‹ André Hofer et l'insurrection du Tyrol en 1809Chapitre 23 sur 26 · Lettres sur le Tyrol · texte numérisé non relu

Lettres sur le Tyrol

ANDRÉ HO FER

et de fromage. Ces hommes lui jetèrent un regard méprisant et se mirent bravement à faire honneur au repas. Le sandwirth alla s'asseoir près du poêle, le froid étant très-vif, 6 ta de son cou un long chapelet à gros grains, et les mains jointes, se mit à réciter le Rosaire. La salle à manger donnait sur une galerie, où je me trouvais avec un ami, le maître du logis, et tous deux nous contemplions ce grand prisonnier. »

Les officiers s'enivrèrent, poursuit Beda Weber, et par suite de leur imprévoyance, durant la nuit le feu prit à la maison. Hofer, suffoqué par la fumée, s'élance de son lit, trouve la sentinelle étendue sans mouvement, court appeler les soldats du poste et déploie la plus grande activité pour éteindre l'incendie. Il pouvait fuir, on lui en suggéra l'idée; il répondit que ce serait contraire à l'honneur. Le danger passé, les officiers vinrent le remercier; il leur dit qu'il ne comprenait pas en quoi il avait bien mérité d'eux, persuadé que tout bon chrétien doit

courir au feu pour l'éteindre. A partir de ce moment, il fut par ses gardiens environné des plus grands égards.

Cependant la captivité d'André répandait la consternation dans tout leTyrol; le Judas qui l'avait trahi dut quitter Passeyer et alla finir à Munich une vie misérable ; la douleur du peuple le rendit injuste : il accusa Donay d'un crime dont Baraguay d'Hilliers disculpa pleinement l'aumônier dans une proclamation ; enfin, interprète du sentiment de tous, un paysan de Passeyer partit pour Vienne, afin d'oblenir, par l'intervention de l'empereur François, la délivrance d'un homme qui s'était sacrifié pour son prince et son pays.

Arrivé à Mantoue, Hofer fut enfermé dans une des casemates d'un fort au bord du Mincio, et reçut là de nombreux visiteurs, conduits les uns par la curiosité, les autres par la compassion ou la bienveillance.

Le gouverneur de la place était le général

2*?(î ANDRÉ HOFKK

Bisson, le même qui au début de l'insurrection avait été fait prisonnier aux portes d'Inspruck ; il nomma un conseil de guerre qui, dans la nuit du 18 au 19 février, jugea l'accusé. Les voix se partagèrent, et comme la peine capitale n'obtint pas une majorité décisive, on en donna avis à Milan par le télégraphe.

La réponse ne se fit pas attendre : André Hofer devait être fusillé dans les vingt-quatre heures.

Le 20 au matin, Hofer, calme et résigné, écouta lire la sentence motivée surtout sur ce qu'après le 12 novembre il avait fait appel aux armes et qu'on avait trouvé dans sa retraite un sabre et deux pistolets : les pistolets et le sabre d'honneur de Chasteler!

Le général Bisson s'était efforcé de le sauver; la veille, il était venu le visiter dans la prison, lui offrant de racheter sa vie en entrant au service de la France.

Le sandwirth avait répondu : « Je demeure fidèle à la maison d'Autriche et au bon empereur François, »

mort d'un héros chrétien.

Quelques heures avant sa mort, il écrivit une lettre à l'un de ses meilleurs amis, où se révèle toute son âme. « La volonté de Dieu, disait-il, est que j'échange ici, à Mantouc, la vie mortelle pour l'éternelle ; mais le bon Dieu soit béni pour sa divine grâce ! Il m'est aussi facile de mourir que de m'occuper d'une autre affaire... »

Puis il demande un service pour son àme à l'église de Saint-Martin où se trouve la confrérie du Précieux- Sang, dont il est membre,

et des prières à l'église de Saint-Léonard, sa paroisse, où il a été baptisé. On distribuera à chacun, dans l'auberge am Sand, de la soupe, de la viande et du vin. Que ses amis et surtout ceux de Passeyer prient bien pour lui, et que sa femme ne se laisse pas trop aller à la douleur. Pour lui, dans quelques heures, il part avec le secours des saints vers Dieu. Et il terminait en disant : « Pauvre monde, adieu ! Je vois venir la mort avec si peu de peine, que je n'en ai pas une larme dans les yeux. »

L'archiprèlre de Santa-Barbara vint le disposer à mourir et lui donner le pain de vie.

Hofer lui remit son argent pour le distribuer aux pauvres Tyroliens prisonniers à Mantoue, le chargeant de leur dire qu'il était tout consolé et qu'il leur recommandait son voyage. '

A onze heures du matin, on battit la générale, et le condamné, tenant un crucifix, accompagné de son confesseur, se dirigea vers la place de la Citadelle.

'lina, on entendit sortir des casemates des cris et des sanglots; c'étaient les Tyroliens prisonniers qui, tombant à genoux, pleuraient et priaient pour le sandwirth.

On arriva au lieu de l'exécution : un bataillon de grenadiers forma le carré au milieu duquel Hofer, au premier signe, s'avança d'un pas ferme, saluant à droite et à gauche les soldats. Il pria quelque temps avec le prêtre auquel il laissa sa croix et son rosaire en souvenir ; puis douze hommes se placèrent l'arme au bras, à vingt pas de lui.

On lui présenta un mouchoir pour se bander les yeux ; il refusa. On lui ordonna de fléchir le genou ; il n'en fit rien et dit : « C'est debout que je veux rendre mon àme à Celui qui me l'a donnée. »

Une minute après il cria : « Longue vie à l'empereur Franz ! », pria encore un moment les mains au ciel, puis faisant signe aux gre-

230 AN DUE HO FEU

nadiers, il commanda d'une voix forte, comme au Berg-Isel : « Visez bien !... feu ! »

Emus de compassion et de respect, les six premiers soldats visèrent mal; Hofer tomba à genoux, s'appuyant sur une main ; six autres balles le couchèrent à terre, mais ne le tuèrent pas; il fit même un effort pour se redresser. Alors un caporal lui appuya le canon du fusil à la tete et lui donna le coup de grâce.

<r C est avec une édification, une consolation profonde, écrivait son confesseur, que j'ai admiré un homme qui est allé à la mort comme un héros chrétien, et Ta reçue comme un intrépide martyr. »

Les grenadiers portèrent la triste dépouille sur une civière tendue de noir, dans l'églisj paroissiale de Saint-Michel, où on lui fit de solennelles funérailles. Or pendant le service divin, le crêpe dont le cadavre était couvert fut agité, dit-on, d'un frémissement étrange, et plusieurs pensèrent que c'était là seulement,

ET L'INSURRECTION DU TYttOL. 231

en face de L'autel, au milieu du peuple en prières, que le sandwirth avait rendu son âme à Dieu.

On enterra ses restes dans le jardin du curé, en un lieu solitaire, et sur un marbre on écrivit en italien : « Ci-git la dépouille de feu André Hofer, dit général Barbone, commandant en chef des milices du Tyrol, fusillé en cette forteresse le 20 février 1810, enseveli dans ce lieu. »

Il reposa plusieurs années sur cette terre étrangère, sans autre témoignage de reconnaissance ou de respect. Enfin lui fut accordé ce qu'implorait pour lui le poëte tyrolien Weissenbach, « une pellçtée de terre du Tyrol ».

Le 8 janvier 1823, le premier bataillon du régiment des chasseurs tyroliens de la garde sé trouvant à Mantoue au retour de la campagne de Naples, cinq officiers, parmi lesquels deux Tyroliens, conçurent le projet d'exhumer les ossements du sandwirth et de les restituer au pays.

Quelque temps après, dans cette même église de la cour, témoin du dernier triomphe du commandant en chef, un cercueil porté par six de ses anciens frères d'armes fut déposé non loin du tombeau de l'empereur Maximilien. Là , François I er fit élever, à la gloire du paysan, un beau monument de marbre de Carrare, orné de bas-reliefs et de la statue d'André Hofer. Le héros montagnard est représenté debout, dans son costume national, soutenant de la main gauche le canon de sa carabine appuyée sur l'épaule et serrant dans la main droite un drapeau, avec l'inscription: Fur Gott, Kaiser und Vaterland (1) ! » ,

Dès le 10 mai 1809, par ordonnance impériale, des lettres de noblesse avaient été octroyées au sandwirth. On ne sait quel obstacle en retarda l'expédition ; ce fut son fils qui les reçut, accompagnées d'ingénieuses armoiries (2).

f. Pour Dieu, l'Empereur et la Patrie.

2. Du heaume de chevalier s'élance l'aigle à deux tètes; l'écu divisé en quatre quartiers porte l'aigle rouge du

ET L'iNSURBECTION DU TYROL. 233

Les États du Tyrol inscrivirent le nom des descendants d'Andréas von Hofer au livre de la noblesse ; l'auberge am Sand fut transformée par l'empereur Ferdinand en fief princier avec ordre de succession, droit de majorât, etc., sous le nom d'Hofer's Sandhof; enfin la veuve et les quatre filles jouirent d'une pension considérable et le fils reçut encore un riche domaine en Autriche.

Le sandwirth eut, comme un grand homme, ses biographes, ses panégyristes et ses calomniateurs (1), et l'un des plus illustres écrivains de la Bavière, Guido Gœrres, ne craignit pas

Tyrol — une branche de laurier — un chasseur tyrolien armé de la carabine et faisant le gçste : En avant ! — la tour d'un donjon.

1 . L'un de ces derniers fut le baron Hormayr, qui se peint lui-même dans cette phrase, en croyant peindre Hofer : « Le sandwirth n'avait ni l'énergie, ni le calme qui conviennent aux grandes entreprises, ni connaissances militaires, etc. ; mais une confiance dans son droit et dans le secours d'en-haut qui chez lui, dans le fait, n'a pas été moins efficace, que chez les chefs arabes, les croisés, la Pucelle d'Orléans, les Turcs et lous les fatalistes. »

ANDRÉ HO FER

de le proposer à l'admiration de ceux-là même que le Tyrolien avait combattus et vaincus. La poésie et la légende s'unirent à l'histoire pour immortaliser cet humble nom...

Eh bien! au milieu de tant d'hommages, le plus glorieux et le plus touchant lui est venu — comme il était juste — des paysans de Passeyer. Ils n'ont point dressé de statue à leur brave et pieux compatriote, mais se souvenant qu'en défendant son pays, c'était la religion qu'André Hofer voulait surtout défendre, qu'après ses victoires c'était Dieu seul qu'il remerciait toujours, qu'à la mort c'était dans la foi, dans l'amour du Sauveur qu'il puisait la résignation cl le courage, ils ont résolu

d'élever, en souvenir du sandwirth, non loin de sa maison, une chapelle du Sacré Cœur.

Page 1