‹ André ChenierChapitre 4 sur 29 · ON VIVANT INHUMÉ · texte numérisé non relu

ON VIVANT INHUMÉ

La petite maison où les deux poètes avaient cherché un abri comme deux alcyons battus par l’orage, s’élevait autrefois, ou, pour mieux dire, s’abaissait sous la côte qui monte de Versailles à l’hippodrome de Satory : des fenêtres de son unique étage on distinguait très-bien les passants sur la chaussée ; il n’y avait d'autre distance que l’allée d’un petit jardin.

Le soir, à l’heure où le soleil semble toucher la cime des forêts, à l’ouest de Versailles, André Chénier avait choisi un observatoire derrière une persienne de sa maison , et attachait des regards de curiosité ardente sur le chemin qui monte à Satory. C’était le moment de la promenade; l’air était doux, les fleurs agrestes embaumaient les buissons, les oiseaux chantaient dans les jeunes feuilles ; on oubliait l’orage de la terre en voyant la sérénité du ciel.

Deux femmes suivaient lentement la lisière des arbres du côté de la petite maison : leur costume fort simple n’indiquait aucune diflérence dans leur condition et leur fortune , mais un œil exercé ne pouvait se méprendre : l’une avait dans son maintien quelque chose de timide et de respectueux qui annonçait une infériorité de position ; l’autre, malgré cer-

tains efforts trop évidents tentés pour dissimuler la noblesse et l’élégance de ses habitudes, devait à coup sûr être une femme dt distinction, une de ces radieuses étoiles soudainement éteintes sous les lambris de Versailles par le canon du 10 août.

André suivait depuis longtemps tous les mouvements de cette femme, qui paraissait avoir choisi la côte de Satory pour but de sa promenade du soir ; c’est ce qu’aurait pu croire , du moins , uu observateur désintéressé ; mais notre poète , depuis le matin, avait adopté une conjecture fort raisonnable après la lecture de la lettre anonyme, et il interrogeait si bien du regard toutes les femmes qui passaient devant sa maison, que celle-ci ne lui parut point cheminer au hasard, comme pour respirer la fraîcheur du soir. Par intervalles, ses yeux , presque toujours attachés sur le sol , se fixaient sur un seul point et semblaient choisir toutes les éclaircies de verdure, à travers lesquelles on pouvait voir la maison d’André Chénier. Cette préméditation devint encore plus évidente lorsque les deux femmes côtoyèrent le mur du jardin. Celle qui trahissait la grande dame par sa démarche leva la tête et regarda la fenêtre d’André avec une attention soutenue ; ce mouvement mit son visage à découvert... c’était un visage inconnu.

Une subite irradiation, qui est comme l’auréole de la beauté, permit de saisir l’ensemble des traits de cette femme, même dans la demi-teinte du soir et des arbres ; sa figure avait tout l’éclat des florissantes années de la jeunesse : on y voyait surtout une distinction suprême , qui formait un singulier contraste avec la bourgeoise simplicité de la coiffure et la modestie du fichu et du mantelet.

André la vit passer devant lui et disparaître tout de suite derrière les arbres. 11 appuya ses coudes sur le bord de la fenêtre, sa tète sur ses mains, et chercha dans ses souvenirs ; mais il n’y trouva point cette femme ; c’était vraiment pour lui une inconnue ; elle se révélait pour la première fois, et avec des circonstances qui autorisaient à penser qu’elle seule avait écrit la lettre sans nom ; le doute, s’il en restait encore, s’évanouit tout à fait au tomber du jour. La jeune femme, en desmtdaui. la côte, passa une seconde fois devant la petits

maison, et elle s'arrêta même un instant à la faveur du crépuscule , déjà fort sombre sous les arbres. Chénier ne crut pas devoir perdre le temps à faire des conjectures, lorsqu’il lui était si facile d’aller droit à la vérité : il descendit rapidement les quatre marches de son premier et unique étage, traversa au vol son petit jardin, ouvrit la porte, et arriva encore assez à temps favorable sur la chaussée, pour distinguer les deux femmes, comme deux ombres élyséennes, dans un massif d’arbres, un peu à l’écart de la lisière du chemin.

André doubla le pas et s’avança dans cette direction, en se faisant éclipser par les arbres ; la stratégie qu’il avait improvisée était fort simple et juste : il suivait la mystérieuse femme sans être vu jusqu’aux limites de la ville ; arrivé là, il devenait un passant ordinaire, il n’éveillait aucun soupçon, et toujours marchant sur les mêmes traces, il allait découvrir infailliblement la maison où cette femme demeurait.

Les plans infaillibles sont toujours ceux qui ne réussissent pas. André, qui avait lixé la ligne de son oeil sur les deux femmes, les perdit de vue un seul instant , et ne les revit plus. Cet instant avait suffi pour rompre la ligne; tous les efforts tentés pour la renouer furent inutiles. André se trouva dans un désert. 11 y eut deux mystères pour un ; mais ce qui resta au cœur du jeune poète lui donnait une vie nouvelle, et lui promettait les joies de l’avenir : une céleste apparition ne lui eût pas donné plus d’extases divines. Tous les orages du passé, tous les jours néfastes s’évanouirent dans sa mémoire ; il y avait une femme jeune et belle qui veillait sur lui, comme un ange gardien terrestre, et qui purifiait par son dévouement l’atmosphère lugubre appesantie sur tous les fronts, dans les heures de ces tristes jours.

Pour la première fois de sa vie, André regarda l’amitié comme un sentiment froid et égoïste. Une femme, seule, pouvait créer une autre affection désintéressée fui n’avait pas de nom dans la langue du cœur, une affection qui empruntait à la Providence son plus bei attribut, celui de secourir le malheur sans se manifester à lui. Depuis quatre ans, cette femme inconnue suivait André Chénier pas à pas ; elle avait lu tout ce qu’il avait écrit, elle avait connu tout ce qu’il avait faut. Elle, toujours dans l’ombre, veillait sur lui toujours illuminé

parles éclairs des révolutions ; et aujourd'hui cette femme venait, couverte des voiles du mystère, donner un regard furtif à la petite maison du poète, comme une mère au berceau de son enfant!

Entraîné par ces réflexions, André ne s’était pas aperçu qu'il marchait au hasard et dans une direction qui l’éloignait de son asile, car il venait d’entrer dans une de ces rues solitaires du quartier de l’église Saint-Louis. La maison du comte de Pressy s’élargissait devant lui ; ce gentilhomme de l’ancienne cour était un de ses amis; il connaissait le ci-devant beau monde de Versailles ; il n’y avait pas un meilleur livre de renseignements à consulter.

Avant de toucher le marteau de cuivre de la porte, il regarda la façade de la maison. Toutes les fenêtres étaient fermées sur un triple rang; pas un rayon de lumière intérieure n'éclairait une seule persienne. On pouvait donc croire que cette demeure avait été abandonnée par le maître dans cette époque d’émigration à peu près générale. Cependant Chénier souleva le lourd marteau , qui retomba en réveillant l’écho du vestibule. Ce premier coup ne ût pas remuer la porte, mais le second fit entr’ouvrir une fenêtre et paraître une tête blanche qui se penchait sur la rue avec précaution. Chénier se montra et se nomma. Un instant après , la porte grinça sur ses gonds, et Chénier entra dans un vestibule sombre et vaste, à peine éclairé par la lampe du domestique.

— Monsieur de Pressy est-il en son hôtel? demanda le poète.

— Oui, monsieur Chénier.

Le domestique précéda le visiteur et le conduisit vers le jardin ; il ouvrit ensuite une porte , et Chénier se trouva dans un salon superbe, tout illuminé de girandoles et peuplé par un triple cercle de fauteuils.

— Je vais annoncer monsieur André Chénier, dit le domestique en se retirant.

Le poète resta confondu d’étonnement devant cet appareil de fête, devant ce luxe des plus beaux jours de la monarchie. On aurait dit que le roi était encore à Versailles, et que M. de Pressy donnait un bal ce soir-là aux nobles familles de. la cour.

Ici le narrateur est tenté de suivre un ancien usage et de tracer le portrait physique et moral de M. de Pressy, mais nous

aimons mieux le laisser se peindre lui-même , ou se sculpter dans son relief historique, avec sa parole et son action.

M. de Pressy entra, vêtu, coiffé, parfumé, comme pour un lever de l’OEil-de-Bœuf. On eût dit qu’il venait de poser devant Boucher, et que son portrait était attendu à la galerie de Trianon.

— Comment! c’est vous, cher poète! dit-il en serrant les mains de Chénier. Vous négligez donc bien vos ennemis? J'espère que vous ne venez pas me demander un service. Vous savez que je suis mort, depuis le 10 août 1792; mort et inhumé ici; en attendant de ressusciter, je l’espère bien, quand le roi sera libre; dans peu, n'est-ce pas, mon cher ennemi?

— Mon cher Pressy, dit Chénier, votre domestique me connaît mieux ; il n'ouvre sa porte qu’à vos amis.

— Ainsi, mon cher poète, la révolution ne nous a pas brouillés?

— Oh! certainement non.

— Maintenant, écoutez-moi, mon cher André... j'ignore le motif qui vous amène chez moi ; mais avant de vous écouter, je dois vous adresser la recommandation que je fais aux rares amis qui me visitent. Il leur est défendu de m’apporter la moindre nouvelle du dehors. Je ne veux rien connaître , je ne vieux rien lire , je ne veux rien voir. Mon domestique est muet devant moi. Le 10 août, j’étais aux Tuileries; vous savez peutêtre que je m'y suis conduit en gentilhomme. Le lendemain , j’ai dit comme Hector : Sat palriœ Priamoque datum, et je suis venu m'ensevelir ici à trente-quatre ans, de mes propres mains. J’ignore, et je veux ignorer tout ce qui s’est passé depuis ce moment.

Les révolutions ont à mes yeux un tort immense, elles sont ennuyeuses. Je me suis conseillé un jour d’émigrer. Émigrer! pour aller où? en Angleterre, ou en Allemagne? deux pays trop tristes pour les gens gais! Il faut que je voie, tous les matins à mon réveil, le clocher de la chapelle de Versailles; c’est pour moi ce qu’est pour le marin le grand mât du vaisseau où il est né. Ce clocher me manquera partout : je reste ici. Vous le voyez, cher poète, je n’ai rien changé à mes habitudes d’intérieur. Je Suis en toilette de petit souper. Ce soir,

jeudi , c’est mon jour de réception , et mon salon bleu est en habit de fête. Justement, vous arrivez à propos... Vous me regardez avec des yeux ébahis, mon cher poëte; vous rougissez déjà de vous trouver ce soir eu compagnie de belles dames, avec votre costume grotesque de Girondin qui passe aux Montagnards. Rassurez-vous; c’est mon jeudi de réception, mais je ne reçois personne. Ma famille a toujours reçu les jeudis. Je fais mon devoir, quoi qu’il advienne, et personne n’adviendra.

— Vous me mettez à l’aise, dit Chénier en souriant, et j’étais sur le point de vous emprunter un costume de soirée...

— Comment avez-vous pu adopter cette livrée d’esclave? interrompit M. de Pressy. Vous êtes absolument vêtu de la même manière qu’un marbre antique qui représente un barbare demandant l’aumône! Quant à moi, je me ferai hacher en morceaux, avant de tailler mes cheveux à la Titus ou à la Caracalla, et adopter la carmagnole de drap d’amadou! Au temps où on me disait encore quelque chose , ne m’a-t-on pas dit qu’il y avait eu des hommes assez révolutionnaires pour adopter le pantalon , comme les bouffons de la Comédie-Italienne! Si cette mode aussi devient contagieuse, il faut désespérer du bon goût français! Figurez-vous un gentilhomme et un poëte en pantalon ! Oh !

M. de Pressy accompagna cette dernière phrase d’un éclat de rire en sourdine, et , prenant la main de Chénier, il lui dit :

— Excusez-moi, cher poëte; soyez tolérant pour un mort. J’ai fort peu d’occasions de parler dans ma tombe, et je paie en ce moment mon arriéré de prose étourdie au premier poëte venu... Voyons! rentrons dans notre sujet. Vous aviez une *dée en venant chez moi. Parlez, je vous écoute.

— Oui, mon cher de Pressy; c’est une idée qui m’a conduit chez vous.!. Mais, d’après tout ce que vous venez de me dire, je juge inutile de vous demander des renseignements quelconques, puisque vous n’appartenez plus au monde...

* — Dites toujours, demandez, cher poëte... Qui sait si le hasard...

— Je compte aussi sur le hasard, dit Chénier en interrompant; je voudrais avoir quelques indications sur une jeune et belle femme...

— Son nom, Chénier?

— Je ne sais pas son nom.

— Sa demeure?

— Je ne sais pas sa demeure.

— Et que savez-vous alors sur elle?

— Rien.

— Vous êtes trop poète , mon cher André; vous abusez de la naïveté d’une chaste muse , votre mère. Comment ! vous venez chez moi vous instruire avec de pareils éléments de succès?

— Mais , mon cher de Pressy, je ne puis pas tout vous dire , puisque...

— Ah! c’est juste, Chénier, je comprends; vous vous souvenez de ma consigne... 11 est expressément défendu à mes visiteurs de m’apprendre quelque chose du dehors. Je ne ferai pas même une exception pour vous, Chénier.

— Me voilà donc bien embarrassé pour mes renseignements à cause de votre consigne domestique...

— Essayez pourtant , essayez, mon cher poète, de me dire quelque chose en ne m’apprenant rien.

— C’est une femme d'une taille au-dessus de la moyenne, avec une robe de...

— Prenez garde, Chénier, vous violez la consigne; vous allez m’apprendre quelque infernale nouvelle qui va m’irriter le sang !

— Bien! je ne parlerai pas de la robe... Mais la coiffure?

— Encore moins! Dieu me garde de savoir comment les femmes se coiffent aujourd'hui!... Elles ne se coiffent peutêtre pas du tout !

— Je supprime donc encore la coiffure... elle a une figure pleine de distinction, de fort beaux yeux noirs, de charmants contours de corsage, une tournure de ci-devant comtesse, et surtout des pieds mignons, comme on en trouve peu ; des pieds qui paraissent se poser avec répugnance sur un chemin battu, ce qui me fait croire qu’ils sont habitués à glisser sur des parquets doux , des marbres ou des tapis.

— Très-bien, Chénier; et maintenant vous voulez que je vous éclaire, en me guidant sur ces observations. Ce serait

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difficile. Tout cela est trop vague. Ce signalement incomplet est celui de cinquante femmes de l’ancienne cour...

— Si je pouvais un peu m'écarter de la consigne...

— Allons! Chénier, je vous permets une légère infraction^ mais n’abusez pas !

— Je puis vous montrer une lettre...

— Oh! point de lettre! vous abusez!

— Un fragment d’écriture?

— Point de fragment !... l’adresse de la lettre suffira...

— 11 n'y a pas d’adresse.

— Allons ! montrez-moi quatre lignes qui n’apprennent rien; quatre lignes insignifiantes; les lettres en sont pleines de ces lignes-là.

Chénier s’éloigna de M. de Pressy, parcourut la lettre anonyme, et, quand il eut trouvé ce qui était demandé, il montra le fragment qui n’apprenait rien.

M. de Pressy lut et pâlit ; le plus morne abattement se peignit sur sa figure ; mais un effort surhumain se fit en lui, et, reprenant son sourire et sa grâce de gentilhomme, il rendit la lettre à Chénier, en lui disant : Je ne connais pas cette écriture-là.

Chénier avait vu le trouble de M. de Pressy, mais il prit le maintien étourdi de l’homme qui ne s’est aperçu de rien :

— Je dois me résigner, dit-il, à subir mon énigme en attendant que le hasard m’en donne le mot.

— C’est le meilleur parti, dit M. de Pressy en affectant une grande insouciance.

— 11 est d’ailleurs fort tard, dit Chénier en prenant congé, mon ami Roucher doit être dans l’inquiétude... Adieu, mon cher de Pressy, adieu !

— Adieu ! mon cher poète , et souvenez-vous que je reçois tous les jeudis.

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