DANS LA CHAMBRE DE CLAUDE MOURIEZ
Claude Mouriez souleva la tête pour reconnaître son assassin qu’on introduisait.
C'était un homme d’âge avancé, mais dont les yeux rayonnaient encore d’une vigueur juvénile qui contrastait avec des touffes crépues de cheveux gris.
Suzon murmura ces paroles à voix basse :
— Comment ce grand Claude a-t-il fait pour se laisser assassiner par ce petit vieux!
— Qu'on me laisse seul avec cet homme, dit Mouriez d'un ton timidement impérieux.
— Ah bien oui! dit Suzon ; attendez que je vous laisse seul avec un assassin! Je ne bouge pas d’ici... Oh! vous avez beau me regarder avec de grands yeux, je reste pour crier au secours, s’il le faut.
— Je t’affirme , Suzon , qu’il n’y a aucun danger ; laissemoi seul.
— Monsieur Claude, dans l’état de faiblesse où vous êtes, vous ne pourriez pas vous défendre contre un enfant...
— Je n’aurai pas besoin de me défendre , crois-le bien.
— * Et moi je ne sortirai pas... Sans compter aue ie suis cu-
rieuse , et que je veux savoir le motif qui a porté ce misérable à vous assassiner.
— Suzon, je te le dirai, le motif, ce soir.
— J’aime mieux le connaître ce matin.
Et Suzon s'assit, ou, pour mieux dire, s’incrusta dans un fauteuil en se donnant toutes ses aises , comme on fait dans une stalle de théâtre lorsqu’on se dispose à bien jouir d’une représentation.
Mouriez haussa les épaules de l'air d’un homme qui se résigne à une concession.
— Comment te nommes-tu? dit-il ensuite à l’accusé.
— Valentin.
— Pas d’autre nom?
— Pas d’autre, comme tous ceux qui naissent par hasard, à bord d’un vaisseau.
— Où es-tu né?
1 — A Paris , comme tous ceux qui naissent en pleine mer.
— Ta parole est bien hardie, il me semble, Valentin!
— Hardie comme celle d’un page de cour, murmura Suton.
— Mon père m'a toujours forcé à parler haut, dit Valentin.
— Quel est ton père?
<*- L’Océan.
•*— 11 est inutile de te démander si tu es royaliste?
— Parfaitement inutile.
— Quel grief as-tu contre moi?
— Vous le savez.
Tu te trompes.
— Relisez mon premier interrogatoire.
— Ce n’est pas à toi à me dicter ce qu’il faut faire. Réponds : quel grief as-tu contre moi?
— Je suis venu vous provoquer en duel le mois dernier, ici; vos agents m’ont bien reconnu hier. Vous avez déchiré mon billet de cartel en quatre morceaux , et vous m’avez traité de fou. Eh bien ! l’autre jour, vous ayant rencontré par hasard à travers une grille, dans un jardin, je vous ai forcé à mettre l'épée à la main. Vous vous êtes conduit en brave, je vous rends cette justice. Nous nous sommes battus, et voub n'avez pas été heureux.
— Ah çà! mais, dit Suzon, que vous débite-t-il là, cet ef> fronté ?
Claude Mouriez regarda fixement Valentin , et après avoir souri :
— Valentin, lui dit-il, tu es un honnête homme.
— Vous ne m’apprenez rien de nouveau.
— Mais , continua Mouriez , je ne suis pas dupe de ton généreux mensonge...
— Un mensonge! dit Valentin; est-ce que tout ce que je vous raconte n’est pas exact?
— Oui, Valentin , à peu de chose près... excepté le mensonge... Le jour était assez sombre, l’autre matin, sous les arbres, devant la grille, mais j’ai bien reconnu mon adversaire, et ce n’était pas un vieillard de soixante ans et plus. Je me suis battu avec un jeune homme vigoureux qui est ton ami, ton parent ou ton maître, qui a de certains motifs pour garder l’incognito, et tu te dévoues pour lui à son insu... Ne m’interromps pas, Valentin... Celui qui m’a blessé dans ce duel est venu souvent ces jours derniers ici , chez moi , avec un nom d’emprunt.
— M. de La Grille ! dit Suzon ébahie.
— Oui, poursuivit Claude; monsieur de La Grille. Tu vois, Valentin, que je n’invente pas : je te dirai même que ce parent, cet ami ou ce maître, est en ce moment sur la route du Calvados... Mais sois bien tranquille, Valentin, le secret sera gardé. On pouvait me tuer en lâche dans ce jardin, c'était facile : on a mieux aimé courir les chances d’un duel ; c’est de la générosité que je veux reconnaître par de la générosité.
— Monsieur Mouriez, dit Valentin ému, puisque vous savez tout, je ne dis plus rien. J’attendrai ce qui m'est réservé.
— Et que veux-tu que je te réserve? Serre-moi la main, ouvre cette porte, et sors ; tu es libre.
Suzon se leva, et prenant affectueusement la main de Valentin, elle lui indiquait la porte.
— Pardon, monsieur Mouriez, dit Valentin en repoussant avec douceur la main de Suzon. Alors, vous ne m’avez pas bien compris... Réfléchissez mieux, et puisque vous êtes en train de faire de la générosité , ne faites pas à demi.
— J’ai beau réfléchir, dit Claude, je ne comprends pas.
— C’est pourtant bien simple, monsieur Mouriez. Plusieurs personne» ont été arrêtées , comme complices de l’assassinat après l’émeute de la place de la Liberté. 11 est de mon devoir de ne pa» laisser courir à ces malheureux les chances d’un jugement qui peut faire tomber leurs têtes. La justice commet souvent de ces erreurs , surtout aujourd’hui. D’un autre côté, je ne souffrirai pas que la personne qui s’est battue en duel avec vous soit compromise. Son nom doit rester un mystère. Or, puisque je me suis fait arrêter volontairement, c’est que j’avais arrangé mon plan. Je me déclarerai seul auteur du crime; la justice suivra son cours contre moi. Que puisje craindre? La mort? Eh! mon Dieu! ma vieillesse n’est qu’un sursis de quelques jours. Ma condamnation éteindra cette malheureuse affaire, et rendra la liberté aux innocents. Au bout de quelques jours, on n’en parlera plus.
— Voilà un brave homme ! dit Suzon en essuyant une larme; mais nous ne consentirons jamais à cela, jamais!
— Certainement, dit Mouriez très-ému, il est impossible d’y consentir; il est impossible de prêter la main à un dévouement qui vous honore, sans doute, mais qui me couvrirait de honte , si je le laissais s’accomplir. Vous êtes libre, Valentin ; aucune puissance ne peut vous retenir prisonnier un instant de plus.
— Et que ferez-vous des autres prisonniers?
— Ils seront libres aussi , à l’instant.
— Et que dira le peuple?
— 11 dira ce qu'il voudra. D’ailleurs pourra-t-on m’accuser de favoriser mes assassins?
— C'est très-juste, ce que dit M. Claude, remarqua Suzon. Oh! je le flatte rarement!
— Oui, monsieur Claude, vous avez cru tout aplanir, mais tout cela n’est rien encore pour moi. Il faudra toujours continuer les poursuites. La justice agira sans vous et malgré vous. Le premier magistrat de cette ville est tombé sous les coups d’un assassin, il faudra toujours s’acharner judiciairement à découvrir cet assassin, et voilà surtout ce que je veux éviter; voilà ce que j’évite en me livrant, en me dénonçant moi-même. La personne à laquelle je m’intéresse est pour
toujours à l’abri. Vous voyez bien que mon plan seul est bon et arran ge tout.
Claude Mouliez inclina la tête, ferma les yeux, et caressa son front avec sa main, comme un homme qui cherche un expédient.
Un profond silence régnait dans la chambre.
Une voix de crieur public retentissait au dehors.
Claude élendit sa main gauche vers la fenêtre, et fit le signe qui veux dire : écoutez !
On entendit ce cri furibond :
— Voilà les détails de l’arrestation et de V interrogatoire de l’assassin du citoyen Claude Mouriez, à un sou, avec le portrait de l'assassin!
— Imbécile! dit Suzon ; il sera gagné loyalement ton sou!
— Vous le voyez, dit Valentin, il faut une victime au peuple; on lui donne un assassin, il le prend, et il ne le lâchera pas.
— Monsieur, dit Suzon à Valentin, vous ne connaissez pas Claude Mouriez ; il se tuerait pour la république , lui ! mais il ne ferait pas tomber un cheveu de la tête d’un innocent.
Un léger coup se fit entendre à la porte; Suzon ouvrit, échangea quelques mots avec l’extérieur, et se retournant vers ' l’alcôve de Mouriez , elle dit :
— Le citoyen accusateur public demande s’il peut être reçu?
— Qu’il entre ! dit Claude.
Le magistrat s’approcha du lit, et sur l’invitation du malade, il lui dit :
— Le peuple demande que prompte justice soit faite de votre assassin. Puisque le misérable a avoué le crime, la procédure ne saurait être longue. Il faut un exemple dans cette ville, toujours remplie du vieux levain royaliste, et je viens prendre vos ordres, et vous proposer de fixer demain l’ouverture du procès criminel.
, — Qui ne sera pas long , dit Valentin.
Taisez-vous! dit la gouvernante en serrant le bras de l’accusé.
Claude Mouriez prit la parole sur un ton grave :
— Le peuple demande prompte justice, dit-il; mais il demande comme toujours une justice juste. Je connais le peuple.
j'en sors. Comment voulez-vous entamer un jwrocès criminel en l’absence du principal témoin , qui est moi?
- — Le greffier viendra recueillir ici vos dépositions, dit le magistrat, du ton d’un homme qui a tout prévu.
— Ce serait, poursuivit Claude, violer les formes sacrées de l.. justice.
— Les vieilles formes...
— Oui, et d’autant plus respectables qu’elles sont vieilles, vous avez raison, dit Mouriez, comme s’il n’eût pas bien compris le sens de la remarque du magistrat, je vais donc donner des ordres pour faire reconduire l'accusé dans sa prison. Vous direz au tribunal que j’espère être en état sous peu de jours, et que j’irai moi- même déposer devant les juges sur les faits relatifs au crime de l’avenue du Tiers. C’est à moi surtout qu’il appartient de donner l’exemple du respect à la justice et à la loi. Point d’exception. Que l’égalité ne soit pas un vain mot.
— Très-bien parlé! dit Suzon.
Le magistrat donna un étrange coup d’œil à la gouvernante, salua le malade et sortit.
— Voilà ce que j’ai pu trouver, dit Claude , pour gagner du temps.
— A quoi bon gagner du temps ! dit Valentin.
— Écoutez, Valentin, poursuivit Claude; pourquoi vous refusez-vous avec votre héroïsme inopportun à seconder mes vues? Réfléchissez; que penseriez-vous de moi, quelle idée auriez- vous de mon caractère, si je vous abandonnais à votre dévouement? Faites au moins quelque chose pour mon honneur. Les révolutions politiques ont cela de bon , qu’elles mettent en relief les nobles cœurs et les touchants sacrifices dans tous les partis. Eh bien ! Valentin, sacrifiez-vous un peu pour moi.
— Soit, dit Valentin avec émotion, il faut vraiment vivre pour connaître les hommes. Qui dirait que vous êtes Claude Mouriez?
— Mais moi je vous dis que c’est un enfant, dit Suzon , et je le connais.
— Suzon , remarqua Claude , toutes vos réflexions sur m« sont déplacées dans les moments sérieux.
— Ah! bien, oui! attendez que je me gêne pour parler, même dans les moments sérieux ! Ils sont tous sérieux , vos moments. Vous me condamneriez à être muette.
— Suzon, faites entrer l’officier de police et les gardes, dit Claude... Et vous, Valentin , vous me promettez de me seconder?
— Oui, dit Valentin les larmes aux yeux.
L’escouade entra.
— Ramenez cet homme dans sa prison , dit Mouriez d'un ton dur, et que personne ne puisse communiquer avec l’accusé.
Lorsque Suzon fut seule, elle s’approcha bien près du lit et dit à Claude :
— Vous avez fait là une chose qui vous portera bonheur; tous verrez !