UNE LETTRE
Selon sa vieille habitude, le printemps rajeunissait les beaux arbres du bois de Satory, près Versailles; les fleurs agrestes, les vertes pelouses, les buissons odorants, se réveillaient avec les premières aurores d'avril , comme si les hommes eussent continué de jouir des fraîches richesses dont la nature se pare pour eux , après les ennuis de l’hiver.
C’était le printemps de 93 : deux hommes, vêtus avec une simplicité plus que modeste, s’étaient assis, un peu à l’écart des sentiers battus , dans le bois de Satory ; le plus âgé paraissait avoir quarante-cinq ans environ ; sa rigure , douce et intelligente, se voilait de mélancolie ; son compagnon était un jeune homme de trente ans, de taille moyenne, avec de beaux cheveux noirs, un front large, des yeux d’un bleu d’iris et des traits énergiques : deux poètes illustres ; le premier était Roucher, le second André Chénier.
André Chénier ouvrait une lettre qui paraissait fort longue, à en juger par la grosseur de l’enveloppe, et il disait à son ami :
— Voici une lettre qui vient de m’être remise, non par le facteur, mais par un messager mystérieux. Personne ne passe dans ce désert. L’abri est bon. Il ne faut rien négliger.
dans le temps où nous sommes, ni les conseils des amis, ni les avis des inconnus. Lisons... il n'y a point de signature :
u Parmi tous les hommes qui s’agitent en France, depuis 1789, aucun peut-être n’a trouvé un loisir pour se donner un regard à lui-même. Chacun d’eux a passé son temps à regarder les autres, et à travers la brume sanglante de cette bataille civile qui dure depuis quatre années , personne à coup sûr n’a distingué exactement même les traits de son voisin. On ne s'est pas étudié ; on s’est heurté ; le fort a renversé le faible. Personne ne s’est connu. La fièvre générale est si ardtnte que tous les naturels, toutes les vocations, tous les instincts Se sont déplacés, de sorte que ceux qui étaient nés pour vivre patriarcalement au sein de leurs familles ont mis la main sur la hache, et nous ont apparu dans les auréoles sinistres, avec la livrée du bourreau, tandis que d’autres qui avaient au cœur l’énergique tempérament des passions se sont effrayés d'eux-mêmes, en regardant fonctionner les autres, et ils vivent aujourd’hui à l’écart, tranquilles et ignorés. Votre auteur favori. Bernardin de Saint-Pierre, parle d’un cataclysme terrestre qui bouleversa toutes les zones , et mit les régions du pôle à l’équateur. Cette théorie, empruntée à l’ordre physique, est applicable à l’ordre moral. Le sang est monté au cerveau de la France. 11 y a perturbation violente dans toutes les zones du corps social.
a Recueillez-vous dans le coin le plus secret de votre âme, André Chénier; saisissez au vol, dans nos ténèbres extérieures, un de ces éclairs que Dieu envoie aux nuits les plus sombres , et osez ensuite vous avouer à vous-même que vous étiez né pour vivre comme vous avez vécu depuis quatre ans. Constantinople fut votre berceau ; une femme grecque fut votre mère ; la langue des poètes fut votre premier bégaiement; le soleil oriental fut votre premier ami; la mer fut votre première amante. Vous avez ensuite traversé l’Archipel, comme votre aïeul , Homère ; vous êtes arrivé en Europe avec une immense provision de poésie, de notes mélodieuses et d’amour, et qu’avez-vous fait de ces trésors que Dieu laisse tomber, dans les landes humaines , sur une tête de prédilection ? Vous avez pris le jargon des autres , au lieu de leur imposer votre langue; vous avez écrit des pamphlets vul-
gaires ; vous avez engagé une polémique avec Brissot et Collot-d’Herbois ; vous avez écrit des satires en prose contre Pierre Manuel , procureur général de la commune de Paris ; vous vous êtes associé avec des idéologues, et l’âme de votre vieux père s’est abreuvée d’amertume, lorsque les gazettes parisiennes ont retenti de vos tristes querelles avec votre frère Marie-Joseph ! Et voilà où l’irrésistible entrainement des passions politiques précipite les âmes les mieux faites ! Au nom du principe républicain de la fraternité, vous vous êtes déchirés entre frères , Marie-Joseph et vous ! Vous avez donné au monde ce triste problème à résoudre : lequel des deux sera Caïn? Vous, poètes tous les deux! Vous n’avez jamais songé à votre mère, lorsqu’elle vous tenait embrassés sur ses genoux , sous l'arbre du Bosphore ! Vos yeux ne se sont pas tournés une seule fois vers cette tombe auguste ! Vous avez oublié votre mère pour Collot-d’Herbois et Brissot , pour Garat et Cabanis ! Oh ! qu’elle est noble et belle, la politique qui entraîne deux poètes à cette fratricide fraternité ! »
André Chénier suspendit la lecture de cette lettre, et dit d’une voix émue à Roucher :
— Je voudrais bien savoir qui peut m’écrire cela... Avezvous quelque nom à mettre au bas d’une pareille épître ?
— C'est aussi ce que je cherche en écoutant, dit Roucher... Ce n’est pa> utjî lettre de de Pange...
— Oh ! de Pange ne perdrait pas son temps à m’écrire ; il me parlerait...
— Serait-ce un des frères Trudaine ?
— Non... par la même raison... Il faut pourtant que ce soit un homme qui me porte un bien vif intérêt , car, en ce moment, chacun est enclin à l’égoïsme ; les préoccupations personnelles absorbent l’individu et lui font oublier le prochain.
— En réfléchissant mieux , dit Roucher après une pause, je crois qu'il n’y a qu’une femme qui ait eu l'idée d’écrire cette lettre... Les hommes ne se placent jamais à ce point de vue dans les questions politiques. Tous, dans leurs partis , ont des théories inflexibles , et pas un ne transige avec les froids contrôleurs qui parlent au nom de la philosophie et de l’humanité. Un homme au temps où nous vivons, n’oserait pas écrire ces choses : il craindrait trop cette banale réponse, qui
ne répond pas et répond à tout : Vous n’entendez rien à la politique, vous qui parlez ainsi. Il y a des raisons suprêmes de patriotisme et de salut public qui emportent toutes ces mesquines considérations domestiques ; il faut être citoyen avant tout.
— Oui, je crois que vous avez raison, Roucher ; c’est une femme... une femme que je ne connais probablement pas et qui s'intéresse à ma destinée. . . Oui, les femmes et les hommes ne s’entendent jamais en politique; nous parlons avec la tête, elles parlent avec le cœur... Achevons cette lecture :
a André Chénier, vous avez méconnu votre vocation; à votre début dans la vie, vous prîtes l’ardeur des nobles instincts pour la passion des armes , et vous embrassâtes la carrière militaire. Le dégoût vint bientôt; vous reconnûtes que le métier de soldat n'était point le vôtre, et vous vous fîtes voyageur. Quand la révolution eut éclaté, vous avez subi l’entrainement des idées généreuses, et vous êtes devenu publiciste. Un jour, sous les ombrages de Passy, la muse grecque, votre mère , vous conseilla les doux loisirs et le sacerdoce du poète ; elle vous apportait la lyre aux sept cordes, et votre main se tendait déjà pour la saisir, mais Cabanis entra et vous présenta une plume, et vous écrivîtes, au lieu du poème attendu, une brochure intitulée : Avis aux Français sur leurs véritables ennemis. Un autre jour, dans le bois d’Auteuil , vous aviez des fleurs à la main , une herbe moUe sous vos pieds, des chants d’oiseaux sur votre tête, autour de vous toutes les grâces des aurores d’avril ; déjà vos lèvres murmuraient des vers sur le mode d’Ionie, lorsque votre ami Garat vous rencontre et vous fait publier votre fameux Numéro treize du Journal de la Société de 1789. Dès ce moment, votre muse replia ses ailes, et vous fûtes créé rédacteur en chef Ûe la Gazette de Paris , et Homère écrivit l'Iliade du club des Jacobins.
« Oh! j’entends d'ici votre justification , et tout honorable qu’elle soit, je ne l’admets point : Oui, dites-vou3, celui qui, dans les convulsions de son pays, tient en main l’arme de la plume, doit combattre pour le triomphe des grands principes de l'orare et de l’humanité, dût-il péril 1 sur -je en -up-clos du citoyen! Cela est vrai pour beaucoup; mais vous, André Chénier, vous n'aviez rien à espérer sur ce champ-clos, qui n’est
pas l'arène olympique. Vous avez beau dominer de toute la tête les écrivains que vous combattez, ils auront raison contre vous; ils vous écraseront toujours. Un écrivain dogmatique, sec, pédantesque, froid, sobre et contenu par impuissance, vous terrassera dans cette lutte ; on dira de lui qu’il est sérieux et proiond; on dirade vous, que vous êtes superficiel et poëte. Vous succomberez sans profit pour votre cause, sans gloire pour votre nom.
« La main qui écrit ces lignes n’a jamais serré la vôtre , André Chénier, mais le cœur qui conduit cette main compte de loin tous les battements de votre cœur ; mais une voix prophétique sort des froides pages que vous lisez en ce moment, et vous crie de déposer le ceste du lutteur, et de prendre la lyre du poète, c’est-à-dire de rentrer dans le sentier de votre seule et réelle vocation. La Providence, qui veut sauver ses élus, se sert quelquefois d’une indigne main pour écrire ses avertissements, elle a peut-être choisi la mienne aujourd’hui; ainsi ne méprisez point ce qui vous parait monter de bien bas, car, si j’en crois un pressentiment, cela descend de bien haut. »
— 11 est impossible d’en douter, dit André, c’est une femme qui m'envoie cette lettre... regardez d’ailleurs l’écriture, elle a un sexe ; les caractères en sont timidement tracés : il y a absence complète de ponctuation... les lignes montent de gauche à droite et perdent le niveau... c'est une femme...
— Et très-probablement encore, dit Roucher, elle habite Versailles.
— Sans aucun doute, et personne pourtant, je crois, ne sait que j'ai choisi cette retraite.
— Personne, excepté cette femme , remarqua Roucher.
— C’est encore vrai, puisqu’elle m'écrit et qu’elle m’envoie un messager que je trouve en sortant sur la porte de ma maison.
— Et elle veut rester inconnue, dit Roucher, puisqu'elle ne demande aucune réponse, et n’indique aucune adresse.
André Chénier réfléchit quelques instants , et dit :
— Oh! je la trouverai! je la trouverai!... j’en suis certain.
— J'en doute, dit Roucher.
— Vous verrez, mon ami.
— André, si nous vivions en temps ordinaire, la chose serait facile , mais nous ne sommes pas trop libres dans nos mouvements, et ce n’est pas quand on craint soi-même d’être découvert, qu'on peut songer à découvrir les autres.
*— J’ai prévu votre difficulté dans mon plan ; elle n'existe plus. Je trouverai cette femme sans sortir de chez moi.
lin sourire comme tous les sourires de cette époque traversa le visage du poète Roucher; il dit ensuite :
— Mon ami , vous avez fait beaucoup de remarques sur l'écriture de cette lettre , et beaucoup de conjectures sur l’auteur présumé. Maintenant, je voudrais savoir ce que vous pensez des leçons et des avertissements de l’inconnu ou de l’inconnue...
— Oh ! de l’inconnue! dit Chénier en réfléchissant.
— Eh bien! soit! de l’inconnue, puisque le sexe est admis. Voyons! qu’en pensez-vous?
— Mais, mon ami, si je ne pensais pas qu'elle a cent fois raison , est-ce que je me soucierais de la connaître? 11 n’y a qu’une femme supérieure qui puisse penser et écrire ainsi... Je la crois jeune... très-jeune... Au temps où nous sommes, une vieille femme s’enferme dans sa maison et ne se mêle plus de ce qui se passe au dehors... elle est jeune...
— Cependant, interrompit Roucher, cette lettre annonce une certaine expérience...
— Eh! mon Dieu! ces quatre dernières années ont donné de l’expérience aux enf ants ! De ce côté , tout le monde est vieux.
— Bon! dit Roucher en souriant; nous avons admis qu’elle est femme et qu'elle est jeune; admettons-nous encore qu’elle est belle?
— C’est incontestable! elle est belle! Les pensées que renferme cette lettre sont de la nature de celles qui se reflètent sur le visage et dans les yeux; l'àme doit étinceler à toutes les lignes de ce visage inconnu; en lisant sa lettre, je la vois.
— Chénier, dit Roucher avec un soupir, il y avait bien longtemps qu’un pareil entretien ne s’était rencontré sur notre chemin.
— Hélas! oui, mon ami; et c'est la faute des révolutions...
11 y a beaucoup d’hommes qui ne peuvent vivre que dans les agitations de la rue ou du sénat, et qui meurent d’ennui si ces émotions leur manquent. Ces hommes nous entraînent violemment à eux, nous qui savons vivre avec la moindre des choses de la nature, un rayon de soleil ou d’étoile, l’ombre d’un arbre, le parfum d'une fleur. Si nous disions à ces hommes de venir à nous pour lire des vers, regarder la nature et parler des mystères de l’àme et des voluptés de la vie, comme ils nous accableraient de leurs dédaigneux refus! et nous allons à eux , nous , imbéciles que nous sommes ! Et vous , mon pauvre ami Roucher, vous qui savez si bien vous faire tout un jour de bonheur avec douze vers sur le printemps, vous cédez aussi à l’entraînement commun; vous vous mêlez à un monde étrange qui ne parle pas votre langue, qui n'a pas votre goût, vos mœurs, vos habitudes, votre religion, vos amours!
— Eh ! il le faut bien ! dit naïvement Roucher ; puisque ces hommes ne veulent pas venir faire avec moi dix vers sur le printemps, il faut bien que j’aille à eux pour écrire douze pages sur les droits de l’homme.
— Oui, Roucher, voilà bien la logique humaine ! Nous sommes obligés d’amuser les ennuis de tous ces gens-là, nous qui n’avons besoin de personne pour être heureux avec nos innocentes fantaisies de poètes ! Mais nous nous sommes assez sacrifiés à leurs menus plaisirs, ■vivons un peu pour nous, maintenant.
Les deux poètes avaient ainsi terminé leur promenade , et ils rentraient dans une petite maison, presque isolée et presque toute couverte par de beaux arbres qui semblaient s’être détachés de la forêt voisine, pour voiler un asile de proscrits.
Une vieille femme ouvrit la porte, et André fit la demande d’usage :
— Rien de nouveau?
— Rien ! fut la réponse.
— Est-ce que par hasard, dit Roucher, vous attendez déjà des nouvelles de la jeune et belle femme qui vous a écrit ?
— Roucher, dit Chénier en souriant, votre raillerie est tou-
Digitiz
Cooste
jours charmante, et je crois avec peine que je n’en jouirai plus demain.
— Demain! André! quoi, en si peu de temps, la mystérieuse correspondante aurait laissé tomber son voile ?
— Oui, mon ami, si nous avons demain, comme aujourd'hui, une aussi belle journée de printemps.