‹ André GideChapitre 14 sur 22 · ULYSSE ET NÉOPTOLÈME · texte numérisé non relu

ULYSSE ET NÉOPTOLÈME

ULYSSE

Viens-je à temps ? Qu'y a-t-il ? As-tu bien parlé, mon élève ?

NÉOPTOLÈME

Grâce à toi mieux que lui. Mais qu'importe ? — Ulysse... il m'a donné son arc à tendre !...

Son arc ! quelle plaisanterie ! — Eh que ne Tas-tu donc gardé, fils d'Achille ?

NEOPTOLEME Que vaut un arc sans flèches ? Tandis que j'avais l'arc, il retenait les flèches prudemment.

ULYSSE

L'habile ami !... Se doute-t-il, crois-tu ? Que disait-il ?

NÉOPTOLÈME

Oh ! rien, ou presque.

ULYSSE Et t*a-t-il récité de nouveau sa vertu ?

NÉOPTOLÈME

Lui qui parlait si bien naguère, dès mes questions, il s'est tu.

ULYSSE Tu vois !...

NÉOPTOLÈME

Et quand j'ai demandé à quoi l'on peut se dévouer, qui ne soit pas toujours la Grèce, il m a dit...

^ULYSSE Il t'a dit ?...

[NÉOPTOLÈME

Qu'il ne savait pas. Et quand j'ai dit que les dieux

mêmes, ainsi que tu m avais appris, s y soumettaient, il a répondu : C'est alors qu'au-dessus des dieux,, il y a...

ULYSSE Quoi ?

NÉOPTOLÈME Il m'a dit qu'il ne savait pas.

ULYSSE Eh ! tu vois bien, Néoptolème !...

NÉOPTOLÈME Non, Ulysse, il me semble que je le comprends, à présent.

ULYSSE Que tu comprends quoi ?

NÉOPTOLÈME Quelque chose. Car enfin, dans cette île si solitaire, quand nous n'étions pas là, à quoi se dévouait Philoctète ?

ULYSSE Mais, tu l'as dit : à rien. A quoi sert la vertu solitaire ? Malgré tout ce qu'il croit, elle s'exhalait sans emploi. A quoi servent toutes ses phrases ; belles

tant qu'il voudra... Tont-elles convaincu, toi ? — moi non plus.

S'il vit ainsi, seul dans cette île, je te 1 ai bien prouvé, c'était pour délivrer l'armée de ses gémissements et de sa puanteur ; c'est là son premier dévouement ; c est là sa vertu, quoi qu'il dise. Sa seconde vertu, ce sera, s'il est si vertueux, de se bien consoler, quand il aura perdu son arc, en songeant que c'est pour la Grèce. Quel autre dévouement s'imagine, qui ne soit pas pour la patrie ? II attendait, vois-tu, que nous vinssions l'offrir... Mais, comme il pourrait refuser, mieux nous vaut forcer sa vertu, lui imposer le sacrifice — et je crois plus prudent de l'endormir. Vois ce flacon...

NÉOPTOLÈME

Ah ! ne parle pas trop, Ulysse... Philoctète, lui se taisait.

ULYSSE C'est qu'il n'avait plus rien à dire.

NÉOPTOLÈME Et c'est pour cela qu'il pleurait ?

ULYSSE

Il pleurait de s'être trompé.

NEOPTOLEME Non, c'est à cause de moi qu'il pleurait.

ULYSSE, souriant

De toi ?... Ce qu'on commence par sottise, ensuite par orgueil on l'appelle vertu.

NEOPTOLEME, éclate en sanglots Ulysse ! tu ne comprends pas Philoctète...

Page 1