AÜX JARDINS DE VERSAILLES
Dans l'été de 1794, les jardins de Versailles et la façade qui les regarde avaient, eux aussi , une physionomie révolutionnaire que n'aurait jamais prévue leur royal fondateur. Les fenêtres du château, malgré la beauté de la saison, étaient hermétiquement closes sur toute la ligne et annonçaient un propriétaire absent ; le sable ne s’aplanissait plus sur les allées; des fleurs sauvages se hérissaient partout, comme des protestations végétales qui accusaient la symétrie de Le Nôtre; les tritons, les naïades, les néréides ouvraient des lèvres arides sur des bassins sans eaux; les dieux et les déesses portaient au front des couronnes d’immortelles, mais rien n’avait enlevé à ces jardins les magnificences de verdure et l’éclat somptueux que leur donnent le soleil et l’été.
Chénier devança l’heure indiquée par le billet de la comtesse, et pour dévorer les minutes séculaires de l’attente, il murmura des vers au milieu de cet Olympe de marbre qui le regardait du haut de ses piédestaux.
Il n’y avait donc en ce moment autour du poète qu'un peuple de marbre, immobile témoin de tant de scènes formidables, et qui semblait sourire enfin à une scène d’amour depuis quatre ans attendue sous les arbres de ces beaux jardins.
Le poète entendit sonner midi, et ses regards ne quittèrent plus la haute terrasse, et, pour mieux dire, l'horizon où l'autre
soleil de ce jour allait se lever, dans une immense ligne de fleurs.
Un peu après le coup de midi , deux femmes parurent devant l'Andromède de Puget ; celle qui marchait la première s’arrêta devant le chef-d’œuvre et secoua tristement la tète. Quoique placé à une assez grande distance, Chénier devina la pensée de la comtesse, qui saluait avec mélancolie une femme enchaînée au roc, victime que venait délivrer un poète aventureux monté sur rhippogriffe. C'était le mythologique symbole de ce "'ornent.
Avec cette aisance que les femmes ont toujours dans les moments difficiles, madame de Pressy aborda Chénier, qui était, lui, pâle et muet comme le dieu Vertumne, son plus proche voisin.
Angélique salua de loin le poète et n’avança plus.
La comtesse serra les mains du poète et lui dit :
— Est-il nécessaire d’ajouter que je vous revois avec un plaisir qui ressemble au bonheur?
— Non, Madame, dit Chénier; n’ajoutez rien , vous êtes venue.
— Avez-vous douté, Monsieur?
— Si un malheur m’eût attendu, je n’aurais pas douté. Madame.
— Je n’ai pourtant rien d’heureux à vous annoncer, monsieur Chénier.
— Vous êtes venue, Madame, cela me suffit. On ne doit pas être exigeant dans ses souhaits, à l’époque où nous vivons.
— Monsieur Chénier, dit la comtesse en invitant le poète à s’asseoir à côté d’elle, sur un banc de pierre, comment avezvous découvert ma retraite?
Cette demande fut faite avec ce brusque changement d’organe qui veut mettre la conversation sur un ton familier.
André ne répondit pas tout de suite, sa vive émotion lui ôtait sa présence d’esprit.
— Madame, dit-il, c’est par le plus grand des hasards... je quitte souvent Passy où je demeure... pour venir faire quelques visites à Versailles... et je descends à l’auberge de la Lyre d’Apollon...
— Un poète ne peut pas choisir une autre auberge, interrompit la comtesse en souriant.
— Et c'est là, continua Chénier, que j’ai entendu dire que la citoyenne Pressy était rentrée à Versailles... alors j’ai écrit au hasard...
— Vous êtes bien ému, dit Marguerite, en vous expliquant sur un fait aussi simple...
— C'est que, Madame... ce fait si simple m’a rappelé une maison où j’ai passé le dernier de mes plus beaux jours.., j’aurais pu vous écrire plus tôt, mais avant de hasarder une lettre , je voulais être certain que vous habitiez seule cette maison, seule avec Angélique.
La comtesse regarda fixement Chénier, et après quelques instants de silence, elle dit :
— Vous ignorez donc , monsieur Chénier, le malheur qui a frappé la comtesse de Pressy?
— Quel malheur? demanda le poète en pâlissant.
— Ah! vous l’ignorez! poursuivit la comtesse. Eh bien! la Vendée, qui a déjà dévoré tant de nohles existences...
La jeune femme s’arrêta, et deux larmes brillèrent sur sea joues.
— Le comte de Pressy ! s’écria Chénier en se levant à demi et avec un accent où toutes les émotions venaient se confondre.
— Ne prononcez pas ici ce nom, imprudent! dit la jeune femme en le retenant par la main. Ces statues ont des oreilles de chair peut-être!
— Mort! dit André , comme s’il eût parlé à lui-même.
— Et il y a déjà bien longtemps ! continua la comtesse ; si mon mari vivait , je ne serais pas ici , monsieur Chénier.
Un long silence se fit après ces paroles ; les deux ù. 1er locuteurs devinrent muets, et leurs yeux restèrent fixés sur la gazon de l’allée; on eût dit qu’il y avait deux statues de plu» dans les jardins de. Versailles.
Chénier rompit le premier le silence, i — Après avoir entendu cette triste nouvelle, dit-il, je u’ai plus que deux choses à faire : vous remercier de l’entretien que vous m’avez accordé ce matin, et m’éloigner ensuite pour respecter votre douleur.
— Monsieur Chénier, dit la comtesse d’une voix amicale, vous agirez selon votre volonté... Vous êtes libre de partir; mais je crois n’avoir rien dit qui puisse vous faire croire que cet entretien était déjà trop long pour moi.
— Madame, dit Chénier, ce que je viens d'apprendre bouleverse toutes mes idées... et vraiment, tout ce que je pourrais dire maintenant ne serait plus qu’un mensonge de lèvres et Une contradiction de l’immuable vérité de mon cœur... Aussi j'aime mieux m éloigner...
Chénier se leva dans une agitation convulsive.
— Monsieur Chénier, dit la comtesse en se levant aussi, et en rajustant les plis de sa robe comme pour se donner une contenance pendant la remarque téméraire qu’elle allait hasarder ; monsieur Chénier, je ne finirai jamais un entretien sur une énigme. Vos dernières paroles sont très-nébuleuses, et je vous invite à les éclaircir.
— Vous l’exigez. Madame?
— Je ne l'exige pas ; j'invite.
— Eh bien ! Madame, mes paroles si obscures veulent dire ceci en langage clair : Du vivant de votre mari, j’aurais été toujours heureux de vous voir un seul instant, d'entendre un seul mot sortir de vos lèvres, mais jamais je n’aurais rien dit des choses secrètes qui sont en moi. Je suis encore de ceux qui ont le respect du mariage; mais à présent, ces scrupules ne peuvent plus me retenir. Vous êtes veuve, vous êtes libre, et je regarderais comme perdus et menteurs tous les moments que je ne consacrerais pas à vous dire ces trois mots inventés par le cœur... Je vous aime.
La comtesse ouvrit son ombrelle et la laissa tomber du côté d'André Chénier.
Dieu seul vit l’expression de sa céleste figure en ce moment.
La brise qui se lève à midi , dans l’été , courut dans les beaux arbres de Versailles , et leur donna des murmures charmants; on eût dit que la voix du poète ressuscitait toutes les extases de la tendresse Sous ces voûtes de verdure sombre , oit les hommes d’un autre siècle avaient si bien vécu et tant aimé!
— Monsieur Chénier, dit la comtesse avec une émotion mal déguisée, l’aveu que vous me faites... je ne l’attendais point... mais j’ose ici parler sans dissimulation... les circonstances excusent tout... Ah! mon Dieu! vivrons-nous demain?... Chénier, votre amour m'honore, et j’en suis fière, s’il m’est défendu d’en être heureuse.
Chénier rayonna de joie et joignit ses mains comme dans «ne prière devant une sainte image.
— Madame, dit-il , permettez-moi , à mon tour, de vous demander le sens clair de cette dernière parole... Il vous est défendu d’être heureuse de mon amour?
— Poète, dit la jeune femme avec tristesse, cela n‘e pas de sens... je n’ai rien dit.
— Au nom du ciel, Madame, je vous conjure de parler...
— Chénier, continua la comtesse, vous souvenez-vous de notre première entrevue à l’hôtel de la Tour d’ Aigues , à Ail?
— Chaque jour je m’en souviens.
— C’est la première fois, Chénier, que je vous parlai de mes
pressentiments et de mes visions... toutes choses que le vulgaire traite de folies ! eh bien ! toujours l’avenir a donné raison à mes pressentiments... Chénier! ne me demandez pas mon amour! au nom du ciel! cet amour vous serait fatal ! /
— Voilà un mot, Madame, que je ne comprends plus, dit Chénier avec feu. Ce mot n’appartient plus à cette époque où nous vivons. La fatalité, c’est le bien de tous; c'est un patrimoine commun; nos pères l’ont légué à la génération présente. . . tout à l’heure vous l’avez dit vous-même : Vivrons-nous demain? Oui, cela est juste, et ce doute nous fait un devoir de vivre aujourd’hui.
— Non, Chénier, non... assez de deuil sur moi, assez de deuil! laissez-moi être fière de votre amour, et redoutez le mien ! c’est la mort.
— Madame, écoutez... écoutez... il y eut, au siècle dernier, un grand peintre, Antoine Van Dyck, qui a dit un mot sublime... 11 aimait la comtesse Brignole, et il l’aimait sans doute comme je vous aime. Le comte Brignole, son mari, la conduisait par la main dans la grande nef de San-Lorenzo, où le mariage venait d’être célébré... Van Dick, appuyé sur un pilier, regardait le comte, et serrant le bras de son ami, il lui dit avec une expression ineffable : « Ma vie pour un quart d’heure de cet homme ! » Van Dyck avait raison.
La comtesse préparait une réponse en regardant les fleurs sauvages de l’allée lorsqu’ Angélique parut tout à coup et dit :
— Madame, il y a là des hommes à mine suspecte, et je voudrais bien me tromper; mais, voilée par un taillis, j’ai entendu distinctement prononcer le nom de Chénier et de la Lyre <T Apollon.., je suis toute tremblante... J’ai voulu voir ceux
qui avaient parlé... le les ai vus... ils ont passé devant moi... Quelles figures!... Ce sont des hommes de la police secrète... Ne vous montrez pas... ils sont quatre!...
Chénier tira un poignard et regarda du côté qu’avait désigné Angélique.
— Cachez votre poignard, Chénier, dit Marguerite; que feriez-vous contre quatre hommes armés?
— Laissez-moi seul, dit André; laissez-moi seul... Si je suis arrêté par ordre de Fouquier-Tin ville, au nom du ciel! que ces sbires ne vous trouvent pas avec moi ! vous seriez perdue aussi !
— Chénier, je ne vous quitte pas ! dit la comtesse d’un ton résolu, je suis fière de votre amour, et si je meurs avec vous, je serai fière de ma mort.
— Mais, dit Angélique, vous pourriez encore vous dérober à leurs regards... Ces gens-là ont fait un petit détour dans cette allée... Gagnez la rotonde des Fontaines, là, vis-à-vis, et vous vous sauvez par l’autre côté des jardins.
— Venez, Chénier, dit la comtesse en lui présentant son bras. Eh bien! est-il fatal, mon amour?
Dans cette terrible situation , André Chénier n’avait entendu et ne se rappelait que les derniers mots de la comtesse : Mon amour vous est fatal! ou, pour mieux dire, il ne se souvenait que des deux premiers.
Le poète bénissait ce périlleux hasard qui venait d’arracher un aveu au cœur de la jeune femme, et fort de cet amour, révélé dans une confidence suprême, il ne redoutait plus rien des sanglantes menaces de l’avenir.
Ce côté des jardins de Versailles , qui aboutit à l’escalier des Géants, était complètement désert ; les deux fugitifs traversèrent la rotonde des Fontaines, muette alors comme l’urne d’une aaïade épuisée, et se dirigèrent vers l’aile gauche du château.
Angélique avait reçu, par un geste significatif, l'ordre de rester en arrière et d'observer les mouvements des inquisiteurs.
André Chénier ne regardait que la comtesse Marguerite , et se laissait entraîner par elle dans une course brûlante; s’il eût été maître de deux volontés, il n’aurait pas songé à fuir ces délicieux ombrages , où les entretiens de l’amour ont des paroles d’une ineffable douceur; mais il fallait obéir à la violente impulsion de cette femme, qui ne voyait que le salut de Chénier avant tout.
Ce fut avec un vif serrement de cœur que le poète sortit des voûtes sombres des allées, et découvrit le grand escalier, tout rayonnant de la lumière du soleil.
— Maintenant, dit Marguerite, ne nous trahissons pas; marchons d'un pas ordinaire , afin de n’éveiller aucune attention.
En disant cela, elle laissa tomber son voile vert, non pas pour cacher sa figure, mais pour cacher sa beauté ; car la terrasse du château n’était pas déserte comme l’allée du parc.
Ils traversèrent la voûte du château, et descendirent du côté de la ville, à droite, dans le quartier de l’église Saint- Louis. De là ils se dirigèrent vers l'avenue du Tiers, et traversant la chaussée, ils gagnèrent le massif d’arbres, qui protégeait l’entrée du souterrain. *
Ils avaient donc atteint cet abri sauveur et déjoué toutes les poursuites. Le souterrain traversé, la comtesse prêta l’oreille, en collant sa tête contre le panneau de séparation, pour s’assurer que sa maison était déserte, avant d’y entrerj; et aucun bruit n’arrivant jusqu’à elle, le panneau secret fut ouvert, et ils pénétrèrent dans le premier salon.
— Il ne faut pas nous abuser, dit Marguerite, cet asile ne vous offre que la sécurité d’un moment. Songeons à trouver mieux.
André Chénier regardait la jeune femme avec une émotion qui n’empruntait rien aux périls de l’heure présente; son visage exprimait l’angélique sérénité des élus du Thabor.
— Ce lieu est bon, semblait-il dire; fixons ici notre tente. Pourquoi changer quand on est bien ?
La comtesse devina la stoïque pensée du poète, et lui serrant vivement la main, elle lui dit :
— Vous comprenez bien que vous ne pouvez rester ici. Les limiers ont l’intelligence de leur profession. L’aubergiste de la Lyre d'Apollon sera interrogé. En pareil cas, on est trahi par les moindres indices. Allons au-devant de toutes les trahisons, comme de toutes les imprudences, et s’il nous reste une heure de calme, ne l’employons pas à la perdre, comme des enfants.
— Une heure, dit Chénier avec une voix qui murmurait toutes les mélodies de la tendresse, une heure I quel beau siècle avant de mourir !
— Chénier, dit la comtesse vivement, je ne veux pas vous
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