LE COMMANDANT EN CHEF DU TYROL
À partir de ce moment, cédant aux vœux unanimes du peuple et aux instances de ses amis, Hofer, au nom de l'empereur d'Autriche et avec le titre de commandant en chef du Tyroi, prit en main le gouvernement civil et militaire et, non sans quelque répugnance, s'établit à la Burg avec ses adjudants.
Il choisit pour lui, dans la résidence impériale, l'appartement le plus modeste, et fit aussitôt suspendre, dans la salle à manger, un grand cruçifix et une image de la sainte Vierge.
Il ne troqua point son habit de paysan contre l'uniforme brodé d'un général ou d'un haut fonctionnaire ; mais il garda sa jaquette verte, son gilet rouge, son large ceinturon de cuir, ses culottes de peau noire, ses gros souliers, ses bas de laine bleue et le grand chapeau que décoraient, outre la plume traditionnelle, une figurine de Notre-Dame et un beau ruban sur lequel les Ursulines d'Inspruck avaient brodé l'inscription : Andréas Ho fer, Oberkommandant von Tyrol.
A toutes les décorations, il préféra le crucifix de cuivre et la médaille de saint Georges qu'il portait au cou; mais le soldat ne quitta point son sabre d'honneur.
Rien non plus ne fut changé dans ses pieuses habitudes. Malin et soir, il se rendait à l'église paroissiale, devant l'image miraculeuse de Maria-Hilf, et après le souper, en présence de ses gens, il récitait le chapelet avec maints Pater noster et autres prières en l'honneur des
saints patrons. Tous devaient prendre leur part de ces dévotes pratiques, car Hofer tenait à sa maxime : ce qui mange avec moi, doit prier avec moi. »
Sa table était si frugale, qu'il ne dépensait que 30 ou 40 kreutzers par jour, y compris le déjeûner qui consistait, comme à Passeyer, en pain et en fromage.
La nuit venue, tandis que ses compagnons, vrais montagnards, fumaient, jouaient, buvaient à la même cruche,.... le sandwirth, comme naguère dans la salle basse de son auberge, s'accoudait à la fenêtre du palais et chantait à pleine poitrine un vieux lied tyrolien.
Du reste, sa vie était loin d'être oisive. Le commandant était chaque jour accablé d'affaires et de visites ; prêtres et paysans pouvaient, à toute heure, pénétrer jusqu'à lui sans se faire annoncer ; les autres solliciteurs devaient souvent faire antichambre, mêlés aux je'ines gens de Passeyer, qui, suspendant leurs armes aux
AND HÉ HOFER
escaliers, montaient la garde la pipe à la bouche • Pourvu qu'on ne l'appelât pas Excellence ou monsieur André von Ho fer, il recevait tout le monde avec bienveillance, mais sans façon, parfois même en manches de chemise, car c'était dans ce négligé qu'il se sentait plus à Taise pour dicter à ses secrétaires.
Telles étaient les mœurs simples et rustiques de celui que l'enthousiasme populaire saluait des noms de sauveur du Tyrol et de père de la patrie. Or, il se trouva que le paysan était un sage administrateur, gouvernant le pays • avec économie, comme sa maison, et le peuple avec bonté, comme sa famille.
Le premier acte du commandant fut de confirmer provisoirement toutes les autorités
établies et de confier les affaires, auparavant réglées par les hauts fonctionnaires bavarois, à un conseil suprême d'administration générale, aux séances duquel assistaient, avec voix délibérative, quelques députés du peuple.
Adresser une demande de secours à l'empereur d'Autriche, au nom duquel il protestait agir, chasser de laville et des environs tous les maraudeurs, rétablir la sécurité dans le pays ; toutes ces mesures et autres semblables furent inspirées au sandwirth par le principe qu'il avait adopté, à savoir que « la vraie félicité de la société civile est fondée sur Tordre, etqye la première et indispensable condition de Tordre, c'est une autorité capable de protéger le citoyen. »
Le respect qu'imposait la sienne tenait à la confiance que tous avaient en son désintéressement et sa probité. La caisse publique était vide, le pays dévasté, toute communication interrompue avec l'Autriche, les frontières cernées par l'ennemi ; et cependant il fallait immédiatement
faire face aux énormes dépenses de l'administration et de la défense duTyrol; en s'entourant d'hommes versés dans les affaires, surtout en ne se réservant pas une obole du trésor, l'aubergiste se lira de ce pas difficile et fit des
prodiges à étonner un ministre des finances.
Mais ce fut particulièrement en ce qui touchait la religion et les mœurs qu'il signala son zèle. « Sous ce rapport, il laissa quelques ordonnances très-remarquables. Sans doute, plusieurs décisions émanées de lui ne révélaient point l'homme d'État ; mais elles attestaient son noble cœur, son jugement droit, son amour de l'ordre (I). »
Ce qu'il souhaitait avant tout, c'était que par une vie pieuse, un sincère amour du prochain, on s'efforçât d'obtenir la faveur de Dieu et le secours de la Vierge pleine de grâce qui avait protégé le Tyrol dans la guerre précédente, «Que la haine, la jalousie, l'esprit de
rapine et tout autre vice, disait-il, soient donc bannis; qu'on rende à l'autorité le respect qui lui est dû, à ses concitoyens tous les services possibles, qu'on évite spécialement le scandale (2).»