner ici ce pauvre jeune homme, et pourtant...

— Madame, interrompit Chénier, sortez la première, nous n’abandonnerons personne, pas même un ennemi.

La comtesse souleva la porte horizontale du souterrain ; André Chénier reprit dans ses bras Adrien toujours privé de connaissance , et ils se perdirent en grande hâte dans l’épaisseur des bois du côté de Viroflay.

La nature, qui fait toujours son devoir en dépit de nos folies, animait ce désert du charme des heures matinales. Tous les êtres que Dieu n'avait pas doués de la raison humaine étaient joyeux de vivre sur la cime des arbres, sous les fleurs du buisson, dans le clos des fermes et chantaient sur tous les tons et avec toutes les voix l'hymne de l'amour et du printemps.

C’était le dix du mois de mai; un poète écrivait dans U Mercure ces vers :

Environné de jeux, des grâces ingénues.

Porté par les amours sur un trône de nues.

Le mois de mai paraît; la terre lui sourit,

Les flots plus librement circulent dans leur Ut,

Et répandant au loin sa vapeur fortunée.

Il émaillé de fleurs le cercle de l’auuée.

Ce même jour, la Convention traversait avec une sorte de solennité religieuse la terrasse des Feuillants, et s'installait aux Tuileries, château désert depuis le 10 août; château noir

et triste , bâti pour porter malheur à tous ceux qui l'habiteront, ce qui n’empêchera personne de l’habiter!

Dans une éclaircie de bois qui conduit à Viroflay, se trouyait alors une petite maison enclavée dans un jardin, et défendue contre le passant par quatre murs. André Chénier s’arrêta un instant devant cette maison pour voir si elle était habitée ou déserte.

Les contrevents, à demi ouverts, les caisses de fleurs aux fenêtres, les cages d’oiseaux accrochées aux murs, les murmures glauques de la basse-cour, tout attestait suffisamment que cette maison avait pour locataires d 'heureux hommes des champs qui connaissaient leur bonheur. Chénier avait eu besoin de toute sa vigueur pour lutter contre les accès de crises nerveuses du pauvre Adrien ; il lui était impossible de se dévouer plus longtemps à un acte d’humanité qui d’ailleurs mettait en péril une femme. Aussi n'éprouva-t-il aucun scrupule, en déposant le neveu de Claude Mouriez sur le seuil de la porte de cette maison , et après avoir agité violemment la sonnette, il se déroba aux regards et entraîna la comtesse Marguerite dans les arbres voisins, où ils pouvaient voir sans être vus.

La porte s’ouvrit ; un homme à demi vêtu parut sur le seuil, poussa un cri , leva les mains au ciel , et, se penchant sur Adrien, il le souleva et le porta dans le jardin.

Au même instant , deux contrevents s’ouvrirent sur la façade, et des femmes s’y montrèrent et disparurent , comme pour ne pas perdre du temps à regarder, lorsqu’il s’agissait de secourir.

— Dieu soit béni! dit Chénier; il y a des femmes! ma conscience est en rqpos; ce pauvre jeune homme ne manquera pas de soins!

Et après avoir donné un dernier regard à la maison hospitalière, il dit en o tirant le bras à la comtesse Marguerite :

— Maintenant, Madame , songeons à vous. ,

— A nous ! mon noble poète, répondit la jeune femme.

Dès ce moment il y eut dans la conduite d'André Chénier

une réserve d'une exquise délicatesse, et que les âmes d’élite apprécieront : il ne prononça plus un seul mot et ne regarda que son chemin. Parler de Choses oiseuses, c’était impossible;

parler d’amour, c’était inopportun; mais le silence du poète avait une expression bien plus éloquente au milieu de cette solitude merveilleuse; mais ses regards avaient bien plus d’amour que la parole passionnée, car ils dévoraient l’espace et veillaient de tous leurs rayons sur les embûches du chemin.

Enfin, le bois, en descendant vers les terres cultivées, s'éclaircit et laissa voir les arbres amis de l’homme. La comtesse Marguerite désigna du doigt deux peupliers comme le pilote montre les phares d'un port après la tempête.

— C’est là! dit-elle, et la tristesse et la joie se confondirent sur son charmant visage dans la même expression.

— Déjà! dit Chénier.

11 y a des moments où le plus court des mots est plus significatif que la plus longue des phrases, et peut faire rêver tout un jour la femme intelligente qui l’écoute et le recueille.

— Mon noble poète, dit Marguerite, au nom du ciel, n'ajoutez plus rien après ce mot ! Je veux le garder comme une fleur qu’un ami vous laisse avec son adieu. Je vais répondre à toutes les questions que vous pourriez me faire, car j’écoute votre pensée comme l’écho écoute un voix. Je dois entrer seule dans ce jardin de refuge, chez mon fidèle Denis; seule! comprenez-moi bien. Mais moi, qui depuis si longtemps veille sur vous, je ne renonce pas à la mission que je me suis donnée; je veux encore veiller sur vos pas et savoir toujours si votre lendemain vous a continué le bonheur de la veille. C’est & vous , grand poète, à dire aux étoiles de cette nuit et au soleil de ce jour de garder le souvenir de ce que vous avez fait pour moi, et de me le rappeler à toutes les heures de ma vie , si l’oubli desséchait mon cœur.

Ils étaient devant la petite porte dont les' deux peupliers étaient comme le verdoyant et gigantesque numéro. La comtesse mit sa belle main dans la main du poète, en lui disant :

— Ici vos messagers et vos lettres seront toujours reçus avec joie. Adieu! adieu! soyez prudent. La prudence c’est le courage. La prudence est la plus belle des vertus; elle tient une épée à la main , mais elle en essaie la pointe avec le doigt avant de s’en servir. André Chénier, un coup de foudre

nous sépare, un sourire du ciel peut nous réunir. Adieu!

La porte s’ouvrit ; Marguerite s’excita de toute son énergie, et, montrant du doigt le ciel plein de soleil , elle disparut.

Les ombres de l’Érèbe tombèrent sur les paupières du jeune poète; le ciel s’éteignit ; un crêpe de deuil voila les arbres; la campagne fut un tombeau.

11 marcha longtemps au hasard comme le marinier qui a perdu son étoile dans les nuages plombés de la nuit. Le souvenir de Roucher, son ami , le ramena ensuite aux réalités et aux devoirs de l’existence vulgaire; il se résigna donc à chercher, à travers les bois , un chemin qui ne le conduisait qu'à la maison d'un ami.

La petite ferme du jardinier Denis, à Viroflay, avait un de ces aspects charmants.qui réalisent tout ce que le poète rêve de bonheur dans les oasis civilisées du Nord. C’était un coin de terre, moitié à l'ombre, moitié au soleil; humectant les fleurs , mûrissant les fruits ; mêlant les arbustes aux tiges superbes; donnant le pain quotidien au travailleur, et au poète la pensée , autre pain qui a son levain aussi.

En s’y réfugiant, Marguerite, qui avait déjà quitté le costume de la grande dame pour celui de la femme bourgeoise, dépouilla encore ce dernier déguisement, et revêtit la cotte rugueuse de la fermière : ses beaux cheveux même furent ensevelis sous une triple auréole de linon , que de fausses dentelles accompagnaient sur toutes les coutures et sur tous les bords.

Denis le jardinier, jeune homme de trente ans, attaché comme son père à la famille de Grave, n’avait témoigné aucune surprise en voyant arriver chez lui la comtesse Marguerite ; ces seuls mots étaient sortis de sa bouche :

— Je vous attendais.

Un sourire de mélancolie avait répondu , et une étreinte donnée par une belle et noble main compléta cette réponse muette. 4

Cependant Angélique n’arrivait pas, et la comtesse ne cessait (le monter au toit de la ferme, pour diriger de là ses regards vers toutes les avenues du bois. Le jour était écoulé à moitié ; un si grand retard donnait de l’inquiétude.

Denis avait été prié de ne pas interrompre ses travaux du

matin ; mais à midi, il vint s’asseoir avec sa femme, sous une treille de lilas, où son enfant dormait dans un berceau, et la comtesse Marguerite , toujours plus tourmentée par l’absence d'Angélique, adressa quelques questions à Denis, plutôt pour satislaire son impatience que sa curiosité.

— j'attendais que Madame m’interrogeât, dit le jardinier; oui, j’ai passé quelques heures hier à Paris pour mes affaires. .

— Et y avez-vous appris quelque chose de nouveau?

— On apprend toujours quelque chose de nouveau quand on va dans ce pays?

— Du bon ou du mauvais ?

— Dam ! je crois cette fois que c’est du bon, dit le jardinier d’un air mystérieux et k voix basse , comme s’il eût craint d’étre entendu par les arbres.

— Voyons ! contez-moi ces bonnes nouvelles, Denis.

— Ces bonnes nouvelles sont mauvaises pour les autres.

— J’entends bien...

— Elles sont bonnes pour nous ; on les criait bien haut dans le Palais-Égalité. On lisait sous les arcades une lettre que Tallien a écrite de Tours à la Convention , et où il dit que tout va mal pour les bleus dans ce pays , et il se plaint beaucoup de la négligence du gouvernement.

— Et qui lisait cette lettre?

— Des gens qui savent lire aussi bien que madame la comtesse , et qui montent sur des bancs avec une gazette à la main. Alors il faut voir tout ce que font les gens, et entendre tout ce qu’ils disent ! On est furieux contre les Girondins ; on dit qu’ils font tout le mal, eux, et que, sans les Girondins, ça marcherait comme sur des roulettes. Après , on lisait une nouvelle plus forte, et cela faisait pousser des cris à tous les hommes des clubs. 11 y a quatre départements en feu, et le drapeau blanc a été arboré le 7 mai à Loudun...

— Que dites-vous là, Denis?

— Madame la comtesse peut bien croire que je n’invente pas cette nouvelle. Tous ceux qui sortent du café Corazza la publient tout haut ; on ne se gêne pas. Les uns , ce sont des nôtres, disent que tout est fini, et que deux cent mille royalistes marchent sur la Convention ; les autres crient, en se-

couant leurs poings, qu'il faut en finir avec les Girondin», parce qu’ils ont fédéralisé les départements...

— Mais, mon brave Denis, avei-vous entendu donner, comme positive , la nouvelle du drapeau blanc arboré à Loudun ?

— Oh ! celle-là est positive; madame la comtesse peut me croire sur parole. C’est une nouvelle extraite, mot pour mot, du Moniteur, comme ils disent : on la vend un sou, devant le café de la Régence ; je l’ai achetée... la voilà...

La comtesse prit la feuille jaunâtre, et lut à travers des larmes de joie ces lignes extraites du Moniteur : « Quatre départements sont en feu ; Loudun a arboré le drapeau blanc. »

LA FER MK DB VIHOFLAT.

(Suite.

ta comtesse Marguerite relut trois fols cette nouvelle , et doutait du témoignage de ses yeux.

— Le drapeau blanc à Loudun! dit-elle comme en aparté, mais c’est presque aux portes de Paris !

— Voilà juste. Madame, ce que j'ai entendu dire ! observa Denis ; on ne se méfie pas de moi ; je m’arrête dans les groupes, avec mon habit de paysan et mon air imbécile , et j'écoute tout ce qu’on dit de bon et de mauvais pour en faire mon profit. Oui, il y avait devant le café militaire, rue Saint-Honoré *, un bourgeois respectable qui est de Loudun , et qui disait qu’à Loudun il y avait assez de royalistes pour faire une armée à Louis XVII. U faut dire aussi à madame la comtesse.

* Ce café existe encore aujourd'hui , sou* la même enseigne , avec cette devise : Hic virt»i bellica gaudet. C’est dans ee café que La* layette reçut une ovation à son retour d'Amérique.

17fl ANDRÉ CHÉNIER

pour être franc, que beaucoup d'autres bourgeois et gens du peuple liaient de ce monsieur de Loudun , mais ça ne détruit pas la grande nouvelle de la gazette du gouvernement.

— Je te remercie , mon brave Denis , de tous ces détail* , dit la comtesse; tu as donc couru dans tout Paris? et comment as-tu trouvé l’aspect de la ville?

— Oui, Madame, j’ai couru la ville. D’abord, j’ai asse r bien vendu mes fruits et mes légumes ; on dit partout qu'il n’y a pas d’argent, mais les riches en trouvent toujours pour bien manger. Messieurs les conventionnels, d’abord, ne se refusent aucune primeur, en cerises et en fraises ; ils sont bien payés, et ils n’économisent pas une pièce de vingt-quatre sous par jour, comme des gens qui ne sont pas sûrs de vivre demain. Quant à l’aspect de Paris, il n’est ni gai, ni triste ; Paris est agité. On marche très- vite dans les rues , comme si chacun courait à une affaire urgente ; cela vient de ce que chacun a vu ou entendu dire quelque chose de curieux et qu’il est pressé d’aller le raconter à sa famille. Les marchands sont tous sur la porte de leurs boutiques , et regardent passer le monde, en attendant les acheteurs, qui n’arrivent guère, je crois. Il y a beaucoup de crieurs de gazettes et beaucoup de vendeurs de portraits de M. Marat, qui a été acquitté dernièrement par le tribunal. Le jardin des Tuileries est rempli de monde , comme si on allait tirer un feu d’artifice sur la place Louis XV. A chaque minute, des hommes sortent de la Convention, descendent de la terrasse des Feuillants, et viennent déclamer les discours des représentants du peuple. Alors on applaudit ou on siffle, selon l’opinion. Tout cela est fort amusant, mais tout cela donne la fièvre. Les mots que j’ai entendu répéter le plus souvent , à ma droite et à ma gauche, sont ceux-ci :

— Comment cela finira-t-il ?

Personne ne répond.

— C’est bien, Denis; je vous ai détourné de votre travail, et vous avez perdu votre temps, qui est précieux. Je suis fort contente de tout ce que vous m’avez appris.

Elle fit un signe bienveillant au jardinier, qui s’éloigna.

Quand la comtesse Marguerite fut seule , elle donna sa p&>

mière pensée au grand poète, que rien ne pouvait longtemps chasser de son souvenir.

— Qu’il a été noble et digne ce matin, dit-elle mentalement.

Comme il avait tout oublié pour moi, même son amour ! A sa place, un amoureux vulgaire, le premier jeune homme venu, aurait saisi cette occasion de se vanter de ses services, de son courage, de son dévouement et m’eût accablée de ces déclarations banales que la bouche aime tant à dire, surtout quand le cœur ne les pense pas ! Lui dont les lèvres distillent le miel de la poésie ; lui qui met dans sa voix tout l'enchantement de la parole humaine , lui s’est tu comme le désert où nous passions ; et pourtant mon bras , en effleurant son cœur, me laissait deviner tout le trésor d’inspirations ardentes qu’il savait refouler et contenir dans sa sublime générosité ! .

Puis , quand elle admirait autour d’elle le ravissant paysage décoré par le mois des fleurs, une voix secrète lui disait que le bonheur était là, dans cette ombre tiède, dans r cette verdoyante thébaîdc , où deux amours pouvaient se suffire à euxmêmes , et ne rien demander au monde que la faveur de son dédain.

— Vivre toujours ici et avec lui !

Il y a des mots tellement habitués à marcher ensemble, que presque toutes les femmes ont cru les avoir inventés, au moins une fois dans la vie.

Comme elle redisait pour la dixième fois cette dernière et courte phrase, la porte du jardin s’ouvrit, et Angélique parut.

Marguerite poussa un cri de joie, et courut à elle de son pas le plus léger. -*

La pauvre Angélique était dans un extrême désordre de visage et de toilette : il lui fallut un long repos et un long silence avant qu'il lui fût possible de répondre aux vives questions de Marguerite r enfin elle parla...

— Excusez-moi, ma bonne Marguerite, lui dit la comtesse d’un ton affectueux, ma vivacité vous importune, eicusezmoi... c'est que je vous attends les pieds sur la braise.

— Eh bien! il est tué, dit Angélique., en faisant un effort pour reprendre sa respiration.

— Qui? demanda la comtesse d’une voix étouffée elle visage couvert d’une horrible pâleur.

— Lui.

— Au nom du ciel! Angélique, expliquez-vous, dit Marguerite en s’asseyant de faiblesse sur un banc de gazon, à côté d’Angélique.

— Pardon , madame la comtesse; je suis encore si émue de ma course à travers les bois... Si je ne l’avais pas vu, je ne vous le dirais pas ; je ne crois qu’après avoir vu de mes yeux... tout le monde nous trompe à présent..

--Je vous conjure , Angélique...

Marguerite , au comble de la terreur, s’arrêta sans pouvoir achever sa Eouvelle demande; sa main, vivement posée sur la main d’Angélique , remplaça l’expression de la parole.

— Oui , Madame , poursuivit celle-ci; je l’ai vu, ce terrible Claude Mouriez, étendu mort, avec beaucoup de sang autour de lui...

— Claude Mouriez a été tué? demanda la comtesse, avec une voix qui changea subitement d’expression.

— D'abord, Madame, j’ai pensé que vous le saviez, puis...

— Mais comment voulez-vous que je le sache? interrompit la comtesse; je ne pouvais rien voir dans le souterrain, et quand je suis sortie , je n’ai rencontré personne dans le bois jusqu’à la ferme de Denis.

— Mais je pouvais penser que M. Chénier avait eu le temps de vous apprendre cette mert, ou plutôt cette victoire; car M. Chénier a tué son ennemi an brave, je puis l’affirmer. Le hasard m’a fait assister de loin à ce duel. Je n’ai rien vu, mais j’ai entendu un effrayant cliquetis d’épées , puis un cri de mort... et après, j’ai vu Claude Mouriez dans votre jardin, et M. Chénier avait disparu.

Marguerite ouvrait des yeux démesurés, et ses lèvres convulsives semblaient chercher une exclamation après chaque mot d’Angélique.

— Mais quelle étrange chose me dites-vous? s’écria-t-elle; c’est M. Chénier qui a tué Claude Mouriez en duel?

— Dam ! qui l’aurait tué, si ce n’est lui, dans votre jardin?

— Et à quelle heure?

— Au lever du soleil.

— C'est impossible, Angélique > impossible! M. Chénier ne m’a jamais quittée, ni dans le salon, ni dans le souterrain...

— Vous croyez? Madame.

— Comment, si je le crois!

— Ah! dit Angélique avec une stupéfaction naïve, comme une femme qui ne sait pas dissimuler.

— Angélique, vous avez pâli, et un frisson a courh sur toute votre personne... Ou vous m'avez déguisé la vérité, ou mes paroles ont porté votre réflexion sur quelque chose de mystérieux que je dois ignorer... Angélique, les larmes glissent sur vos joues; votre émotion est extraordinaire; vous me cachez une terrible confidence... Angélique, vous savez que je devine les choses secrètes... mon instinct est infaillible... N’attendez pas que je parle ; parlez.

La comtesse, à ces derniers mots, était presque aux genoux d’Angélique , et sa parole avait cette furie d’entraînement qui subjugue toute maladroite hésitation.

— Madame, dit Angélique, tremblante comme une femme criminelle, je voudrais pouvoir... mais... j’ai promis... Pardonnez-moi... il y a des secrets...

— Oh ! maintenant, vous en avez trop dit! s'écria la comtesse en joignant ses mains comme devant une sainte image; achevez, achevez, ma bonne Angélique; c'est votre maîtresse, c’est votre amie, c’est la comtesse, dame d’honneur de la reine, qui vous supplie de parler, et de tout dire; parlez.

— Mon Dieu ! dit Angélique en levant les yeux au ciel , Dieu m’est témoin que j’aimerais mieux commettre un crime... mais c’est un crime...

— Non, non, Angélique; n’ayez pas ces scrupules. Si c’est un secret, nous le garderons en commun; nous nous exciterons mieux à le garder : deux femmes unies pour cette œuvre ont plus de force. .. Angélique, parlez, au nom du ciel!

— Madame, dit Angélique en faisant un effort suprême, Madame, vous serez obéie... je suis trop faible contre vous... ce sera une leçon pour moi... L’homme qui a bravement tué Claude Mouriez est... M. le comte de Pressy...

— Ah! mon Dieu! s’écria la comtesse, en sc voilant le visage avec ses mains.

Et un long silence suivit cette exclamation.

Elle regarda fixement Marguerite, et lui dit :

— Vous l’avez vu?

— Je l’ai vu, Madame.

— Vous lui avez parlé?

— Je lui ai parlé.

— Et comment, à cette heure, M. de Pressy, qui a disparu d’entre les vivants, depuis le 10 août 1792, a-t-il passé devant ma maison, tout juste lorsqu’il fallait me défendre contre un ennemi?

— Cela s’explique facilement. Madame; M. le comte veillait sur vous , pendant que vous veilliez sur un autre ; il veillait nuit et jour, l'épée à la main; il oubliait la proscription et ses dangers personnels pour ne songer qu'aux vôtres; et quand ce redoutable Claude Mouriez est venu vous faire sa dernière insulte'chez vous , il a rencontré entre vous et lui l’épée du généreux comte de Pressy.

Marguerite était haletante d’émotion , et des larmes de feu coulaient sur son beau visage.

— Angélique, dit-elle d’une voix que des sanglots contenus affaiblissaient à chaque syllabe; Angélique, ce que vous venez de dire me comble de douleur et de joie ; je n’aurais jamais cru pouvoir éprouver simultanément deux émotions aussi opposées... Ce noble comte de Pressy! toujours le même! toujours prêt aux héroïques choses, selon la devise de ses aïeux!. . et je suis bien sûre maintenant qu'il vous a défendu de me raconter sa belle action?

— 11 m’a défendu de vous parler de lui, Madame; en vous disant que je l’ai vu, que je l’ai rencontré, je viole une promesse solennelle, faite ce matin à la face du ciel. Je suis coupable; mais c’est vous, Madame, qui l’avez voulu.

— Il m’aime toujours! dit la comtesse, sans écouter Angélique. Noble cœur! esprit droit et juste! il a raison, même dans ses torts!... Oh! voici un nouveau coup de foudre... qui bouleverse ma destinée... Oui, mon Dieu, donnez-moi une salutaire réflexion! Ma tête brûle, et je ne sais que résoudre... Abimes des deux côtés!... Au milieu point de chemin... Angé-

lique, le ddlireest dans mon front... Donnez-moi voire bras... j’ai besoin de repos... le calme m’inspirera mieux... Venez, ma bonne Angélique, conduisez-moi jusqu'à la porte de cette ferme; mes pieds ne me soutiennent plus... Noble comte de Pressy !

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