‹ André ChenierChapitre 21 sur 29 · DANS LE BOIS · texte numérisé non relu

DANS LE BOIS

En supprimant ces broussailles du récit qu’on appelle les détails intermédiaires , nous retrouverons le comte de Pressy dans une petite maison de campagne, près d’Évreux, chez madame Mouriez, la mère d'Adrien, et au moment même où ils partent tous deux en chaise de poste, pour un motif qui va être expliqué.

La mère d’Adrien avait reçu la lettre suivante :

« Ma chère mère , *

« 11 m’est impossible de vous dire comment je suis entré « dans la maison d’où je vous écris : tout ce que je sais se « borne à ceci : je me trouve très-faible, comme après une « longue maladie, d’honnêtes gens m’entourent de soins, et « depuis ce matin seulement la fièvre et le délire ont disparu, «i Ma convalescence sera longue, mais si vous étiez près de a moi, je crois que je serais tout à fait bien.

a N’écrivez pas à mon oncle, ne le voyez pas en passant à

• Versailles; je suis trop faible pour tout vous écrire. Venez, « et je vous dirai tout.

« Suivez exactement les indications qu’on me dicte, et vous « trouverez avec facilité la maison où je suis.

a Demandez de la part de Xavier Meignan , la maison de l’an- « cien garde-foreslier : on donnera un guide ; rue de la Treille, « n° 28 , à Versailles. Ne demandez pas autre chose ; ne vous

* informez de rien.

« Votre fils bien dévoué .

« Adrien Mouriez. »

Dans sa vive inquiétude , la mère d’Adrien accepta une place dans la chaise de poste du comte de Pressy, et le lendemain elle était auprès du lit de son fils.

Le comte de Pressy ne jugea pas convenable d’accompagner la belle-sœur de Claude Mouriez dans cette première visite; il ne franchit pas le seuil de la porte où Adrien avait été déposé après la terrible matinée du duel , et resté seul au milieu du bois, il s’occupa un peu de lui-même : après avoir payé une si large dette de dévouement au prochain , il est permis d'être égoïste pour se reposer d’un grand service rendu.

Toutes les conjectures que M. de Pressy amassa dans ses réflexions n’amenèrent , selon l’usage , aucune probabilité certaine, mais à travers le vague des suppositions, il était permis d'entrevoir que la comtesse Marguerite, qui conservait des intelligences secrètes avec Denis, le fermier de Viroflay, n’était pas étrangère à cette mystérieuse histoire d’Adrien, ainsi abandonné sur le seuil d’une porte isolée, au milieu du bois.

Rassuré par son déguisement bcaxrgéois et son passe-port où figuraient un nom d’emprunt et une apostille protectrice de l'autorité républicaine, le comte de Pressy résolut d’éclaircir ses conjectures à travers toutes sortes d’investigations; car ce qu’il admettait surtout et avec quelque vraisemblance , c’était une intimité coupable entre la comtesse Marguerite et le jeune Adrien. 11 s’établit donc dans un cabaret de bûcherons peu éloigné de la ferme de Denis , et payant largement son hôte pour obtenir toute sécurité chez lui, il se posa, non pas en espion, ce qui est toujours indigne, mais en observateur, ce qui est permis quelquefois.

André Chénier, cependant , attendait toujours un de cet messages promis, et ne voyait rien arriver; ce retard lui paraissait chaque jour plus étrange et plus inexplicable. Lassé d’attendre, il écrivit une lettre désolée, dans laquelle il sollic'tait une entrevue , pour y jeter les bases d’une émigration en Angleterre. Muni de cette lettre , il prit un matin la route de la ferme de Viroflay, comptant s'inspirer du moment et des localités pour faire parvenir sa missive à la jeune femme. “*

Comme il rôdait, sa lettre à la main, le long des murs de la ferme, en se ménageant un abri derrière les arbres de la lisière du bois, il entendit un bruit de pas, et, tournant la tête avec précipitation, il aperçut d’abord, et reconnut ensuite le comte de Pressy.

11 y a des moments où toute supercherie serait oiseuse, et qui ne laissent aucune issue à la dissimulation.

Le comte salua Chénier avec cette politesse gracieuse qui est un coup de foudre en pareille circonstance , et lui tendit la main, comme s’il l'eût rencontré dans l’allée d’une promenade.

— Il paraît, lui dit-il , monsieur le poète, que nous faisons le bois ensemble , et que nous marchons sur les mêmes brir sées, pour me servir des justes expressions de la vénerie.

— 11 m’est permis , sans doute , dit Chénier avec un sangfroid bien joué, il m’est permis comme à vous de faire le bois, depuis que les lois sur la chasse sont devenues tolérantes dans les domaines de la république.

— Parfait! dit le comte en riant; nous nous trouvons au rond-point, vous et moi, comme à un rendez-vous assigné. Voilà du bonheur! Avez-vous connaissance de quelque ragot ou de quelque solitaire dans sa bauge ?

— Monsieur le comte , dit Chénier, il me semble que tous ces préliminaires sont oiseux et indignes de nous. Vous devriez attaquer plus hardiment la question , et je suis prêt à vous répondre.

— Parbleu! cher poète, je vous trouve plaisant! S'il vous plaît de voir la question hardiment attaquée, eh bien! qui vous empêche de l’attaquer en brave, le premier? Quant à moi, je causerai *avec vous jusqu a ce soir de choses indifférentes; et même, si cela vous amuse, je vous raconterai uns

chasse superbe que nous avons faite dans ce bois avec M. Grave, le 12 juillet 1789, où nous vîmes tous nos couples d’attaque décousus... Donnez-vous la peine de vous asseoir au pied de cet arbre, je vais vous apprendre tous les tours ingénieui qu'un solitaire nous a joués dans sa bauge , quand nous fûmes obligés de le forcer à cheval !

— Comte de Pressy, dit Chénier, vous abusez de la raillerie !

— C’est fier, ce que vous dites-là , poète , mais vous n’attaquez pas hardiment la question.

— Comte de Pressy, nous n’avons , ni vous ni moi, les seules armes qui peuvent nous dispenser de parler, en ce moment où nous ne pouvons rien nous dire, vous savez bien.

— C’est une menace nébuleuse , monsieur Chénier, n’est-ce pas?

— J’attaque hardiment la question , monsieur le comte.

— Vous voulez donc vous expliquer avec un duel ?

— Je n'ai pas d’autre explication à vous donner, monsieur le comte.

— Vous vous trompez, mon cher poète.

— Je suis le seul juge de mon erreur, et je ne la reconnais pas.

— Pardon, monsieur Chénier, vous allez la reconnaître, car vous êtes homme de bonne foi et de loyauté, et je vous défie de garder le silence lorsque j’adresserai des questions à votre honneur... Êtes-vous ici pour voir la comtesse Marguerite?

— Non , monsieur le comte.

— Ah ! monsieur Chénier, excusez-moi, je me suis mépris ; j’avais compté sur votre bonne foi et votre honneur.

— Bien! monsieur le comte; c’est cela; j’aime mieux une insulte directe, un outrage tiré à brûle-pourpoint; au moins, cela supprime toute autre explication ; un homme insulté ne répond plus... Monsieur le comte , où vous trouverai-je demain?

— Bon ! dit le comte , il tient toujours à son duel ! Mais je ne vous ai pas insulté; mais je ne veux pas de votre duel; mais je n’accepte pas ces adroites tournures de phrases. Vous savez bien que je ne suis pas un lâche; vous savez comment je tiens une épée; vous savez que j’ai eu cent duels heureux! Quelle

rage avez-vous de tenter un croisement de fer avec le comte de Press y! parce que vous avez été sous-lieutenant dans Royal- Angoumois où l’on se battait fort mal; je le sais bien , puisque j'en étais colonel à vingt ans. Cher poëte, la plume vous a gâté la main. Si vous persistez, je vous promets bien que le * duel ne sera pas long, et quoique vous ayez le bras vigoureux, mon épée, se liant à la vôtre, la fera sauter à vingt pas, et ensuite que direz-vous?

— Je dirai , monsieur le comte , que vous êtes un insolent î

— Eh bien! soit, je suis un insolent : c'est convenu. Vous voulez vous battre, vous vous battrez; mais si je vous accorde cette satisfaction , je veux, en récompense, en obtenir une de vous : me la donnerez- vous, monsieur Chénier?

— Si cette...,.

— Point de si! Comment! je fais tout ce que vous voulez, je vous obéis , je m’incline devant vos fantaisies de poëte , et vous me refusez une satisfaction innocente que je vous demande ! ,

— Je ne la connais pas.

— Vous me la donnerez, parole d’honneur?

— Vous vous battrez ensuite, monsieur le comte?

— Oui.

— Eh bien! parlez, Monsieur, interrogez-moi. Je vous donnerai toute satisfaction.

— Vous me répondrez loyalement par un otu ou par un non.

— Je vous le jure , monsieur le comte.

— Votre sennent est enregistré; le ciel en prend acte... Monsieur André Chénier, êtes-vous l’amant de la comtesse Marguerite?

— Voilà une étrange...

— Oui ou non ! interrompit le comte d’un ton d’autorité suprême. Oui ou non!... Je sais bien, moi, la raison qui me force à vous faire cette étrange demande... Vous avez juré de me répondre, sur votre honneur... Êtes-vous l’amant de la comtesse Marguerite?

— Non.

— Vous le jurez à la face du ciel , la main levée vers Dieu?

— Je le jure !

— Vous le jurez sur les cendres de votre mère?

— Oui, monsieur le comte, sur les cendres de ma mère!

Le comte de Pressv tira un album portatif de la poche de son

habit, et offrant un crayon au poète, il lui dit ;

— Vous répugne-t-il d'écrire et de signer ce que votre bouche a dit?

, Chénier hésita quelques instants, et dit ensuite :

— J’écris et je signe.

— C’est bien! monsieur Chénier ; je suis content, et j’espcre que vous le serez à votre tour.

— Vous vous battrez , monsieur le comte ?

— Comment donc ! pouvez-vous en douter ! je me mets à votre disposition... Seulement, monsieur Chénier, permettezmoi de vous faire réfléchir sur vous-même.

— Toute réflexion est faite, monsieur de Pressy.

— Attendez, monsieur Chénier... un seul mot; ne m’interrompez pas... vous n’ètes pas l’amant de la comtesse Marguerite; c’est juré sur l’honneur : c’est donc admis ; mais vous aimez cette femme, et je vous ai dit que cette femme est la mienne; vous avez donc, en ce moment, un projet qui ne me paraît guère moral.,. Ne m’interrompez pas... Voici ce projet, peu digne d’un chaste amant des Muses : vous aimez une femme, le mari vous gêne, comme de raison, et vous voulez tuerie mari!...

— Monsieur le comte, je veux ce que Dieu voudra,

— Mais Dieu ne veut pas que les amoureux tuent les maris pour épouser leurs femmes... Ainsi, je vous préviens que vous ne me tuerez pas. Nous irons sur le terrain , nous croiserons le fer; j’aurai une superbe occasion de tuer l’amant de ma femme; je le laisserai vivre. Et après, que ferez-vous?... vous ne le savez pas?... Eh bien ! moi, je vais vous dire ce que je ferai... Je quitterai la France avec madame la comtesse de Pressy, et vous ne la reverrez plus.

— Monsieur le comte, dit Chénier ému, je vous avoue que je ne comprends rien à votre langage... absolument rien,.. Jamais un mari n’a parlé aussi légèrement de sa femme, et n’a provoqué de pareilles explications!...

— Oui, monsieur Chénier, cela est vrai; ordinairement les maris ne se comportent pas ainsi; mais excusez, je ne suis

pas un mari ordinaire. Ma position n’est pas nettement .établie, c’est toujours la faute du temps où nous vivons. L'anormal est dans l'air. On ne fait rien comme aux époques tranquiiies. Révolution partout. Un mari demande à un jeune homme : Êtes-vous l’amant de ma femme? Cela ne s’est peutêtre jamais vu. Cela se voit. Nous avons eu quatorze siècles de royauté; nous sommes en république, m'a-t-on dit l’autre jour : vous allez vous étonner de quelque chose! Notre petit incident se perd dans ce grand tourbillon d’anomalies qui nous emporte. Ne soyez pas trop naïf, monsieur Chénier.

— Au but, comte de Pressy!

— Montrez-moi le but , monsieur Chénier.

— Demain, ici, nous nous rencontrerons, sans témoins, à la même heure, et Dieu nous jugera.

— Vous persistez toujours, monsieur Chénier?...

— J’ai tout oublié, excepté votre insulte; elle est encore rouge sur mon front.

— Eh bien ! monsieur Chénier, je rétracte ce que vous appelez mon insulte.

— Et moi, monsieur le comte, je ne rétracte rien.

— Soit, monsieur Chénier, puisqu’il faut vous obliger à tout prix.

Le comte salua très-gracieusement le poète, et disparut dans l’épaisseur du bois.

Chénier ne songea plus à la lettre qu’il apportait; il concentra toutes ses pensées sur l’avenir que lui réservait le lendemain.

tE RENDEZ-VOÜS.

A l’heure convenue, André Chénier fut exact au rendezvous; le poète était redevenu sous-lieutenant dans Royal-Angoumois : il apportait au combat ce courage que les nobles instincts donnent à tous les hommes de génie , à tous les illustres artistes qui ont tenu la lyre, le ciseau ou la palette ; le courage que Michel-Ange déployait, en 1427, au siège de Florence, qui animait Dante, lorsqu’il arrêta les Pisans à Pento-d’Era, et Salvator Rosa, lorsque, dans les gorges des Abruzzes , il prenait les armes en quittant le pinceau.

Notre poëte dévorait tous les instants , et son œil , qui rayon • nait dans tous les éclaircissements du bois, n’apercevait aucune forme humaine se mouvoir à l’ombre de ces majestueuses nefs de verdure, où les oiseaux seuls chantaient la poésie d# leurs amours.

Même en ce moment de fiévreuse attente , il subissait deux influences souveraines dont sa pensée ne pouvait s'affranchir. Ses regards voyaient la femme absente, ses lèvres murmuraient des vers ioniens ; l’amour lui venait de la terre, l’inspiration lui venait du ciel. Assis sur ce terrain de mort , il récita involontairement les Adieux de la vie , de Gilbert, comme le dévot récite les prières de l’agonie, et il se dit à lui-même:

— En voilà un aussi ! voilà un poète, mort à l'âge que j’ai, avec un avenir superbe ! pauvre Gilbert ! Comme il souriait en mourant à cette belle nature, à ce riant exil des bois! et après son dernier soupir, la nature a continué d’être belle, et les bois n’ont pas pris le deuil ! Que lui importe, à la nature, qu’un poëte meure; la nature seule est poète, et elle prend très-peu de souci de ses impuissants rivaux.

Les heures s’écoulaient, et Chénier pressant avec rage la garde de son épée cachée sous son habit, s'indignait de ce retard incroyable, qu’il aurait mis sur le compte de la lâcheté, si le courage de M. de Pressy n’eût pas été aussi généralement admis à la cour et à la ville.

— Oh ! s’écria-t-il , comme si quelqu’un pouvait l’entendre, si ce n’est pas une lâcheté, c’est pour moi quelque chose de pire! c’est une nouvelle et sanglante insulte! c’est le gentilhomme qui lance au poëte l’ironie de son absence ! Sa voix railleuse me crie par tous ces arbres : Petit rimeur, tu ne vaux pas la peine que je descende avec une épée jusqu'à toi ! Ce comte fat parodie Alexandre le Grand, qui demandait un autre Alexandre pour entrer dans la lice ! Cet affront me ronge le cœur comme un bec de vautour !

Les yeux du poëte lançaient des flammes, et son épée nue sillonnait de la pointe le gazon de l’allée, et lançait des flocons d’herbe dans toutes les directions du bois.

Tout à coup une idée affreuse tomba dans sa tête et le fit tressaillir, comme si le fluide électrique l’eût touché.

Oui, ce long silence de la comtesse Marguerite avait maintenant son explication toute naturelle. Le poëte était oublié. Cette femme , abusée un instant par une étourderie d'affection , venait de s’arrêter sur le bord du gouffre de l’infidélité coupable, et rendait à son mari un amour pur et encore digne de lui. Le comte de Pressy, quelque temps éloigné de sa femme par les circonstances politiques , sans doute , était revenu à elle comme l’avare à son trésor, et, en ce moment, lorsqu’André Chénier, en rival impossible, attendait son adversaire l’épée à la main, le comte riait, à côté de sa femme , du rôle absurde joué par un poëte solitaire au fond d’un bois !

Cette poignante conjecture s’élevait, de minute en minute.

à la hauteur d’une intolérable probabilité. Le poète ne trouva bientôt plus l’ombre d’un doute au fond de cette pensée ; le désespoir, la fièvre, le délire, égarèrent sa raison j sa tête ne maîtrisa plus ses mouvements : il déchira son front , comme pour en extraire la dernière étincelle de sagesse , et, la flamme au visage et la pâleur aux lèvres, il s’élança vers la ferme de Viroflay.

Dans la matinée même de ce jour, le comte de Pressy arriva devant la porte de la ferme de Denis ; il ouvrit son habit, détacha une épée de son ceinturon et la jeta dans des touffes de hautes herbes, puis il s’affermit de tout son courage, et pressant le ressort de la porte, il entra.

Les fleurs n’ont pas de parfum plus doux que la suavité sereine qm s'exhale d’un jardin aux heures matinales. Le comte , peu porté à la rêverie de son naturel , respira ce parfum de calme avec une joie que ne lui avaient pas donnée les vertes magnificences de Versailles dans les jours des royales splendeurs ; il marchait d’un pas timide et réservé à travers des buissons de lilas, en donnant des regards, en apparence tranquilles, à toutes les sinuosités du jardin, lorsqu’il aperçut à sa droite une paysanne d’une tournure suspecte qui le regardait avec un étonnement convulsif.

— Madame, dit le comte, en étendant les mains devant lui, vous ne serez jamais déguisée pour moi, et j’espère que je ne le suis pas moi-même pour vous.

— Comte de Pressy ! dit la jeune femme en saisissant avec une vive affection les mains offertes, je vous jwe que je vous attendais.

-t Cela no m’étonne point , dit le comte en offrant son bras à la jeune femme, comme pour l’inviter à une promenade autour du jardin, cela ne m’étonne nullement ; vous êtes la dernière des Gauloises du Rhône ; je connais vos talents ; vous êtes toujours d'intelligence avec l’avenir.

— Je connais surtout le passé, dit la comtesse avec émotion.

— Ah! cela est plus facile, Madame.

— Quelquefois , monsieur le comte.

— Parce que l’histoire trompe ; c’est ce que vous voulez dire, Madame?

ANDRÉ CHÉNIER. l%%

^ — Oui, Monsieur.

" — Mais la science de l’avenir a bien aussi ses erreurs, même pour les Gauloises ; mais dites-moi , je vous prie , belle comtesse, ce que vous avez deviné dans le passé, malgré le témoignage menteur de l’histoire.

— Voici , monsieur le comte : j’ai deviné que le comte de Pressy s’était généreusement dévoué pour une femme, et qu’il avait tué en brave un monstre déchaîné par la Convention.

— C’est à peu près vrai. Madame, dit le comte avec un sourire grave , heureusement l’histoire n’en parle pas.

— Noble comte de Pressy ! poursuivit la jeune femme avec une émotion extraordinaire, voilà une de ces actions qu’une reine aurait récompensée autrefois de tout son amour. Il n'y a plus de reine aujourd’hui !

— Il y en a partout où il y & des femmes ; il y en aura toujours.

— Même après le 10 août 179?, monsieur le comte?

— Ce que vous dites là est charmant. Madame, dit le comte en donnant un regard de tendresse à la jeune femme, mais est-ce un reproche ? est-ce un encouragement ?

— L’un et l’autre. Monsieur.

-T- Je les accepte tous deux.

— Comte de Pressy, j’attends toujours votre justification.

— Mais vous la connaissez déjà. Madame, à peu près, comme si elle était dans le passé.

t— Mais je veux , Monsieur, la connaître tout à fait, comme si elle était dans l’avenir.

— Ambitieuse ! allons ! il faut vous satisfaire en peu de mots... Un soir, souvenez-vous de ce soir. Madame, on jouait Nanine, de M. de Voltaire, au château du prince de Poix,..

— Je m’en souviens , comte de Pressy.

— Très-bien ! Madame... lorsque l'acteur débita ce vers de Nanine :

L’usage est fait pour le mépris du sage.

Je me permis d’applaudir...

— Et vous fûtes le seul qui applaudîtes, interrompit la comtesse.

— Le seul, j’allais le dire. Madame. Une voix s’éleva et

dit : Cet original de Pressy ! Je m’inclinai et je saluai l’auteur de cette exclamation...

— Je me souviens aussi d’avoir approuvé cet auteur.

— De mieux en mieux, Madame, voilà pour vous un passé clair comme l’avenir. Vous me trouvez donc aussi fort original? vous demandai-je...

— Très-original , vous répondis-je.

— Mémoire d’ange, Madame! et vous souvenez-vous de ce que vous avez ajouté ?

— Non !

— Non ? cherchez bien, Madame...

— Je ne trouve pas.

— Faites comme si c’était de l’avenir.

— Obscurité partout, monsieur de Pressy.

— Me permettez-vous. Madame, d’aider votre mémoire?

— Aidez.

— Belle comtesse, cet effort me coûte...

— Alors, Monsieur, dit la jeune femme en riant, je vais vous épargner cet eflort... Voici ce que je vous répondis : Très-original, mais... charmant.

— Comtesse, je vous remercie, vous n’avez rien oublié. Ce soir-là, vous portiez sur votre robe les indices d’un deuil expirant. Votre mari, le comte de G,.., était mort en Amérique depuis dix mois , et la renaissance de votre sourire , après les larmes, avait quelque chose de divin. 11 fallait vous aimer ou mourir : je vous aimai. On obtient souvent ce qui n’est pas mérité; j’obtins un peu de votre affection, et assez même pour oser élever mes yeux bien haut, puisque j’eus l’orgueil de vouloir être votre mari.

— Et vous fûtes accepté.

— Et je fus accepté , Madame. Le jour où ce bonheur m’arriva, je vous ouvris mon âme tout entière, et je vous exposai franchement la liste de mes défauts, comme un autre eût fait pour ses vertus...

— C’est très-vrai, monsieur le comte.

— Je fis valoir contre moi. Madame, mes bizarreries , mes originalités et mon mépris pour l’usage consacré par un vers de M. de Voltaire. ; je vous priai de vouloir bien peser tous mes vices d'organisation dans la balance nuptiale , en regrettant

de n’avoir point de vertu à y déposer pour contre-poids... Vous eûtes la bonté de sourire, et vous me dites la phrase de M. Rousseau, de Genève : Jamais homme sans vices eut-il de grandes qualités! Je bénis M. Rousseau , je tombai à vos pieds, et notre mariage fut fixé au 10 du mois d’août 1792.

— Quelle date , monsieur de Pressy !

— Oui, Madame, quelle horrible date! elle provoque le divorce avant le mariage. Nous nous promenions , la veille , dans le jardin des Tuileries, comme deux véritables époux, et vous observâtes avec tristesse que les feuilles des arbres tombaient déjà flétries bien avant l’époque...

— Et Louis XVI , interrompit tristement la comtesse , fit absolument la même réflexion à M. Roederer, en traversant le jardin pour se rendre à la Convention * !

— Ah ! j’ignorais ce détail, Madame... Quoi qu’il en soit, ce deuil précoce de la nature , au milieu de l’été , vous mit en tristesse; il se révéla sans doute encore à vos yeux quelque chose de fatal et de sombre dans l’avenir, et vous me dites, en poussant une feuille flétrie du bout de votre pied : Voilà un bien, mauvais augure écrit sur cette feuille, la veille de notre mariage !...

— Et vous me répondîtes en riant, interrompit la comtesse : Heureusement, Madame, vous foulez aux pieds ces préjugés bourgeois.

— Oui, je crois m’en souvenir, mais je me souviens que mon sourire était sérieux. Le lendemain , au moment où je me rendais chez votre famille, le tocsin sonne, la générale bat dans Paris, on m’annonce que le château est menacé par le bataillon de Marseille : je cours aux Tuileries pour y défendre le roi... je croyais y trouver toute la noblesse... il y avait les Suisses, quelques vieux gentilshommes et un peu de grands noms ! nous fûmes pris d’assaut. Je sortis le désespoir dans le cœur ; on ne m’avait pas donné le temps de mourir; j’étais accablé par toutes les hontes et par la mienne ; le monde s’écroulait devant moi ; un profond dégoût me saisit ; je songeais à votre augure de la veille , et ne voulant ni vous entraîner- dans ma propre ruine ni survivre à cette im-

* Historique.

ANDRft CHfiNTER.

mense calamité royale, j’imaginai un nouveau suicide qua Dieu ne défend pas : je m’ensevelis vivant.

— Après m’avoir écrit, vous oublie* cela, comte.

— Oui , Madame, après vous avoir écrit cé peu de mots t

« Je sor* des Tuileries.

« Au ciel , ou à des temps meilleure.

« 10 août 1792. »

— J’ai gardé soigneusement votre billet , comte de Pressy.

— Et moi. Madame, j’ai fait davantage...

Dites.

— J’ai gardé mon amour.

Il y eut Un moment de silence ; la Jeune femme, inclinant ia tète, avait l’air de suivre le mouvement de ses pieds sur l’allée du jardin, et ne semblait pas occupée d'autre chose. Le comte attendait une parole qui répondît à sa dernière phrase : J'ai gardé mon amour.

La réponse n’arrivant pas, le comte interpréta ce silence à son avantage , et poursuivit ainsi :

— Quoique retiié du monde, je n’ai cessé de veiller sur vous, Marguerite, mais en vous dérobant avec un extrême soin tout ce qui me restait d’amour au fond du cœur, de crainte d’enchainer votre liberté d’action. U me fallut acquérir la preuve d'un immense péril pour m’arracher à ma retraite et me lancer de nouveau sur le terrain extérieur que je ne voulais plus revoir. Le temps amène de singulières métamorphoses; il nous habitue au mal : sommeil nous dégoûte du bien. J’ai fini par trouver des charmes irritants au milieu des orages que je fuyais ; en faisant des adieux irréfléchis au monde , j’avais oublié qu’un lien , un seul , mais puissant, me retenait dans ce monde, et que toutes mes haines amassées contre lui devaient tôt ou tard s’éteindre devant mon amour. C’est ce qui est arrivé. Ainsi, Marguerite, tout ce qui s’est passé depuis le 10 août n’a jamais existé pour nous deux. Nous sommes encore au lendemain de cette fatale journée, ou, pour mieux diie, à la veille. Nous nous promenons aux Tuileries, à la dernière heure de nos liançailles et il n v a pas, cette fois, sous vos pieds divins, une seule feuille flétrie; tout est jeune et riant autour de nous, c’est le printemps avec sa grâce et sa vie, c'est l’amour avec sa douce sérénité.

Le comte de Pressy regarda la jeune femme avec une expression significative, et cette fois les yeux consultés répondirent avant la parole :

— Comte de Pressy, dit-elle, j’accepte la date de votre calendrier; nous sommes au 9 août 1792, il est si dora pour une femme de se rajeunir!

Les rayons de la joie illuminèrent le noble visage du comte de Pressy, et les mains des deux nouveaux fiancés se serrèrent avec une énergie que donne le bonheur.

— Maintenant, Marguerite, dit le comte, je devine très-bien ce que votre silence me demande. Voici mon plan. Le hasard, un hasard heureux, m'a donné un passe-port sous un nom supposé. Nous gagnons la Hollande, et de là, nous nous rendons en Angleterre; ou, si vous l’aimez mieux, nous resterons en France, dans quelque retraite bien obscure, où le regard du monde n’arrivera pas. Au reste, ma belle Marguerite, je me laisserai toujours diriger par vous dans notre commune conduite, car j’ai meilleure foi dans votre instinct que dans ma raison.

— Comte de Pressy, dit Marguerite, on n’improvise pas ces sortes de résolutions, il faut les mûrir. Vous savez que ma famille habite notre château patrimonial dans le Berri. C’est là que je me rendrai d’abord. Ce coin de province est fort calme et restera calme très -probablement; vous viendrez vous réunir à taa famille lorsque vous serez appelé... Bientôt... bientôt , cher comte.

M. de Pressy regarda l’heure à sa montre, et malgré sa tranquillité habituelle, il lui fut impossible de dissimuler un léger mouvement d’impatience qui n’échappa point à là sagacité de la comtesse Marguerite.

Le comte avait oublié son rendez-vous d’honneur, et il se le rappelait deux heures trop tard.

Il se tourna vers la porte et abandonna mollement lè bras de Marguerite.

Comte de Pressy, dit-elle avec émotion, vous avez en ce

moment une pensée qui vous inquiète et que je ne devine

pas.

— Marguerite, répondit-il, en affectant une légèreté de ton peu assortie à la Circonstance,' oui., vous avez raison... par-

donnez-moi... il y a en effet une pensée... nous devons tout nous dire, n’est-ce pas?... à la veille...

— Sans doute! monsieur le comte... oui, nous devons tout nous dire.... parlez.

Et Marguerite n’était pas fort rassurée, à son tour, et regrettait même d’avoir provoqué une explication.

— Eh bien! poursuivit M. de Prcssy, en essayant d’adoucir par le sourire les paroles qu’il allait prononcer , il y a souvent... entre les femmes spirituelles... et les hommes... d’une certaine classe, il y a des relations... innocentes, sans doute, mais que le monde n’explique pas toujours dans un sens favorable aux maris... ainsi...

— Comte de Pressy, interrompit la comtesse par un ton et un geste d’une brusquerie peu aristocratique, ne parlez pas avec ce style d’oracle. Je vous ai compris à votre premier mot. Oui, il y a des moments solennels qui demandent toute franchise. Je serai donc sincère... Oui, dans l’isolement où m’avait laissée votre abandon , je me suis mêlée , par la lecture , au mouvement des affaires publiques; j’ai beaucoup lu, j’ai beaucoup relu; je me suis donné des haines et des prédilections, et je ne vous cacherai point le vif intérêt qu’excita en moi un jeune homme, un écrivain, un poëte, plein de talent et d’avenir; dès aujourd’hui , son nom ne doit plus sortir de mes lèvres, mais ce nom, vous le connaissez, croyez-le bien...

— Cela me suffit, .Marguerite, dit le comte en serrant les mains de la jeune femme. Ce serait vous faire injure d’en demander davantage... 11 y a de ces choses dont il ne faut parler qu’une fois, une seule, pour ne plus en parler ensuite.

A ces mots la voix de M. de Pressy s'arrêta, et la comtesse tressaillit et serra contre son bras le bras du comte.

Des coups violents avaient retenti sur la porte du jardin et se mêlaient au fracas de la sonnette.

Denis courait sur l’allée de la porte pour ouvrir, mais un signe impérieux de la comtesse le retint.

Le jardinier inclina la tête et rebroussa chemin du côté de la ferme.

— Voilà un visiteur qui témoigne un grand désir d'entrer ici, dit, le comte en affectant de sourire.

— A coup sûr, dit la comtesse, ce n’est pas un ami.

— Peut-être, remarqua le comte avec un léger accentd’ironie.

Ce peut-être glaça de terreur Marguerite , et l’incarnat de «es joues disparut sous des teintes livides.

Les coups redoublaient de violence, et la porte du jardin semblait devoir s’écrouler sous le plus vigoureux des assauts.

— Cependant, dit le comte , il faut ouvrir avant la démolition de la porte...

— Non! dit la comtesse vivement, la porte résistera, et nous avons le temps de fuir, si c’est un ennemi.

Au même moment, une tête pâle et couverte de cheveux noirs dévastés parut sur la corniche du mur voisin , entre deux larges mains qui se crispaient comme des griffes de lion, pour soutenir un corps invisible; puis la tête s’éleva dans un élan énergique; les pieds rebondirent sur le mur; une épée nue tomba daus le jardin, et l’homme qui la tenait l’y suivit en s’y précipitant.

Le comte et Marguerite avaient reconnu André Chénier.

L’archange qui tomba foudroyé devait avoir sur son visage la beauté formidable de ce poète. 11 y a des émotions qui impriment soudainement à la figure tous les trésors de colère, de vengeance, d’amour, de désespoir qu’une grande âme peut contenir. Ceux qui assistent alors à cette ellrayante décomposition des traits de l’homme, restent frappés de stupeur comme devant une vision de l'enfer.

Marguerite avait murmuré : C'est lui! mais d’une voix si faible qu’on ne l’entendit pas.

Elle se laissa tomber mourante sur un banc de gazon , et se voila le visage de ses mains.

M. de Pressy, toujours prêt à tout, selon sa devise, sentit, pour la première fois, que son énergie faiblissait devant un coup de foudre trop inattendu, et il regarda le poète avec une émotion que le plus grand péril n’avait jamais donnée à son intrépide cœur.

Le délire allait parler par la bouche d’André Chénier.

— Oui! s’écria-t-il, les voilà, ces fils bâtards de la Régence ! ces damerets brodeurs de tapisseries! ces rimailleurs de ruelles! ces paladins dégénérés! ces sybarites pulmonaires! les voilà! les voilà tous dans un seul, celui-ci! un hommefemme saupoudré d’amidon, constellé de mouches, badi-

geonné de fard, cousu de dentelles! Il était fort et brave, celui-ci, lorsqu'il fallait croiser le fer avec les eunuques de Trianon, avec les satrapes du Parc-aux-Cerfs, avec les lâches tigeliins de la monarchie! Mais il a bravement lâché pied , quand il s’est trouvé face à face avec un homme de cœur! Il s’est réfugié auprès d’une Amaryllis de jardin , parce qu’une grande dame l’aurait fait rougir! 11 s’est laissé prendre d’assaut dans sa citadelle, parce que la rase campagne lui faisait peur! Et bien! comte de Pressy, vous voilà pri3 au piège comme un renard au terrier! Choisissez, maintenant, ou du pied qui écrase ou de lepée qui tua! Reptile ou gentilhomme, vous ne m’échapperez pas!

Le comte avait écouté avec une grande froideur apparente; au dernier mot de Chénier, il s’inclina et dit :

— 11 n’y a rien à répondre à cela. Venez, Monsieur.

Et le comte fit quelques pas vers la porte du jardin.

La comtesse Marguerite, qu’André Chénier n’avait pas reconnue sous son déguisement, se leva tout à coup et barra le chemin aux deux hommes.

D’un ton de reine, elle dit à Chénier s

— Monsieur, donnez-moi votre épéel

Chénier fit le mouvement d’un homme qu'on réveille en sursaut pendant un rêve fiévreux ; il regarda la jeune femme de la tête aux pieds, avec des yeux démesurément grands, et la salua , comme par habitude de respect.

— Votre épée, Monsieur! dit une seconde fois Marguerite.

A cet ordre deux fois donné par la femme aimée, le poêle obéit comme l'enfant timide au plus injuste des maîtres.

La comtesse appuya la pointe de l’épée contre un arbre , et la brisa.

— Et la vôtre , Monsieur ! dit-elle au comte.

— La mienne ? dit de Pressy en riant , je vais la chercher ; veuillez bien m’accompagner tous deux. ^

Chénier regarda la comtesse comme le chien regarde le chasseur, et il suivit, sur un signe donné, le comte de Pressy.

Ils sortirent tous les trois du jardin, et le comte, enfonçant sa main dans un buisson sauvage, en retira son épée et la donna gracieusement à la jeune femme, qui 1a prit, et lamoar trant à Chénier :

— Monsieur Chénier, dit-elle, celle-là, je ne la brise pas, parce qu’elle a été héroïque; parce qu’un jour, M. de Pressy, ce sybarite , ce dameret, ce rimailleur, ce paladin de ruelles, a pris cette vaillante épée à deux mains pour renverser un géant dans un duel terrible. Cette épée, je ne la brise pas comme la vôtre, parce qu’elle a ouvert les veines de Claude Mouriez.

Chénier croisa vivement ses mains et regarda le comte de Pressy.

— Maintenant, Messieurs, poursuivit la comtesse, rentrons chez moi.

Dans le jardin, cette scène continua. Le poète inclinait sa tête sur son épaule comme un athlète vaincu qui demande merci : la yoîx d’une femme avait passé sur ce front dominateur et l’avait courbé, comme le vent courbe le roseau.

— Monsieur Chénier, dit-elle avec cet accent de mélodie céleste auquel rien ne résiste, vous avez cédé follement à une mauvaise inspiration en venant ici; vous avez méconnu votre dignité d’homme et de poète; vous avez violé le saint asile des proscrits; ce sont des fautes que vous pleurez déjà, dans l'amex-tume de votre cœur. Votre silence respectueux me répond mieux que votre parole; les excuses sont écrites sur votre front, et je ne vous en demande pas d’autres; elles me suffisent , et elles suffisent à M. le comte de Pressy.

— Madame, dit Chénier en baissant les yeux, comme le coupable devant son juge, puisque vous jugez si bien mes intentions, je me garderai bien d'ajouter un mot à tout ce que votre grâce veut me prêter d’honorable. Seulement, qu’il me soit permis de dire que jamais ma colère et mon délire ne m'auraient emporté à de telles violences, si j’eusse pensé qu’elles avaient pour témoin la comtesse Marguerite...

— Je me plais à le croire. Monsieur.

— Quant à ma conduite future, poursuivit Chénier, elle sera ce que votre bonté voudra qu’elle soit.

— Monsieur Chénier, dit la comtesse en souriant, il me semble que vous devez vous éclairer vous-mcme sur votre conduite; hors de cette enceinte, vous êtes tout à fait indépendant de ma volonté.

— Madame, vous avez eu la bonté de vous intéresser à mon

destin, non pas comme une femme, mais comme un génie tutélaire; lorsque je demande un conseil pour diriger ma conduite , ce n’est pas à la femme que je m'adresse , c’est à l’ange.

— Et bien! monsieur Chénier, la comtesse Marguerite, qui porte toujours le plus vif intérêt au poète, vous prie une dernière fois...

— Une dernière fois! interrompit Chénier d’une voix faible.

— Oui, une dernière fois, de veiller sur vous-même, de ne donner aucun prétexte de vengeance à vos ennemis politiques, et d’attendre des jours meilleurs dans la retraite et le recueillement. Vous avez à cultiver votre génie ; vous devez compte à Dieu du talent merveilleux qu’il vous a donné, en le refusant à un autre. Travaillez, pensez, écrivez. Vous avez un monde à découvrir dans votre front. Marchez à votre œuvre, et oubliez le passé des autres pour ne songer qu’à votre avenir.

— Ce sont là vos adieux, Madame? dit Chénier en s’inclinant.

— Il m’est impossible, monsieur Chénier, de vous en adresser qui soient plus sages et plus conformes à l’intérêt que j’ai toujours porté, que je porterai toujours à votre génie. Vous comprenez fort bien, maintenant, qu’à dater d’aujourd’hui de nouveaux devoirs commencent pour moi; je vais m’isoler aussi, je vais chercher un refuge , puisque ce désert même n’est pas inviolable. Adieu, monsieur Chénier, adieu!

La parole de Marguerite, si ferme jusqu’à ce moment, s’affaiblit et annonça une émotion intérieure qui pouvait se trahir, si cet entretien se fût prolongé.

Le comte de Pressy, qui s’était tenu un peu à l’ocart, avec une délicatesse adroitement dissimulée pendant cette scène, fit quelques pas vers le poète et lui tendit la main.

Chénier obéit comme un automate aux exigences de ce moment terrible : il serra les mains du comte et de Marguerite, et refoulant au fond de son cœur un cri de détresse, il sortit de la ferme de Viroflay sans trop savoir où ses pieds le conduisaient.

Un monologue mental se déroulait en lui comme à son insu, et l’accompagna dans sa course à travers le bois.

— Oui, se disait-il, voilà les femmes! elles vous attirent à elles, ces syrènes, avec leurs lèvres de miel et leurs mains d’ivoire; on descend du vaisseau sur le rivage; on court à elles, et ces douces créatures vous tuent sans pitié!... Et maintenant, que faut-il faire? la vengeance même m’est interdite... me venger... et de quoi? et de qui? c’est moi qui fus absurde! j’ai pris l’affection chaste de la femme pour l’amour illégitime. Nous nous abusons toujours ainsi. L'orgueil nous égare; et quand l’amour-propre nous a plongés au fond de l’abîme, nous regardons si une main secourable n’est pas tendue vers nous... Je vois le fond de l’abîme, mais je ne vois pas la main... le désespoir m’étreint comme un carcan de fer rougi!... l’air manque à ma poitrine! la vie n'est plus en moi; la vie, c'était mon amour!

André se laissa tomber au pied d'un arbre , dans un état de faiblesse qui ressemblait à l’agonie ; mais les hommes que soutient le feu électrique des passions ne peuvent être détruits par ces accidents vulgaires ; ils ressuscitent pour souffrir et souffrent pour vivre; c’est leur étrange destin: pour les renverser, il faut le plomb de la bataille ou la hache du bourreau !... Heureux Chénier, s’il avait pu mourir d’un fr4- «espoir d’amour 1

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