‹ André Hofer et l'insurrection du Tyrol en 1809Chapitre 14 sur 26 · PREMIÈRE DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DÉLIVRANCE

Aussitôt après son appel aux armes, André Hofer avait dirigé sur Slerzing les compagnies de Burgrafen-Amt, de Tyrol et de Passeyer. 11 convoqua lui-même les gens de sa vallée par ces simples paroles qu'il prononça sur le seuil de sa maison : a Demain, pour Dieu, l'empereur et la patrie, on marchera en avant et chacun est invité à combattre en brave... »

Il invitait en effet et n'ordonnait pas.

Quand il partit de Passeyer à la lête de 1,500 hommes, tous soldats éprouvés et qui tous s'é-

AND HÉ HOFEU

taient confessés et avaient communié, un paysan, rencontrant cette troupe armée sur le pont de Saint-Léonard, dit au Sandwirth : « Faut-il que je marche aussi? — Faut-il? répliqua celui ci ; non, il ne faut pas : reste qui veut ! » — « Bien, reprit vivement le paysan ; en ce cas, je vais avec toi. »

La garnison de Sterzing apprit bientôt que les paysans approchaient. Craignant d'être cerné dans la ville, le major Speicher s'avança sur la grande route d'Italie et porta ses compagnies avec du canon dans la vaste plaine de Moos (Sterzinger Moosplatz), non loin du château de Sprechenstein et au bord d'un ruisseau qui se jette en cet endroit dans l'Eisack.

Le 1 1 avril, au point du jour, Hofer attaqua bravement les Bavarois, mais ceux-ci, en rase campagne, jouissaient de tous leurs avantages, tandis que les décharges de la mitraille jetaient le désordre parmi la petite armée tyrolienne.

Le Sandwirth, avec une présence d'esprit

remarquable, invente aussitôt pour ses gens un rempart d'un nouveau genre. Sur son ordre de grandes charrettes chargées de foin et conduites par d'intrépides jeunes filles s'avancent sur le champ de bataille et abritent d'excellents tireurs qui, visant l'un après l'autre les canonniers, les eurent bientôt couchés tous à teire. Dès les premiers coups de carabine, le major bavarois fut blessé; ses soldats, après s'être vaillamment défendus, voyant les Tyroliens et leurs singulières tours roulantes gagner à chaque instant du terrain, perdirent cœur et jetèrent leurs armes. Ils furent faits prisonniers de guerre et enfermés au château de Marei. Hofer était vainqueur et s'illustrait par l'un des premiers faits d'armes de l'insurrection.

Tandis que le Sandwirth et les gens de Passeyer délivraient avec tant de promptitude et de bonheur le Sud-Tyrol jusqu'à Roveredo, où se trouvait le général Baraguay d'Hilliers avec une division italienne, d'autres chefs, parmi

lesquels ses deux intimes amis Straub de Hall et Bûcher du bourg d'Axams, attaquaient les Bavarois au nord. Le lieutenant ennemi Baernklau, qui occupait la ville de Hall, dut céder à l'intrépidité de Straub et poser les armes; mais ce que les paysans souhaitaient avant tout, c'étaifd'emporter la capitale.

Toutefois, à cette première attaque d'Inspruck, il n'y eut, à vrai dire, ni plan bien concerté ni unité de direction, ni chef commun.

Chaque paroisse avait son capitaine, plus ou moins obéi. Ce que tous voulaient, c'était,

n'importe comment, chasser les Bavarois.

Bûcher, ayant repoussé loin d'Axams les troupes envoyées pour forcer les jeunes gens à s'enrôler, fut en les poursuivant entraîné jusqu'à ïnspruck.

Arrivé là, il risqua ce coup hardi. Il n'avait guère sous ses ordres que 70 à 80 hommes, mais à peine parut-il sur les hauteurs voisines d'Inspruck, que de tous côtés accoururent les

montagnards qui n'attendaient qu'un signal.

Bientôt on vit leurs bandes couronner les collines, drapeaux déployés et musique en tête.

Le général Kinkel commandait la place; il chargea le colonel Dittfurt de chasser cette poignée de paysans, et celui-ci, plein de confiance en son courage et de mépris pour un tel ennemi, sortit de la ville, à la tête de son régiment. Bientôt le canon tonna dans la plaine, une vive fusillade répondit ; le combat devint général ,et les habitants, du toit des maisons, en suivaient les phases diverses avec la plus vive émotion.

Bûcher n'avait d'autre tactique que de pousser en avant et de se maintenir sur les hauteurs. En vain le brave Dittfurt lança ses dragons dans la vallée, tandis que ses fantassins faisaient des efforts inouïs pour enlever le Berg-Isel, mont fameux dans toutes les guerres de l'indépendance tyrolienne. Les soldats repoussés chaque fois roulaient, plutôt qu'ils ne descendaient,

parmi les monceaux de neige, sur le flanc de la montagne. La lutte dura toute la journée du 11 avril.

Le lendemain, les paysans se portèrent sur la ville et parvinrent jusqu'au pont que défendait la mitraille. Le général Kinkel, qui jusque-là n'avait pas permis à une députation de la ville de se rendre auprès des paysans, voyant Inspruck cernée de tous côtés, ne crut pas devoir sacrifier tout son monde à une résistance désormais inutile. Il permit à quelques magistrats et au Père provincial des Capucins d'entrer en pourparlers avec les assaillants. Il était trop tard. Les canonniers étaient presque tous tombés, les paysans se précipitaient sur le pont avec de grands cris, s'emparaient des pièces qu'ils traînaient en triomphe et pénétraient dans la ville.

Dittfurt, déjà deux fois blessé, voyant fuir de tous côtés ses gens, pousse son cheval en avant pour leur barrer le passage et les ramener au

ËT l/lNSURRECTlON DU TYROL.

combat ; cris, protestations, menaces, tout est inutile. Maîtres de l'hôpital et des maisons voisines, les paysans font pleuvoir sur lui une grêle de balles ; alors l'intrépide officier, dans son désespoir, se précipite seul sur la porte de l'hôpital, mais atteint à la tête, il roule dans la poussière. On ne put qu'à grànd'peine lui arracher son épée et le transporter chez le général ; il voulait mourir sur le champ de bataille,

La chute de Dittfurt mit fin à la résistance ; la plupart des autres officiers étaient tués ou pris ; les soldats posèrent les armes. Seuls, le major comte Erbach et quelques dragons, le sabre entre les dents et la carabine à la main, s'ouvrirent un passage et s'enfuirent au galop par l'arc de triomphe sur la route de Hall, où ils tombèrent dans les mains de Straub.

Les paysans n'abusèrent pas de leur victoire;

ils traitèrent Dittfurt avec le respect dû à son

courage ; mais le colonel, malgré les soins dont

on l'environna, fut emporté par une fièvre violente trois jours après. Pas un Bavarois ne fut maltraité, grâce à l'intervention du clergé qni protégea jusqu'aux Juifs réfugiés dans ces mêmes couvents qu'ils pillaient naguère.

Dans l'ivresse du triomphe, les Tyroliens arrachèrent le drapeau de Bavière et arborèrent l'aigle d'Autriche après l'avoir solennellement promenée dans les rues.

Tout à coup un grand cri retentit : l'ennemi î l'ennemi !

Voici ce qui était arrivé. Dans le même moment où Hofer battait les Bavarois à Sterzing, une longue file de recrues françaises, envoyées pour renforcer plusieurs corps, et qui s'étendait de Vérone à Inspruck, se vit couper par l'insurrection. Partie se replia sur Vérone où elle fut hors de tout danger ; partie se jeta au delà du Brenner, se flattant de rencontrer à Inspruck les avant-postes franco-bavarois. Elle marcha donc, suivie en queue par Chasteler et

uigmzea Dy uuuyLt

André Hofer qui passaient le Brenner pour opérer la délivrance du Tyrol allemand. Mais au nord comme au midi du Brenner, sur l'Inn comme sur PAdige, le soulèvement était violent et général. Les postes bavarois, assaillis partout en même temps, avaient été pris, égorgés, ou refoulés dans Inspruck, et cette ville elle-même, on Ta vu, était aux mains des paysans vainqueurs.

Le général Bisson, qui commandait la colonne française, forte de trois à quatre mille hommes, et qui espérait enfin se réunir aux troupes du général Kinkel, fut stupéfait d'apprendre de la bouche d'un Tyrolien que le commandant était prisonnier avec tout son monde.

« Cela n'est pas possible, s'écria Bisson ; j'ai ordre de me réunir à lui !... > — Un officier, croyant à une mystification, eut l'imprudence de s'approcher des portes de la ville. Un coup de feu le jeta mortellement blessé à bas de son cheval.

Il fallut envoyer un parlementaire avec le drapeau blanc, accompagné d'un officier d'état-major. Ils virent Kinkel prisonnier, et revinrent tristement annoncer que la ville était occupée par 13,000 paysans et qu'il n'y avait plus qu'un parti possible, se rendre ! Le général ne voulut pas d'abord en entendre parler. Mais ses recrues étaient mal armées et mal aguerries; les bandes victorieuses d'André Hofer ne devaient pas tarder à apparaître ; déjà les Tyroliens, sans perdre de temps, avaient fermé les portes, garni tous les abords de la place, et s'avançant dans la plaine, cernaient peu à peu le corps franco-bavarois, dont l'arrière-garde avait été déjà coupée, faite prisonnière et tous les bagages enlevés.

Le général consentit alors à s'entendre avec quelques habitants d'Inspruck ; mais il réclamait la liberté de se retirer à Àugsbourg, jurant du reste qu'il ne se rendrait jamais à des bourgeois,

ET i/lNSURRECTION DU TYROL. 129

Alors parut un Tyrolien nommé Teimer, revêtu d'un uniforme de major autrichien dont il

avait le brevet. Bisson hésitait encore, quand retentit un coup do canon : c'était le signal d'une attaque générale. Il fallut se résigner à signer une capitulation aux termes de laquelle la colonne entière demeurait prisonnière de guerre! • Ainsi, après quatre jours de combat, les Tyroliens voyaient en leur pouvoir deux généraux, dix-sept officiers d'état-major, cent quinze autres officiers, cinq mille neuf cent dix hommes, trois drapeaux, cinq canons et huit cents chevaux ( 13 avril).

Le lendemain du jour où le malheureux Bisson avait dû se rendre, les Autrichiens entraient dans Inspruck, salués avec enthousiasme par le peuple. Toutes les cloches sonnaient, des feux de joie s'allumaient de toutes paris ; on embrassait les soldats comme de vieux amis et même, dans leur transport, les paysans caressaient et baisaient jusqu'à leurs chevaux.

Des scènes semblables eurent lieu dans les autres villes. Mais à Brixen, à la joie se mêlait le désir de la vengeance. Quand la ville tomba au pouvoir des paysans, ceux-ci se mirent aussitôt à la recherche du kreishauptmann Hofstetten, résolus à lui faire payer cher ses exactions et sa tyrannie. Dans son épouvante, ce persécuteur des prêtres pensa qu'un prêtre pourrait seul le prendre en pitié et le défendre. Il courut au palais du prince^-évêque, M. de Lodron, qui l'accueillit avec bonté et offrit également asile à plusieurs autres fonctionnaires bavarois. À cette nouvelle, les paysans se pressent en tu*muite aux abords du palais, réclamant à grands cris leur victime ; mais le noble prélat leur déclara résolûment qu'il faudrait passer sur son cadavre avant de toucher à un seul de ses protégés, et arracha le malheureux aux mains des Tyroliens qui déjà le couchaient en joue.

Dans le Tyrol italien, le succès n'était pas moindre. Chasteler, voyant le nord délivré, re-

descendit avec André Hofer pour concourir aux opérations de l'archiduc Jean, qui venait de remporter, en Italie, la victoire de Sacile.

Revenus par le Brenner sur Trente, Chasteler et Hofer se présentèrent avec toute la levée en masse du Tyrol et sept ou huit mille Autrichiens devant la position du général Baraguay d'Hilliers, qui, tourné par les vallées latérales, dut se replier sur Roveredo, puis sur Rivoli, où appuyé sur Farmée d'Italie il n'avait plus d'entreprises sérieuses à craindre.

Ainsi, vers la fin du mois d'avril, sauf la forteresse de Kufstein occupée par les Bavarois, le Tyrol était entièrement libre. Dans toutes les églises on célébra la fête de la délivrance, et le peuple se plaça solennellement sous le patronage de saint Georges.

La lutte cependant n'était point finie ; elle commençait à peine. Par un terrible retour de fortune, le Sandwirth et ses compatriotes allaient se voir tout à coup abandonnés de l'Au-

triche, attaqués par des forces supérieures, réduits à la dernière extrémité; mais avec une persévérance vraiment héroïque, ces montagnards ne s'abandonneront pas eux-mêmes et avant de succomber, délivreront encore deux fois leur pays.

Page 1