‹ André ChénierChapitre 10 sur 15 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

ANDRÉ, Mademoiselle DE COIGNY.

ANBBÉ.

Vous ferai-je, amie, un doux reproche?

Je vous vois ce matin plus tard qu'aux autres jours.

MADEMOISELLE DE COIGNV.

Impatient!...

ANDRÉ

Hélas î nos moments sont si courts î Qui nous peut assurer même d'une journée? Oubliez-vous sitôt que ma course est bornée? Que peut-être aujourd'hui...

MADEMOISELLE DE COIGNY

Malheureux! taisez- vous; Arrêtez votre esprit à des espoirs plus doux. Vous vivrez, je le veux ; soyez heureux encore, Cher André.

ANDRÉ

Je le suis près de vous, que j'adore:

J'oublie à vous parler ma vie avec mes pleurs, Et les derniers instants en seront les meilleurs. Hors vous, que puis-je encor souhaiter de la vie? Je suis heureux, vous dis-je, et je dois faire envie. Votre voix fait tomber les murs de ma prison ; Vous me rendez le ciel et la verte saison ; Et quand le riche été dans les champs se déploie,

50 ANDRÉ CUÉNIER.

Dieu me ramène aussi le soleil et la joie, Me reporte avec vous au toit que j'ai quitté, Et me fait, pour un temps, croire à la liberté.

MADEMOISELLE DE COIGNY, se levanl.

Ah ! pourquoi m'aimez-vous ! Insensé ! Dans une heure, Peut-être, la première il faudra que je meure ! Sur moi comme sur vous plane l'arrêt fatal. Et femmes et vieillards s'en vont d'un pas égal.

ANDRÉ

Vous, mourir ! vous ! grand Dieu ! Jamais ! Quelle pensée!

MADEMOISELLE DE COIGNY

La mort vous fait donc peur quand j'en suis menacée?

ANDRÉ

Ahl vous m'épouvantez!

MADEMOISELLE DE COIGNY

C'est affreux ! n'est-ce pas ?

51 jeune, succomber, presque à son premier pas ! De quoi suis-je coupable? à qui porté-je ombrage? Oh Dieu 1 contre la mort je n'ai pas de courage 1

a Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, « Tranquille je m'éveille; et ma veille aux remords

«Ni mon sommeil ne sont en proie.

« Ma bien venue au jour me rit dans tous les yeux. u Sur dts pouls abattus, mon aspect eu ces lieux

V Ranime presque de la joie.

a Mon beau voyage encore est si loin de sa fin I

« Je par;, el des ormeaux qui bordent mon chemin

« J'ai passé les premiers à peine.

« Au banquet de la vie à peine commencé, a Un instant seulement mes lèvres ont pressé

« La coupe en mes mains encor pleine.

« 0 mort! tu peux attendre : éloigne, éloigne-toi! « Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi, '

« Le pâle désespoir dévore.

« Pour moi, Paies encore a des asiles verts, « Les amours, des baisers, les muses, des concerts:

« Je ne veux pas mourir encore *. »

Elle »e jeU« diiui l«> bru d'Audrc.

Non, vous ne mourrez pas. O Dieu! frapperas-tu Tout ce que tu mis là de grâce et de vertu ! Impitoyable mort, s'il te faut une proie. Me voilà !... je me donne, et le fais avec joie : Heureux si, de ma vie épargnant le long cours, De mes jours abrégés tu prolonges ses jours !

MADEMOISELLE DE COIGNV.

Ahl souhaitez plutôt que nous vivions ensemble, ingrat ! et que la vie ou la mort nous rassemble. Mais, pour être accusé, qu'avez-vous fait?

ANDRÉ

Moi! rien

* La Jeune Captive.

J'ai combattu le mal et conseillé le bien ;

J'ai défendu la loi : voilà mon plus grand crime.

MADEMOISELLE DE COIGNY

Mais votre frère peut vous tirer de l'abîme ;

Il est libre!... Pourquoi tarde-t-il si longtemps?

ANDRÉ

Je ne l'accuse pas, madame ; je l'attends. Les malheurs de la France ont fini la querelle Qui refroidit un temps notre amour fraternelle. Vous le verriez déjà s'il pouvait être ici ; Mais ne doutez jamais de mon frère.

Page 1