‹ André ChenierChapitre 27 sur 29 · SA · texte numérisé non relu

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perdre , moi ; mon devoir est de vous sauver, de vous sauver malgré vous... et même malgré moi!

L'émotion couvrit ces dernières paroles f dont le véritable sens ne fut pas tout de suite compris par le poète.

— Mais écoutez-moi , Marguerite, dit Chénier ; je crains de ne plus vous revoir si je vous quitte aujourd’hui. Et si je ne vous revois plus, que ferai-je de cette vie que vous m’aurez sauvée !

— Chénier, je vous jure, dans cette heure si solennelle pour nous deux , je vous jure que nous nous reverrons ; je vous jure... que je serai à vous... mais obéissez à mon amour... Quand je vous dis cela, c'est que je sais trop bien ce que je dis... ici, vous serez découvert... c'est dans cette maudite auberge que j’ai trouvé les clés de ma maison... chacun de nos pas aujourd'hui est une imprudence ; pourquoi ai-je pris ces clés dans cette auberge?... Au reste, si on eût évité cette faute, on en eût commis une autre. Toute chose est une faute de conduite au temps où nous vivons... on ne sait comment vivre pour vivre!... Ma tête brûle... je suis folle... Chénier... vous le savez... j’ai des pressentiments infaillibles... il y a du sang autour de nous! ne soyez pas sourd!... Aimezmoi comme je veux être aimée... en esclave, dans vos moments d’infortune, en maître, quand vous serez heureux !

La jeune femme était dans une exaltation séraphique ; sa figure rayonnait, ses yeux avaient des reflets sibyllins, son geste superbe aurait mis des rois à ses pieds.

Chénier, ivre de joie, se prosterna devant elle, et baisant la poussière qu’elle venait de sillonner, il lui dit :

— Parlez, je suis tout à votre volonté sainte. J’obéis!...

— Sur-le-champ il faut partir 'pour Viroflay, dit Marguerite; vous connaissez la ferme de Denis; là, vous prendrez un déguisement, et personne ne pourra vous découvrir dans cette retraite. De là, vous pourrez écrire à votre frère...

— Oh! Marguerite, il ne m’est pas permis de compter sur mon frère ; son crédit est perdu , depuis la chute du club des Cordeliers, depuis la mort de Camille Desmoulins. Qui sait même si, à cette heure, ce pauvre Marie-Joseph lui-même n’est pas mis hors la loi. Toutes les voix généreuses des meilleurs patriotes sont éteintes. Avez-vous lu , l’autre jour, dans les papiers publics, la fière apostrophe de Robespierre jeune contre Hébert ?

« C'est toi, lui a-t-il crié, c’est toi qui as fait soulever les populations, en attentant à la liberté des cultes! » Hébert a regardé Robespierre jeune de cet air qui promet la mort, et Robespierre a cru devoir s'élancer à la tribune pour prononcer un discours fort adroit afin de réconcilier son frère avec le terrible Hébert, et il n’a réussi qu’à moitié, lui, le dictateur suprême ! et vous voulez que mon frère Marie-Joseph puisse me sauver si on demande ma tête! Oui, je sais bien que mon frère viendra se jeter entre mes juges et le bourreau, quand j’aurai les mains liées, mais jamais je n’implorerai son secours, d’abord parce qu’il serait inutile, ensuite parce qu’il s’exposerait lui-même à une vengeance de mort. Ce n’est pas moi, Marguerite, qui dois pousser mon frère à une démarche vaine pour moi et peut-être mortelle pour lui.

— Eh bien! André, si cela est ainsi, n’appelez personne à votre secours, et restez dans une retraite sûre. Le mal est arrivé à son comble. Le bien est à l’horizon du levant comme le soleil avant l’aube; avec un peu de prudence encore, vous pouvez attendre l’aurore promise; partez tout de suite. Croyezmoi... Oui, je lis votre pensée dans vos yeux, et je vais répondre à une question muette. Vous comptez sur le souter- , rain de cette maison, n'est-ce pas?... Eh bien ! oui, c'était un asile autrefois, il y a un an; aujourd’hui il n’y a plus de secrets dans les murs, dans les plafonds, sous les planchers.

Les visiteurs domiciliaires se sont éclairés dans leur profession. Ils sondent tout; ils découvrent tout; personne n’ose plus se confier ces asiles que la terreur a fait inventer et que l’expérience a fait découvrir. Ainsi, mon poète, ne cherchez pas le salut où il n’est pas; il est à la ferme de Viroflay ; partez sur-le-champ. Nous nous reverrons, je vous le jure...

— Marguerite, dit Chénier, j’irai partout, je suivrai avec docilité l’indication de votre main, si vous me promettez de venir visiter la retraite de votre proscrit.

— Je fais plus que promettre ; je le jure, Chénier... demain, mous nous reverrons à la ferme de Denis.

— Je pars ! s’écria le poète avec l’accent de l’exaltation.

— Maintenant, dit la comtesse, le souterrain nous sera encore utile , pour cacher votre fuite ju squ’à l’entrée du bois. Venez, ne perdons pas de temps.

La comtesse fit jouer le ressort, le panneau du souterrain

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