LOGOGRIPHE
, Avec ma queue et ma tête,
On me chérit, on me fête.
Dans lézard dinde où je sors;
Et sans ma queue et ma tète.
On me repousse, on me jette Dans la demeure des morts.
11 est impossible, Valentin, qu'on ait pu imprimer une pareille ineptie dans le Mercure , où travaillent les gens les plus lettrés de Paris.
Valentin, embarrassé, se donnait une contenance en arrachant avec des efforts simulés le couvercle d’une boite de ferblanc pleine de poudre d’amidon.
— Monsieur le comte, disait-il en balbutiant, ne m’a jar mais surpris en faute de ce côté... seulement aujourd’hui... comme j'étais trcs-pressé, le portier de l’hôtel de Grave m’a dicté le logogriphe...
— Ah! vous voyez, Valentin!.,, vous ne l'avez donc pas copié mot pour mot!
— Non , monsieur le comte.
— Et vous m’avez exposé, Valentin, à perdre toute ma journée sur un logogriphe !
— Pardonnez-moi , monsieur le comte.
— Maintenant, je devine.., oui, vous avez écrit sous la dictée de cet imbécile de portier... il vous a dicté : Dans les jardins d'où je sors , et comme il prononce très-mal, vous avez écrit : Dans lézard dinde où je sors,..
— C’est possible, monsieur le comte.
— Avec cette correction, le mot du logogriphe est facile à trouver.
— Comment! monsieur le comte l’a trouvé tout de suite ! dit Valentin avec un accent d’admiration profonde; à l’hôtel de Grave , 11* cotisent une douzaine pour trouver k
mot , et souvent ils en sont pour leurs frais , ils ne le trouvent pas.
— Le mot du logogryphe est Rose ; c’est, ma foi , fort ingénieux ! ROSE qui sort des jardins , et OS dans la demeure des morts... très-bien!
— C’est vrai, monsieur le comte... j’y resterais, moi, toute ma vie, sur une énigme, si je voulais m'en mêler... j’ai entendu dire que Bretagne, le valet de chambre de M. de Grave, trouvait les mots du premier coup dans le Mercure. 11 est vrai que Bretagne avait reçu une éducation supérieure chez les Oratoriens... Monsieur le comte est-il content de ces rubans moirés? Ils sont plus larges, et ils écartent mieux la poudre. On dit qu’ils sont très-goûtés à la cour : c’est le premier gentilhomme, M. de Saint-Blancard , qui les a mis à la mode. Je me suis permis d’en acheter une pièce de six aunes trois quarts. Monsieur le comte m'approuve-t-il?
— Oui, vous avez bien fait.
— J’attends que monsieur le comte m’interroge pour...
— Vous n’avez pas besoin que je vous interroge; j'attendais la fin de votre histoire des rubans moirés pour savoir enfin ce que vous avez appris à l’hôtel de Grave, selon mes recommandations de ce matin.
— Monsieur le comte croira sans peine que je me suis acquitté de sa commission avec la plus grande prudence. J’ai d’abord copié le logogriphe du Mercure , comme je le fais tous les dimanches ; puis j’ai causé des aflaires du temps avec le portier. Il m’a demandé des nouvelles de monsieur le comte, et je lui ai répondu que mon maître était parti pour Londres avec sa famille...
— Vous avez bien fait, Valentin.
— Après quoi, là, finement, comme si je ne savais plus que dire, j’ai bâillé sans en avoir envie, et je lui ai demandé si madame la comtesse habitait toujours l’hôtel. Alors il m’a conté une histoire triste , et je suis bien entrepris pour la rapporter à monsieur le comte, parce qu’il y a beaucoup de mots et de choses du jour dont il m’est défendu de me servir...
— Voyons, contez toujours, et ne me parlez que de la comtesse.
— Ah! voilà le difficile! Enfin, je vais essayer... Supposons
que je marche sur des œufs... U y a eu un citoyen, ou, pour mieux dire, un homme qui est venu loger à la municipalité, rue du Réservoir, tout juste à côté de l’hôtel de Grave. Cet homme avait un emploi supérieur dans la... monarchie du moment... Vous savez que madame la comtesse aime beaucoup les fleurs, et qu’elle en avait rempli sou balcon... Ces fleurs avaient une couleur qui... non, elles n’avaient point de couleurs, et c’est ce qui a beaucoup irrité le p... les gens qui passaient dans la rue...
— Quel conte me fais-tu là, Valentin? des passants se sont irrités de ce que des fleurs n’avaient pas de couleurs?
— Ah! c’est ainsi, monsieur le comte...
— Voyons! continuez; le reste sera moins obscur, peutêtre.
— Monsieur le comte veut que je l’éclaire , et en même temps il m’ordonne de mettre ma torche sous l’éteignoir.
— C’est bien! tâchez d’aller ainsi jusqu’au bout, Valentin. Voyons ce qu’ont fait ces passants irrités contre les fleurs incolores.
— Ils ont lancé des pierres et ont cassé toutes les vitres de l’hôtel de Grave...
— Et le guet ne les a pas houspillés d’importance , ces drôles-là?
— Ah! le guet !... il est bien loin, le guet !
— Poursuivez, Valentin.
— Madame la comtesse a cru devoir aller se plaindre au monsieur dont je vous parlais tout à l’heure , et qui a un trèsgrand pouvoir : c’est comme vous diriez le gouverneur de la province... eh bien! cette espèce de gouverneur lui a dit : Citoy... Madame, vous avez tort... vous avez des fleurs... que vous ne devez pas avoir... tant pis pour vous !
— Comment! ce maroufle de gouverneur parle ainsi à une grande dame?
— Ah! mon Dieu! il ne s’est pas plus gêné que ça!... Le soir, on s’est encore rassemble sous les fenêtres de l'hôtel de Grave, et on a chanté la... une chanson marseillaise...
— En provençal?
— Pardon, monsieur le comte, vous me troublez avec vqs questions... et je ne sais plus que vous répondre...
— Eh bien! ne répondez pas... continues..,
— Je ne sais plus où j’en étais... Ah! m’y voici! Madame la comtesse était dans ses appartements, du côté du parc; elle a laissé chanter...
— Et pas un archer de la maréchaussée royale du poste du Grand-Commun n’est venu dissiper ces perturbateurs?
— Il paraît que non, monsieur le comte... mais tout cela n'est rien... Le lendemain, le... gouverneur a fait une visite à madame la comtesse , et lui a tenu , à ce que disent ses gens, des propos assez.., incivils... si bien que pour éviter une seconde visite, madame la comtesse a quitté l’hôtel de Grave avec une seule femme de chambre, sans dire où elle allait... On n’en a plus entendu parler depuis...
M. de Pressy ôta de son doigt une bague chevalière, et la regarda quelque temps avec une certaine complaisance ; puis il dit à Valentin d’un ton très-calme :
— Y a-t-il bien longtemps que cela s’est passé, Valentin?
— Deux mois, monsieur le comte.
— Comment! tu vas tous les dimanches à l’hôtel de Grave pour me copier l’énigme du Mercure , et tu ne m’as jamais parlé de cela?
— C’est que monsieur le comte ne m’a jamais recommandé comme ce matin de causer avec le portier, et de demander des nouvelles de madame la comtesse..,
— Au fait, il a raison!... Oui, Valentin, vous savez obéir... C’est une conversation que j’ai eue, hier soir, avec M, André Chénier qui m’a fait faire ce matin un premier écart, tout à fait en dehors de mes habitudes... Voilà ce qu'on gagne à jeter un seul coup d’œil, par une lucarne, dans le monde!.,. J’étais beaucoup plus heureux hier soir... je ne savais rien!
— Est-ce que par hasard , monsieur le comte, j'aurais commis l’imprudence de vous apprendre quelque chose du dehors?
— Non, Valentin, vous n’êtes pas en faute, vous... je vous ai interrogé, vous m’avez répondu... n’ayez point d’inquiétude... Et on vous a dit, Valentin, qu’on ignorait ce que la comtesse était devenue?
— Oui, monsieur le comte,
— C’est impossible! ils le savent!
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A ces mots M. de Pressy, à demi coiffé, se leva, et fit deux ou trois pas dans son cabinet de toilette, comme pour obéir à une agitation irrésistible, quoique bien dissimulée par le sangfroid du gentilhomme. Il reprit sa place au fauteuil, posa gracieusement sa jambe droite sur la gauche, et caressant de la main un bas de soie finement étiré, il dit à Valentin avec le calme des sourires :
— Vous avez servi sous le comte d’Estaing , n’est-ce pas?
— Oui, monsieur le comte, à bord de la Pomone.
— Vous avez-vu le feu?
— C'est lui qui m’a vu, monsieur le comte, puisque j’ai été blessé au combat de Pondichéry, ce qui m’a débarqué.
— Je sais cela , Valentin, mais je suis bien aise de voir que vous ne l'avez pas oublié.
— Comment voulez- vous que j’oublie ma blessure, monsieur le comte? elle continue à me faire boiter du pied droit.
— Valentin, as-tu entendu prononcer le nom de ce gouverneur qui a insulté madame la comtesse?
— Non , monsieur le comte.
— Tu connais son hôtel ?
— Oui, monsieur le comte, rue du Réservoir; je passe devant tous lés dimanches avec mon logogriphe,
— Bien! cela me suffit...
M. de Pressy se leva, s’assit devant un pupitre, et écrivit le billet suivant :
« Monsieur le gouverneur,
« Vous avez insulté une femme qui est veuve et placée sous ma protection. Cette femme est noble, mais sa qualité n’ajoute rien à l’offense. Sur ce point, 89 a raison.
« Votre réponse ine dira l’heure et le lieu où nous nous rencontrerons. Je me réserve de vous prouver, sur le terrain, que je suis d’aussi bonne maison que vous.
« Mon témoin attendra vos instructions. »
M. de Pressy plia le billet, le scella d’un sceau de fantaisie, et dit en riant à Valentin :
— Eh bien! mon vieux soldat de Pondichéry, nous allons faire ensemble une petite campagne...
— Vous sortez de l’hôtel? s'écria Valentin avec un étonnement effrayé.
— II le faut bien, Valentin... j’ai un devoir à remplir... Mais j’espère rentrer tout de suite... à moins que... Vous demanderez le nom du gouverneur de la province à l’hôtel de Grave, et vous l’écrirez sur cette adresse... Vous irez ensuite remettre mon billet à son valet de chambre, et vous attendrez.
— Je ne sais qu’obéir à monsieur le comte, dit Valentin d’un air consterné.
— Voilà tout ce que je vous demande aujourd’hui, Valentin.
— Monsieur le comte sera satisfait.
— Et, quoi qu’il arrive, Valentin, vous serez satisfait de moi.
Le vieux serviteur prit le billet, s'habilla convenablement, mais avec la simplicité de l’époque, et sortit pour exécuter en aveugle les ordres de son maître.
M. de Pressy, resté seul, ouvrit un petit reliquaire de famille et en retira un portrait au pastel , qu’il regarda tendrement. C’était le portrait d’une jeune femme en costume de bergère idéale et d’une beauté plus idéale encore que sa toilette; elle souriait comme le soleil levant, et montrait entre les deux arcs déliés de ses lèvres de corail un double rang de perles d’une finesse exquise. Le peintre, usant des privilèges de son époque et des fantaisies de toilette permises aux bergères de cour , avait prodigué les éblouissantes nudités de l’ivoire sur le buste de ce pastel où l’étoffe ne jouait qu’un rôle accessoire et réservé.
Une très-vive émotion agita le noble et toujours calme visage de M. de Pressy : mais comme tous les hommes qui n’ont que des larmes intérieures et ne trahissent jamais une secrète peine, même dans l’isolement, il reprit tout de suite sa sérénité habituelle, plaça le portrait dans son reliquaire et descendit aux appartements du côté du jardin.
Là, il détacha une épée de la panoplie héréditaire; il en essaya la garde, en examina la pointe et la remit au fourreau, puis il remua quelques livres entassés sur un guéridon , prit l'Almanach des Muses de 1788, s’assit et lut quelques idylles en attendant le retour de Valentin.
Au coup de marteau extérieur qu’il entendit, M. de Pressy
ferma le recueil de poésies fugitives , et fit l'office de son portier, absent pour cause de révolution. Le gentilhomme souriait toujours lorsqu’il se voyait contraint à ouvrir- lui-même sa porte à son unique serviteur.
Valentin portait sur son visage bouleversé les traces d’un échec ou d’un affront. L’entretien s’engagea dans le vestibule.
— Très-bien ! Valentin, dit le comte ; malgré ton pied boi teux et tes soixante ans passés, tu es de la bonne race des hommes de la guerre de Sept-Ans... Voyons, quelle réponse m’apportez-vous ?
— Ah ! monsieur le comte... si vous ne m’aidez pas un peu, je ne pourrai jamais vous raconter tout cela...
— Racontez-moi la chose comme elle s’est passée... il me semble que c’est fort simple.
— Pas si simple... tenez, je ne sais pas où prendre les
premiers mots monsieur le comte, faites-moi [la grâce de
m’aider.
— As-tu vu le gouverneur ?
— Non , monsieur le comte.
— Comment !... et mon billet?
— Il me l'a fait rendre , en quatre morceaux , par son secrétaire avec cette réponse : On envoie les conspirateurs à la Force, et les fous à Charenton.
— Que signifie cette réponse, Valentin?
— Monsieur le comte doit mieux le savoir que moi, puisqu’il connaît le billet qu’il a écrit.
— Et qu’avez-vous répondu à cette insolence, vous, Valentin ?
— Rien, monsieur le comte.
— Soyons juste !... il n’y avait rien à répondre... Vous savez le nom de ce gouverneur, maintenant, Valentin ?
— Oui...
— U se nomme ?
— U se nomme... Claude Mouriez.
' — Voilà, certes, un nom qui n'a pas un parfum de gentilhomme !
— Et que dirait monsieur le comte, s’il voyait le personnage?
— Vous l’avez donc vu?
— Certainement... je l'ai vu quand le secrétaire a ouvert la porte pour me rendre les quatre morceaux de votre billet.
— A-t-il l'aii somme il faut ?
— Il a l’air comme il ne faut pas. C'est un homme de cinq pieds huit pouces, avec des cheveux crépus, sans poudre et taillés court ; une figure de mascaron de fontaine, des veux de tison , des traits anguleux , un nez en bec de vautour, un teint passé au tropique ; si l’enfer a des déserteurs , je sais bien d’où sort cet homme-là. Je ne suis pas étonné que madame la comtesse ait disparu, comme un ange qu'elle est, quand ce cyclope est entré à l’hôtel de Grave...
— Ne parlons plus de cet homme, interrompit M . de Pressy ; j’ai eu le tort un instant de vouloir l’honorer par un duel avec moi...
— Oh ! monsieur le comte !
— N’en parlons plus, Valentin ; mais occupons-nous de la belle comtesse : il faut savoir où elle est à tout prix. J’avais brisé tous les liens qui m’attachaient à la cour, aux femmes, au monde ; mais , tout en persistant dans mes premières résolutions, l’honneur me fait un devoir de protéger la comtesse, dans un moment où sa beauté est en péril.
— Monsieur le comte, ce que vous me dites-là me réjouit le
cœur. *
— Écoutez , Valentin : j'ai reconnu en vous une grande finesse, voilée de bonhomie j c’est la meilleure de toutes les finesses, parce qu’on ne s’en méfie pas. 11 a existé un homme doué d’une sagacité merveilleuse , et qui a inventé deux volumes de tours ingénieux pour tromper les maris, les pères, les tuteurs. Le monde, qui est toujours dupe des apparences, a surnommé cet inventeur le Bonhomme, parce qu’il s’était composé une figure niaise : je vous compare donc au poète La Fontaine.
Valentin s'inclina en rougissant de modestie.
— Vous voyez que je vous connais, Valentin, poursuivit monsieur de Pressy ; ainsi , je vous donnerai tout ce qui manquait à votre illustre modèle, je vous donnerai tout l’argent que vous voudrez , et vous consacrerez six heures par jour à
recherche de ma belle comtesse. Elle n’a pas quitté Versailles, j’en suis certain... Ne faites pas un mouvement d’in*
crédulité; je vous affirme qu elle est à Versailles ; j’ai reconnu hier son écriture dans une lettre... elle est à Versailles. Vous la trouverez. Valentin ; vous êtes assez bonhomme pour cela.
— Monsieur le comte peut croire que je ferai tous mes efforts pour répondre à la bonne foi qu’il a de moi.
— Et vous commencerez aujourd’hui , Valentin , et à ce moment... Voilà ma bourse, et quand il le faudra, ne ménagez pas l’or, vous en aurez toujours... Allez ! Valentin.
Le vieux serviteur sortit. M. de Pressy s’enferma dans sa bibliothèque , où il écrivit un commentaire sur le Baiser de Dorât, qui commence ainsi :
Thaïs dormait, tons les oiseaux Immobiles dans le feuillage.
Interrompant leur doux ramage.
Semblaient respecter son repos.
Ce qui suit est trop délicat pour être cité, à notre époque morale de 1849.