DEUX FOIS VEUVE
Le marquis d’Holbein avait joui d’une certaine réputation de galanterie, dans les premières années du règne de Louis XVI.
En 93, c’était un homme de cinquante-cinq ans, d’une taille haute et d’un maintien majestueux, qualités physiques toujours humiliantes pour ceux qui en sont les voisins ; son œil avait une douceur molle qui annonçait l’absence des idées; son teint, d’une fraîcheur enfantine, était l’emblème d'une âme qu’aucune sérieuse passion n’avait tourmentée autrefois. De très-bonne heure, le marquis d’Holbein, surnommé le beau d’Holbein par quelques douairières de province, avait contracté l’habitude de regarder le parquet ou le plafond, pour laisser toute liberté aux regards qui voulaient l’admirer dans le monde, et détailler les charmes de sa personne et l’élégance de ses habits.
A l’heure convenable des visites, M. d’Holbein, voisin du château de Pressy, ne manquait jamais de vemr présenter ses hommages à la belle veuve, la comtesse Marguerite; il s’était persuadé de la meilleure foi du monde que sa présence et sa conversation étaient un soulagement apporté aux ennuis et aux douleurs de madame de Pressy, et il sacrifiait ainsi, par
humanité de bon voisin , de longues heures qu’il aurait pu passer à la chasse ou à la promenade dans ses bois ou dans son parc.
Souvent madame dePressy, qui ne soupçonnait point le dévouement de son noble voisin, et qui même commençait à trouver ses visites onéreuses, imaginait le premier prétexte venu pour se dispenser de descendre au salon. Quand le domestique , avec l'assurance de son métier, venait présenter au marquis les regrets et les excuses de madame la comtesse, le marquis regardait le plafond , demandait une plume et une feuille de papier, et écrivait une variation de ce billet délicat :
« La marquis d’Holbein présente ses devoirs à madame la « comtesse ; il honore et respecte des douleurs légitimes qu’il « serait si heureux d’adoucir, et viendra s’assurer demain si « un jour de plus a fait couler une larme de moins. »
Ce billet ou son équivalent étant écrit, il le ployait en quatre avec une lenteur majestueuse, et le remettait au domestique, toujours en regardant le plafond.
Ce domestique avait reçu ordre de madame de Pressy de ne jamais rendre le billet à son adresse , et le marquis s'éloignait en formant des conjectures ingénieuses sur l’effet que ses adroites phrases devait produire dans le cœur d’une jeune veuve isolée au milieu d’un bois.
Une femme qui sait vivre a le courage aussi de braver quelques mortelles heures d’ennui, lorsqu’elle voit que sa tactique d’exclusion n’est pas comprise par certains hommes. Or, après deux jours de congé, la comtesse Marguerite se croyait obligée à recevoir encore le beau voisin , lequel cette fois voulait réparer deux jours perdus, en redoublant les accès de cette amabilité lourde qui est l’épouvantail et le fléau d’un salon. >
Après une absence forcée de deux jours, le marquis d'Holbein ne manquait pas de se faire ce raisonnement, après avoir ouvert la petite grille de son parc, contiguë au parc de la comtesse : Madame de Pressy est dans le huitième mois de son veuvage; c’est beaucoup ! Cette femme mène la conduite la plus régulière; elle ne reçoit personne depuis la mort de son mari, personne, excepté moi; c’est beaucoup ! La chose est assez significative. Madame de Pressy lutte, cela se conçoit.
On devine même qu’elle prend quelquefois des résolutions fortes pouf éviter un tête à tête avec moi ; mais toutes ces belles résolutions s’évanouissent le troisième jour... C’est beaucoup! Au fait, cette aventure de campagne ne man^ae pas de chai mes... Je suis avec madame de Pressy d’une discrétion parfaite, d’une réserve exquise dont elle me sah, sans doute, un gré infini, et quand le jour de l’épanchement viendra, j’entendrai sortir de sa belle bouche des paroles de reconnaissance qui me flatteront au plus haut point. Que d’art et d’habitude il faut à un homme dans une aventure aussi délicate! Cent autres, à ma place, auraient tout brusqué; je connais les hommes!... et moi, avec tant de chances de réussite, que fais-je? rien... absolument rien! J'attends; c’est beaucoup !
11 montait donc, ce jour-là, pompeusement les marches du perron, et s’arrêta au vestibule pour faire le semblant de regarder de vieilles cartes de géographie qui en tapissaient les murs. Personne ne paraissait.
— Point de domestique ! dit-il, comme dans un monologue qui provoquait un dialogue, point de domestique pour annoncer le marquis d’Holbcin?
L’écho du vestibule répondit avec des murmures sourds.
A droite, la porte du salon était toute large ouverte comme pour inviter l’indiscrétion même à entrer.
D Holbein frappa un léger coup, agita les talons de ses souliers, respira fortement, hasarda un regard en allongeant la tête; et voyant le salon désert, il entra.
— Mais que sont devenus les domestiques de madame de Pressy? murmura-t-il à demi voix, pour dire quelque chose.
11 toucha les meubles, les livres, les *ubleaux, les fleurs, pour se donner une contenance devant ; .ai-même, entre deux miroirs qui se renvoyaient à l’infini sa haute taille et son visage de vieux chérubin.
Après une heure d’attente, un bruit de pas se fit entendre dans le vestibule : le marquis d’Holbein donna un dernier regard aux derniers miroirs , et la comtesse de Pressy parut.
Certainement la jeune veuve n’avait aucune intention de coquetterie dans cette retraite d’isolement absolu, où elle en- •evetrasait tant de charmes, et pourtant, ô mystère du cœur
féminin! elle g'était habillée, pour sa satisfaction personnelle sans doute, avec une élégance qui, sans blesser les lois somp* îuaires du veuvage, aurait pu, aux yeux de la malveillance, faire soupçonner de profanes intentions.
Ses beaux’cheveux noirs avaient emprunté leurs charmantes fantaisies de coiffure aux portraits de femmes de la cour de Louis XIII; l’échancrure de la robe noire de veuve montrait peut-être un peu trop de luxe dans la nudité des épaules, mais ce défaut ravissant de toilette trouvait une excuse très-acceptable dans l’ardente chaleur de la saison.
On aurait cru voir Julie de Vergennes entrant dans le salon d’Amphytrite de l’hôtel Rambouillet. Seulement, le salon de l’hôtel du château de Pressy ne possédait pas, à cette heure, le beau monde des siècles de Louis XIII, il était même beaucoup plus que désert, puisque l’ennui le remplissait dans la personne du marquis d’Holbein.
En voyant le marquis, madame de Pressy fit un de ces mouvements et de ces gestes qui sont compris par les humbles, mais que l’œil de la fatuité n'a jamais devinés.
Ce mouvement et ce geste signifiaient avec clarté ;
— Ali! mon Dieu! voilà encore «et éternel marquis d’Holbein!
Le marquis s’inclina, et prenant la main de la comtesse, il l’effleura de ses lèvres respectueuses et arides.
— J’espère, Madame, dit-il avec pompe, que votre légère indisposition n’aura pas de suite...
Je n’ai pas été indisposée, Monsieur, dit la comtesse , en désignant avec une nonchalance significative un fauteuil au visiteur, je ne suis pas descendue au salon ces jours-ci; j’avais des papiers de famille à mettre en ordre, et tout mon temps a été absorbé.
— On vous a remis. Madame, mon b’ïlet d'hier et d’avanthier?
Oui, Monsieur.
— Je les ai écrits à la hâte, là, sur votre... ils sont toujours l’expression de mes sentiments sincères... Vous savez, Madame, tout l’intérêt que je porte à...
— Marquis d’Holbein, interrompit la comtesse en arrachant une fleur d’un vase de Japon , comment se fait-il que, vous qui
êtes encore jeune et vert , vous vous résigniez à garder votre château lorsque tous les gentilshommes sont en Vendée sous le drapeau royal?
D’Holbein ne s’attendait pas à cette brusque interpellation : il recula involontairement dans les profondeurs veloutées de son fauteuil, et murmura d’abord, entre ses lèvres rebelles, quelques syllabes qui ne purent jamais composer des mots; puis, à l’aide d’une prise de tabac dont les grains furent longtemps secoués sur un jabot de dentelles , il parvint à répondre ceci :
— Oui, Madame... oui... j’ai souvent... très-souvent pensé à cela... et je me suis dit... en effet, il y a un devoir sacré... il y a un devoir d’honneur à remplir là-bas... Mais si vous voulez. Madame, que je vous parle franchement...
— Oui, parlez franchement, dit la comtesse en respirant le parfum de la fleur, pour dérober un sourire ironique.
— Eh bien! Madame, répondit brusquement d’Holbein, sans trop savoir ce qu'il allait dire, j'ai fait là-dessus de graves réflexions... de très-graves réflexions... Entre nous, royalistes, nous pouvons nous dire tout bas qu’une malheureuse division a éclaté parmi quelques chefs vendéens; les paysans paraissent peu disposés à obéir à la noblesse; ils aiment mieux des chefs sortis de leurs rangs et de leurs campagnes... Voilà une sérieuse considération... A quoi bon, me suis-je dit, aller en Vendée pour être le témoin de toutes ces petites jalousies... qui, s’il plaît à Dieu, n’existeront bientôt plus?... car chacun finira par comprendre, chefs et soldats, que le bien de tous est dans l’union de tous... Quand cette heure de conciliation sera venue... oh! alors. Madame... je sais tout ce que j'ài à faire pour l’honneur de ma famille et de mon nom.
En prononçant ces derniers mots , d’Holbein se leva et prit une pose d'Ajax, en regardant le plafond.
— Ah ! dit la comtesse avec une expression de ton et de regard dont le véritable caractère échappa au marquis, ah ! monsieur d’Holbein ! voilà donc le motif qui prive la Vendée d’un brave défenseur ?
D’Holbein regarda fixement la comtesse et crut trouver une Idée profonde et lumineuse.
— Madame, dit-il avec émotion, je vous avais promis
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de vous parler franchement, et j’ai voilé ma promesse...
— C’est bien, Monsieur, dit la comtesse en souriant, une autre fois je saurai quel nom donner à votre franchise...
— Permettez, Madame, poursuivit le marquis en s’incli-
nant d’un air très-humble, permettez, Madame... Au moment où j’allais parler avec la franchise dont vous êtes si digne , le courage m’a manqué au cœur... •
— Rassusez-vous , rassurez-vous , monsieur d’Holbein...
— Madame, puisque votre bonté divine m’encourage, je serai tout à fait sincère... oui, Madame... oui, j’ai vu vos douleurs, vos ennuis, votre isolement... et je me suis dévoué au sacrifice même de mon honneur de royaliste, pour laisser auprès de vous une voix amie, une voix consolante, pour donner quelque animation à cette solitude que la guerre vous a faite ; enfin , disons tout , pour mettre au service de votre isolement la société d’un homme qui a vu la cour et les salons, qui a été honoré de l’estime des femmes les plus distinguées, et qui, dans ce siècle où tout se perd, a conservé les traditions de bon goût et de vie élégante qui sont le charme de toutes les époques et de toutes les saisons.
Après cet aveu, M. d’Holbein déploya un madras et essuya les gouttes que distillait son front écarlate.
— Vraiment, monsieur d’Holbein , dit la comtesse en le saluant par un geste gracieusement arrondi, je ne m’attendais point à cette révélation. Voilà un sacrifice et un dévouement qui honorent votre galanterie et me touche , croyez-le bien.
— Ces paroles, dit le marquis ému, ces douces paroles sont déjà pour moi une récompense.
— Ainsi, monsieur d'Holbein, poursuivit la comtesse de Pressy, en supposant que les jalousies qui existent, dit-on, parmi les chefs vendéens , viennent à se dissiper, vous persisteriez encore dans ce dévouement que vous me témoignez si bien?
— Oui, Madame, dit d’Holbein en frappant son genou avec son poing.
— Vous n’iriez pas en Vendée ?
— Non , Madame.
— Vous me continueriez ce sacrifice de votre honneur,
chaque jour, comme vous le faites depuis si longtemps)
— Jusqu’à ma mort, Madame ; faites-en l’épreuve, et vous verrez.
— Ainsi, Monsieur, je dois m'attendre à trouver en vous ma seule société de ce salon ?
— La seule... Eh! Madame! où trouverais-je, moi, un salon plus charmant que celui où vous manifestez votre grâoe et votre beauté?... Et vous, Madame, permettee-moi de le dire , où trouveriez-vous un cœur plus dévoué , plus aimant , surtout à cette terrible époque , où régnent partout l’égoïsme et la haine? En tous les temps un ami fut rare f aujourd’hui, on ne le rencontre môme plus.
— Au moins, dit la comtesse, me voilà maintenant fixée sur mon avenir.
— Oh ! oui, fixée, Madame.
— Votre franchise m'a mise à mon aise, marquis d'Holbein.
— Depuis plus de deux mois , Madame , dit d'Holbein avec feu, oui, depuis plus de deux mois, j'ai cet aveu 6ur le bord de mes lèvres , et toujours un scrupule enfantin l’a retenu.
— Marquis d’Holbein, dit la comtesse en se levant, je ne comptais pas vous trouver ici ; on m’attend là-haut pour terminer le classement de quelques paperasses judiciaires, et je vous quitte en vous remerciant de votre franchise et de votre explication , dont je ferai mon profit.
Le marquis allait reprendre, en sortant, la main de la comtesse pour une nouvelle impression de lèvres, mais cette main fit une évolution rapide et salua le visiteur.
D’Holbein descendit triomphalement les marches du perron, et son pas était si léger, qu'il courbait à peine les hautes herbes dans les allées du parc.
Rentré chez lui, il ouvrit le premier volume de la Nouvelle Héloïse, et en empruntant la moitié d’une phrase à chaque lettre de Saint-Preux, il composa de tous ces éléments épars une longue et belle épître qu'il devait remettre le lendemain à la comtesse de Pressy.
— Ce coup sera décisif! dit d’Holbein en relisant sa lettre de Jean-Jacques Rousseau.
Avec quelle impatience il attendit l’heure fortunée qu'il avait demandée aux jtuitsanoet du eiell Enfin, elle tonnai
Les vertes arcades des arbres n’étaient pas assez hautes pour donner passage au marquis d’Holbein , lorsqu'il se diri*gea vers le château de la comtesse, en redisant la phrase de YHëldise, qu'il avait rendue presque méconnaissable par une adroite substitution de mots : Puissances des deux, vous m'aviez donné une âme pour l'infortune , donnez-m’en une pour le bonheur !
11 monta les marches du perron avec plus de solennité que de coutume, et fut légèrement surpris en trouvant la porte lermée.
— Je comprends cette précaution , dit-il après avoir réfléchi.
Il sonna une fois, puis deux fois... La cloche réveillait tous
les échos du vestibule, et aucun autre bruit intérieur ne se faisait entendre
La porte du verger s’ouvrit, et un jai>dinier parut.
D’Holbein regarda fièrement cet homme, et sans daigner ouvrir la bouche, il lui montra la porte et la chaîne de la sonnette, toute convulsive encore des violentes pressions de sa main.
Le jardinier fit un signe de tête que le marquis ne voulut pas comprendre.
— Madame la comtesse est-elle sortie ? demanda d’Holbein.
— Non, Monsieur, répondit le jardinier.
— Et pourquoi n’ouvie-t-on pas?
— C’est que madame la comtesse est partie ce matin. Monsieur?
— Partie pour?...
— Pour Paris, en chaise de poste.
— C’est impossible !
— Eh bien ! Monsieur, dit le jardinier, si c'est impossible, attendez-la sur ce perron; elle reviendra l’été prochain.
Et le jardinier salua et disparut.
Le marquis d’Holbein examina la façade du château ; toutes les fenêtres étaient fermées. 11 descendit le perron, passa devant les écuries, devant le pressoir, devant la laiterie, devant le chenil; tout était clos, silencieux, abandonné. 11 résolut d’attendre la nuit sous les premiers arbres , devant le château. Personne ne parut... Impossible de douter du départ. Le marquis tenait toujours à la main sa lettre , et la frappant du bout de N* doigta, U dit i
— Je comprends! cette femme s’est -vue perdue, et elle a fui !... mais elle reviendra!
11 serra précieusement la lettre dans un vaste portefeuille, et ouvrit la grille de son parc , toujours très-enchanté de luimême, mais un peu contrarié pourtant de se voir si redouté par la comtesse de Pressy.