LA VEUVE ET LE VOLCAN
On jouait au théâtre de la République la Veuve de Malabar, tragédie, et le Volcan, fantaisie de Sylvain-Maréchal. 11 y avait foule au parterre et aux loges. Les uns étaient venus pour assister à l’innocente exhibition d’une femme qui se brûle en alexandrins sur le bûcher de son mari ; les autres pour applaudir un volcan qui brûle toutes les couronnes royales dans une ile déserte.
Entre les deux pièces , un homme de haute stature se pencha sur le bord de sa loge, et regarda quelque temps avec une singulière curiosité deux femmes qui semblaient vouloir assister incognito à la représentation.
Ce spectateur rentra ensuite dans le cadre de sa loge et s'assit, en donnant des marques d’une émotion qui n’échappa point à son jeune voisin.
11 est inutile de nommer et de dépeindre les deux personnages, qu’on va reconnaître bientôt.
— Mon cher oncle, dit le jeune homme avec un ton railleur, toutes les fois que vous regardez une femme de cette façon-là, je m’attends à être enlevé le lendemain par des
esprits invisibles, et transporté dans quelque maison de garde-chasse, au mileu d’un bois.
— Je crois que je me suis trompé, dit l'autre, du tou d'un homme qui croit avoir bien vu.
— Eh bien ! moi , mon oncle , je suis plus heureux que vous, je ne me suis pas trompé. C’est elle.
— Qui? demanda l’oncle, de l’air d’un faux ignorant.
— Qui?... je vais vous le dire. La femme qui vous a fait destituer par le comité de salut public , et qui vous a mis à deux doigts du tombeau, avec un coup d’épée du comte de Pressy.
— C'est une femme qui m’a fait destituer? interrompit l’oncle, d’un air faussement étonné.
— Je ne dis pas que son crédit vous ait fait perdre votre haute position à Versailles; mais les dénonciations de vos ennemis ont révélé toutes vos équipées amoureuses à Robespierre, et il vous a destitué , quoique votre ami. Au reste, il a eu raison. Au temps où nous sommes, U est impossible de cumuler les fonctions de grave magistrat et de coureur d’aventures.
— Eh bien! mon cher Adrien, dit l’oncle en souriant, si cela est ainsi, ma destitution me rend ma liberté. Je n’ai plu# de compte à rendre à personne,
— Excepté à moi , mon cher oncle.
— A toi? Tu crois donc que je veux être toute ma vie sous la tutelle de mon neveu?
— Quant à moi, mon bon oncle, je suis décidé à ne pas changer de rôle.
— Tu seras donc toujours mon tuteur?
— Toujours. Je vous l’ai dit cent fois, je tiens auprès de vous la place de votre frère; ce n’est pas votre honneur que je garde, c’est l’honneur de mon père, c’est le mien,
— Mais quelle rage as-tu, Adrien, de vouloir trancher du Caton à ton âge?
— D’abord, mon oncle, je ne sais pas l’âge que Caton avait lorsqu’il commença son métier de censeur; ensuite, je crois que les jeunes hommes de notre temps doivent êtres sages, lorsque les hommes jeunes ne le sont plus.
— Adrien, je ne te conduirai plus au théâtre.
ÀÜDRÊ CHÉNIER. 251
— Et moi, je tous y conduirai toujours.
— Taisons-nous, Adrien; on ta jouer la pièce de Sylvain- Maréchal.
Au même moment, dans une autre loge, deux femmes s’entretenaient aussi dans l’entr’acte, et paraissaient fort émues. La plus jeune et la plus belle des deux disait :
— Angélique, lorsque mes yeux n'avaient pas été affaiblis par tant de larmes versées , je reconnaissais au théâtre une figure dans le plus grand éloigemcnt... Vous, Angélique, qui avez moins pleuré que moi, reconHaissez-vous cet homme qui nous regarde dans la loge vis-à-vis?
— Il me semble , madame la comtesse.
— Oh ! perdez cette habitude en public, interrompit la jeune femme avec vivacité ; plus de comtesse, je vous prie.
— Il me semble. Madame , dit Angélique , en fixant le point désigné, il me semble, en effet, que je reconnais cet homme... et je crois le connaître plutôt à ses mouvements, à son allure, à sa taille, qu’à son visage, que je ne distingue pas très-bien... car le théâtre est fort obscur.
— Et quel nom donneriez-vous à Cet homme, Angélique?
— C’est, je crois... oh! mon Dieu! je voudrais bien me tromper!... c’est, je crois, le citoyen Claude Mouriez.
— Angélique... au frisson que j'ai éprouvé, je n'en doute pas; c’est lui... et je crois même reconnaître à sa tournure le jeune homme, son voisin.
— Madame, dit Angélique, on s'expose à ces rencontres lorsqu’on vient dans des lieux publics.
— Eh ! mon Dieu ! dit la comtesse avee un profond soupir, sais-je comment je dois vivre ! Sais-je quel but je dois donner à ma triste existence? Je voulais m’ensevelir pour toujours dans mon château, et j’ai compris que cette solitude n'était pas bonne. Cet ennuyeux marquis d’Holbern , qui m’a chassée de chez moi, n’était, au reste, que le précurseur d’une foule d'autres d'Holbein qui seraient venus après lui. Les hommes ont la manie de s’acharner contre les femmes isolées, toujours sous le prétexte de leur donner leurs conseils et leur protection, et chacun d’eux aspire à être le seul conseiller et le seuv protecteur. L’expérience du veuvage m'a depuis longtemps appris cela.
— C’est bien vrai , Madame , remarqua Angélique.
— Ainsi, poursuivit la comtesse, ma position à la campagne n’était pas tenable. 11 fallait donc me réfugier à Paris. Cet immense Paris me semble plus désert qu'un château dans les bois. 11 y a des moments surtout, comme celui-ci , où on ne peut habiter que Paris, parce qu'ii est inhabitable. Au moins, on voit passer l’histoire sous ses fenêtres , et on n’est pas abusé chaque jour, comme en province, par les commérages des clubs villageois. A Paris, on mène une vie horrible, c’est vrai; mais, au moins, on sait avec exactitude comment on vit. On ne s’abuse pas, et on feuillette, jour par jour, la révolution comme on lit un livre , page par page, avec cette différence que l’histoire que nous lisons nous trompe, et que l’histoire que nous voyons ne nous trompe pas.
— Oh! Madame, dit Angélique, je suis tout à fait de votre avis.
— Maintenant, ma bonne Angélique , il y a une fatalité qui déjoue tous les plans humains, et les miens surtout... Au moment où je m’applaudis d’une détermination, cette fatalité m’envoie ici, à ce théâtre, où je viens prendre une leçon de veuvage , l’homme formidable qui me ferait fuir aux extrémités du monde... Car, ma bonne Angélique, si cet homme qui vient de se pencher sur le bord de cette loge est bien réellement Claude Mouriez, je ne serai pas à Paris demain .
— Vous m’aviez dit, Madame, que vous ne vouliez pas voir la dernière pièce...
— Dieu m’en garde, ma bonne Angélique! Je suis venue au théâtre , tu le sais , pour voir ce que pouvait dire et faire une veuve, dans une tragédie, puisqu’on dit que le théâtre donne d’utiles et morales leçons; mais je n'ai rien appris à O'tte école ce scù.
— 11 fallait vous y attendre. Madame.
— Je m’attends toujours à être trompée, mais, ce soir, mon attente est plus que satisfaite... Quanta la pièce deM. Sylvain- Maréchal , je suis charmée de savoir que je ne la verrai pas.
— Alors, nous allons sortir. Madame.
— Oui , Angélique, mais partir avec prudence, sans aucune précipitation... Laissez même votre mantelet sur le bord de la loge...
— Tl sera perdu...
— Certainement, mais en perdant cette bagatelle , nous gagnons quelque chose. Si c’est bien le citoyen Claude Mouriez qui est là, vis-à-vis, il sera trompé par le mantelet ; car je le connais, il est homme à nous suivre, s’il croit que nous partons.
Claude Mouriez n’était pas aussi homme à croire à la ruse du mantelet d’Angélique : tout en causant avec son neveu Adrien, il suivait d’un œil expert tous les mouvements de madame de Preesy, et, lorsqu’il la vit se lever, il dit nonchalamment à son neveu :
— Eh bien ! mon ami , tu finiras par faire un excellent neveu de ton oncle ; décidément, je veux suivre tes conseils... mais comme notre conversation m’a beaucoup ému, je vais un instant respirer l’air du soir, jusqu’à la fin de l’entr’acte. Attends-moi ici.
Le neveu commit en ce moment la faute qu’un oncle commet en pareil cas : il fut dupe d'une protestation , et serra la main de Claude Mouriez.
Celui-ci ouvrit avec lenteur la porte de sa loge , de l’air d’un homme qui n’est nullement pressé de sortir, et quand il se trouva dans le corridor , il allongea le pas vers l’escalier, mais en se faisant éclipser par toutes les personnes qui allaient et venaient , montaient et descendaient.
Malgré la simplicité républicaine de son costume , la comtesse ne pouvait pas dénaturer la grâce de sa taille et le charme élégant de sa tournure ; Claude Mouriez la distingua au milieu du monde qui descendait l’escalier avec elle. De temps en temps Angélique tournait la tête comme une sentinelle qui obéit à une consigne, mais Claude se dérobait tout de suite à ce regard inquisiteur, et la comtesse, toujours rassurée par Angélique , se persuada facilement qu’aucune po:irsuite dangereuse ne s’acharnait sur ses pas.
A cette époque, les nies de Paris étaient fort sombres, et de rares réverbères les rendaient plus noires encore : aussi des femmes sans escorte n’osaient s’y aventurer après neuf heures du soir, même dans la belle saison. Neuf heures sonnaient lorsque la comtesse et Angélique entrèrent dans la rue Sainte-Anne, où était leur modeste demeure. Quelques boutiques encore à demi ouvertes laissaient échapper de pâles rayons de lampes qui venaient en aide aiu. réverbères, et tr&-
hissaient les passants égarés si tard au milieu de ces ténébreuses lueurs.
Angélique, fidèle toujours à sa consigne , tom-nait la tête presque à chaque pas, mais ce coup d’œil rapide qu’elle lançait en ai-rière ne lui montrait que des formes vagues et vaporeuses qu’il était impossible de distinguer.
Parmi ces formes qui se glissaient dans la rue Sainte-Anne et côtoyaient les maisons, Claude Mouriez ne fut pas reconnu; mais lui ne perdit jamais de vue les deux femmes, dont les robes blanches auraient été délatrices, même dans la plus obscure des nuits.
Les deux femmes s’arrêtèrent devant le n° 42; on entendit un coup de marteau; la porte s’ouvrit, se referma presque au même instant.
Claude examina la maison avec un soin minutieux, pour la reconnaître le lendemain, car les ténèbres ne permettaient pas de voir le numéro.
Cela fait, il courut au théâtre, pour rejoindre son neveu Adrien.
Le Volcan de Sylvain-Maréchal était commencé ; Adrien regarda sévèrement son oncle, et lui dit sèchement :
— Il me semble que vous avez un peu trop longtemps respiré la fraîcheur du soir.
— J’ai rencontré Barrère sous le péristyle, dit Mouriez en s'asseyant avec nonchalance, et nous avons causé sur la séance d'aujourd'hui de la Convention.
Adrien secoua la tête de cet air qui veut dire :
— Cette excuse m’a bien l'air d’une fable.
Le parterre cria silence ! à la loge, et Claude Mouriez aurait volontiers remercié le parterre de cette brusque sommation.
L'oncle et le neveu regardèrent jouer le. Volcan avec cet intérêt qu’on accorde à toutes les pièces célèbres qu’on ne connaît pas. Sylvain-Maréchal a composé cette œuvre , inconnue aujourd’hui, sur une donnée assez curieuse. Élève de Voltaire, il a emprunté à Candide l’histoire de tous ces rois exilés qui viennent passer le carnaval à Venise : seulement, Sylvain- Maréchal va plus loin; il réunit tous les rois dans une île, ornée d’un volcan , et, à la dernière scène, le volcan éclate et dévore tous les rois. L'auteur du Volcan avait beaucoup d’es- •pvit, et maniait bien le vers alexandrin ; mais cette œuvre in-
cendiaire est d’une mortelle froideur et u'ajoute rien à sa réputation, malgré le succès que le cratère enflammé obtint au dénouements
Quand le rideau tomba, Claude Mouriez frappa le bord de sa loge avec son poing, et dit en se levant :
— Voilà une pièce qui me remet au cœur tout ce que j’avais autrefois! Adrien , je rougis vraiment de mon inaction, et je veux redevenir quelque chose!
— Mon oncle, dit Adrien, vous n’êtes pas né pour la poütîque ; vous l’avez reconnu vous-même dans vos bons moments. Vous auriez été un excellent républicain sous les fausses républiques aristocratiques de Rome et de Venise; mais dans la nôtre, croyez-moi, vous montrerez toujours le côté peu moral et trop sensuel de votre caractère. Le sage Caton, que vous citiez tout à l’heure, avait cent esclaves des deux sexes, et il les menait fort durement, disent les historiens; ce qui n’empêchait pas Caton d’être un excellent républicain.
— Vraiment, mon cher neveu, dit Mouriez en donnant le bras à Adrien, en sortant du théâtre, tu me crois donc un homme bien efféminé ?
— Je vous crois ce que vous êtes, mon ch» oncle...
— Tu me crois un homme sans énergie, sans courage, sans audace?...
— Non, oh! non; vous êtes, au contraire, énergique, audacieux et brave, mais on ne fait pas un républicain avec ces trois qualités ; on fait un bon général de cavalerie. Un républicain doit être sobre, continent, modeste, pauvre, chaste; il doit donner l’exemple de toutes les vertus civiques ; c’est au soldat ensuite à donner l’exemple de toutes les vertus militaires. Vous habitez une ville, et vous ne bivaquez pas dans un camp.
— Eh bien ! mon cher Adrien, je ferai mon profit de toutes ces distinctions ingénieuses que tu as apprises en rhétorique ; j e serai sobre comme Curtius Dentatus, et continent comme Scipion...
— Mon oncle, vous serez toujours Claude Mouriez; avec ces deux noms de désinence si bourgeoise, vous ne serez jamais Grec ou Romain.
— Nous verrons plus tard ce que je serai, dit Claude; ceci est mon affaire.
— Mais c’est la mienne aussi! vous oubliez toujours cela, mon oncle I
— Soit, c’est la tienne, puisque tu t'obstines à t'incarner dans ton oncle. Eh bien! mon cher neveu, demain je vais rendre une visite à Robespierre, lui annoncer que j’ai dépouillé le vieil homme, et lui demander une place dans l’adnnmst ration.
— En province, mon oncle?
— Oh ! cette fois , non , à Paris.
— Mon oncle, dit Adrien avec un regard sévère, voilà une détermination qui m’annonce de nouvelles équipées...
— Tu es un enfant, Adrien... Allons! voyons, explique-toi.
— Non, je ne m’expliquerai pas... mais je suis sûr que vous avez découvert la retraite où se cache la comtesse Marguerite, et voilà ce qui réveille votre ambition.
— Adrien, mon ami, dit Mouriez avec uu grand embarras, n’accuse pas, attends.
— A la bonne heure! mon oncle; mais je n’attendrai pas longtemps; vous verrez.
Ils étaient arrivés sur le seuil de leur maison , rue de l’Échelle : la gouvernante de Claude Mouriez parut, une lampe à la main, avec une mine refrognée et dit d'une voix sèche :
— Ce n’est pas à pareille heure que se retirent les honnêtes gens. Vous auriez bien pu passer la nuit où vous étiez.
Le terrible Claude Mouriez inclina la tête et se retira comme un enfant coupable dans son appartement.
Le lendemain , Claude Mouriez se leva de très-bonne heure, et se posa en sentinelle sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries , pour y attendre Robespierre à son passage, lorsqu’il se rendrait à la Convention.
C’était dans les premiers jours du mois de mai 1794. La journée avait un éclat délicieux, les lilas embaumaient l’air, les arbres s’épanouissaient avec cette verdure vigoureuse qui se fane si vite dans les ardeurs de l’été.
Robespierre , assis devant un guéridon , avec le jeune Duperray, l’ami et l'ennemi de tous les Jacobins, déjeunait, avec une frugalité Spartiate, sous un hangar du jardin, décoré du nom de café \
*M. Duperray, qui fut l’intime ami de M. le duc de Choiseul, et qui est mort il y «quelques années, a traversé toutes les phases de la révolution en disant de* vérités dures à tout le monde, et sans se faire
Claude Mouriez, du haut de la terrasse, aperçut enfin Robespierre, et descendit pour le joindre.
En ce moment Robespierre paraissait écouter attentivement son jeune interlocuteur ; il leva la tête en voyant s’approcher un homme de stature colossale, et, reconnaissant Claude Mouriez, il le salua d’un geste froid, et lui lit signe de s'asseoir puis il dit :
— Duperray, continue, le citoyen Claude est un des nôtres.
— Alors ce n’est pas un des miens, dit Duperray, avec un sourire charmant qui corrigeait toujours chez lui la brusquerie d’une épigramme. Au reste, cela m’est bien égal... Je te disais donc, Robespierre, qu’il n'y a qu’un seul sceptre pour gouverner la France; c’est le sabre modifié par la croix *. Tout autre instrument de pouvoir sera brisé dans ce pays. La France, crois-le bien, est un pays catholique et soldat; il n’aime que les revues et les processions ; en ce moment tous ceux qui n’aiment pas ta liberté se battent sur quatorze champs de bataille ; et c’est fort heureux pour toi , car s’ils étaient en France, au lieu d’être partout, ton comité de salut public ne tiendrait pas vingt-quatre heures, et tu ne serais plus Robespierre demain.
Robespierre tira sa montre d’argent, et regarda l’heure.
— Duperray, dit-il, tu refuses donc de déjeuner avec moi?
— Que vcux-tu que je déjeune avec deux œufs frais qui ne le sont pas ! Je vais déjeuner, moi , au restaurant de la Pomme de pin , avec des plats plus substantiels !
— Et toi, Claude ? dit Robespierre.
— J’ai déjà déjeuné deux fois, répondit Mouriez.
un ennemi. Nous l’avons particulièrement connu aux déjeuners du Louvre , où it nous racontait ses Mémoires qu’il n’a jamais écrits malheureusement,
M. Duperray, à quatre-vingts ans, était encore plein de feu, d’esprit et de verve; en <837, 38, 39 et 40, il se rendait tous les jours à dix heures chez M. Guizot, pour lui donner des conseils. A onze heures, il venait déjeuner au Louvre, où l’excellent duc de Choiseul, le dernier des grands seigneurs , donnait des matinées charmantes.
* Depuis 1794 jusqu’en 1840, M. Duperray n’a jamais varié dans cette opinion, ainsi formulée ; il l’a redite cent fois à Robespierre et à Danton, comme à M. Guizot et à M. Thiers. Nous en appelons au témoignage de ses contemporains, qui vivent.
— Duperray, dit Robespierre, tu n’as pas d’autre conseil à me donner aujourd’hui?
— Non, pour le moment.
— Eh bieu ! je vais t’annoncer une nouvelle qui te fera plaisir.
— J’en doute , Robespierre.
— Écoute. Le 22 prairial prochain, je donne une fête magnifique, où je fais reconnaître Y Être suprême et l’immortalité de l’àme.
— Là, sérieusement, Robespierre, dit Duperray, crois-tu qu’un pouvoir ait quelque avenir lorsqu’il s’amuse gravement avec de pareilles folies? Robespierre, je vais te dire ton défaut, et ton seul défaut : tu es fou. Voilà ce que la France ne sait pas.
Claude Mouriez bondit sur sa chaise et regarda Duperray avec cet air de compassion qu’on accorde à l’homme qui va être pendu.
Robespierre sourit du bout des lèvres, et se tournant vers Mouriez :
— Cela t’étonne, n’est-ce pas, Claude? Eh bien ! tous les matins Duperray vient me répéter ici la même chose, et je le laisse dire : et les aristocrates prétendent que je suis un tyran !
— Mais tous les tyrans étaient fous ! dit Duperray rouge de colère • depuis Caligula , qui nommait son cheval consul , jusqu’à toi qui fais à Dieu l’honneur de le reconnaître. Le monde s’imagine qu’il n’y a de fous que ceux qui déraisonnent aux Petites-Maisons. Montesquieu a dit : On enferme dans des cages d’hospice quelques fous, pour faire croire que tous les autres du dehors ne le sont pas. Il y a mille espèces de folies, étalées à l’air libre, a écrit Érasme. Eh bien ! Robespierre, choisis, et classe-toi. Quant à moi, je n’ai pas le temps de te classer. J'aperçois Barrère, fou d’un autre genre, et j’ai encore deux mots à dire à celui-ci... Adieu * l
Et Duperray courut vers Barrère pour lui dire ce qu’il avait sur le cœur.
Claude Mouriez ferma le poing sur le guéridon, et suivant de l’œil Duperray, il dit :
— Vraiment, Robespierre, je ne comprends pas ta patience.
* Historique, quoique inédit.
Veux-tu que j’aille donner pour mon compte une bonne leçon à cet aristocrate insolent? . \ „ .......
— C’est inutile, dit Robespierre ; il est fou. Je suis habitué aux incartades de Duperray. Voyons! toi, Claude, tu as quelque chose à me dire, n’est-ce pas ?
r — Non, Robespierre; j’ai quelque chose à te demander.
— Je comprends... mais levons-nous, il est tard, et j’aperçois autour de nous un peu trop de curieux... Tu t’ennuies de ne rien faire, Claude, n’est-ce pas?
— Tu l’as deviné, Robespierre; je me sens jeune, vigoureux, ardent, et je suis un être inutile à la république.
— Et quelle est ton ambition , Claude ?
— . Mon ambition est modeste; je veux une place. J’ai rendu de grands services; j’ai exposé ma vie cent fois pour la république; j’ai réprimé des émeutes, déjoué des complots, organisé l’administration dans des villes importantes, et, pour récompense, on m’a destitué.
— Claude, dit Robespierre avec un visage pétrifié, tu as rendu des services, c'est incontestable; mais ta destitution a été juste. Veux-tu que je te rappelle toutes tes scandaleuses aventures de Versailles ?
— Bah ! des vétilles !
— Non, Claude, dit Robespierre d’un ton doux, ce seraient peut-être des vétilles pour un homme obscur, mais ce sont d’énormes fautes, quand elles sont commises dans les sphères élevées.
— Vraiment, Robespierre, tu parles sérieusement, toi à
moi ? t
— Très-sérieusement, Claude.
— Et toi, voyons ! qui es placé dans les sphères élevées , tu n’as pas quelque petite aventure galante à te reprocher?
— Aucune ! dit Robespierre en élargissant sa main droite sur les deux battants de son vaste gilet.
— Eh bien! alors, Robespierre, c’est que tu es froid et glacé comme ce marbre de Couston.
— Je sais vaincre mes passions.
— Robespierre, dit Claude avec un commencement d’animation et en haussant les épaules, tu te moques de moi! tu me prends pour un député de la Plaine !
— Claude, dit Robespierre sans s'émouvoir, je suis trop grave
pour me moquer de quelqu'un ; je respecté toujours l'homme.
— Moins la tète, remarqua durement Claude.
Cette terrible réflexion, tirée à brûle-pourpoint, ne lit pas sourciller Robespierre ; il prit Claude par le bras et lui dit :
— Mon ami Claude, j'ai de grands devoirs à remplir.
— Ils disent tous cela! murmura Mouriez comme dans un aparté. Enfin tranchons le mot, Robespierre; tu ne veux pas me donner la moindre place , pas même une place de juge dans le tribunal que la Convention vien d'instituer ?
— Une place déjugé ! dit Robespierre, avec un sourire qui ne remontait jamais aux yeux, une place de juge, à toi ! à toi Claude !
— Eh bien ! oui, à moi Claude! Voyons, est-ce que je ne jugerais pas comme un autre, comme le premier venu? Puisque la loi accorde neuf jurés, et trois juges à chaque section de ce tribunal révolutionnaire, en supposant même qu’il y eût un juge médiocre, moi, par exemple, il resterait encore deux bons juges et neuf jurés infaillibles, comme tous les jurés.
— Claude Mouriez juge! dit Robespierre, comme s’il n’eût pas entendu ces dernières paroles; mais je te connais, Claude, et depuis longtemps ! La première femme qui viendrait te demander...
— Oh ! cette plaisanterie est trop longue ! dit Claude avec des yeux enflammés de colère; Robespierre, ne jouons pas l'hypocrisie entre nous. Si tu me pousses à bout, je te dirai ce que tu n’attends pas.
— J’attends tout, dit froidement Robespierre, tu peux parler.
— Crois-tu donc, Robespierre, qu’on ignore dans Paris tes saturnales domestiques?
— Ah! j’ignorais complètement ces saturnales!
— Veux-tu entrer avec moi, là, dans la première boutique le la rue Honoré? nous causerons avec le premier venu, et tu entendras tout ce qu’on dit de tes amours clandestines avec deux sœurs...
— Ah! j’accepte, dit Robespierre en souriant, j’accepte la proposition; viens...
— Réflexion faite, ce sera peine perdue; ton nom inspire trop de terreur; nous ne trouverions que des muets.
— Tu vois bien que tu renonces à trouver un seul écho d’une calomnie qui n’existe même pas...
— Oui, mais je donne une raison excellente qui existe. Demain, tombe du pouvoir, et tu verras si chaque coin de rue n’est pas un écho de cette vérité.
— Claude, dit Robespierre en se séparant d'un pas de son interlocuteur, tu es mon plus ancien ami, et je puis suppor- ter quelques-uns de tes caprices... Adieu!... je vais à la Coa» vention... mais une autre fois... modère ta parole et soigne mieux tes expressions...
— Ainsi, rien n’est fait, rien ne se fera, demanda Claude d’une voix étouffée par la rage.
— Rien ne peut se faire, mon ami.
— Il faut donc, Robespierre, que ton ancien ami, pour gagner sa vie, aille fabriquer de faux assignats?
— Tu sais qu’il y a peine de mort ?
— Parbleu! il y a peine de mort pour tout! il vaut encore mieux battre la fausse monnaie de chiffons, que de porter un œillet blanc à la boutonnière : il y a toujours le bourreau pour ces deux délits.
— Claude, veux-tu que je te donne un bon conseil?
— Que tu es généreux ! Allons ! donne.
— Passe aux armées; c’est une carrière superbe qui peut te mener loin, et...
— Et qui te débarrasse de moi, interrompit Claude; merci de tes armées! on y meurt de soif et de faim. Je veux rester à Paris.
— Soit... Reste, et prends un état.
— Eh bien! oui, dit Claude en éclatant, je prendrai un état!
Je vais me faire orateur de clubs; j’ai des poumons comme des soufflets de forge, et on m’entendra; j'ai des poings métalliques, durs comme des marteaux, et on me craindra. Il n’y a pas un orateur de ma force dans toute ta Convention. Robespierre, je veux te démolir, moi, et battre ton nom avec mes deux poings sur l’enclume des Jacobins. Sans adieu , mon ami !
Claude s’éloigna écumantde rage, et Robespierre, toujours le plus calme des hommes agités , monta pompeusement l’escalier de la Convention , après avoir donné à Claude un regard où ne se révélait ni colère, ni mépris, ni pitié.
L’ex-proconsul de Versailles, qui tremblait devant son neveu ou sa gouvernante, venait de livrer un assaut terrible à l’homme le plus redouté du moment, et bien loin de regretter
cet acte d'audace, il se promenait avec une agitation convulsive dans le jardin des Tuileries , entassant les uns sur les autres les projets les plus extrêmes. Ceux qui passaient à côté de lui éprouvaient une sorte de terreur en voyant cet homme gigantesque, dont la figure exprimait toutes les pensées violentes, et toutes les formidables passions.
Tout à coup, il fut saisi d une idée qu’il approuva au même instant.
— Oui, se dit-il, allons à la Convention! Qui sait? Robespierre prendra la parole (il la prend toujours) , et je profiterai de l’occasion pour lui lancer du haut des tribunes quelque bonne insulte, comme un pavé. Ce sera comme un commencement de vengeance; et malheur à ceux qui lèveront la main sur moi : je les étends à mes pieds, comme on étend des bœufs à l’abattoir! Oui, allons !
Il y avait foule à la Convention, selon l’usage ; mais Claude ne craignait pas la foule ; il savait, à l’aide ds ses coudes d’airain , la sillonner, comme un soc de charrue coupe le terrain le plus dur. Avant l’entrée de Claude, il n’y avait pas une place pour un enfant, après il y en eut pour un homme.
Le nouvel auditeur croisa fièremeut ses bras sur sa poitrine, et promena ses regards de la Montagne à la Plaine, et de la Plaine au Vallon.
En ce moment on discutait une loi qui intéressa tout à coup Claude Mouriez par des motifs qui seront trouvés fort naturels.
Cette discussion inattendue bouleversa toutes les idées que Claude avait apportées aux tribunes de la Convention. Il s’agissait d’exiler les ex-nobles et même les roturières mariées à des nobles et devenues veuves, de Paris, des places fortes et des places maritimes.
Quelques orateurs montèrent à la tribune, non pas pour combattre le projet de loi, mais pour le soutenir ou le modifier insensiblement dans quelques-unes de ses dispositions.
Comme on doit s’y attendre , Claude Mouriez ne vit dans la promulgation de cette loi que l’exil de madame de Pressy, et ses yeux dévoraient les orateurs qui soutenaient le projet de loi. Un bien faible espoir lui restait encore; mais il ne tarda pa* à s’évanouir. La loi fut adoptée & une majorité immense.
Claude secoua la tribune sous la pression de son pied et s’écria :
— Voilà une loi révoltante d’absurdité !
Tous les spectateurs qui meublaient cette partiu de la tri> bune poussèrent, en chœur sinistre, des murmures sourds , et crièrent : A bas l'aristocrate! Claude les regarda du haut de sa taillé , et dit :
— Le premier qui répète ce cri, je le lui fais rentrer dans la gorge avec ce poing!
Il montrait le poing de Miton de Crotone.
Tous les yeux admirèrent la taille de Claude Mouriez, et personne n’osa répéter le cri.
Mouriez leur dit :
— Alors, citoyens, laissez-moi passer, il faut que j’aille faire une visite à une citoyenne ex-noble, qui est forcée par cette absurde loi à quitter Paris demain. Cependant comme vous avez été sages, citoyens, je suis bien aise de vous dire que Claude Mouriez n’est pas un aristocrate.
A ce nom connu, la foule s’écarta respectueusement, et Claude sortit de la salle de la Convention.
LOI d'exil.
La plus grande vérité écrite est celle-ci : L'homme s’agite et Dieu le mène; ce qui n’empêchera jamais l’homme de s’agiter.
11 y a dans certaines existprviences ilégiées une mystérieuse coïncidence d'événements , enchaînés l'un à l’autre avec tant de soin qu’ils semblent avoir été préparés par un arrangeur spécial, après de longues méditations. Certaines gens attribuent au hasard ces péripéties domestiques de l’humanité.
Depuis sa première ligne , cette histoire est entrée dans un sillon où se déroule ce fil conducteur et fatal qui entraîne tant d’existences fiévreuses à des destins non soupçonnés.
Le hasard est la divinité qu’on rencontre lorsqu'on baisse les yeux pour regarder la terre ; pour mieux rencontrer, on doit regarder beaucoup plus haut.
Ces réflexions faites, passons.
Adrien, à peine levé, entra dans l’appartement de son oncle et ne le trouva pas.
— Bon! se dit-il, déjà sorti! Voilà les incartades qui recommencent! Quel enfant! et il voudrait occuper un poste éminent dans la république! Heureusement, il est connu!...
Le jeune homme appuya son front sur sa main et continua ainsi son monologue :
— Si je ne le calomnie pas en ce moment , où peut-il être à celte heure-ci! Au Palais-National... ou au café militaire... ou... ma foi ! il court dan:> Paris selon son usage; il rôde çà et là pour recueillir des nouvelles, comme font tous les fonctionnaires destitués.
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Cependant l’oncle ne rentrait pas, et l’heure avançait. Adrien qui décidément, en vertu des lois d’une révolution, avait bouleversé, lui aussi, les usages de famille et s'était constitué le tuteur de son oncle, se mit en devoir de le chercher dans Paris, chose, au premier abord, qui paraît aussi difficile que l’entreprise de Télémaque cherchant son père à travers les archipels.
Ce jourdà, la beauté du temps conseillait à tous les Parisiens une promenade aux Tuileries. Adrien sortit de l’étroite et sombre rue de l’Échelle, et à l’extrémité, il aperçut une délicieuse perspective de verdure printanière qui l’attira vers le jardin ex-royal.
11 chercha son oncle dans tous les clubs en plein air, où de bons bourgeois , la canne à la main, critiquaient, avec des arabesques sur le sable, les plans que Hoche avait suivis dans les Vosges, les opérations de Jourdan à Charleroi, les marches de Kléber sur la Sambre et les hésitations mystérieuses de Marceau. En ce moment, tout le sable des Tuileries qui avoisine les quatre grands fleuves était changé en cartes géographiques par des tacticiens, qui donnaient de loin des leçons à tous nos généraux républicains. Les curieux étaient innombrables, et les yeux suivaient sur le sable les pointes des cannes à bec de corbin, qui traçaient les sept marches de l’armée française commandée par les généraux Charbonnier et Desjardins contre le prince de Paunitz et le duc d’York. Il est inutile de dire que les tacticiens de la Petite-Provence battaient, sur l’heure même, à la pointe de leurs cannes, les généraux ennemis, et les poursuivaient jusqu’à Vienne ou à Berlin, en prenant une tasse de chocolat.
Adrien ne trouva pas son oncle dans cette foule belliqueuse de bourgeois poltrons, qui livraient tant de batailles innocentes sous les marronniers des Tuileries; il conçut alors très-naturellement l’idée que Claude Mouriez assistait à la séance de la Convention , et il se dirigea vers la salle de l’assemblée, avec la certitude de rencontrer son oncle dans une tribune; mais, chemin faisant, il l’aperçut sur la terrasse , marchant d’un pas qui soulevait le sable, et d’un air de Jupiter tonnant. Claude, en apercevant son neveu, fit de violents efforts pour faire rentrer en lui sa colère extérieure, mais Adrien ne fut pas dupe de cette dissimulation trop brusque pour être adroite.
— Mon cher oncle, lui dit-il, vous ailes vous battre, je ne vous quitte plus.
— Non , Adrien, non, dit Claude en essuyant son front, et d'une voix qui s’adoucissait comme la houle après la tel»? pête; non, je suis très-calme... Je sors de la Convention, et la chaleur y est excessive. Figure-toi sept cents représentants qui ont la fièvre et deux mille curieux qui ont l’hydrophobie; tout cela forme un volcan auprès duquel le Vésuve est un glaçon.
— Mon oncle, dit Adrien d’un ton sévère, je suis habitué k vous voir, et je vous connais bien. Hier au théâtre, voua m’a* vez trompé. Aujourd’hui vous me trompez encore. Si vous vous comportez ainsi avec moi, je vous abandonne à vos passions} je vais rejoindre ma mère, et cette fois, toutes vos lettres n’auront pas le pouvoir de me rappeler auprès de vous à Paris.
— Eh bien! Adrien , écoute, dit l’oncle, en prenant le bra* de son jeune tuteur et l’entraînant vers une allée sombre du jardin, je veux désormais te parler avec franchise...
— Commencez donc aujourd’hui, mon oncle.
— Oui, Adrien , je commence... Tu sauras donc que je sors indigné de la Convention...
— Ah ! que s’est-il donc passé? La Montagne se fait-elle réactionnaire?
— Pas encore; ça viendra. En attendant, ces gens-là font des sottises énormes. A présent même, ils viennent de fabriquer une loi qui n’a pas le sens commun... Ils exilent de Paris les veuves des ex-nobles! Comprends-tu cette absurdité?
— Et que vous importe cela, mon oncle, demanda le jeune Adrien d*un air trop intelligent.
— Au fait, oui, tu as raison, cela m’est bien égal, mais...
— Mais !.. . voyons, mon oncle, le chemin que prendra ce mais!
— Mais il me semble que la Convention pourrait mieux employer son temps. Quelle sottise de faire croire à l’univers que des hommes craignent des femmes!
— C'est que, mon oncle , il y a des femmes plus dangereuses que des hommes...
— Tu crois , Adrien? demanda Mouriez avec une naïveté feinte.
— Je le crois beaucoup, mon oncle. Ainsi, vous, par exemple , dites-moi , y a-t-il un seul homme qui puisse vous inspire? ta moindre crainte?
— Aucun. . , à telles enseignes, que ce matin encore j'ai mené Robespierre comme un enfant.
— Et que vous a dit Robespierre?
— Rien du tout. Robespierre est un de ces hommes qui ont pris l’habitude d’être poltrons, lorsqu’ils sont seuls. Il y a beaucoup de braves dans ce genre.
— Eh bien ! mon oncle, vous qui ne craignez aucun homme, pas même Robespierre, vous trembleriez devant madame de Pressy !
— Enfant!... tu es un enfant, Adrien, dit Mouriez avec un sourire d’écolier en récréation.
! — Et tout enfant que ja suis, poursuivit Adrien , je devine maintenant le motif de votre colère contre la loi d’exil qu’on vient de promulguer contre les veuves; celte loi aurait dû, par un sage amendement, excepter de la proscription madame de Pressy. Alors, quelle excellente loi nous aurions eue! n’est-ce pas?
La raillerie d’Adrien perçait dans son organe, assaisonnée de notes stridentes, et Claude baissait les yeux avec la modestie d’une rosière devant un bailli redouté.
— Mon cher oncle, continua le jeune homme en prenant affectueusement la main de Claude, et en donnant à sa voix cette tendresse mélodieuse qui remue le cœur, si vous êtes un républicain sincère, voici une belle occasion de vous réconcilier avec vous-même. Je suis sûr que vous connaissez la retraite de madame de Pressy : eh bien ! devenez le protecteur de cette femme; vous avez des amis puissants; servez-vous-en pour faire le bien au lieu du mal. Le fond de votre caractère est excellent; essayez donc de la vertu; elle a plus de douceurs que le vice. Une loi terrible chasse madame de Pressy de cette ville où des liens secrets la retiennent peut-être ; cet exil est peut-être aussi pour elle le plus grand des malheurs ; eh bien! j’irai la voir en votre nom, je lui offrirai notre protection et nos services dans son isolement; et vous, mon oncle, vous resterez à l’écart, dans l’ombre; elle vous saura gré d’une absence respectueuse et d'un dévouement qui se manifeste de loin. Son estime et son affection seront pour vous une bien douce récompense, et vous tiendront lieu de son amour que vous n'aurez jamais.
Claude Mouriez écouta les paroles d’Adrien avec une atteittlon étoue, et, serrant la main offerte , U dit s
— Mon cher enfant, si je fais ce qne tu me dis de faire, tu resteras toujours auprès de moi... car, vois-tu, Adrien, ce que je crains çar-dessus tout, c'est de te perdre... Je suis jaloux de ma belle-sœur, ta mère... Quand je te vois sourire à mes côtés, Adrien, il n'y a pas dans ce jardin si beau, il n’y a pas un rayon du printemps qui me ravisse davantage ! Tu veux que je fasse une bonne action , Adrien, je la ferai, à condition que chaque jour je pourrai te remercier de m’avoir donné un si bon conseil.
— Oui, mon oncle, à mon tour, je vous promets tout ce que vous pouvez attendre d’un fils.
— Ne perdons point de temps, Adrien... Écoute... Voilà déjà une voix enrouée qui crie : La loi qui exile les ex-nobles de Paris et des villes maritimes, à un sou!
— Mon oncle, l’adresse de madame de Pressyf
— Je vais t’y conduire moi-même.
— Mais vous ne monterez pas?
— C’est convenu, Adrien; je t’indiquerai seulement la maison de loin.
Les deux interlocuteurs gardèrent dès ce moment le silence; Adrien préparait le discours qu’il devait adresser à madame de Pressy.
Au coin de la rue Sainte-Anne , Claude Mouriez désigna de loin la maison de la belle veuve. On s’assigna un rendez-vous pour le soir, et Adrien se présenta chez le portier du n # 42, et demanda la citoyenne de Pressy.
Le portier examina le jeune homme et fit le mouvement imperceptible de l’homme qui est rassuré par une figure douce, une voix charmante et un costume soigné.
— La citoyenne Pressy, dit-il, au fond de la cour, escalier à gauche, au premier, porte à droite.
Adrien fut reçu par Angélique , qui le fit asseoir dans le salon et passa dans la pièce voisine pour l’annoncer.
La comtesse parut quelques instants après, et du premier coup d’œil elle reconnut l’excellent jeune homme qui s’évanouit dans sa petite maison de Versailles, avenue du Tiers.
Adrien exposa en termes clairs le sujet de sa visite, et sa parole , honnête comme sa figure , fit une vive impression sur madame de Pressy.
— Monsieur, dit-elle, votre présence ici me rappelle un jour
affreux , mais je me souviens aussi de votre admirable conduite dans ces terribles heures qui ont décidé de ma vie. Aussi, je n’éprouve aucune crainte en vous parlant en toute confiance.
Adrien s’inclina et fit le geste qui exprime le dévouement le plus absolu.
— Cette loi, continua madame de Pressy, m'exile de Paris, mais je ne vous cacherai pas que je tiens fort peu à séjourner dans cette ville; et la démarche que vous faites auprès de moi m’annonce et me prouve que je puis maintenant habiter sans crainte la seule ville de mes affections...
— Laquelle, Madame? interrompit Adrien.
— Versailles.
— Vous voulez rentrer à Versailles, Madame?
— Oui, Monsieur; du moins je veux y rentrer aujourd’hui, depuis votre visite. Figurez-vous , Monsieur, que je ne sais rien, que j’ignore tout, que je vis sans connaître les plus petits comme les plus grands événements. Ma retraite est absolue. Cependant, je ne me cache point; à quoi bon se cacher? J’aime mieux le danger qui tombe tout de suite sur ma tête, que le danger toujours suspendu. Voilà pourquoi vous n’avez trouvé aucun obstacle à ma porte. Versailles a été pour moi, depuis que je l'ai quitté, une ville aussi éloignée que Dublin. Je n’ai rien connu de tout ce qui s’y passait. Vous m’affirmez. Monsieur, maintenant, que je puis habiter Versailles sans crainte; je quitterai Paris demain, et j’espère bien. Monsieur, que j’aurai le plaisir de vous y voir.
— Madame, dit Adrien, je ferai mieux, si vous le permettez. J'ai beaucoup d’amis à Versailles; je puis aller moi-même y choisir une maison à votre convenance, et...
— Monsieur, interrompit la comtesse, puisque toute ombre de danger a disparu pour moi dans ce beau Versailles, il me serait bien doux de rentrer dans la même maison... la maison que vons connaissez.
— Me chargez-vous de cette petite commission , Madame?
— Mais, puisque vous avez la bonté de m’offrir ce service... j’accepte avec reconnaissance.
On s’entretint encore très-longtemps, et Adrien, dans la suite de la conversation , révéla toute la noblesse de son caractère , et fit pardonner à Claude Mouriez les fautes du passé.
En quittant la comtesse, Adrien lui dit :
— Madame , je vais monter à cheval dans un quart d'heure, i et je serai de retour avant le coucher du soleil.
Madame de Pressy, restée seule, s’abandonna vivement à une joie qui lui était depuis longtemps inconnue; elle allait rentrer dans une ville qui lui rappelait tant de doux et tant de cruels souvenirs : ces derniers sont souvent les plus chers au cœur de la femme!
Deux heures après, notre jeune Adrien descendait de cheval à Versailles, et s’acheminait ensuite vers une maison bien connue, dans l'avenue du Tiers.
La physionomie extérieure de la maison annonçait qu’elle était habitée, ce qui contraria beaucoup Adrien. Cependant, pensa-t-il , toute maison , en général , est à louer ou à vendre ; avec un sacrifice d’argent, on aplanit toutes les difîeultés, siu’tout quand on est riche comme madame de Pressy.
La porte s’ouvrit au second coup de sonnette, et une vieille femme se montra.
A cette époque, un coup de sonnette ou de marteau semblait toujours annoncer une mauvaise visite , et quand une porte s’ouvrait, l’œil du portier ou du locataire détaillait tout de suite les traits du visage et le costume du visiteur inattendu.
Cette fois, l’examen fut à l'avantage du jeune homme, et la vénérable gardienne de la maison se trouva complètement rassurée devant une de ces charmantes et fraîches figures qui expriment toutes les bontés de l’âme , et ne laissent soupçonner aucun mauvais levain.
— Citoyenne, dit Adrien en souriant, il y a beaucoup de maisons à louer, en ce moment, à Versailles; la vôtre seraitelle du nombre, par hasard?
— Ce serait bien possible, citoyen, dit la gardienne de l'air d’une femme qui a de rares occasions de parler, et qui saisit avidement celle qui se présente; entre nous, je vous dirai que les deux locataires ne font pas beaucoup de poussière dans cette maison , et ils ne demanderaient pas mieux sans doute que de la quitter, si on leur donnait un dédommagement de loyer... Mais, citoyen, donnez-vous la peine d’entrer.
— Oh! je connais la maison, dit Adrien en franchissant le seuil de la porte, et j’ai peu de temps à perdre... Pardon, citoyenne, pourriez-vous me faire parler aux deux locataires?
ANDRÉ CHÉNIER. ÏH
— ■ Ahî citoyen , ils sont absents... Cela parait vous contrarier beaucoup? , -,
, — Oui, citoyenne.
— Mais ils seront ici ce soir très-probablement.
— 11 m’est impossible d’attendre ce soir. J’ai une réponse à rapporter à Paris.
— Si vous deviez revenir demain, citoyen, je vous rendrais une réponse.
— Demain... c’est impossible ! '
— Comment, citoyen, vous ne pouvezpas attendre un jour?
— Pas un jour!
— Tiens ! c’est drôle !...
— Écoutez, citoyenne, pourriez-vous m’indiquer à peu près l’endroit où sont les locaires en ce moment? Il sont peut-être à la promenade, 'dans les jardins du château. Désignez-les-moi, et je les découvrirai bien, ou du moins j'essaierai de les découvrir, car il m’est impossible de rentrer à Paris sans donner une réponse satisfaisante. Il faut au moins que je prouve que j’ai fait même l’impossible pour bien remplir ma commission.
«— Citoyen, dit la femme après avoir réfléchi, il me sera bien difficile de vous donner des renseignements là-dessus... Cependant... il y a une chose que je ne puis pas dire peutêtre, mais que je vous dirai, parce que vous avez l’air d’un excellent jeune homme... Mais n’en parlez pas.
— Dites, dites, citoyenne.
— Je crois que les deux locataires sont à Passy...
— Ils demeurent à Passy ? interrompit Adrien dont la patience était à bout, j’irai à Passy.
— Oh! non, citoyen, n’allez pas à Passy, vous ne les trouveriez pas, c’est sûr. Seulement... vous savez... on ne se gène point devant une femme de ménage. Je leur entends dire souvent : allons à Passy!... ils l’ont dit encore ce matin.
— Et vous ne connaissez pas, citoyenne, la maison où ils descendent à Passy ?
— Non,
— Passent-ils quelquefois la journée à Versailles , vos locataires?
— Oh! bien rarement... presque jamais... Us viennent assez régulièrement, le soir, coucher ici... et, à la pointe du
jour, ils s’en vont; quelquefois même, je ne les vois pas. Le plus jeune des deux passe souvent la moitié de la nuit dans ce pavillon... où il écrit... Entre nous, je crois que c’est un écrivain.
— La porte de ce pavillon est ouverte, dit Adrien en s’avançant, il parait que votre écrivain ne craint pas les indiscrets?
— D’abord, citoyen, je ne sais pas lire, moi; et puis, l'écrivain ne laisse jamais rien dans ce pavillon... Et il n'y a pas d'indiscrétion, vous pouvez voir.
Adrien profita de la permission donnée pour arracher au hasard quelque indice qui l'éclairât mieux que n’avait fait la gardienne de la maison.
Une table boiteuse, trois fauteuils vermoulus, une tapisserie en lambeaux meublaient ce pavillon de l’écrivain. Quelques feuilles de papier s’éparpillaient çà et là, mais elles étaient blanches, c’est-à-dire jaunâtres, nuance qui à cette époque était celle du papier blanc.
Le jeune homme ne voulut pas exercer, aux yeux de la gardienne, le métier d’inquisiteur; à peine osa-t-il retourner négligemment quelques feuilles pour s’assurer de leur virginité. Adrien aurait voulu rencontrer au moins un livre, parce qu'un livre est souvent la révélation du caractère et des mœurs d’un homme ; mais il fallut renoncer à cet espoir. Le papier manuscrit ou imprimé avait fui ce cabinet de travail.
Au moment où il allait sortir. Adrien crut remarquer, à travers les noires souillures de la table, quelques caractères symétriquement alignés : il se pencha de ce côté avec une nonchalance trompeuse, et lut ces vers écrits sur le bois, comme essai de plume :
Quand du noir aquilon la dévorante haleine Bouleverse les flots où brille Mitylène,
Et qu’un nuage épais couvre l’astre du jour.
Le pilote, perdu dans la nuit et sur l’onde.
Sourit de loin encore à la blanche rotonde Où l’Amour adore l'Amour!
— C’est singulier ! dit Adrien en lui-même, voilà des vers qui n’ont pas l’air d’appartenir à Y Almanach drs Muses et au Mercure de France ! Ces vers ont un caractère particulier.
Et se retournant vers la vieille femme d’un air plein d’insouciance :
— Citoyenne, dit-il, est-ce l’écriture de l’un des locataires que je vois là?
— Citoyen, dit la femme en regardant les vers, je ne connais l’écriture de personne, moi, et je vous en ai déjà dit la raison ; mais comme tous les jours je frotte cette table, qui est souvent couverte de poussière , je puis vous assurer qu’avanthier cette écriture n’y était pas. Ainsi, comme ce n’est pas moi qui l’ai faite, ce doit être l’un de ces deux citoyens!
— Mes demandes, peut-être, vous déplaisent, citoyenne? Parlez-moi franchement; il me semble que je suis indiscret.
— Oh! mon Dieu! non, citoyen; je n’ai rien à faire et je passe quelquefois trois jours sans dire un mot, faute d’occasion. La conversation, c’est comme le mariage, il faut être deux au moins. Vous pouvez donc m’interroger, je ne demande pas mieux que de vous répondre... Citoyen, voilà un fauteuil, si vous voulez vous asseoir...
— Oh ! ne faites pas attention , citoyenne , dit Adrien , toujours les yeux fixés sur les vers , je puis rester debout, je vais remonter à cheval... Quel âge ont-ils, vos deux locataires?
— Le plus âgé parait avoir quarante-cinq ans et l’autre trente...
— Alors, c’est le plus jeune à coup sûr qui a écrit ces vers.
— Oh ! oui, c'est le citoyen qui a écrit cela, parce que l'autre n’entre jamais ici.
— 11 se nomme André?
— Oui, citoyen.
— C’est son prénom?
— Je crois, citoyen, que c’est son nom, parce que je ne lui en connais pas d’autre.
Adrien, dans un aparté, murmura ces mots à voix basse : C’est André Chénier !
Et croyant avoir abusé de l’indiscrétion , même devant une vieille femme très-disposée à parler de ses maîtres ou de toute autre chose, il marcha vers la porte et dit :
— Puisque je suis à Versailles, j’y resterai jusqu’à demain... Écoutez-raoi bien, citoyenne; je vais vous laisser quelques mots écrits au crayon, et vous les remettrez su plus jeune de vos locataires, lorsqu’il arrivera dePassy.
Adrien écrivit sur-le-champ ce billet :
« Votre bien aüectiouné Adrien Mouriez vous attend à la
petite auberge de la lyre d’Apollon. Si vous ave* quelques motifs pour refuser ce rendez-vous, j’accepterai celui que vous voudrez bien me désigner.
« Adrien. »
La vieille femme prit le billet, et regardant Adrien , elle lui dit :
— Vous connaissez donc le citoyen André, puisque vous lui écrivez?
Adrien ne répondit que par un geste équivoque, et, saluant la femme, il courut s'enfermer dans une modeste, chambre, à l'auberge de la Lyre d'Apollon.
Là, il écrivit, par un exprès, deux lignes à madame de Pressy, en la priant de vouloir bien excuser son retard. Il promettait de lui rapporter une réponse favorable le lendemain.
Vers neuf heures du soir, Adrien entendit un bruit de pas sur l’escalier, et bientôt après trois légers coups frappés sur sa porte; il se leva, ouvrit, et reconnut André Chénier.
— Je viens à vous avec pleine confiance , dit le poète en tendant sa main vers le jeune homme, avec toute confiance, comme vous voyez.
— *• Et je crois mériter cette confiance, dit Adrien en serrant la main offerte.
— Monsieur, poursuivit Chénier , dans 1 ts premières années du péril, on s’amuse à prendre les préca itions pour éviter ce qu’on appelle des pièges, des embûches, des guet-apens; mais lorsqu’on voit que ces années se prolong ;nt, on trouve qu’une prudence perpétuelle est une chose onéreuse, et on reconnaît que la vie ne vaut pas la peine d’être c étendue par une lutte de tous les instants.
— Citoyen , dit le jeune Mouriez , a t que vous dites-là diminue beaucoup le plaisir que vous m’aviez donné en me parlant de votre confiance , et...
— Oh ! croyez bien , Monsieur, interrompit vivement André , que je ne rétracte rien de mes premières paroles : le reste est une pure réflexion philosophique ; elle regarde tout le monde, si vous voulez, excepté vous. Serrez-moi la main. Monsieur; nous nous sommes connus dans un bien terrible moment, là, dans cette même maison où vous êtes venu me chercher au-
jourd’hui... Vraiment, Monsieur, j’admire votre sagacité; elle est merveilleuse... Quoi ! vous avez deviné que des souvenirs... me rappelleraient tôt ou tard dans cette maison?
— Mais... dit Adrien embarrassé, mais... citoyen... il y a beaucoup de hasard... et...
— Du hasard! dites-vous. Monsieur! Oh! ce n'est pas le mot propre; c’est de la sagacité : à votre âge, vous connaissez déjà le cœur humain.
— Je venais donc , dit Adrien , en changeant brusquement de ton et de sujet de conversation, je venais pour vous demander un service. . Je viens louer votre maison...
— Oui, on m’a bien dit cela, interrompit Chénier, en m'annonçant votre visite, et en me remettant votre billet au crayon ; mais j’ai pris cela pour un prétexte. Au temps où nous sommes, on fait mille détours avant d’exposer le véritable motit d’une visite. C’est une perpétuelle partie d’échecs que tout le monde joue. On appelle cela être fin...
— Excusez-moi, citoyen, dit le jeune homme en souriant, je ne joue jamais aux échecs, quoique le café de la Régence soit fort à la mode. Lorsque je me suis présenté chez vous, mon intention réelle était bien de louer votre maison, si elle se trouvait disponible.
— Monsieur, dit Chénier, vous me voyez alors dans un vrai désespoir, car vous venez me demander le seul service qu’il m'est impossible de vous rendre. Cette maison est mon univers. Si je vous la cède , il ne me reste plus une pierre pour reposer ma tête. J’ai passé un an et plus d’absolue retraite à Rouen, et j'y jserais mort, si je n’eusse entretenu en moi l'espoir d’habiter quelque jour, en temps opportun, la maison où je suis. Le destin m’a favorisé; j'ai vu se rouvrir devant moi cette bienheureuse porte de l’avenue du Tiers, puis-je me la refermer moi-même derrière moi? Cet effort me serait impossible... Mais, pardonnez-moi mon indiscrétion, Monsieur, vous êtes donc irrévocablement fixé sur le choix d’une maison, sur celle-là?
— Oui, citoyen , répondit tristement le jeune homme.
— Je comprends, poursuivit Chénier, vous avez aussi, vous, laissez là un souvenir... Monsieur, excusez-moi, si je^ vous quitte, un ami m’attend avec inquiétude, et vous comprenez...
André Rt un mouvement vers la porte. Adrien le retint.
— Encore un mot , citoyen Chénier, dit-il en lui barrant le d enfin, vous persistez donc dans votre refus?
— Eh! mon cher Monsieur, il le faut bien... nous causerions de cela jusqu’au jour , et demain je serais encore plus obstiné qu’aujourd’hui. Ainsi épargnons-nous des propos inutiles... monsieur Mouriez, je serai toujours charmé de vous voir, et...
Il fit encore quelques pas vers la porte. Adrien l’interrompit et l’arrêta.
— Citoyen Chénier.... écoutez... dit Adrien du ton du jeune homme novice qui comprend qu’il va faire une chose presque coupable, mais contraint et forcé par la situation ; écoutez, je ne vous demande pas votre maison pour moi...
— Raison de plus pour la refuseï , dit Chénier.
— Mais je vous la demande au nom d’une femme.
L’émotion fit expirer les derniers mots sur les lèvres d’Adrien.
— Au nom de...? demanda Chénier qui n'avait pas très-bien entendu.
— D’une femme, répondit Adrien avec une voix claire et distincte.
André Chénier regarda fixement son interlocuteur, et comme il n'y avait qu’une seule femme dans le souvenir et la pensée du poète , il crut tout de suite que sa maison était demandée par madame de Pressy , surtout en remarquant chez Adrien une émotion qui n’aurait eu sans cela aucune cause raisonnable en pareil entretien.
— Pour une femme? dit André en croisant les bras sur sa poitrine, et, sans doute, le nom de cette femme est un mystère?
— Citoyen Chénier, répondit Adrien en baissant les yeux, je ne suis pas autorisé à dire ce nom . Vous savez qu’aujourd’hui il y a une foule de noms qui n’appartiennent pas à ceux qui les portent. Vous-même, citoyen Chénier, votre femme de ménage vous appelle André : ainsi , que trouvez-vous d’étonnant à ce qu’une femme me recommande de taire son nom?
Adrien s’estima heureux d’avoir trouvé cet expédient qui mettait sa conscience d’envoyé en repos.
— C’est probablement une femme proscrite, dit Chénier sur union qui était plutôt celui de la réflexion que de la demande.
Adrien profita de ce ton pour ne pas répondre.
Chénier laissa tomber ses bras, baissa la tête et réfléchit, e»
laissant percer sur sa figure toutes les pensées de joie et de douleur qui bouleversaient en ce moment son âme.
— Eh bien ! citoyen Chénier, dit Adrien, songez à l’inquiétude de votre ami qui vous attend... et prenons une décision...
— Monsieur, répondit le poète, aujourd’hui la Convention a promulgué une loi contre les ex-nobles; hier j’ai yu annoncer cette loi dans le Moniteur. Maintenant, quoi que vous disiez, votre démarche si pressante se rattache à l’événement de ce jour. Vous demandez ma maison pour une femme noble exilée de Paris. Cela suffit... si ce n’est pas elle, c’est une autre femme dans la même position, c’est une sœur d’exil. Ma maison sera demain à vous.
— Mille actions de grâces ! dit Adrien en serrant les mains du poëte, comptez sur ma reconnaissance et sur mon dévouement , deux sentiments qui sont chez moi éternels.
— Vous me remerciez pour bien peu de chose, monsieur Mouriez, dit Chénier, et quelque chose me dit que le plus obligé de nous deux dans cette affaire ne sera pas vous.
— L’avenir est à Dieu, cher poëte , dit Adrien : j’ai fait mon devoir, vous avez fait le vôtre; maintenant marchons, vous et moi, à notre destin.
— Adieu! jeune homme , dit Chénier, dont l'émotion croissait à chaque minute, votre silence a déjà trop parlé. Tout ce que vous ne vouliez pas dire a été dit; mais ce n’est pas votre faute , je comprends. Adieu ! nous nous reverrons. Vous me trouverez tous le3 jours à cinq heures du soir à Passy, rue Basse, n° 15. J’y serai déjà demain.
— Cher poète, adieu! dit Adrien ; que le secret de cet entretien ne sorte jamais du fond de nos cœurs !
— Jamais! je vous le jure! dit Chénier... Ah! mon Dieu! nous oublions... j’oubliais la chose essentielle... demain à midi les clés de la maison seront déposées ici, entre les mains du maitre de l’auberge... et on ne les remettra qu’à la citoyenne...
— A la citoyenne... dit Adrien avant de fermer la porte, elle n'a pas changé de nom.
Chénier entendit cette dernière phrase en descendant les premières marches de l’escalier.
tm JOUR DE FÊTE.
En ce moment, Paris, cette ville qui a tout vu, et qui peut tout revoir, avait changé de physionomie ; le fond sans doute était le même , la surface offrait de grandes variations. La gaieté régnait extérieurement, et les motifs de cette métamorphose nous paraîtraient aujourd’hui absurdes , si notre expérience révolutionnaire ne nous démontrait point que Paris a l’habitude de se consterner ou de s’égorger pour des raisons qui seront des mystères historiques dans les jours calmes d’un avenir très-éloigné.
Il n’y avait plus de clubs, excepté celui des jacobins, qui n’était qu’une succursale de la Convention. Les rues avaient un air de fête. On venait de proclamer le fameux décret ainsi conçu : Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême. On avait créé une série de fêtes pour tous les décadis; les fêtes :
Du genre humain; — du peuple français; — des bienfaiteurs de l’humanité ; — des martyrs de la révolution ; — de la liberté et de l’égalité; — de la liberté du monde; — de l’amour de la patrie; — de la haine des tyrans et des traîtres; — de la vérité ; — de la justice ; — de la pudeur; — de la gloire; — de l’amitié ; — de la frugalité; — du courage;
— de la bonne foi; — de l’héroïsme; — du désintéressement;
— du stoïcisme ; — de l’amour ; — de la foi conjugale ; — de l'amour paternel ; — de la tendresse paternelle; — de la pitié filiale; — de l’enfance; — de la jeunesse; — de l’àge
liril ; — de la vieillesse; — du malheur; — du bonheur; — ■ de l’agriculture ; — de l’industrie; — des aïeux; — de la postérité.
Le peintre David avait été chargé de formuler les programmes de ces fêtes, avec les traditions des Grecs et des Romains.
La Commune et les Jacobins avaient félicité la Conventioa sur ce décret sublime. On chantait partout l’Hymne de la vertus le mot de réconciliation était dans toutes les bouches, et personne ne songeait plus à redouter un avenir chargé de tant de fêtes.
La translation des cendres de Rousseau dans les caveaux du Panthéon achevait de tranquilliser les esprits.
Une ère nouvelle commençait. La république était désormais fondée sur des bases inébranlables, comme tout ce qui est fondé en France.
Danton et Camille Desmoulins , seuls obstacles au progrès, ayant disparu dans une tempête récente, rien ne pouvait plus troubler la sérénité de l’horizon politique. Enfin, comme disaient les poètes du temps, l'dge de Saturne et de Rhée allait revenir; Danton et Camille Desmoulins ne pouvaient plus s'opposer par malveillance systématique au retour de l’âge d’or.
On respirait enfin ! il était temps !
Sur le frontispice de tous les temples, on avait effacé ces mots : A la Raison, remplacés par ceux-ci : A l'Être suprême, et on lisait sur les murs de beaucoup d’édifices publics cette phrase prononcée par Robespierre, dans la séance du 17 pluviôse an 11 : Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu.
C’est dans cette phase nouvelle que nous retrouvons la eomtesse Marguerite à Versailles, sous les arbres du jardin de l’avenue du Tiers : elle y est rentrée avec joie et tristesse, deux sentiments qui marchent souvent d’accord.
C’était le décadi de la Fête du Bonheur; tout Versailles célébrait le Bonheur, ce jour-là, mais avec une certaine modération dans l’enthousiasme. Des affiches municipales, naïvement rédigées en style! d’égloguc , invitaient les citoyens à être heureux jusqu'au coucher du soleil, et les figures des passants essayaient de se conformer aux exigences du pro-
gramme. Cela rappelait les vers du poëte italien, qui disent que tout le bonheur de certaines gens consiste à nous paraître heureux \
Hélas ! en France , il est plus facile de décréter la victoire que le bonheur.' Pourtant, au milieu des tempêtes politiques, si un éclair de calme vient à luire, on le saisit au vol avec transport, comme le naufragé englouti sous les vagues profite Avidement de la minute qui le voit surnager pour ouvrir ses lèvres à la fraîcheur de la respiration.
Madame de Pressv, malgré son peu de foi dans les programmes révolutionnaires, retirait pourtant, elle aussi, quelque soulagement intérieur de cette fête publique.
— Et puis, se disait-elle en essayant de se tromper, qui sait si même ces fausses apparences de tranquillité ne sont pas de vrais symptômes d’amélioration sociale ? On a déjà fait beaucoup de mal ; mais ceux qui l'ont fait ne demandent pas mieux que de s'arrêter et de faire oublier leur passé par leur avenir. Il est impossible de croire que des hommes aient conçu le dessein d’établir les échafauds en permanence, d'inonder de sang les places publiques, et de remplir de victimes toutes les prisons. Le mal a fait son temps, le bien arrive.
Et la jeune femme, après s’être livrée à ces réflexions, s’épanouit dans sa joie, un seul instant, mais c’était beaucoup : elle avait entrevu la vie.
Elle quitta le jardin avec l’intention de venir se placer derrière les persiennes du salon du rez-de-chaussée , pour voir passer le monde des heureux officiels dans l’avenue du Tiers; car la fête se célébrait spécialement sur la pelouse de Satory, à l’endroit même où se font aujourd’hui les courses de chevaux.
Comme elle entrait dans ce salon qui lui rappelait la terrible scène de Claude Mouriez , son pied , déjà levé pour atteindre le mur de la fenêtre, s’arrêta , comme si un reptile se fût montré tout à coup.
C’était tout simplement une lettre qui paraissait avoir été lancée à travers les lames de la persienne ; et qu’éclairait par hasard un rayon de soleil.
* El si reduce
A parère a noi felici
Ogni lor felicità. (Métastasé.)
Une lettre tombée sur le parquet d’un salon ne semble pas, au premier abord, une chose effrayante, et pourtant la comtesse de Pressy tressaillit convulsivement et regarda ce morceau de papier avec une sorte d’effroi : les circonstances peuvent donner aux choses le» plus insignifiantes une haute valeur.
Madame de Pressy regarda quelque temps cette lettre mystérieuse sans oser l’effleurer de la main; elle essayait de lire, à distance, l’adresse, qui était écrite en lettres menues et avec une encre blanchâtre comme celle qu’on trouve dans les ' auberges. Enfin la jeune femme , se voyant seule, crut faire un acte viril de courage en prenant la lettre pour la regarder de plus près.
Ce papier lui brûla la main, et elle le laissa tomber comme un tison.
Elle avait reconnu l’écriture d’André Chénier.
— C’est lui! c’est bien lui! se dit-elle; et comment a-t-il découvert ma demeure? Il avait quitté la France, m’a-t-on dit, et comment a-t-il pu supposer en pays étranger que je pouvais rentrer dans cette maison, sous les yeux de Claude Mouriez! A-t-il appris la destitution de Claude?... Mais aucun journal n’en a parlé... probablement, il a laissé à quelque ami le soin de surveiller ma vie... Et s’il a fait cela... oh! c’est qu’il m'aime toujours; c’est qu’il m’a toujours aimée, dans sa muette délicatesse d’homme d’élite ! On ne fait surveiller de loin que les femmes qu’on aime bien!
Madame de Pressy reprit la lettre, et avant de l’ouvrir elle regarda ce qui se passait au dehors, mais avec la précaution de la femme qui veut voir sans être vue.
Les allées latérales et la chaussée de l’avenue étaient remplies de promeneurs ; mais la comtesse n’y découvrit aucune figure connue. Cette foule paraissait calme et jouissait de son décadi avec assez de bonheur, comme d’un dimanche retardé de trois jours.
La comtesse Marguerite rompit la cire de la lettre avec des doigts tremblants, et elle lut ce qui suit :
« Madame,
« J’ignore complètement, au fond de ma solitude, si je puis « vous rendre une visite sans blesser les convenances; mais
« je sais bien que si votre nouvelle position vous permet « d'exaucer un désir qui est une prière, ce jour ne sera pas « pour moi indigne du nom de fête qu'on lui a donné par un a décret de la Convention.
« André.
« Passy, rue Basse, 18. »
Cé billet avait une obscurité transparente et il autorisait une réponse, parce qu’il avait l'air de ne rien demander.
Ne comparons jamais ce qui se fait aux époques calmes» avec ce qui se fait aux époques orageuses, nous nous exposerions à commettre trop d’erreurs. La comtesse n’hésita pas un instant : elle monta tout de suite à sa chambre, et prenant une plume, elle écrivit une réponse, sans prendre les précautions usitées en pareil cas, c’est-à-dire sans combiner et réunir quelques-unes de ces phrases nébuleuses qui toujours mécontentent, par leur politesse préméditée, celui qui les reçoit.
Voici le billet de la comtesse :
« Demain à midi deux femmes attendent M. André devant « le bassin de Latone ; l’une d’elles serrera la main du poète « avec le plus grand plaisir. »
Ce billet fût porté le jour même au domicile désigné , par Denis , le fermier toujours fidèle.
Ensuite la comtesse, qui avait le cœur trop plein de joie pour la garder toute pour elle, courut rejoindre dans le jardin la bonne Angélique, devenue son amie depuis longtemps, car dans les malheurs de ces époques , c’était la vieiHe fidélité qui supprimait les distances et les titres entre maîtres et serviteurs , et non point l’article d’une loi.
Angélique apprit donc tout ce qui venait de se passer, et dit en souriant :
— Me permettez-vous, Madame, de vous dire franchement ce que je pense?
— Eh! sans doute! dit la comtesse d’un ton assez gai, si je vous confie, Angélique, ce qui vient de m’arriver et ce que je viens de faire, c’est pour savoir si vos réflexions s’accorderont avec les miennes : ainsi ne craignez rien, dites tout ce que vous pentes ; vous ne m'offenserez pas.
— Bien! Madame; puisque vous m’autorisez à tout dire, je vais abuser de votre permission...
— Abusez , Angélique.
— Vous allez voir, Madame... Eh bien ! je vois d’ici marcher les événements... Lorsque votre deuil de veuve sera légalement expiré, vous prendrez un troisième nom de mariage, et...
— Angélique, dit la comtesse en interrompant, voilà précisément la seule chose qui n’aurait pas dû sortir de votre bouche...
— Mais, Madame, je vous avais prévenue...
— Oui, c’est vrai... et, au fond, votre remarque, ma bonne Angélique, ne m’étonne point; tout le monde, après y avoir été autorisé, l’aurait faite à votre place... excepté vous, pourtant.
— Ah ! permettez , Madame, je ne comprends pas bien votre idée; veuillez bien me donner une explication.
— Réfléchissez un moment, dit Marguerite avec tristesse.
— Oui, Madame, j’ai réfléchi... et longtemps... Ce n'est pas aujourd'hui seulement que cette idée m’est venue... Voyons! qu’y a-t-il là d’extraordinaire?... Ce jeune homme vous aime... et de quel amour! ceux-là n’aiment pas comme les autres!... 11 vous a aimée veuve d’abord, puis il s’est retiré devant M. de Pressy; il a même complètement disparu. Voilà du réel amour, parce qu’il est uni au respect. Après, Dieu veut que vous soyez encore dans votre liberté du veuvage. Eh bien ! ce jeune homme vous prouve qu’il ne vous a jamais oubliée ; et, à coup sûr, il arrive avec les plus honnêtes intentions devant la veuve du comte de Pressy.
La comtesse Marguerite secoua tristement la tête, croisa les bras sur le sein, et d’une voix pleine d’émotion et de larmes, elle dit ;
— Angélique, mon amour est fatal; je suis deux fois veuve, mais par deux coups de foudre. Ceux qui m’aiment semblent être destinés à périr de mort violente. Je veux voir encore une fois André Chénier, mais ensuite... oh ! je ne le reverrai plus! Mon amour est fatal, croyez-le bien, Angélique!
Comment pouvez-vous parler ainsi, Madame, dit Angélique en croisant les mains, vous oflensez Dieu!
— Angélique, dit la comtesse, je ne m'offense que de moimême et je redoute demain, si on m’y oblige, je redoute d’offauer André Chénier !