DEUX FRÈRES
Rentré dans sa petite chambre , le jeune poète sentit éclater en lui des orages plus violents que tous ceux qui soufflaient sur la place publique depuis l’aube de 89.
De quel œil de pitié il regarda les papiers, les manuscrits, les gazettes qui s’amassaient autour de lui! une collection du Journal de Paris et les suppléments, une liasse poudreuse d'excnfiplaires du fameux n° 13, une moitié d’édition de son Avis aux Français, un début de satire contre Brissot, et une foule de fragments au crayon de ses tragédies, que son frère Marie-Joseph appelait impartiales, à cause de l’innocence classique de leurs sujets : — Et moi aussi, dit-il avec un sourire amer, et moi aussi, j’ai vécu pour les autres,' vivons pour moi! s'il fallait m’asservir à la morale politique des hommes, je laisserais flétrir ma jeunesse au souffle stérile de leurs folles agitations ! Mais de quelle cité de la Pentapole maudite et incendiée par le feu du ciel sortent-ils donc, ces hommes qui, sur leur sanglant chemin, ne se sont jamais arrêtés devant les regards d'une femme pour vivre et pour aimer?
Il ouvrit sa fenêtre , et comme à cette heure de la nuit il ne craignait pas d’être vu, ses regards se reposèrent et s’attea-
drirent devant le tableau d’une belle nuit d’avril. Les étoiles flottaient à la cime vaporeuse des bois, la douceur de l’air entrait comme un baume dans l’âme. Toutes les harmonies nocturnes parlaient une langue divine, comprise de tous, et que personne ne voulait entendre. Les villes dormaient à la hâte en préparant des haines nouvelles au lendemain.
André ramenait toujours ses yeux sur la place où la belle inconnue s’était arrêtée un instant pour regarder la petite maison. La nuit était fort noire aux pieds des arbres, et cependant on pouvait voir de la fenêtre une silhouette de corps humain qui s’agitait et n’avançait pas.
Chénier ne détacha plus ses yeux de cette étrange apparition , qui certainement ne pouvait être autre chose qu’un péril : son anxiété se prolongeant trop, il se préparait à descendre pour marcher droit au danger, lorsqu’une voix fredonna ces vers dans une langue étrangère :
Sais-tu bien que tu t’exposes Aux surprises de l’émir,
Forban de l’!le des Roses,
Qui, sous tes portes mal closes,
Choisis la nuit pour dormir?
Oh! de toutes les harmonies de cette nuit, aucune ne mit plus d’extases au cœur du jeune poëte que cette strophe timidement fredonnée dans sa vieille langue des fils d’Homère ! André retint un cri de joie , et franchissant l’escalier et le jardin en deux bonds, il tomba dans les bras de son frère Maric- ’ Joseph Chénier, qui lui dit :
— Je ne veux être vu de personne , pas même de Roucher ; j’aurais voulu même n’être pas vu de toi , mais la lettre que je t'aurais écrite ne me remplacerait pas en ce moment.
— Tu arrives de Paris, mon cher Joseph?
— A l’instant même; j’ai évité la grande route ; je suis venu parles bois de ViUe-d’Avray... Viens, éloignons-nous d’ici , André; allons nous entretenir un peu à l’écart, dans le , bois.
Marie-Joseph et André s'éloignèrent de la route, et, quand
ils se trouvèrent à une distance prudente des habitations , le premier dit à son frère :
— Mon cher André , hier, dix avril, Robespierre a formulé sa dénonciation contre les Girondins.
— Je m'y attendais : les Girondins sont perdus.
— Et avec eux, mon cher André, tous leurs partisans, tous les hommes d’une modération criminelle. Ton nom même a été prononcé. S’il n'y a pas encore de péril pour toi aujourd’hui, il y en aura demain : c’est inévitable. Je vois marcher les hommes et les événements : le tourbillon emporte tout.
— Eh bien! mon cher Joseph, embrassons-nous étroitement, et que le tourbillon nous emporte tous deux sans nous désunir.
— Je lutterai, moi , mon cher André ; je résisterai; j’ai des secrets de vie politique qui me sauveront peut-être ; mais toi, tu n’es qu’un poète , un rêveur ; tu ne sais rien ; tu n’as rien préparé pour défendre ton passé contre l’avenir. Tu as irrité les puissants, tu as montré ton esprit aux imbéciles , et ton coeur de flamme aux hommes glacés. Il y a des notes sur toi dans toutes les mémoires vindicatives , on demandera ta tête ; tu penseras qu’elle ne vaut pas la peine d’être disputée au bourreau; par indolence tu la livreras, et l’histoire, menteuse comme toujours, gravera sur mon front le stigmate de Caïn...
— Jamais ! jamais! interrompit André; j’ignore ce que Dieu me réserve , mais je sais que jamais l’histoire ne flétrira ton patriotisme si souvent exalté , toujours si pur ! ne calomnions pas ainsi nos confrères , les écrivains de l’avenir.
— Soit, je t’accorde cela, mon cher André; l’histoire juste une fois dans ses pages, ne m’accusera point; mais le sang de' mes veines, qui est ton sang , se révolte encore à l’idée que tu vas maintenant te reposer dans ta sécurité fatale , parce que je puis n’avoir rien à craindre, moi, des flétrissures de l’histoire! Est-ce que cela peut me suffire, André ? Non. Je veux que tu vives ; je veux que tu choisisses une terre d’asile où ton sommeil sera doux et ton visage riant; je veux trouver pour ta jeune tête un chevet qui ne soit pas un billot.
— En vérité, mon bon frère, dit André en croisant les mains et levant les yeux aux étoiles, en vérité, je ne com-
prends rien à ce péril dont je suis menacé ; je cherche dans mes souvenirs les crimes que j'ai commis, et que la mort seule peut expier, et je ne trouve pas ces crimes. >
— Mon bon André, interrompit Marie-Joseph , tu es un enfant perpétuel; tu n'entendras jamais lien à la politique.
— Voilà justement, mon cher Joseph, une chose que j’ai lue hier dans une lettre.
— Quelle lettre?
— La lettre d’une femme.
— Bien i encore une femme ! toujours des femmes ! André , tu ne seras jamais un homme sérieux.
— Les hommes sérieux sont-ils ceux qui demandent une tête innocente comme la mienne, pour consolider l’état social?
— En révolution, mon bon André, il faut exclure la logique du raisonnement.
— Et avec qui raisonnerez-vous?
— Avec la passion.
— C’est l'antipode de la logique.
— C’est la logique des révolutions, mon cher André; c’est la dure nécessité dont parle Horace, sœva nécessitas; c’est la loi imprévue qui éclate, dans une nuit, comme la fleur de l’aloès, et livre une tête aux exigences de l’heure, sans s’inquiéter des murmures du lendemain.
— Eh bien ! mon bon Joseph, je ne comprends rien du tout à la logique des révolutions.
— Oui, mais la foudre qui te frappe ne te demande point si tu comprends le phénomène de l’électricité. Mon cher André, ne perds pas ton temps à disserter sur les météores ; pars demain; va revoir l’Angleterre que tu connais et où tu as laissé des amis. J’ai voulu donner toute sécurité à ton voyage : je t'ai procuré un passe-port ; le voici. Ce papier renferme ta vie et la moitié de la mienne. On donne un remède à un malade et un passe-port au proscrit.
— Mon cher Joseph , j’accepte le passe-port...
— Et tu pars demain ?
— Demain... non... Pourquoi demain? le péril est-il donc si imminent?
— Oui, André, très-imminent... Faut-il te dire tout? J’ai vu Robespierre ce matin; je lui ai parlé : cet homme est sombre
et voilé comme l’avenir; mais il laisse tomber par intervalles des paroles brèves comme des oracles sibyllins, et, pour des oreilles intelligentes, il divulgue sa pensée entière, croyant la cacher. En sortant de cet entretien, j’avais appris Robespierre par cœur; je le connaissais mieux qu’il ne se Connaît luimême, car je sais maintenant où il va; je vois où la fatalité inflexible le pousse dans la grande tragédie qu’il va faire jouer au bénéfice du bourreau. Nous qui composons des œuvres de théâtre, nous savons prévoir le dénouement dès les premières scènes : quelle supériorité de divination n’ont-ils pas sur les autres hommes, les poètes dramatiques devenus simples spectateurs? Ainsi, voilà les Girondins mis en accusation hier; déjà demain ils n’auront plus d’amis, eux qui ont failli fédéraliser la France ! C’est l’exposition du sujet. Le public arrive et se passionne; il faut que l’action marche. Dans une tragédie que j’ai faite sur Charles IX, les protestants sont mis en accusation au premier acte ; on les massacre au dernier : telle sera la péripétie des Girondins. L’histoire se copie toujours, parce que les passions qui maîtrisent les événements sont toujours les mêmes ; parce que le torrent populaire emportera toujours, comme le fleuve Araxe, dont parle le poète, tout ce que d’imprudentes mains exposeront sur ses bords. Et ensuite, }es Girondins anéantis, crois-tu que l’hécatombe sera suffisante? Non. L’histoire se copiera de nouveau.
Nous verrons les proscriptions de Marius et de Sylla; on entendra encore ces plaintes lugubres sur les môles de nos ports : C'est ma terre d’Albe qui me proscrit! les agressions du dehors, les folles résistances du dedans introniseront la dictature de la Terreur ; alors toutes les têtes ne seront retenues que par un fil sur les plus robustes épaules; alors il n’y aura que des veilles d’agonie, et plus de lendemain, J’ai accepté cet avenir, moi ; je vais à lui, je cours à mon destin, sans x-egarder en arrière; je suis prêt à sceller de mon sang la liberté dont je ne jouirai pas et qui sera l’héritage des autres ; le sacrifice de ma vie est fait : perdu comme une goutte d’eau dans la cataracte de la révolution, je sais que je m’écroule, mais j’entrevois à l'horizon le fleuve calme qui fécondera le pays. Mon sang doit suffire à une dette de famille, et je me crois assez d'énergie au cœur pour défendre ma tête contre le stupide
caprice d’un bourreau! Toi, mon frère, tu t'es retiré de nos luttes, comme Entelle; tu t’es réfugié sous le saint laurier des muses; tu n’appartiens plus au cirque; va fécouder ta jeu nesse sous des deux amis. Laisse-nous le dur labeur de rouler le roc de Sisyphe du vallon à la cime, et prie les dieux de t’ouvrir la porte d’ivoire qui conduit aux bocages élyséens.
Cette prière, où les élans d’un cœur fraternel s'alliaient aux vives images de l’éloquence classique de l’époque, frappa quelque temps André Chénier d’immobilité. Notre jeune poète, ému aux larmes, allait céder à une première inspiration, mais la souveraine idée du moment le retint et ferma ses lèvres. Marie-Joseph serrait les mains de son frère, et ces deux grands poètes, ainsi posés face à face, et mêlant leurs haleines de feu, n’avaient d’autres témoins que les arbres et les étoiles, ces éternels confidents des lamentables secrets de l’humanité.
André fit un effort suprême et dit d’une voix sourde :
— Non, non, c’est impossible, mon frère... Mes pieds ont
plus de racines sur ce sol que les arbres de cette forêt. Laissemoi à mon destin. - .
— Tu te révoltes contre la voix de ton sang, mon cher André ! Yeux-tu que je dise tout?
— Eh! mon Dieu, dit André avec le ton de l’indifférence, tu peux tout dire; l’arbre ne sera pas déraciné.
— André, ton nom a été prononcé dans de ténébreux conciliabules où s'agitent des hommes qui n’ont jamais pardonné. Tu es inscrit sur une liste fatale ; on t’a promis à la justice du peuple. Ta tête ne t'appartient plus.
— Mon cher lrère, dit André avec un sourire plein de tristesse, vraiment, tu parles de la vie et de la mort comme si nous étions dans des temps sereins où la mort et la vie ont quelque prix. Vivre et mourir sont aujourd’hui deux mots de valeur égale. Qui se soucie de vivre? Qui a peur de mourir? Personne; pas même les femmes. Si je pouvais consentir à quitta' la France , ce ne serait donc point à cause de la terreur que m’inspire la mort. Ainsi tes lugubres révélations ne me touchent guère. Je partirais seulement poui donner une satisfaction à ton cœur fi'aternel , qui vient de me parler une langue si touchante i mais, crois-k bien, mon excellent
frère, je suis comme le soldat sur le champ de bataille : ainsi ne conseille pas -à ton frère de déserter.
— Au moins, André, parle-moi avec franchise... c’est une femme qui te retient?
— Oui.
— Eh bien ! partez ensemble, et...
André arrêta son frère par un geste lent de la main, et enlaçant son bras au sien , il lui fit sa confidence , sans omettre un seul détail. 11 ajouta en finissant : Mon cher Joseph, c’est avec une répugnance extrême que je viole un secret dom ia moitié appartient à une femme, mais tu m’as poussé à cetti extrémité.
Les premières lueurs de l’aube couraient sur la cime des arbres, et ce joyeux réveil de la nature couvrit de tristesse le visage des deux frères. Malheureuses époques, où on peut regarder avec effroi le sourire d’une aurore de printemps ! Marie-Joseph donna au ciel une aspiration pleine de mélancolie, et dit à son frère :
— Il faut nous séparer; je vais réfléchir sur ta position nouvelle, et je t’écrirai par un messager dont je te réponds. Sois prudent... tu me promets d’être prudent?
— Je te le jure devant les étoiles de cette mémorable nuit.
Les deux frères se firent des adieux couverts de larmes , et se séparèrent dans le bois.
Marie-Joseph se dirigea, comme le marinier, sur la dernière étoile du couchant, pour retrouver les grands sentiers de chasse qui rayonnent de Ville-d’Avray, et son frère suivit les allées connues qui descendaient à sa petite maison. Roucher ne s’était pas aperçu de son absence; l’auteur du poème des Mois menait un genre d’existence peu onéreux pour ses amis il avait déjà oublié dans sa nouvelle retraite les orages et les luttes où le hasard l’avait entraîné malgré ses goûts.
Enfermé comme un anachorète, il lisait tous les soirs, u a lieu du bréviaire romain , le Prœdium rusticum du père Vannière , et comparait ce poème aux Géorgiques, dans un long parallèle imité du père Rapin, ce savant anatomiste de l’antiquité. A neuf heures il fermait Vannière et le manuscrit de son parallèle et s’endormait pour retrouver dans son rêve
favori la ferme rustique, la volière, la basse-cour que le Virgile français avait si bien décrites, et que le graveur Lejay de la place Dauphine avait si bien reproduites sur acier. En ce moment , la Montagne et .! i Gironde luttaient comme le Scamandre et Vulcain dans l’Iliade, et le poëte des Mois dormait en souriant.