‹ André ChenierChapitre 8 sur 29 · A LA RECHERCHE D’UNE FEMME · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE D’UNE FEMME

Valentin marcha, la tête basse, jusqu’aux grandes écuries de Versailles, et tournant le dos à la grille du château abandonné , il regarda tristement à sa droite et à sa gauche la ville qui étendait ses deux ailes jusqu'à des horizons assez éloignés.

Ce monologue mental se déroulait dans le cerveau du vieux marin :

— Monsieur le comte, mon maître, se disait-il, mérite d’être servi avec zèle et dévouement ; c’est incontestable pour moi : mais il y a des bornes à tout , même à la vertu d’un fidèle serviteur. J’ai devant moi, non pas une ville, j’ai deux villes, avec des rues qui s'alignent à l’infini et des hôtels dont le moindre a plus de fenêtres que l’année n’a de jours, et il faut que je trouve une femme dans ce monde qu’on appelle Versailles ! C'est absolument comme si on me chargeait de chercher l’aiguille que madame Dubarry laissa tomber dans la pièce d’eau des Cent-Suisses; et encore si j’avais le choix, je préférerais l’aiguille. M. le comte veut m’encourager avec la flatterie ; il me compare au bonhomme M. de La Fontaine, qui a inventé deux volumes de pièges à loups pour chasser aux femmes ; je voudrais bien le voir à ma place , ce M. de La Fontaine , s’il lui fallait trouver une comtesse en ce temps de République où il n’y en a plus.

Le vieux marin avait passé les années de sa jeunesse dans le fracas des tempêtes maritimes et des agitations de la guerre ; il avait eu des vaisseaux éventrés sous lui, et ses chemins de fer avaient résisté aux explosions de l’artillerie sur 'es flots des deux Indes ; il était, en outre, muni de ce superbe dédain dont l’homme de mer accable toutes les choses de la terre ; aussi fut-il à peine ému du tumulte qui agitait en ce moment la ville de Versailles. Des troupes d’hommes et de femmes couraient sur les places et dans les larges rues en chantant les airs patriotiques ; les députations inondaient les rues de la Paroisse et de la Pompe, et se dirigeaient sur l’hôtel de ville, oii Claude Mouriez, envoyé extraordinairement pour comprimer une émeute, devait les recevoir. Ce fracas public, si formidable aux oreilles des paisibles citadins, effleurait à peine l’épiderme du vieux matelot, comme une brise soufflante des Açores ; c’était pour lui une équipée d’écoliers en vacances ; il ne daignait pas même lui donner un regard soutenu. Le monologue mental qu’il avait commencé devant la grille du château continuait toujours, et toutes les clameurs grêles de la foule ne pouvaient l'interrompre.

— Il me semble, se disait-il, que les scènes bruyantes de la rue devraient attirer beaucoup de monde aux fenêtres , et il n’y a presque point de curieux. Il est vrai que si madame la comtesse s’est réfugiée dans quelque maison de la ville, elle n’aura pas choisi ces quartiers trop fréquentés. Ce n’est donc pas ici que je puis la découvrir, son visage à une fenêtre, si la curiosité venait à lui conseiller une petite imprudence de femme ennuyée et recluse. Il faut chercher ailleurs.

Valentin donna un dernier regard de mépris tranquille aux bruyantes manifestations de la foule, et il entra dans ces longues avenues plantées d’arbres, qui sont les grands chemins de Paris. Là se recueillent sous d’épais ombrages, beaucoup de maisons isolées que le fracas de la ville n’inquiète pas , et qui, dans ces heures de trouble, semblaient des asiles et des refuges ouverts aux persécutés ou aux indifférents. Ces maisons étaient habitées, ainsi qu'il était aisé de s’en apercevoir, mais elles ue montraient pas leurs locataires sur tes façades de l’avenue, et à coup sûr le bruit des émeutes et des députations, s’il eût grondé de ce côté, n’aurait fait ouvrir aucune

fenêtre ni paraître aucun visage sur toute la ligne de ces tombeaux de vivants.

Le découragement saisit le vieux serviteur ; cette fois, il abandonna le monologue mental , et ne craignant pas d’être entendu, il parlait tout haut, comme font les vieillards eau* seurs lorsque les interlocuteurs manquent.

— Je me suis chargé, disait-il, d’une commission impossible. Ce bon M. de Pressy ne doute de rien : il croit que nous sommes encore en 1788, lorsque les belles dames faisaient de la tapisserie sous les marronniers des avenues de Viroflay et / de Sèvres. Hélas! tous ces oiseaux du paradis ont pris leur vol ! il ne reste que les marronniers.

A mesure que Valentin marchait, il découvrait à chaque pas de nouveaux refuges, de nouveaux asiles, de nouveaux tombeaux; toujours le silence, l’immobilité, la mort, ou, pour mieux dire, la vie dissimulée par la peur ou se voilant aux regards ennemis.

— Au fond, M. de Pressy esfjuste, dit-il; je le ramènerai à une meilleure réllexion, et sans lui donner des nouvelles du dehors, je lui prouverai que je ne suis pas M. de La Fontaine, et qu'il m’est impossible de trouver la perle qu’il a perdue dans le détroit de Magellan.

Il s’arrêta, médita quelques instants, et ajouta :

— Cependant il est bien honteux , lorsqu’on est marin , adroit, pourvu d’or et roturier, de faire l’aveu de son impuissance à un jeune gentilhomme, qui trouve, lui, que tout est aisé. C’est humiliant pour un vétéran du tiers... Essayons de découvrir... oui, essayons ; c’est bientôt dit; un vertige m’obscurcit les yeux, en y songeant!

Marcher au hasard, c’est la seule détermination qu’un homme puisse prendre en pareil cas. Lorsqu’on se trouve en présence d’une impossibilité matérielle et physique , le hasard est le seul conducteur intelligent qui reste, le seul ül du labyrinthe universel.

Au coin de l’avenue dite de Fleurus, on voyait alors une de ces maisons^calmes et recueillies, défendue contre la malignité du passant par une grille de fer. Deux petits enfants jouaient sur la pelouse intérieure, et trois femmes assises sur des bancs de gazon les regardaient en tricotant des bas de

laine. Debout sur la chaussée, devant la grille, une contrefaçon de Savoyard chantait en s’accompagnant de la vielle, et sa voix fausse ou le choix de sa chanson expliquait très-bien la désertion qui se faisait autour de lui dans la ville de Louis XIV. Valentin, ne demandant au hasard qu’un prétexte pour s’arrêter, *se posa en auditeur unique devant le troubadour, et lança quelques regards furtifs sur les tricoteuses du jardin.

Le Savoyard chantait des couplets nouveaux, insérés au Moniteur, sur l'air innocent de maître Adam , Aussitôt que la lumière. Cet air plaisait beaucoup à Valentin, et à cause de l'air, il amnistiait les paroles dont voici le premier couplet :

Fiers enfants de l'Italie

Qu’un prêtre tient dans ses maini,

L’ombre de Brutus vous crie De redevenir Romains.

Allez, arrachant l’étole De votre sacré tyran ,

Rebâtir le Capitole Des débris du Vatican.

Après le chant, le Savoyard tira de sa poche une sébille de bois , et la tendit aux trois femmes à travers les barreaux de la grille. Trois têtes s’agitèrent en signe de refus, et le chanteur, en se retournant, ne trouva qu’un seul dilettante dans son auditoire, et lui demanda le prix de sa place aux premières loges. Valentin, un peu déconcerté par cette requête inattendue plongea sa main dans la vaste poche de sa culotte d£ velours, et n’y trouvant que la bourse de son maître, il l’ouvrit, chercha une pièce de monnaie de billon, ou de douze sols, et ne vit que des louis. Le vieux marin ne voulut pas frustrer le chanteur dans son attente joyeuse, et n’ayant que le choix de donner une pièce d’or ou un refus insultant, il donna le louis.

Le Savoyard, radieux de joie, crut devoir récompenser cette largesse , en exécutant une danse de son pays qui n’était pas dans le programme; mais Valentin n’attendit pas la lin du spectacle, et continua sa marche vagabonde à travers les avo»

nues solitaires qui conduisent aux quartiers du nord de Versailles.

Tout à coup il s’ an-êta brusquement , comme si l’idée qui venait de le saisir l'avait foudroyé : son pied frappa la terre, et sa main son front ; ses yeux lancèrent des éclairs.

Il tourna la tête, et plongea ses regards dans toutes les directions , pour découvrir le chanteur, et bientôt il l'aperçut agitant sa vielle devant un autre jardin habité.

Valentin n’eut pas de peine à le rejoindre, car celui-ci, voyant son généreux auditeur, fit la moitié du chemin en exécutant un pas nouveau , qu’aucun ballet de Versailles n’avait vu danser.

— J'ai besoin de toi, mon ami, lui dit Valentin, en le conduisant à l’écart; il faut que tu me rendes un service, et je le reconnaîtrai généreusement.

— Parlez, mon bourgeois, je me mettrai au feu pour vous, répondit le virtuose ambulant.

— Sais-tu par cœur beaucoup de chansons ?

— Mais j’en sais pas mal , mon bourgeois ; je suis parisien , faubourg Saint-Jacques, n° 32. Je sais : Fiers enfants de l'Italie. Quand mon bien-aimè reviendra. Nous n'irons plus au bois. Amaryllis , vous êtes blanche et blonde. Je sais encore la marche des Gardes-Françaises, mais c’est défendu par le gouvernement. Si vous voulez, je vous la chanterai chez vous.

Le troubadour prit une pose fière , comme un artiste qui a trouvé enfin un connaisseur dans une carrière abreuvée de dégoûts.

— Voilà tout ce que tu sais, mon ami?... Voyons, cherche mieux dans tes souvenirs.

— Mon bourgeois, je vais d'abord vous amuser avec cellelà, et puis j’en trouverai peut-être encore bien quelques-unes. Je vais vous chanter : Amarillys... Amaryllis, vous êtes...

Valentin fit un geste brusque qui arrêta la romance d’Amaryllis au premier vers.

— Tais-toi donc, mon ami; ce ne sont pas ces chansons-là que je te demande...

— Voulez-vous : Te bien aimer, 6 ma chère Zélie ?

— Non... Connais-tu?... c’est que je l’ai oubliée, moi aussi, celle-là !... attends... je vais te chevroter l'air...

— J’y suis ! j'y suis! mou bourgeois...

Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d’autre bien?

— Tout juste j mon ami! s’écria Valentin au comble de la joie, c’est bien celle-là! et tu la sais toute?

— Oui, mon bourgeois... mais un instant... je crois que le gouvernement l’a défendue aussi...

— Allons donc! c’est une chanson de bergère...

— J'irai vous la chanter chez vous.

— Non pas... tu la chanteras en public, et je te donnerai une pièce de vingt-quatre sols toutes les fois que tu la chanteras.

— Ah ! mon bougeois ! vous aimez donc bien cette chanson !... Malheureusement je crois qu’elle est contre la république...

— Tu ne sais ce que tu dis, et...

— Attendez, mon bourgeois, eiaminons-là.

Rends-moi ton cœnr, ma bergère.

Colin t’a rendu le sien :

Mon chalumeau, ma boulette.

Soyez mes seules grandeurs ,

Ma parure est ma Colette,

Mes trésors sont ses faveurs.

— C’est bien cela! dit Valentin ; où diable vois-tu là-dedans une attaque contre la république? C’est une chanson contre la monarchie, puisque le berger dit que, dans ce monde, les seules grandeurs sont une houlette et un chalumeau; une vraie chanson républicaine!

— Il a raison, le bourgeois! c’est vrai... Allons! je vais vous en donner pour votre argent, et...

— Pas si vite, mon ami !... Je me soucie peu de ta chanson, moi... c’est une autre personne qui s'en soucie et qui l’aime par-dessus tout, et qui n'aimait autrefois que cette chanson ;

il y a bien longtemps que personne ne l'a chantée à ses oreilles... Tu vas lui donner un bonheur...

— Oh! je la lui chanterai mille lois, interrompit l’artiste ambulant. Conduisez-moi sous ses fenêtres.

— Ah ! voilà le difficile , mon ami !

— Je comprends ! je comprends ! mon bourgeois. C’est une personne... qui s'est cachée... comme tant d’autres,., et que...

— Tu as compris , c’est bien...

— Ce n’est pas pour lui faire du mal , au moins ; c’est qu'alors vous pourriez garder vos pièces de vingt-quatre sols , et je vous montrerais les talons.

— Tu es un brave garçon! mon ami... Sois bien tranquille. Comment veux-tu qu’un vieux marin comme moi songe à faire du mal à qui que ce soit au monde?

— Alors, mettons que je n’ai rien dit, mon vétéran. Conduisez-moi et vous me paierez ma journée un petit écu; ça ne vaut pas davantage.

— Non, le prix est convenu, je n’en rabattrai rien; c’est un louis par vingt chansons : ne marchandons plus. Si je fais ta fortune, tant pis pour toi! 11 fallait marchander avant. Un homme n’a que sa parole.

— ■ Eli bien! dit le chanteur en riant aux éclats, puisque vous avez de l’argent à jeter par les fenêtres, autant vaut-il que ce soit moi qui le ramasse. Partons!...

— Tu dis : partons; et où vas-tu, mon ami?

— Je n’en sais rien.

— Ni moi non plus... c’est-à-dire, je ne sais pas précisément où nous devons commencer notre promenade. Tu connais mieux ces localités que moi, à cause de ton métier. Ainsi tu vas exploiter toutes les maisonnettes isolées, comme celles où tu chantais tout à l’heure; moi je te suivrai à quelques pas.

— Je comprends mieux maintenant, mon vétéran... Nous allons commencer par l’avenue de la Liberté.

— Je ne connais pas les noms nouveaux.

— C’est égal, je les connais pour vous... Ah çà! mais, dites-moi, mon vétéran, ce sera un peu bête de chanter tou- *ours la même chanson...

Eh! que t’importe, s’il ne passe personnel

— Oui, c’est vrai.

— Seulement, tu commenceras toujours par une autre chanson.

— Bon ! je finirai par : Quand on sait aimer et plaire, et je commencerai par : Fiers enfants de Vltalie...

— Non, mille fois non, enragé Savoyard de Paris! gardetoi bien de parler de ces fiers enfants-là...

— Je chanterai Amaryllis.

— Chante tout ce que tu voudras, mais jamais les Fiers enfants de l’Italie,

— Elle est belle, pourtant, celle-là !

— Je ne conteste pas sa beauté, mais il faut la supprimer dans nos promenades.

— * Comme vous voudrez, mon vétéran.

Maintenant, ne nous parlons plus; marche à dix pas devant moi et commence devant la première grille que tu rencontreras.

Le début de cette expérience ne fut pas heureux. On épuisa toutes les maisons de l’avenue de la Liberté. Pas une fenêtre ne s’ouvrit. Quelques aboiements répondirent seuls, çà et là, aux chansons du virtuose ; un jardinier passa, le râteau sur l’épaule, derrière la grille d’un jardin, et composa tout le public d'une vingtaine d’exécutions.

Au dernier arbre, Valentin et le virtuose se réjoignirent , et celui-ci fit avec timidité cette proposition :

— Voulez-vous entamer l’avenue de la Constituante ?

— Entamons l’avenue de la Constituante, répondit Valentin.

Cette nouvelle série n’amena aucun résultat, mais elle donna

quelques émotions qui permirent d’espérer. Le chant fit ouvrir deux persiennes et paraître deux têtes de temmes sexagénaires. Arrivé à l’extrémité de l’avenue, Valentin dit à l’artiste nomade :

— Maintenant je commence à croire au succès.

— Si nous réussissons toujours comme cela, dit en souriant le virtuose, vous y perdrez votre bourse et vous n’y gagnerez rien. Vous cherchez une jeune et jolie femme, c’est sûr, et ce n'est pas pour votre compte, mon vétéran...

— Tu n'es pas sorcier, mon ami ; je cherche une femme superbe*. .

— Que son mari a perdue ?

— C’est elle qui a perdu son mari.

— Je ne comprends pas , mon vétéran.

— C’est une veuve.

— Ah ! je comprends.

— Mais toi, qui connais tous les quartiers de la ville, et qui chantes sous tous les balcons, as-tu jamais remarqué la fenêtre de l'hôtel de Grave, rue du Réservoir?...

— C’est celle-là! interrompit vivement le chanteur public, je la connais! elle avait des fleurs à son balcon!... Oui, une femme magnifique , et qui me jetait des pièces de douze sols dans une feuille de papier; mais elle a quitté cat hôtel depuis deux ou trois mois... et l’hôtel est fermé. Il n’y a plus de fleurs. Je l’ai rencontrée , il y a huit jours, déguisée en bourgeoise, dans l’avenue de Satory ; elle doit demeurer maintenant de ce côté de la ville. Oh! nous la retrouverons, mon vétéran , nous la retrouverons !

— Eh bien! puisque tu la connais, je te laisse continuer tout seul l’expérience. Ma présence devient inutile et pourrait devenir suspecte et dangereuse... Prends ces deux louis encore, comme à-compte, et quand tu auras réussi, je te donnerai tout ce que tu me demanderas. A dater de ce jour, un rendezvous entre toi et moi est fixé, tous les matins à neuf heures, devant la grande grille du château.

— C’est convenu, mon vétéran.

Valentin courut tout joyeux donner un bon espoir à M. de Pressy , mais il ne voulut donner aucun détail sur son expédition.

Page 1