‹ André Hofer et l'insurrection du Tyrol en 1809Chapitre 16 sur 26 · UN NOUVEAU RONCEVAUX · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU RONCEVAUX

L'enthousiasme du peuple et les honneurs rendus au sandwirth par les magistrats et les chefs des milices démontraient que c'était bien à lui seul que la confiance de^ous prétendait commettre l'exercice du pouvoir. Aussi le commissaire impérial, baron d'Hormayr, qui survint bientôt après, fut-il accueilli avec la plus complète indifférence. En vain, s'élablissant dans la Burg, résidence des gouverneurs, déploya-t-il une activité merveilleuse ; en vain circulaires, journaux, proclamations, bulletins

de victoire, nouvelles vraies ou fausses, pouvaient de ses bureaux. « Il formait en Tyrol une personnalité isolée dont on estimait le talent, mais* que nul lien ne rattachait au peuple » (Weber). — C'était un bureaucrate.

Le baron, qui n'apparaissait qu'après les victoires et s'esquivait à l'ombre du moindre danger, chercha par tous les moyens à rabaisser le brave Hofer. Celui-ci, dont le désintéressement était parfait et qui avait pour principe que <r le commandant du Tyrol était fait pour le pays, et non le pays pour le commandant », résolut de se retirer à Passcyer, sachant bien qu'à l'heure où il faudrait combattre, l'écrivain ne disputerait plus la place au paysan.

Mais avant de partir, il voulut acquitter le serment du Schœnberg.

Le journal d'Inspruck (juin 1809) publia donc une ordonnance qui portait que « en vertu du vœu fait la veille de la dernière délivrance par les chefs des défenseurs du pays, la fête du

Sacré-Cœur de Jésus était élevée au rang de solennité fériée et serait désormais marquée en caractères rouges au calendrier tyrolien. En perpétuelle mémoire de la victoire du 29 mai, le dernier jour de ce même mois devait être chantée une messe d'actions de grâces avec procession et bénédiction du Saint-SacremenU »

Ces pieuses dispositions, prises de concert avec le clergé, furent tournées en ridicule par les feuilles étrangères ; Hormayr eut trop d'àmour-propre pour paraître à l'église ; mais Hofer et tous les vrais Tyroliens n'en furent que plus ardents à bénir, à prier leur toutpuissant défenseur.

Le Tyrol est demeuré fidèle au vœu du paysan., et cette année même (1) nous avons vu, non sans une émotion profonde, les magistrats

1. 1868, époque où l'auteur, alors en Tyrol, publia pour la première fois ces pages.

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et le peuple assister dans la vieille église de la Compagnie de Jésus à cette fête du Sacré-Cœur introduite en Tyrol à la demande des États, abolie par les bureaucrates et rétablie par Hofer, comme fête nationale, après chaque délivrance.

Un billet autographe adressé par l'empereur d'Autriche au Tyrol et au Vorarlberg (1) mit le comble à la joie en confirmant toutes les espérances, François I er , après avoir annoncé comment Napoléon, à la journée d'Aspern, avait cessé d'être invincible : « plein de confiance en Dieu et mon droit, disait-il, je déclare ici à ma fidèle comté de Tyrol quelle ne doit jamais plus être séparée de l'empire d'Autriche, et que je ne souscrirai d'autre paix que celle qui

1. Le 29 mai, les montagnards du Vorarlberg avaient également chassé les troupes bavaroises. — Le Billet de l'empereur, publié le 19 juin dans le journal d'Inspruck, était daté de Volkersdori', 29 mai. La lettre qu'envoyait François I cp aux paysans se croisait donc avec leur bulletin de victoire.

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réunira indissolublement ce pays à la monarchie. »

De son côté, l'archiduc Charles écrivait à Chasleler dont il ignorait la retraite : « J'ai, le 21 et le 22 mai, battu l'armée de Napoléon en bataille rangée près du Danube. L'ennemi a perdu ses meilleurs généraux,, le maréchal Lannes et de quarante à cinquante mille hommes ; il se tient depuis lors sur la défensive à Vienne. J'ai le dessein de prendre l'offensive et l'espoir de chasser l'ennemi de l'Autriche. Animez le courage des braves Tyroliens. S'ils demeurent unis, ils sont invincibles dans leurs montagnes. »

Mais l'empereur et l'archiduc avaient compté sans Wagram! L'armistice de Znaïm fut signé (1); il n'y était pas question duTyrol... Oubli cruel qui livrait ce malheureux pays à la

t. « L'armistice de Zaïm fut signé le 11 juillet 1809, à minuit, et porta la date du 12. L'un des avantages de l'armistice était de pouvoir employer juillet et août à la soumission du Tyrol. Les Bavarois furent donc reportés

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vengeance du vainqueur; impardonnable abandon que n'excuse pas assez la détresse de l'Autriche.

Les paysans refusèrent obstinément de croire à la fatale nouvelle. Ne lisaient-ils point dans

les journaux inspirés par Hormayr, que c'en était fait de Napoléon ? Les Français chassés d'Allemagne et d'Italie, les Espagnols vainqueurs, les Anglais pénétrant au cœur de la France, Bonaparte défendant pied à pied son propre empire,., tels étaient les récits inventés pour trojiaper le peuple, toujours si prompt à transformer ses désirs en réalités. C'était devancer de quatre ans l'histoire. Mais d'ailleurs, n'avaient-ils pas en main la lettre du « bon empereur Franz ? » La moindre note officielle du gouvernement autrichien était-elle venue la contredire?Tout le bruit que faisaient le gouver-

en entier vers le Tyrol allemand, tandis que les troupes italiennes du prince Eugène marchaient sur le Tyrol italien. » (M. Thiers, x, p, 498.).

nèur de Kufstein et les autres officiers bavarois placés aux frontières n'était-il pas une ruse de guerre ? - •

Ainsi pensait Hofer, confirmé dans ce sentiment par l'annonce qu'une formidable armée franco-bavaroise se disposait à envahir le pays. Si la nouvelle de l'armistice est fondée, disait-il, comment l'invasion du Tyrol à force ouverte est-elle légitime, quand surtout le prétendu traité qu'on nous met sous les yeux n'en fait aucune mention? Cependant il n'y avait plus un instant à perdre; cinquante mille hommes débordaient de toutes parts, tout le septième corps, sous les ordres du maréchal Lefebvre, dua de Danzig, entrait en Tyrol du côté de Salzbourg. L'imminence du danger rendit au sandwirth la première place qui du reste était vide : Hormayr avait déjà passé la frontière.

L'appel aux armes retentit bientôt en Tyrol et en Carinthie : <r Placez tout votre espoir en Dieu, disait Hofer; nous avons déjà fait des

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choses dont l'étranger s'étonne, — non point par nos propres forces, mais grâce à l'évident

secours qui nous vient d'en haut. La vertu fait les forts et change les timides en héros. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de sauver notre fortune, non! c'est notre sainte religion que menace un manifeste péril. Pour elle nous avons commencé la grande œuvre : il faut achever. Faire à moitié, c'est ne rien faire ! Debout, frères et voisins, aux armes contre l'ennemi - commun de la terre et du ciel. Que pas un ne reste en chemin et que notre seul et dernier cri soit : Pour Dieu, pour l'empereur François, vaincre ou mourirî »

L'Uhterinnlhal, par où s'avançait Lefebvre, ressemblait à un désert. Les ponts étaient rompus, les villages abandonnés, les Tyroliens réfugiés dans les montagnes avec leurs chères carabines, que les proclamations du maréchal ordonnaient en vain de livrer.

Si l'on interrogeait quelques vieillards,

quelques enfants, sur la route à suivre, sur la retraite des paysans, ils affectaient un airstupide et répondaient à chaque question par un : je ne sais pas. Seuls, les prêtres attendaient parfois l'armée au passage, pour réclamer la grâce des prisonniers.

Malgré les sévères défenses faites d'abord par le duc de Danzig, l'incendie et le pillage ne tardèrent pas à marquer les pas des envahisseurs, plusieurs villages furent ruinés. A Hall, on dévasta l'auberge du commandant Straubqui tenait la montagne avec ses gens, et Lefebvre protesta que, s'il ne se rendait à discrétion, il le ferait pendre. Mais lui écrivait à sa femme que « le grand jour de la Vierge (15 aoûl) les paysans rentreraient vainqueurs à Hall et à Ins-

hi UCk. d

L'armée arriva aux portes de cette dernière ville peu d'heures après le départ de Taxis et des Autrichiens; on les poursuivit et

l'on ramena prisonniers deux officiers et soixante

hommes, ce qui parut aux paysans une flagrante violation de l'armistice. L'ordre intimé à tous les Tyroliens d'apporter dans les quarante-huit heures leurs armes à la capitale, aux chefs de l'insurrection, nommément à Hofer et à Straub, de se rendre avant le 1 0 août au quartier général, sous peine de mort, n'obtint que peu d'effet. Les habitants d'Inspruck obéirent forcément, mais les paysans ne parurent point, et parmi les chefs un se présenta.

Le général Rouyer se mit en marche avec sa division pour aller occuper le Brenner et réduire leSud-Tyrol.

Hofer s'apprêtait à le défendre.

Caché, sur les limites de Passeyerthal, dans une gorge impénétrable du Schneeberg, il multipliait de tous côtés ses messages, adressait en son dialecte une protestation au général français et faisait porter de vallée en vallée ses appels aux armes, signés : « André Hofer, de là où je suis. » — Les chefs lui envoyaient leurs

réponses avec cette adresse : « A André Hofer, là où il est. »

Sa retraite n'était un secret pour aucun Tyrolien ; mais il n'y avait ni traîtres parmi les paysans, ni soldats sur les montagnes (1).

Il fallait vraiment une persistance indomptable chez le sandwirth et ses compatriotes, pour oser une troisième fois tenter l'impossible : Buol quittait le Tyrol emportant avec lui toute la poudre, tout le plomb, tous les canons, tout l'argent; les plus chers lieutenants d'André l'abandonnaient pour suivre les Autrichiens en retraite, et Rouyer, dès le 2 août, campait près de Sterzing, dans cette plaine de Moos, théâtre

1. « Tyroliens bicn-aimés, vous surtout braves gens de Passeyer... mandez à tous que mon cœur n'est pas infidèle, on peut m'en croire. Ma tète est mise à prix (ich bin vogelfrei), on promet beaucoup d'argent à qui me livrera et je me cache en un lieu retiré ; mais j'apparaîtrai dès que je verrai les vrais patriotes du Tyrol se lever, se prouver leur mutuel amour en disant : Pour Dieu ! Pour la religion! Pour la patrie, nous voulons nous battre...

Un cœur qui vous est fidèle. André Hofer, commandant en chef de Passeyer. De là où je suis. »

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du premier exploit des gens de Passeyer. Mais le Sud-Tyrol se levait, les Juliens répondaient à l'appel de leur « générale Barbone » ; Speckbacher, le capucin, Pierre Mayr, accouraient à

l'appel du commandant; à Stocker, les premiers cavaliers bavarois qui parurent étaient tués ou mis en fuite: tout enfin se préparait pour , cette lui te terrible que les Tyroliens célèbrent 1 comme leur journée de Roncevaux (4 et 5 aoûl). Rouyer, descendant vers Brixen, suivait la route qui serpente sur la rive droite de l'Eisack, suspendue d'un côté au-dessus du ravin profond où roule le fleuve, et de l'autre dominée par de hautes montagnes aux flancs couverts de bois et d'énormes rochers en saillie. Cette route unique, extrêmement resserrée entre les villages de Sack et de Miltewald, traverse un peu plus bas l'Eisack au pont d'Oberau, et de là, par la rive gauche, conduit jusqu'à Brixen.

Deux bataillons du régiment d'infanterie du duc de Saxe, avec quelques cavaliers et deux

pièces de canon, formaient l'avant-garde. Ils s'avancèrent, sans rien apercevoir qui excitât

leur inquiétude, jusqu'à Mittewald, en chassèrent les Tyroliens qui se présentaient pour leur barrer le passage, el les poussèrent jusqu'au village d'Oberau. Ceux-ci, menacés d'être pris en queue par un détachement maître de l'autre rive, mettent le feu au pont-, sur le conseil de leur aumônier, divisant ainsi leur ennemi et coupant la grande voie de communication avec Brixen; puis, faisant volte-face, ils attaquent vivement la troupe que leurs tirailleurs postés dans les bois fusillent presque à bout portant. Après un rude combat, les Saxons durent renoncer à aller plus loin et se fortifièrent dans l'église et les quelques maisons d'Oberau.

La nuit était venue et leur anxiété était extrême : le corps d'armée n'apparaissait pas.

C'est que Rouyer venait de tomber dans une formidable embuscade.

Au-dessus du périlleux défilé qui sépare Sack de Mittewald, les Tyroliens avaient entassé sur les blocs de porphyre qui s'avancent au bord de la route, un amas immense de rochers et de troncs d'arbres que le moindre choc devait précipiter en bas; femmes, vieillards, enfants, se tenaient prêts à obéir au premier signal ; les hommes valides attendaient, la carabine chargée.

À peine les troupes, l'artillerie, les fourgons sont-ils engagés dans la gorge étroite, que l'epouvantable avalanche s'ébranle, tombe, écrase ou entraîne dans l'abîme tout ce qu'elle rencontre,. tandis que les chevaux qui se débattent, les roues qui se brisent, les hurlements des blessés, les hourras des montagnards, les décharges de la fusillade mettent le comble au désordre.

Ce ne fut pas sans peine qu'avec la moitié de son monde Rouyer rétrograda jusqu'à Sterzing.

Désormais c'en était fait des onze cents

Saxons cernés à Oberau. Pris entre deux feux par leurs ennemis de la veille et les gens d'André et de Speckbacher accourus sur la rive droite, <r tombant sous les balles, dit un témoin, comme les gerbes dans un champ, » et perdant, de leur propre aveu, « au moins un homme par trois coups de fusil, * ils furent tués en grand nombre, six cent quatre-vingt-trois faits prisonniers après douze heures de combat, et leur brave colonel d'Henning, qui refusa obstinément de se rendre, assommé d'un coup de crosse.

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