‹ André ChenierChapitre 23 sur 29 · C. MARGUERITE · texte numérisé non relu

C. MARGUERITE

La Aiue de cette écriture, toujours si chère, produisit son eflet accoutumé. Le poète se déroba quelques larmes a luimême, et après avoir réfléchi, il secoua convulsivemen tête, comme celui qui prend une énergique résolution.

Rouchei attendait toujours son ami, dans la position de l'homme qui se prépare à un départ, et qui nattac e p us aucun intérêt à la maison qu’il abandonne pour toujouis.

Les deux amis se réunirent dans le jardin, et se seirei cn a rfiain comme pour se souhaiter toutes sortes de bonheui ans le voyage qu’ils allaient faire ensemble.

— Sommes-nous prêts? dit Chénier.

— Oui, répondit Roucher; j'ai l’omnta mecum porto de Bias.

— A de nouveaux destins! dit Chénier.

Et les deux poètes prirent la route de la ville de Rouen, mais en évitant toujours les grands chemins.

Après quatre jours de marche, ils arrivèrent dans la superbe ville normande, et prirent un logement d anachorète derrière l’église de Saint-Ouen, cette merveille de 1 architecture rêvée, ce bijou tombé du ciel aux jours de la foi.

IA

EU VESDÉB.

M. de Pressy avait réuni quelques voisins dans son château, dont le parc s’étendait sur les limites du département de la Vendée. On était sorti de table, et la conversation, prenant une tournure sérieuse, se continuait sur la terrasse, entre plusieurs groupes de gentilshommes, et ne paraissait pas devoir s’arrêter aux heures les plus avancées de la nuit.

M. d’Elbois, le voisin le plus proche de M. de Pressy, était un de ces nobles qui avaient suivi de loin les idées de Montmorency et de Lafayette, et qui par conséquent se trouvaient encore parfois en opposition avec les royalistes purs, ennemis constants de toute transaction.

— Cela vous étonne, mon cher d’Elbois! disait de Pressy. Vous êtes bien bon vraiment de vous étonner ! Est-ce que la guerre civile ne devait pas être la conséquence naturelle de la révolution ?

— Non ! mille fois non ! et madame de Pressy me fait un signe de tête qui m’annonce qu’elle partage mon avis.

— Mais c’est que madame de Pressy, ma femme, a été nourrie des mêmes idées ; madame de Pressy a salué, comme on dit, avec transport, l’aurore de la révolution: c’est une phrase toute faite. Madame de Pressy a dévoré le Contrat

social au couvent ; elle a applaudi les tragédies de Marie-Joseph Chénier et les gazettes d'André, son frère... Ne m’interrompez pas, Marguerite, je vous prie... Je sais qu’au fond vous avez un cœur royaliste; je sais que 93 vous a éclairée sur 89 : mais il y a toujours à cette heure, au fond des meilleures âmes, un levain philosophique, qui ne peut s’évaporer -xout de suite, comme une goutte de rosée au soleil. Aussi, ma chère Marguerite, et vous, mon excellent d’Elbois, vous êtes forcés, par vos antécédents, à croire qu’une révolution pouvait s’accomplir en France le plus pacifiquement du monde, et qu’une guerre civile aurait pu être conjurée par des procédés faciles et humains.

— Oui, monsieur îe comte, je le crois encore, dit d’Elbois.

— Et je le croirai toujours, ajouta la comtesse Marguerite de Pressy.

— C’est donc une erreur incurable? dit le comte.

— Savez-vous ce qui manque à la France? demanda d’Elbois en croisant les bras sur sa poitrine.

— Beaucoup de choses manquent à la France, nous le savons, dit le comte.

— Avant tout, poursuivit d’Elbois, ce sont les hommes d’État qui nous manquent. Il n’y a plus de Sully, plus de Colbert, plus de Richelieu.

— Vraiment! dit le comte en joignant ses mains à la hauteur de son visage, vraiment, mon cher voisin d’Elbois, vous êtes d’une naïveté adorable ! Je voudrais bien voir aujourd'hui les Colbert, les Richelieu, les Sully, et tous les grands hommes d'État de la monarchie absolue se débattre dans les broussailles d’une constitution démocratique ! De bonne foi , croyezvous que Richelieu même se tiendrait debout vingt-quatre heures sur notre sol révolutionnaire, sur ce terrain qui tremble toujours? Rassemblez tous les grands administrateurs politiques des vieux jours, rassemblez-les en conseil ministériel, autour d’une table verte aux Tuileries , et le lendemain ils auront tous disparu dans une tempête, comme Romulus’. Mon cher d’Eibois,’' il était fort aisé d’être ministre lorsqu'il n’y avait qu’un ministre, qu’une volonté, qu’un roi, qu’un pouvoir. La besogne était faeile. On était Richelieu, Colbert, ou Sully, ou Mazarin, à volonté. Voulait-o» joindre la Méditerranée à l’Océan

par un trait-d'union continental, on disait un mot, on faisait un signe, et l'œuvre était accomplie. Au nom du ciel! ne commettons pas de telles ei-reurs chronologiques ! Nous avons aujourd'hui à la Convention sept cents rois au lieu d’un ; il n’y a donc plus de Colbert possible ; et pour sa gloire , Colbert est très-heureux d’être venu au monde il y a cent ans !

— Tout ce que vous dites, mon cher de Pressy, remarqua d’Elbois, est spécieux, mais ne me convertit point à votre foi. Je persiste dans mon opinion...

— Vous ne m’apprenez rien de nouveau, d’Elbois; on ne discute que pour persister ensuite dans ses opinions.

— Oui, de Pressy ; mais vous ne m'avez pas permis de développa- les miennes.

— Développez, mon cher d’Elbois, développez.

— Je vous accorde gain de cause au sujet de la position respective des hommes d'Etat d’autrefois et d’aujourd’hui.

— C’est bien heureux , d’Elbois.

— Mais , mon cher de Pressy, la Convention pouvait s’éviter une grande faute, par prévoyance facile, et sans le secours d’aucun homme d’Etat.

— Voilà précisément ce que je nie, mon cher d’Elbois. Une immense agglomération d’hommes, dans notre pays, ne peut jamais s’éviter une grande faute, lorsque l’occasion de la commettre se présente. Sept cents Colberts réunis ne vaudraient pas un seul Colbert isolé.

— Ceci est à prouver...

— C’est prouvé pour moi ; continuez toujours.

— Écoutez, de Pressy, mon raisonnement est fort simple. Si la Convention eût réfléchi un instant...

— Vous demandez l'impossible à la Convention... Continuez toujours, d’Elbois...

— Mais ne m’interrompez plus... Si la Convention eût réfléchi un instant, elle aurait vu qu’en traitant la Vendée ainsi qu’on a fait, elle s’attachait au cœur- un feu grégeois qui la dévorerait. La grande erreur du moment, c’est de croire que la guerre qui vient d’éclater en Vendée esf une gueire politique ; c’est mieux que cela : c’est une guerre religieuse. Le 21 janvier, sans doute, avait ému les paysans vendéens, mais ne les avait pas soulevés. 11 fallait plus. La Convention

devait savoir que, dans un coin de la France , vivait un peuple énergique, brave, sobre, religieux, qui avait l’amour de ses campagnes, de ses forêts, de ses églises, de ses prêtres, de ses traditions.

On pouvait lui ôter son roi, à ce peuple, mais on ne devait pas lui ôter son Dieu. C’est pourtant ce qu’un aveuglement déplorable a fait ! on a démoli ses églises, brisé ses croix, dévasté ses couvents, banni ses prêtres. Faute immense qui prend le caractère d’une étourderie d’écoliers politiques ! faute qui causera tous les mdlheurs du pays, parce que cette énergique résistance de l’intérieur va se combiner malheureusement avec les terribles agressions du dehors, et que, par inexorable nécessité, la révolution, en voulant éteindre deux incendies allumés par ses fautes, ne pourra les éteindre qu'avec des Ilots de sang, sur le champ de bataille et sur l’échafaud.

■*— Mon cher d’Elbois, vous êtes ici, je crois, dans la vérité. Je l’accorde. Seulement, vous avez nourri une illusion étrange, en croyant que les sept cents rois de la Convention pouvaient agir autrement qu’ils ne l’ont fait. Quoi ! pouvezvous supposer un instant que la Convention ait pu se tenir ce langage à elle-même : La Vendée est un pays de forêts, de collines et de ravins ; il y a là, dans ces bocages, un peuple de héros. Ne touchons pas à la religion de ce peuple ; n'attachons pas ce brûlot incendiaire aux flancs du vaisseau républicain. Nous en avons déjà bien assez des armées étrangères qui nous attaquent vers l’Escaut , la Sambre , la Meuse et le Rhin!... Quoi! mon cher et candide voisin, n’avez-vous pas compris qu’il y a trop de bon) sens dans cette réflexion si simple, pour qu’elle puisse entrer dans une collection de sept cents cerveaux humains !

— Eh bien ! mon cher de Pressy, dit d’Elbois en s’inclinant, j’avoue ma candeur avec franchise, et je m’étonnerai toujours que la Convention n’ait pas trouvé ce que tout homme sage trouvera du premier coup, s’il prend la peine d’étudier la Vendée un seul instant sur la carte et dans son histoire.

— D’Elbois, mon ami, vous méritez d’avoir de l’expérience, et vous en avez.

— Mais en attendant, mon cher de Pressy, quel parti avons-nous à prendre , nous?

— Quel parti ? demandez-vous. Mais je vous l’ai dit ce matin, et je vous le redis ce soir. Nous n’avons qu’un seul parti à prendre, il n’y a pas de choix.

— Comment ! cher de Pressy, vous qui êtes encore , pour ainsi dire, dans votre lune de miel; vous le mari adoré de la plus charmante des femmes; vous, le châtelain opulent et sybarite, vous irez vous mettre à la tête d’une compagnie de paysans et faire cette rude guerre de broussailles et de ravins?

— Eh ! sans doute ! Que trouvez-vous là d'étonnant ! Bientôt j’aurai à choisir entre deux émigrations. Je choisis celle de la Loire. Tous mes nobles amis ont déjà tiré l'épée vendéenne et jeté le fourreau ; voulez-vous que je reste en arrière , moi ? Le nom de ma famille n’est pas destiné à la flétrissure , tant que je le porterai.

— Vous avez pourtant une très-bonne excuse,.,

— Oh ! je vous arrête là, d’Elbois ! Une excuse n’est jamais bonne, puisqu’elle sert toujours à diminuer une faute. Au reste, j'ai déjà communiqué mon projet à madame de Pressy, qui a le cœur trop bien placé pour me détourner d’une louable résolution.

— En cela, remarqua d’Elbois, madame de Pressy agit comme agissent les femmes de presque tous les gentilshommes.

— De tous, de tous... dit de Pressy.

— Oh! interrompit en riant d’Elbois, il y a bien eu çà et là quelques gentilshommes qui ne se sont décidés à partir pour la Vendée qu’après avoir reçu des quenouilles à domicile.

— Eh bien ! je veux éviter un pareil cadeau, dit de Pressy. Au reste, cette campagne des royalistes à l’intérieur est tout à fait dans mes sentiments... D’ailleurs, madame de Pressy, quoique mariée depuis peu, est incapable de me conseiller une désertion, une lâcheté.

Un silence se fit... C’était la troisième fbisen une heure que M. de Pressy provoquait adroitement l’opinion de sa femme sur ce départ pour la Vendée , et madame de Pressy s’obstinait à garder un silence qui pourtant ressemblait à une adhésion.

A ce troisième appel, la belle Marguerite de Pressy inclina tristement la tête, et après avoir réfléchi quelques instants, elle dit avec un ton de mélancolie déchirante :

ANDRÉ CHfàv jrt. 223

— Dans quels temps sommes-nous obligés de vivre, et comme il est cruel d'expier les fautes des autres , lorsqu’on est innocent! Oui, parce qu’il plaît à quelques cerveaux turbulents de remuer la France comme un hochet, pour se donner quelques distractions dans leurs ennuis, nous sommes forcés, nous, d’empoisonner aussi notre existence, qui était douce, de tourmenter notre repos, de sortir de notre sérénité ! 11 est, certes, bien cruel de souffrir pour les erreurs des autres, pour des gens qui, à coup sûr, ne souffriraient rien pour nous !

— Cela est vrai , ma chère Marguerite, dit de Pressy ; mais je ne trouve pas encore dans ces paroles une adhésion complète à mon départ...

— Mais comment donc , monsieur de Pressy, comment attendez-vous que je m’exprime ? Est-il convenable que je vous dise : Oui, comte de Pressy, ne perdez pas un moment; l’honneur crie ! votre devise vous conseille ! Vos aïeux vous parlent! point de retard ! Chaque minute perdue ôte un point d’or à l’émail de votre blason !... Vous savez cela très-bien, monsieur le comte, avant qu’une femme le dise, et reconnaissant, moi, les sentiments de votre noble cœur, je me tairai toujours lorsqu’il s'agira pour vous de prendre une honorable détermination.

L’entretien prenant ainsi une tournure confidentielle, M. d’Elbois se retira lentement à l’écart pour donner toute liberté aux époux de Pressy.

M. de Pressy regardait sa femme avec une tristesse mystérieuse dont aucun témoin n’auraU pu sonder les secrets. Ce noble gentilhomme ne redoutait rien dans les périls et les fatigues de la terrible guerre qui s’allumait aux environs. Il était d'une forte race militaire , et ses goûts traditionnels le portaient au champ de bataille bien mieux qu’aux ennuis somnolents du manoir féodal. Quelle cause donnait donc une tristesse si grande à cette noble figure , où la grâce adoucissait la fierté , à ce moment qui appelait toute l’aristocratie française sous les bannières de la religion comme au temps de Louis IX et de Godefroy?

La raison la plus naturelle à donner est celle-ci : Eh! mon Dieu! quel homme ne se laisserait accabler par la tristesse.

224 ANDRÉ CHÉfPER.

dans une position pareille! On épouse une femme adorée; on enlève ce trésor au monde; on le cache dans un manoir voilé d'ombre et flanqué de tours. Une vie de délices commence. L’Éden e:t réalisé ; le premier chapitre de la Genèse est mis en action; la terre n’a été créée que pour deux êtres; l'époux chante un hymne perpétuel d’extase et d’amour ; il vivra toujours à l’ombre de ces beaux arbres, aimant, aimé. Le soleil ne luira que pour eux!

Tout à coup , parce qu’il plaît à la Convention de provoquer les dévots paysans de la Vendée, il faut que ce jeune époux de la veille, qui s’épanouissait dans sa joie nuptiale, abandonne subitement son bonheur, change en rêve triste la réalité divine , et parte pour la guerre civile , avec l’espoir de faire une veuve et de laisser probablement à un inconnu, comme un héritage d’amour, la céleste femme, objet de son adoration!

Oui, il est permis, même au stoïcien comte de Pressy, d’étaler une sombre mélancolie sur son visage dans des moments si douloureux.

Et pourtant, comme la tristesse a évidemment beaucoup de variété dans ses teintes et ses nuances, un très-sagace observateur n’aurait rien admis de toutes ces conjectures en examinant le visage du comte de Pressy.

— Eh bien ! Marguerite , poursuivit le comte , il faut que je vous parle avec franchise dans ce moment si solennel, qu’il ressemble au suprême moment de la mort...

— 11 me semble, interrompit Marguerite, que vous parlez toujours avec franchise; parlez-vous autrement quelquefois?

— Sans doute, ma belle Marguerite; les hommes quelquefois nous obligent à nous déguiser... 11 faut bien se battre avec eux à armes égales... Mais avec vous, ma femme, c’est bien différent... Oui, Marguerite, si je voyais en vous,, même l’ombre, même l’apparence d’un de ces mouvements qui retiennent, j’avoue, à ma honte, que je me laisserais peut-être retenir... par la plus douce des mains... Oui, Marguerite, dussé-je attendre , au fond de ce château , l’ironique présent d’une quenouille, je resterais auprès de vous, mon ange adorable, si je trouvais un signe de votre doigt entre ces beaux arbres et les drapeaux du soldat vendéen.

La comtesse Marguerite de Pressy baissa les yeux , et réfléchit le l'air d’une femme qui essaie, avant de répondre, de deviner la pec-ée de son mari.

— Mon cher ami , dit-elle en relevant la tête avec une certaine résolution, est-ce bien la franchise qui parle en ce moment dans votre bouche?

— Oui, Marguerite.

— Eh bien ! mon cher comte , cette franchise ressemble beaucoup à la dissimulation.

— Expliquez-vous mieux, Marguerite, car je ne vous comprends pas du tout.

— Vous me supposez donc capable de vous conseiller une lâcheté, moi? Oubliez-vous que j’appartiens aussi, moi, aux plus nobles familles militaires? Oubliez-vous que je suis la nièce de Dupleix, le héros des Indes? Oubliez-vous que je suis la veuve d’un héros qui a fait sauter son navire dans la rade de Pondichéry, pour éviter la honte de livrer notre pavillon à l'Anglais?

La comtesse, en disant ces paroles, avait pris une pose héroïque; elle n’était plus femme, elle était déesse ;.*es grands yeux brillaient comme deux étoiles tombées du ciel sous le dôme des grands arbres du château.

— Non, Marguerite, non, dit avec mélancolie le comte; non, je n’oublie rien... rien... pesez bien ce mot... méditez bien ce mot... je n’oublie rien!

La comtesse poussa un soupir de satisfaction , comme si elle n'eût pas compris le sens vrai de la phrase du comte

— C’était donc une feinte, dit- elle; mais je ne pouvais être un instant la dupe de M. de Pressy, qui essayait de jouer au poltron , et qui semblait vouloir attendre en riant l’envoi d’une quenouille. La comtesse Marguerite de Pressy n’a pas donné dans le piège; elle connaît trop le noble cœur de son mari.

— Oh ! les femmes ! les femmes ! dit le comte en joignant les mains et en laissant tomber son front.

— Que signifie cette exclamation? demanda la comtesse d’un ton naïf.

— Elle ne signifie rien, dit le comte... absolument rien !... Marguerite, cette nuit même je partirai.

— Eh! voilà maintenant de l’exagération dans l'empresse-

ment, dit la comtesse avec une émotion cette fois véritable; pourquoi partir si tôt? personne ne vous en fait une loi... et d’ailleurs, croyez-vous que je vous laisse éloigner avec cette sombre tristesse qui ne doit jamais accompagner le soldat à son départ?...

— Marguerite, interrompit le comte en serrant les mains de sa femme, il est impossible qu'une femme puisse tromper un homme dans un moment paroil. Croyez-le bien : il y a de ces nuances, de ces délicatesses de sentiment qui disent tout, q ii trahissent tout, qui révèlent tout dans les heures supt nés .. Marguerite, vous avez pour moi de l’estime, du dévouemez it, de l’amitié, mais... j’ai le courage de vous le dire : v jus ne m'aimez pas.

La comtesse demeura immobile et muette.

— Vous ne m’aimez pas, poursuivit le comte, et cette je nsée est la seule chose qui puisse adoucir l’amertume de mon < é part.

— Je ne m’attendais point à ce dénouement étrange, dit la comtesse d’une voix qui s’efforce à prendre de la fermité; je voudrais savoir ce qui peut m’attirer un compliment si flatteur?

— Point de raillerie, ma chère Marguerite; vous avez cher* ché une phrase pour répondre à ce compliment, et vous ne l’avez pas trouvée, vous si intelligente toujours!... Au reste, je ne vous reproche rien : tout est ma faute. Vous êtes venue à moi avec une loyauté de souvenir qui vous honore, car vous étiez libre à Versailles, et vous pouviez...

— Assez ! assez ! monsieur le comte, dit Marguerite en laissant échapper des larmes, vous méritez d’être heureux! Ce n’est pas une lâcheté que je vous conseille, c’est un ordre que je vous donne!... Vous ne partirez pas!

Le comte de Pressy devina trop bien tout ce qu’il y avait d’exquise délicatesse dans ce dernier sentiment que sa femme venait d’exprimer avec une vivacité si touchante pour lui; mais à ce brusque réveil de l’afTection domestique, il manquait une chose que rien ne remplace : il manquait l’amour.

Pourtant le comte fit semblant de se contenter de cette simple aflection, faute de mieux; et sans renoncer intérieurement à ses projets de royaliste vendéen, il feignit encore de se soumettre à un ordre qui le rendait prisonnier de sa femme , lorsque l’impérieux honneur Appelait toute le ne*

blesse non émigrée sous les drapeaux des paysans vendéens.

Hélas! il n’y arien de stable, rien de certain dans les projets et les résolutions adoptés au milieu des orages politiques! Dans ces heures brûlantes l’avenir mêica du lendemain n’existe pas.

Sous les arbres de la grande allée du château, un cavalier tout couvert de poussière passa comme un fantôme équestre, et avec la rapidité de l’éclair; il s’arrêta brusquement devant le perron , et toute la société du comte accourut des appartements et des profondeurs du parc, pour apprendre une de ces nouvelles toujours attendues, et qui étaient toujours un chapitre nouveau de la terrible histoire qu’à cette époque le fer écrivait avec du sang.

Cette nouvelle était celle-ci ;

— On demandait des chefs, on demandait des armes; on se battait à l’horizon. L’incendie gagnait du terrain à tout moment. C’était encore comme au temps des formidables nouvelles des grands désastres antiques, où une voix criait dans la nuit :

— - La maison du voisin brûle *! Courez au secours.

A ces terribles révélations, les têtes s’exaltèrent, et les mains saisirent la garde des épées. Il n’était plus permis de fouler des tapis de fleurs ou des parquets de marbre dans une douce résidence , comme avant 89. Tout gentilhomme retardataire méritait de recevoir une barre de bâtardise sur son blason; les épées n’étaient plus des parures de ville et des compléments de toilette , elles redevenaient des armes. Une minute de plus écoulée sous les lambris d’un château commençait un déshonneur.

Les femmes elles-mêmes n’osèrent plus retenir; leurs mains ne montrèrent plus le château tranquille; elles désignèrent l’horizon incendié.

Que fallait-il pour se mettre en route? Un cheval et des armes! on n’avait besoin que de cela pour mourir.

Le comte de Pressyet M. d’Elbois donnèrent l’exemple ; les premiers ils montèrent à cheval alin de profiter des bonnes

* Jtam proaimui ard»t> (VMM, En., livra 2.)

heures de la nuit, et de trouver quelque tronçon de l’armée vendéenne aux premiers rayons du soleil.

Les deux gentilshommes coururent à travers plaines , collines et ravins avec tant d’ardeur que, le jour venu, ils étaient piétons; leurs chevaux restèrent en route, morts d’épuisement. Le pays qui se déroulait devant eux avait un aspect sauvage et primitif; c’était plutôt un paysage de l’île Don- Juan-Fernandez qu’un département de la république française; la virginale âpreté du sol, les masses ténébreuses des arbres, les accidents tourmentés des collines; le cours vagabond des eaux, un terrain majestueusement dédaigneux de la culture , tout annonçait une nature forte et mère d’énergiques enfants.

Le comte et d'Elbois admirèrent ce paysage, comme des voyageurs qui découvrent un archipel dans l’océan du sud. De Pressy oublia même un instant ses douleurs, et redevint l’insoucieux gentilhomme de son hôtel de Versailles.

— Vraiment! dit-il en donnant de rapides regards à tous les environs, il faut être malavisé comme un comité de salut public pour provoquer une guerre dans un pays pareil... Vous aviez raison, mon cher d'Elbois. On aurait pu très-bien éviter cette guerre civile, une guerre qui ne finira pas, et qui ne peut finir, tant qu’il y restera douze paysans catholiques privés de messes et de sacrements.

— C'est incontestable, dit d'Elbois, le premier devoir d’un homme d’État serait de connaître le France dans tous ses détails, et précisément voilà toujours ce qu’on ignore. On donne une constitution uniforme à un pays qui a des brouillards du nord, et du soleil au midi; des mélèzes à Dunkerque , et des orangers à Hyères ; qui boit du cidre en Normandie, et de l’essence de feu en Languedoc ; qui a lu Rousseau d’un côté et Voltaire de l’autre; qui est protestant à l’est, et catholique à l’ouest; qui est baigné par l’Océan, par des rivières et par la Méditerranée, et qui enfin, à cause de tout cela, est un immense amalgame de tous les caractères, de tous les tempéraments, de toutes les organisations. On a voulu faire un et indivisible ce qui est par sa nature divisible à l’infini. Voilà l’écueil où se briseront éternellement tous les pouvoirs et toutes les constitutions. Autant vaudrait-il

rassembler dans une arche toutes les espèces d’animaux et les obliger à se nourrir de la même manière et à vivre avec les mêmes mœurs.

— Oui , dit de Pressy, mais à cela on répondra que l’homme est doué de raison, et que...

— Comte de Pressy, interrompit d'Elbois, ne riez pas en prononçant ces mots. Hélas ! nous connaissons trop bien l'usage que l’homme fait de sa raison..

— Il la perd , dit tristement de Pressy.

— Mais , poursuivit d’Elbois, ne soyons pas trop sévères

envers les autres. Ne jetons la première pierre à personne; nous avons aussi des fautes à expier, aujourd'hui... Écoutez, de Pressy... écoutez... et rentrez comme moi dans de vieux souvenirs..: 11 y a vingt ans, à pireil jour, nous étions, vous et moi, à Chanteloup, chez M. le duc de Choiseul ; nos pères nous y avaient conduits!... v ous souvenez-vous, cher de Pressy, (de ce que nous avons va, dans notre plus jeune âge, à Chanteloup, ce jour-là? *

— Parfaitement, mon cher d’Elbois : on jouait le Mariage de Figaro de M. Beaumarchais.

— Bien! et après, que faisions-nous?

— Ce que faisaient nos familles.

— Et que faisaient nos familles, mon cher de Pressy?

— Nos familles applaudissaient la philosophie du barbier Figaro, et se moquaient fort agréablement de la noblesse, représentée par le comte Almaviva. *

— Très-bien, mon cher de Pressy; votre mémoire est bonne. J’ajouterai seulement ceci qui vous est échappé peut-être... vous rappelez-vous ce couplet qui finissait ainsi :

De vingt rois que l’on encense Le trépas brise l’autel.

Et Voltaire est immortel!

— Ce couplet me revient parfaitement, mon cher d’Elbois.

— Vous revient-il aussi qu’on l'applaudissait avec fureur?

— Oui... mais je me souviens aussi, d’Elbois, qu’il y avait là des gentilshommes qui secouaient la tête et n’applaudis-' saient pas...

— C'est juste, de Pressy; mais ceux-là, on les appelait des Cassandre, des Calchas, des Cazotte, et on bissait le couplet.

— Et nous aussi, d’Elbois, nous avions perdu la raison. C'est une grande erreur de croire que ce sont les petits qui font une révolution : les petits l'achèvent; ce sont les grands qui la commencent toujours.

— Au moins , dit d’Elbois, nous sommes plus heureux que nos pères morts. Nous pouvons réparer par de glorieux exemples et d'héroïques dévouements les erreurs d'une partie de la noblesse de France. Si la guerre vendéenne ne nous donnait que cette occasion d'effacer quelques souvenirs sur quelques armoiries, nous devrions la bénir.

De Pressy qui, tout en causant, observait en éclaireur les sombres massifs de verdure qui couvraient les terrains et les routes de chevriers, s’arrêta et fit arrêter d’Elbois en étendant son bras devant lui.

— 11 faut avoir ici l'oeil du chasseur, dit-il en souriant ; ne voyez-vous rien dans cette éclaircie de bois, à cinq cents pas environ à votre droite?...

D’Elbois enfonça ses regards dans la direction indiquée, et fit le signe de la tète qui veut dire : Je ne vois rien du tout.

— Et mci, dit de Pressy, j’ai de meilleurs yeux que vous... A cette distance, je découvrirais en chasse un solitaire dans sa bauge; je pourrais être valet de limier...

— Alors, que voyez- vous, de Pressy?...

— D’abord, mon cher d'Elbois , mettons-nous un peu à l’écart, dans le fourré... car je ne sais trop si nous allons trouver des blancs ou des bleus... Ce qu’il y a de certain, c'est qu’il y a des hommes, et que j’ai vu luire des armes.

— Ce sont peut-être des chasseurs, dit d’Elbois.

— Oh! il n’y a plus de chasseurs en Vendée, il n'y reste plus que des soldats...

— Vous avez raison , de Pressy.

— Attendez... attendez, d’Elbois... Laissez-moi percer de l’œil tout ce bocage; il me suffira de saisir le moindre incident... une nuance... une couleur... l’ombre d’un corps,

pour vous dire *1 nous ftvtm» jkvunt «ou» ««a émit «m mm

ennemi».,,

De Pressy examinait avec une attention fixe cette partie suspecte du bois, et des flammes semblaient sortir de ses yeux.

— Oui, poursuivit-il; je ne demandais qu’une ombre... la voilà!... je l’ai vue... elle vient de s’allonger au soleil.,, le corps est invisible... l’ombre paraît et disparaît avec des mouvements irréguliers... Sur elle je vois parfaitement se mouvoir un lusil sans baïonnette... une sentinelle est là... devant un poste de paysans... Cette ombre n’est pas celle d’un soldat... La sentinelle porte un fusil de chasse. Nous sommes avec les blancs; il n’y a pas de bleus, c’est sûr,,, avançons!

Disant ces mots, le comte de Pressy tira de sa poche une large cocarde blanche et la fixa sur son chapeau. D’Elbois fit la même chose, et les deux gentilshommes s’avancèrent d’un pas résolu.

Ils répondirent tous deux par le cri de royalistes au qui vive t de la sentinelle , et selon les justes prévisions du comte de Pressy, ils ne tardèrent pas à se trouver au milieu d’un bataillon de huit cents paysans vendéens, dont la moitié au moins avait des armes à feu; les autres attendaient une victoire pour en avoir.

De Pressy connaissait les jeunes officiers qui commandaient ces paysans : aussi fut-il reçu avec enthousiasme ; bien plus, le premier grade lui fut décerné sur-le-champ d'une voix unanime, et ses refus échouèrent contre la volonté de tous.

— Mes amis, leur dit de Pressy, puisque vous m'ordonne* de vous commander, je vous commanderai; mais à mon tour, maintenant, je vous ordonne de me conduire, car votre pays m’est inconnu, et je n’ai pas le temps d’en étudier la carte militaire.

Les paysans s'écrièrent qu’ils pouvaient tous servir de guides au besoin, mais que, pour le moment, les -guides étaient inutiles, parce qu’il s’agissait de traverser un poste de soldats républicains pour rejoindre le gros dè l’armée vendéenne, dont on était séparé par le bois de Valbouis.

— A auelle distance sommes-nous des bleus? demanda de Pressy. ,

— A une lieue tout au plus, répondit un paysan à cheveux frli« dont l’autorité paraissait grande*

— Et qu’attendiez-vous ici pour attaquer? poursuivit le comte.

— Nous exercions aux armes quelques jeunes recrues , et la première leçon donnée , nous allions partir, répondit le paysan.

— Que savent faire tous ces braves gens? demanda le comte.

— Ils savent mourir.

— Cela ne suffit pas.

— Ils savent vaincre.

— Cela suffit... Mes amis, ce soir vous aurez tous de bons fusils, et demain nous rejoindrons l’armée, s’il plaît à Dieu.

Le comte de Pressy se retira un instant du milieu de la troupe, écrivit un billet à sa femme et le confia sur-le-champ à un jeune paysan, de douze à treize ans, qu’il enlevait ainsi, par un honorable prétexte , aux dangers de l'expédition.

L’enfant murmura en recevant cet ordre , mais le vieux paysan lui montra le ciel en lui disant :

— Tous les ordres nous viennent de là-haut, en passant par la bouche de nos chefs. Obéis.

L’enfant s’inclina, prit la lettre et partit.

Toutes les dispositions prises , le comte passa en revue son bataillon, et tendit la main à d’Elbois qui, armé d’un pieu ferré, avait pris le dernier rang parmi les Vendéens.

— D’Elbois , lui dit le comte, on ne vous reprochera pas d’avoir abusé de ma protection et de mon amitié pour avoir de l'avancement dans l'armée vendéenne. J’espère qu'il y a de l’égalité aussi parmi nous.

Puis s’adressant à tous, le comte leur dit :

— Mes enfants , songez bien que vous n’êtes qu'un seul; que vous n'avez tous qu'une seule pensée , une seule âme , qu'un seul but. Voilà ce qui fait votre force ; l’union indissoluble triomphe de tout. On ne brise pas un faisceau que Dieu a lié de ses mains.

Les paysans agitèrent leurs chapeaux dans l’air ; mais aucun cri ne fut poussé, de peur que l’écho de ces solitudes ne trahît la marche du bataillon vendéen.

— En avant! dit le comte en élevant la pointe de son épée vers le ciel.

Et s’approchant de d’Elbois, il lui dit à l’oreille :

— A pareil jour, il y a vingt ans, nous applaudissions Figaro.

— Marchons à l’expiation ! dit d’Elbois.

Le comte se mit à la tête du bataillon, et prenant le vieux paysan sous le bras, il lui dit :

— Montrez-nous le chemin le plus court, parce qu’il me tarde de voir des bleus.

— Monsieur le comte , dit le paysan , je vous promets de vous en faire voir dans une heure.

— C’est bien long! dit de Pressy.

La nature, qui ne s’associe jamais aux choses humaines et qui veut bien rester charmante lorsque l’humanité ne l’est pas, répandait à flots toutes ses grâces primitives sur le paysage que la guerre allait couvrir de sang. 11 y avait des chants d’oiseaux sur les feuilles, d’exquis parfums dans l'air, des murmures d’eaux vives sous les gazons, et partout de célestes invitations aux tendresses des sens et de l’âme : il semblait que ces deux vers du poète étaient écrits sur l'écorce de tous les arbres :

Au temple du dieu tonnant,

Vént* soupire encore *.

Mais les hommes sont toujours semblables aux idoles d’Égypte; ils ne se servent de leurs oreilles que pour ne pas entendre; ils écrivent, comme les Romains, le nom de Concorde sur ; le fronton d’un temple, ou, comme nous, sur l’angle d’une place, afin de mieux l’oublier partout ailleurs.

Le bataillon vendéen s’avançait en silence vers l’horizon ennemi; les arbres touffus voilaient sa marche, le velours des gazons amortissait ses pas.

Le vieux paysan vendéen, qui connaissait le terrain, dit à de Pressy :

— Monsieur le comte, nous allons sortir du bois; vous allez voir une lande étroite couverte de bruyères , et de l’autre côté un ruisseau qui devient un fleuve dans la saison des pluies, et

* Al templo tonante,

Vénéré encor sospira.

va grossir la Loire. Dans cette saison, nous pouvons le traverser en mouillant nos jambes jusqu'aux genoux. Ce ruisseau baigne la lisière d’un petit bois où sont retranchés les républicains, dans le but de couper la ligne des communications, et d’interdire aux Vendéens qui sont de ce cété le passage le plus court et le plus facile pour arriver au centre du Bocage, c’està-dire au foyer de l’insurrection.

— Mais, voyons! dit de Pressy en se penchant vers l'oreille de son guide, voyons! continuez à m'instruire. Est-ce qu’il n’y aurait pas en amont ou en aval de ce ruisseau un autre passage libre? et sommes-nous obligés à traverser ce bois qui est gardé par les bleus ?

— Avant votre arrivée, monsieur le comte, cette 'attaque avait été ainsi décidée; mais ce ne serait pourtant pas une raison d’être fidèles à ce plan , si nous en trouvions un meilleur, ce qui ne peut nous arriver, je crois. D’abord en amont et en aval les routes sont impraticables, et encore quand je dis routes, c’est pour me servir d’un mot qui fasse comprendre ma pensée, car il n’y a pas même de route. C’est une succession continuelle de ravins, de fondrières, de terrains accidentés couverts d’une végétation impénétrable, de flaques d’eau et de marécages profonds. 11 faudrait perdre vingt jours à nous débrouiller au milieu de tout cela, et vingt jours, c’est la vie. Ensuite, voici une raison meilleure : puisque nous nous sommes révoltés pour nous battre, pourquoi ne pas nous battre tout de suite, puisque l’occasion vient à nous, aux portes de nos chaumières? C’est, d’ailleurs, la plus belle de toutes les occasions que le bon Dieu nous oflre pour nous donner des armes qui manquent à la moitié d’entre nous, et au moins, lorsque nous nous présenterons à l’armée vendéenne, nous ne serons plus des recrues, mais de vieux soldats passés à l’épreuve du feu et convenablement équipés.

— Très-bien! dit le comte de Pressy; voilà certes la meilleure de toutes les raisons , et je ne veux pas en connaître d’autres. 11 est inutile de vous dire, mon cher camarade, que je ne faisais toutes ces observations que dans l’intérêt de tous; car, pour moi, je n’ai aucune raison personnelle qui m’oblige à observer la moindre règle de prudence. Jamais homme ne courut au péril et à la mort plus joyeusement que moi aujourd’hui.

— Vous désespérez donc de notre cause? dit le vieux Vendéen, en regardant la figure du comte de Pressy, couverte d’un voile de tristesse ; vous venez de dire cela d’un ton...

— Oh: mon cher camarade, dit le comte en souriant, mes douleurs personnelles n’ont rien de commun avec nos tristes affaires politiques ; ainsi ne tirez aucun fâcheux augure pour votre cause, ni de mes paroles, ni de l’accent avec lequel je les prononce; au contraire, je crois notre cause très-bonne, très-belle et très-forte. La Vendée sera le tombeau de ses en-nemis , et le piédestal de ses défenseurs.

Ces mots étaient dits lorsque le soleil vint à luire dans les éclaircies des derniers arbres, et que l’étroite campagne nue se déroula devant le bataillon vendéen.

Le comte prit le premier le pas de course, et en peu d’instants on arriva au ruisseau qui fut traversé en quelques élans. Aucune sentinelle républicaine n’avait encore donné l’alarme, ce qui pouvait faire croire que le petit bois n’était pas gardé, contrairement à tout ce qu’on avait prévu.

11 est vrai de dire que les nouveaux régiments républicains arrivés dans cette zone de la Yendée, traitaient assez dédaigneusement une guerre soutenue par de pauvres laboureurs, et que les chefs auraient cru faire trop d'honneur à de simples paysans, s’ils eussent pris contre eux ces mesures stratégiques de précaution, toujours en usage, dans une campagne, contre des ennemis sérieux.

Le comte de Pressy, ayant franchi le premier le ruisseau, s’arrêta et ût ranger ses hommes en ordre de bataille, pour mieux régulariser son mouvement après une marche si brûlante. >

— Étiez-vous bien informé? demanda-t-il à son guide.

— Oh! parfaitement informé, monsieur le comte.

— Ceux qui vous ont fait le rapport étaient des hommes sur lesquels vous pouvez compter?

— Comme sur moi, monsieur le comte.

— Au reste, dit le comte en agitant son épée, en avant! toujours! et si nous ne rencontrons personne, tant mieux pour vous, mes amis!

Le comte entra dans le bois avec l'intrépidité du chasseur qui va forcer un ragot dans sa bauge, et tout le bataillon le

suivit avec cette ardeur qu’un chef impétueux donne toujours à ses soldats.

La moitié du bois était déjà parcourue, lorsqu’un cri et un coup de feu retentirent à la fois.

Au même instant, plus de deux mille soldats républicains, endormis comme des Carthaginois à Capoue, sur des lits de gazon, se levèrent; ils se formèrent d’eux-mêmes, sans ordre, en pelotons serrés , et exécutèrent des feux sur toute la ligne avec une effrayaute précision.

Les paysans vendéens ripostèrent, et de Pressy leur cria : Ne chargez plus, en avant! mes amis! passoné!

De Pressy comptait sur la vigueur et l’agilité de ces hommes, dont le torse était de bronze et les jambes d'acier flexible. En pareille occasion , agir selon les vieilles lois de la guerre , et faire un échange perpétuel de coups de fusil, c’était s’exposer à une défaite inévitable, devant des soldats exercés aux manœuvres sur la Sambre et sur le Rhin. Il fallait donc un effort décisif et désespéré , une lutte d’hommes , corps à corps , un engagement énergique , où , selon le mot de Quinte-Curce , le pied du combattant s’attache au pied de l’ennemi*’

Le comte se précipita sur le centre de la ligne pour l’enfoncer et ouvrir un passage aux Vendéens; il était suivi des plus braves et des plus vigoureux; il les avait choisis pour ce coup de main; tous soldats d’hier, vétérans aujourd'hui; hommes de foi, regardant la mort comme un martyre, et le ciel comme la dernière halte du soldat. La ligne républicaine replia ses deux ailes vers le centre pour soutenir ce choc de géants ; les Vendéens se précipitaient à terre, pour éviter la fusillade, se relevaient dans les tourbillons de fumée, et, se ruant sur les bleus, ils arrachaient leurs armes et les renversaient comme des blocs de granit renversent les passants du vallon. Lecomte de Pressy, entouré de soldats, écartait les baïonnettes d’une main , et de l’autre il se servait de son épée , comme dans un long duel , où un adversaire vivant remplaçait toujours l’adversaire mort. Le bataillon vendéen obtint, dans cette rencontre, la seule victoire qu’il pouvait espérer; il perça la ligne comme une meute de lions., conquit des armes et rebondit

* Pet hœret pedi. (Ouinte-Cnrce, bataille d’issus.)

avec une agilité merveilleuse sur l'autre lisière du bois. Le comte de Pressy, d’Elbois et une centaine de paysans firen: une diversion héroïque en concentrant, sur un seul point, tout l’intérêt du combat ; mais une lutte aussi inégale devait être mortelle pour les héros qui la soutenaient. Le malheur de cette guerre vendéenne était que la bravoure rayonnait des deux parts avec un éclat pareil. L’intrépidité rencontrait toujours face à face l’intrépidité. Après une bataille, il n’y avait que des âmes qui avaient fui, les corps restaient sur le terrain!

Lecomte de Pressy, engagé dans un défilé de soldats comme dans un impasse de granit, tomba percé de plusieurs coups de baïonnettes, et donna le dernier de ses sourires au bataillon vendéen qui s’élançait de la lisière du bois vers sa terre promise.

— Tout va bien! mon plan a réussi. 11 est impossible d’être plus heureux !

Et son épée glorieuse s’échappa de ses mains.

Un millier de soldats républicains se mirent à la poursuite des paysans ; mais ceux-ci étaient sur un terrain connu et ne craignaient plus rien : ils ne craignaient pas même ces longues fusillades qui font tant de bruit et si peu de mal, car ils ne daignèrent pas s’arrêter pour répondre : leur ligne de conduite était d’ailleurs toute tracée pour le comte de Pressy. Des frères les attendaient; il ne s'agissait plus de se battre; il fallait rejoindre le camp vendéen.

Le comte de Pressy, étendu sur l’herbe et baigné de sang, recevait tous les secours que son état demandait. Les soldats républicains entouraient cette noble victime et lui prodiguaient des soins avec une sollicitude touchante; les officiers exaltaient son courage, son adresse, son merveilleux sangfroid, et lui tendaient la main comme pour donner un dernier adieu à un frère expirant. Tous les yeux se voilaient de larmes françaises devant cet homme jeune, dont le visage avait une douceur si fièi e, et dont la main aristocratique serrait si bien une épée dans une mêlée de duels. Voilà les guerres civiles ! acharnement lugubre dans la bataille ; fraternelle commisération après. Pourquoi ces horribles guerres ne commencent-elles pas par la fin? On devrait bien, pourtant, les connaître depuis qu’on en livre. Si Abel eût survécu à ses blessures, Caïn l’aurait embrassé le lendemain.

Le comte de Pressy fit un effort suprême pour désigner de la main un oficier, et quand celui-ci se fut approché de trèsprès pour l'entendre, le comte lui dit d’une voix faible, qui contrastait avec l’immuable sérénité du regard :

— Dieu m’accorde une grande faveur aujourd’hui... Il me donne le temps de vivre encore assez, pour penser à lui d’abord, et ensuite à ceux qui m’intéressent , et que je vais laisser sur une terre où ils ne trouveront pas le bonheur... Car tout ce que les hommes fout en ce moment est tort triste... Convenezen, Monsieur S

— Nous faisons notre devoir, dit le jeune militaire d’un ton ferme, mais très-respectueux. Nous aimerions bien mieux être sous les Alpes ou sur le Rhin... Mais...

— Oh! je sais cela, dit le comité, en pressant la main de son interlocuteur, vous ne m’apprenez rien de nouveau.. Oh! jeune homme, si vous saviez de quel œil ironique on regarde les affaires de ce triste monde, quand on a un pied dans le sépulcre!... Vraiment, je crois que la vie ne nous est révélée qu’au moment où nous allons la quitter !... Écoutez-moi, Monsieur... et veuillez bien m’affirmer que la dernière prière que je fais sera exaucée...

— Je vous l’affirme. Monsieur, dit le jeune homme, en serrant la main du comte.

— Nous l’affirmons tons, dirent aussi les soldats de Sambreet-Meuse, qui entouraient le comte expirant.

— - Je vous remercie, mes amis, dit le comte en s’efforçant de soulever sa tête pour remercier du regard eeux qui lui parlaient, je vous remercie... Eh bien! voici... de l’autre côté de ce bois, le bois de V&lbouis... il y a un petit village de ce nom... C'est là qu’on peut demander le chemin qui conduit au château du comte de Pressy... Je suis le comte de Pressy... ce nom d’aristocrate ne vous irrite pas trop, n’est-ce pas?

Les soldats secouèrent la tète et montrèrent au comte des visages empreints de compassion.

— Oh ! je sais, poursuivit le comte, je sais que l’armée est toute remplie de nobles cœurs... même l’armée qui vient se battre ici... Celui qui se chargera du triste devoir quun mourant lui confie se présentera au château... qui m’appartenait... et annoncera à ma femme... que le lendemain».

Le comte se raidit dans un dernier effort pour saisir quelques minutes encore de vie; mais sa tète et sa main droite retombèrent lourdement sur le lit de gazon ; ses yeux se rouvrirent et ne laissèrent voir qu’un émail livide. Le noble comte expirait au milieu d’un cercle d’amis.

Les soldats républicains, qui venaient d’être les témoins de la bravoure héroïque du comte de Pressy, jetèrent un manteau sur son corps , et décidèrent de l’ensevelir sur le lieu même où il était tombé avec tant de courage, et en lui rendant les honneurs militaires comme à un soldat de leur drapeau.

Le dernier vœu du comte de Pressy fut exaucé le lendemain même, dans le château où nous retrouverons la comtesse Marguerite en robe de deuil.

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