‹ André ChenierChapitre 22 sur 29 · PÉRATE0R KT LE BLESSÉ · texte numérisé non relu

PÉRATE0R KT LE BLESSÉ

— Oui, mon cher André, disait Roucher en serrant que!* ques manuscrits dans un portefeuille, vous vous êtes enfin arrêté au parti le plus sage. Maintenant, je vous regarde comme sauvé.

— Vous allez trop vite, mon ami, disait Chénier, assis devant une cheminée et brûlant des lettres; je suis sauvé comme l'homme que la tempête a jeté pauvre et nu sur un écueil désert.

— Eh bien! mon ami, c’est déjà quelque chose, un écueil désert ; c'est un lendemain promis.

— Et après?

— Après, il y a la Providence.

— Elle existait pour tous ceux qui ont péri de misère.

— Ceux qui ont péri avaient douté.

— Mon ami Roucher, je ne suis pas d'humeur de poursuivre des problèmes de métaphysique ; nous avons mieux à faire en ce moment, vous et moi.

— Quant à moi, je suis prêt, Chénier.

— Et moi, je vais l'être; mais si vous causez toujours, je n’aurai jamais fini de brûler ces lettres, parce que je les relia à la hâte avant de les jeter au feu.

— Pourquoi les relire? Brûlez en masse tous ces chiffons : le feu est le plus habile correcteur des sottises du passé. Ah! si l’on pouvait brûler de cette manière les sottises de l’avenir!

— Que faut-il faire de celle-ci? dit avec émotion Chénier, en montrant la première et longue lettre de la comtesse Mar* guérite.

— Brûlez tout, vous dis-je; brûlez tout en bloc, sans examen , comme Jules-César fit des lettres de Pompée après la victoire de Pharsale.

— Brûler cette lettre! dit Chénier en la regardant avec des yeux pleins de tendresse et de douleur.

— 11 fallait commencer par celle-là, Chénier.

— Elle m’aimait quand elle l’écrivait !

— Vous dites là une phrase d’enfant, mon bon Chénier. Quand vous aurez cinquante-deux ans, comme moi, vous ne ferez pas une exclamation aussi naïve.

— Roucher, vous la faisiez quand vous aviez trente ans comme moi.

— C’est ce qui vous trompe, mon ami ; je n’ai jamais eu sérieusement que trois femmes, et celles-là ne m’ont donné aucun chagrin mortel.

— Vous aviez bien choisi !

— Oh! très-bien!

— Et vous les avez oubliées?

— Je les aime encore, et j’ai toujours conseillé à mes amis de les aimer. Ce sont les seules femmes qui m’aient inspiré les meilleurs vers.

— Que vous avez publiés?

— Dans mes œuvres, oui, Chénier.

— Avec leurs trois noms?

— Et quels noms, Chénier! Hélène, Didon et Cléopâtre.

— Roucher, vos plaisanteries peuvent être agréables, mais elles manquent d’à-propos.

— Je ne crois pas; elles vous ont fait sourire...

— Comme on sourit quand on n’a plus de larmes!... Rou-

cher, croyez-vous que l’heure soit favorable pour notre départ? ' •

— Pas encore, dit Roucher en examinant par la fenêtre la campagne et le ciel... La nuit n’est pas encore assez faite...

— La nuit est toujours faite pour moi.

— Chénier, prenez garde! vous étiez en convalescence; n’allez pas rechuter!

— Concevez-vous cette femme? La comprenez-vous 9 dit André en froissant la précieuse lettre avec rage dans ses mains. *

— Je la conçois très-bien, mon ami; faut-il donc toujours vous redire la même chose ?

— Oui, Roucher, tant que je ne la comprendrai pas.

— Elle est pourtant bien simple...

— La femme?

— Non, la chose... Tout ce que vous m'avez conté, mon bon Chénier, m’a mis sur la bonne voie. Le mari de cette femme, le comte de Pressy, est un forcené royaliste; il commandait un bataillon suisse au 10 août, et son nom a souvent figuré dans l'Ami du Peuple avec un assaisonnement d’anathèmes. Or, ce comte s’est tenu caché dans quelque souterrain de son hôtel, en laissant sa femme errer à l’aventure; puis voilà que tout à coup l’horizon royaliste s’éclaircit, à ses yeux du moins, quatre départements s’insurgent contre la république; Tallien, qui n’est pas suspect, écrit à la Convention les nouvelles les plus alarmantes; le Moniteur du 10 mai annonce que le drapeau blanc a été arboré à Loudun. Il y en a cent fois trop pour rendre la vie à ce poltron de comte de Pressy; alors il sort de sa cache et va retrouver sa femme au moment où sa femme ne songeait plus à lui, et songeait beaucoup à sa liberté.

— Cela paraît assez juste , dit Chénier en réparant avec soin la dévastation commise sur la précieuse lettre ; et en admettant ce que vous dites, Roucher, en admettant cette conjecture comme fort raisonnable, madame de Pressy n’avait pas d’autre conduite à tenir envers moi ; elle a fait ce qu’elle devait faire. Le mari, souverain, armé de tous ses droits, était là; une femme devait s’incliner et se taire... Pauvre Marguerite!... Oui, Roucher... je me souviens à présent!... Sa voix est encore dans mon oreille lorsqu’elle m’a dit son dernier adieu!... un adieu plein de trouble désolant et de tristesse voilée!... Un mari! quel mot! que de pouvoir d’un côté! que de faiblesse de l’autre!... Oui, j’admets tout cela, Roucher; votre

esprit est lucide, le mien est couvert de ténèbres. Vous avez illuminé ma raison... Pauvre Marguerite!

— Prenez garde, Chénier, vous allez peut-être trop loin... Ne soyez pas si prodigue de vos plaintes; votre guérison serait compromise si vous vous laissiez emporter trop loin par votre pitié envers madame de Pressy; cette pitié réagirait sur vous; et si vdL amour-propre vous faisait croire que vous êtes, vous, le seul remède à une douleur incurable , vous iriez, demain encore, voir la cime des arbres de Viroflay. Chénier, mon ami, vous me croyez, dites-vous, en bonne position pour voir les choses avec un esprit lucide ; eh bien ! suivez mes conseils jusqu’au bout. D’abord, je vous ai détourné d’un suicide ; le suicide, vous ai-je dit, est la suprême expression de l’égoïsme : celui qui se tue n’aimait que lui ; il n'avait point de famille. Voulez- vous être cet homme-là ? Non, m’àvez-vous répondu. Mon second raisonnement vous a décidé à quitter cette demeure, à changer d’habitation, à ne plus voir autour de vous les objets qui attristent les souvenirs. Vous m’avez donné de nouveau une sage approbation. Je viens d’obtenir le même succès en vous expliquant la résurrection conjugale de M. de Pressy. Enfin , j’espère compléter ces heureux résultats en vous affirmant, par l’autorité de mon expérience, que cette jeune femme n’a pas besoin de ce luxe de compassion dont vous l’accablez, et que, sans oublier des affections étourdies produites par un désœuvrement isolé, elle s’estime la plus heureuse des épouses en retrouvant son jeune et noble mari.

— Roucher! dit Chénier d’une voix dolente, ce que vous faites là est bien cruel !

— Le blessé dit la même chose à l’opérateur, mon bon ami, et l'opérateur sauve le blessé.

— Oui, quand la blessure n’est pas incurable... Enfin, mon cher compagnon d’exil, je veux faire quelque chose pour vous ; j’essaierai de donner raison à vos conseils.

— Je ne vous demande que cela, Chénier...

— Avant de finir cet entretien, qui ne se renouvellera plus, croyez-le, Roucher, il me reste un scmpitle qui tourmente ma délicatesse ; vous venez, tout à l’heure, de traiter de poltron M. de Pressy ; je ne puis, en conscience, vous laisser une

pareille opinion sur cet homme, quoiqu'il soit la seule cause vivante de mes malheurs. On ne peut appeler lâche celui qui a tué bravement en duel le terrible Claude Mouriez.

Roucher ouvrit de gr ands yeux et les fixa sur son ami.

— Oui, oui, contina Chénier; un pareil exploit témoigne hautement de la bravoure d’un homme.

— Quand cet homme a fait cet exploit , observa Roucher en riant.

— C’est évident, mais M. de Pressy l’a fait.

— On voit bien, mon cher André, que vous habitez les souterrains et les bois, et que les affaires de ce monde se bornent à vos amours.

— Voyons, expliquez-vous.

— Qui vous a dit que M. de Pressy a tué Claude Mouriez en duel ? *

— Oh ! je le sais ; je le sais positivement.

— dénier, on vous a trompé ou on vous a menti. Claude Mouriel n’a été tué en duel par personne ; il a été assassiné dans raie émeute, sur la place de la Liberté, par un royaliste nommé Valentin,

— Que dites-vous là ?

— L’assassin devait être jugé aujourd’hui ; mais il est parvenu, la nuit dernière, à limer deux barreaux de fer de sa prison , travail dont il s’occupait probablement depuis plusieurs jours, et il s’est évadé ; on est à sa poursuite..

— Et comment savez- vous cela, Roucher?

— Rien n'est plus certain... Notre vieille femme de service, qui achète tous les papiers que vendent les crieurs publics, m’a douné celui-ci hier soir : lisez-le...

Chén er prit la feuille de la main de Roucher, et lut cette nouvelle annoncée sous ce titre : Détails sur l'évasion de Kolentin, assassin du citoyen Claude Mouriez.

C’était officiellement publié, avec l’autorisation municipale.

— Oui, dit Chénier, frissonnant de colère, oui, vous avez raison ; de Pressy est un lâche et- un menteur ; et c'est par une odieuse et criminelle fanfaronnade qu’il a regagné le cœur de la comtesse Marguerite ! Une femme pardonne tout à l’homme héroïque qui vient de la sauver. Comprenez-vous

cette infamie, Roucher? le misérable se vantait de ce duel honorable qui le posait comme un libérateur ! Voilà les délicates ressources de ces gentilshommes ! voilà comment ils séduisent les femmes!... Roucher, je ne partirai pas; vous partirez seul; je veux démasquer M. de Pressy, je veux qu'il me rende le duel qu'il me doit. 11 croyait tout fini : tout recommence. Je veux tuer cet homme, dussé-je ne plus revoir Marguerite ! J’ai un motif de vengeance maintenant, et je me vengerai.

Chénier se dégagea vivement des bras de Roucher , qui voulait le retenir, et, s’élançant de l’escalier dans le jardin, il ouvrit la porte , et se trouva face à face avec un messager bien connu, le jardinier Denis.

— Vous alliez sortir, monsieur Chénier, dit Denis ; pardon si je vous dérange ; je n’ai rien à vous dire, je n’ai que ce billet à vous remettre, et je m’en vais...

— C’est un billet de madame la comtesse? demanda Chénier d’une voix sourde.

— Oui, Monsieur 5 elle est partie aujourd’hui , à quatre heures.

— Partie ! s’écria André en se frappant la tête , et partie avec?...

— Avec madame Angélique.

«— Et le comte?..,

— Monsieur le comte n’est plus à ma ferme ; il ira rejoindre madame la comtesse en Berri pour l’épouser.

— Comment! pour l’épouser ! que dites-vous, Denis? Vous perdez la tête !

— Non, monsieur Chénier ; je sais très-bien ce que je dis.

— Ils n’étaient donc pas mariés ?

— Mais vous ne le saviez pas ?

— Ce comte de Pressy, dit Chénier en frémissant de rage , est donc un imposteur d’habitude! il se vante d’un mariage comme d’un duel!... Denis, reverrez-vous bientôt madame la comtesse ?...

— Oh! non. Monsieur ;^e ne la reverrai peut-être jamais.

— Avez-vous entendu parler de l'affaire de Claude Mouriez?

— Oui, Monsieur, on ne parle que de ça.

— Et que dit-on, Denis?

— On dit qu’il a été assassiné dans une émeute , par un nommé Valentin.

— C'est bien cela ! il ne m’est plus permis de douter du caractère de cet homme; il a commis toutes les lâchetés !

— Monsieur Chénier a-t-il quelque chose encore à me demander?

— Non, Denis, non ; vous pouvez partir.

Le fermier salua et gagna le chemin du bois.

Chénier fut tenté vingt fois de déchirer le billet qu’il tenait dans sa main. En ce moment, Marguerite lui apparaissait sous un jour nouveau; elle semblait la complice de M. de Pressy ; elle venait au moins de s’associer à lui dans un mensonge. Oh ! combien il faut d’expérience , combien d’habitude des choses étranges de la vie, pour s’arrêter devant une fausse certitude, devant une conjecture trompeuse, et apprendre le grand art du doute et de l’hésitation dans ce monde, où toutes nos premières pensées sont des erreurs, où nos dernières ne sont pas encore des vérités. 11 y a pour l’homme le plus sagace trois personnes qu’il ne connaîtra jamais à fond: lui, sa femme et son meilleur ami.

Cependant, comme on adore toujours à son insu la femme qu’on déteste, Chénier rentra chez lui pour lire le billet de Marguerite, car la nuit était déjà fort sombre; ce billet était ainsi conçu :

Monsieur,

« Aujourd’hui il m’est encore permis de vous écrire quelques lignes ; demain , cela me sera défendu. Je veux obtenir de vous l’assurance que vos jours sont calmes, que votre retraite est sûre, et que votre esprit est revenu à cette haute raison qui est le génie. Écrivez-moi une fois, une fois seulement, poste restante, à Vierzon, sous mon nom de famille, madame Grave, et rassurez-moi. Je me souviens toujours de ma vision d’Aix. §

« Vcftre dévouée ,

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