La persécution des prêtres en Tyrol/ p»<Fœger
Telle est la doctrine ouvertement professée par un homme politique d'alors, M. de Mieg, avec qui nous ferons bientôt connaissance. Dans un rapport adressé au ministère de l'intérieur au sujet des affaires du Tyrol et d'une réclamation du cardinal secrétaire d'État, il pose nettement en principe que « la séparation des deux pouvoirs qui régissent la société n'est plus même concevable, et que tout, au contraire, réclame la centralisation la plus complète de l'autorité. >
Les prélats tyroliens ne pouvaient et ne voulurent point admettre cette étrange théorie, ni renoncer à leurs droits les plus sacrés. Ce fut le signal d'une guerre ouverte.
Le Tyrol possédait alors trois évèques. Dès les premiers temps de sa fondation, l'évèché de Coire étendait sa juridiction sur une partie du
Vienne. 1868. — Pour cette partie de notre travail nous avons surtout pris pour guide M. A. Jaeger, ancien professeur d'histoire de l'Université de Vienne,
pays limitrophe de la Suisse. Le prince-évèque était, à l'époque qui nous occupe, Charles- Rodolphe, baron de Buol, de la famille des Schauenstein ; il résidait à Méran, où depuis 1 803 il avait établi son séminaire. Sur le siège de saint Vigilius à Trente était assis Emma-
nuel-Marie, comte deThunn. Charles-François, comte de Lodron , gouvernait le diocèse de Brixen. En outre, à la frontière nord du Tyrol, les évêques d'Augsbourg, de Chiemsée et de Salzbourg exerçaient l'autorité spirituelle sur une plus ou moins grande étendue du territoire tyrolien.
Charles de Buol possédait avec une belle intelligence une volonté de fer. Méprisant les dangers, s'indignant des subterfuges, il gardait une admirable droiture dans ses actes et son langage. Et comme les natures semblables s'attirent mutuellement, des hommes d'un caractère non moins inflexible, parmi lesquels Nicolas
Palscheider, curé de Méran, formaient son en-
tourage. Tel était du reste le trait dominant de tout le clergé de Coire, affectueusement fidèle à son évêque aux jours de l'infortune comme au temps de la prospérité.
Emmanuel de Thunn, non moins dévoué à l'Église, mais d'humeur plus facile et plus douce, était plutôt fait pour souffrir patiemment que pour combattre avec cette ardeur belliqueuse et cette persistance indomptable qui distinguaient son ami.
Quant au prince-évêquedeBrixcn, c'était un vénérable vieillard, à la taille haute, à l'air digne, vrai type de l'ancienne noblesse ailemande. Élevé à Rome, au Collège Germanique, il parlait italien avec un accent romain qui charmait plus tard Bresciani, et gardait encore tous les insignes de la souveraineté. Dans son palais, avec ses prêtres, logeaient ses officiers laïques. A la messe, qu'il disait assisté par ses chapelains, les officiers en grand uniforme militaire lui donnaient à laver ad cornu altaris.
1 Du côté du gouvernement, parut au premier rang sur le champ de bataille le commissaire général du département de l'Inn, comte d'Arco, fonctionnaire empressé, complaisant, ponctuel, uni par des liens de parenté avec Montgelas, et ne sachant rien mettre au dessus de la volonté du roi (1). Auprès de lui se tenait M. de Mieg, chancelier et directeur du département du Tyrol, bureaucrate à la plume habile et souple, à Télocution facile et claire, mais pétrifié dans les principes de la philosophie et de la politique antichrétiennes ; d'ailleurs, caractère emporté, terroriste d'inclination, convaincu de la souveraine efficacité des mesures violentes pour dompter l'esprit des hommes,
1. En 1703, l'électeur Maximilien de Bavière s'étant jeté sur le Tyrol, s'avança jusqu'à Scharnitz, et se voyait déjà maître de tout le nord du pays, quand les payans se soulevèrent à la voix du Richter de Landeck et enveloppèrent l'armée ennemie. L'électeur dut battre en retraite, et à Martinswand il n'échappa à la mort que grâce au dévouement d'un de ses officiers, le comte d'Arco, qui se
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Plus tard, sur le môme théâtre, le Kreishauptmann Hofstetten (1) vint jouer un rôle odieux et comique : jeune homme de quelque capacité, particulièrement doué des talents d'inquisiteur, passionné comme Mieg, et de plus d'une étourderie, d'une légèreté de mœurs sans pareille.
Inutile de mentionner les personnages subalternes qui remplissaient l'office de comparses, vrais automates mis en mouvement par les fils que Montgelas et d'Arco tenaient en main.
On peut prévoir déjà le résultat de la lutte engagée entre de tels adversaires. Matériellement et en apparence les évêques doivent être vaincus, parce que le gouvernement a la force
Jeta au devant de la balle qui allait tuer son prince et tomba mort à sa place.
C'est au souvenir de cette victoire des paysans que fut élevée à Inspruck la Colonne de Sainte- Anne qu'on y voit encore.
I. Krtis, district ou canton dont le Krtishauptmann est le premier fonctionnaire.
pour lui ; moralement et de fait ils doivent vaincre, parce qu'ils ont pour eux le droit, qui tôt ou tard triomphe de la force.
Les évêques de Coire et de Trente avaient bien adressé à leur clergé une circulaire concernant c la police de l'Église » , mais avec des réserves qui ne furent point du goût de M. d'Arco. Il leur signifia d'avoir à publier purement et simplement l'ordonnance royale, et s'attira deux répliques victorieuses, l'une d'un style plus humble, l'autre d'une logique implacable.
Restait au commissaire général la raison jugée par M. de Mieg la meilleure, la raison du plus fort. À la douceur d'Emmanuel de Thunn, à la dialectique de Charles de Buol, le même argument répondit : leurs revenus furent saisis et leur bannissement réclamé. <c Je crois pouvoir assurer V. M., écrivait le comte d'Arco à son maître, qu'un avertissement aussi exemplaire serait on ne peut plus efficace pour
mettre fin aux résistances du clergé tyrolien contre le pouvoir civil. »
Il trompait le roi et se trompait lui-même.
Les évêques n'avaient pas attendu qu'on écrivît à Munich, pourécrire à Rome. Le souverain pasteur, qui sait mieux que tout autre que Jésus-Christ est venu apporter non la paix, mais le glaive, deux fois loua les évêques de leur courage et les exhorta à persévérer dans le bon combat (1). »
Ils méritaient l'éloge ; nous allons voir s'ils furent fidèles au conseil.
Tandis que l'évêque de Coire convoquait sans bruit à Méran son clergé tyrolien, pour conve-
nir des principes à suivre dans le cas probable d'une persécution, Mgr l'évêque de Trente, après s'être entendu avec son intrépide collègue
à Bozen, partait pour Inspruck où le mandait le
commissaire. Son crime était de n'avoir pas
t. Brefs du 27 avril et du l« r août 1807.
ET L'iNSURhECTION DU «YROL.
répondu dans le sens du gouvernement à des questions trop curieuses pour être ici passées sous silence.
« Voulait-il reconnaître la loi de l'Étal touchant les bénéfices ? — Un évèque, sous prétexte de défendre les droits de l'Église ou d'obéir à Rome, peut-il refuser d'obtempérer à cette loi? — La défense de communiquer avec Rome, à l'insu et sans l'autorisation du gouvernement, oblige-t-elle en conscience ? — Les bulles et brefs du pape sont-ils obligatoires avant l'octroi du placetumregium? »
Le prélal, selon le conseil de l'Évangile, avait tranché ces questions délicates par un oui ou par un non.
Fort mécontent, M. d'Arco l'appelait auprès de lui, pour essayer de triompher de sa douceur dans un tête-à-tête, ou, au cas contraire,
pour le bannir sans trop d'éclat, ne forte tumultus fier et in populo.
Mgr deThunn était encore en route, que déjà
les scellés étaient mis à ses appartements et à ses papiers, ses plus courageux chanoines placés sous la surveillance de la police ou déportés par les gendarmes.
A peine mettait-il le pied dans la ville, que le directeur de la poste recevait ordre de remettre à M. d'Arco toute lettre adressée au prélat, tandis que le général commandant devait le faire arrêter aux portes, s'il tentait de sortir d'Inspruck. Beaux débuts pour une discussion pacifique !
Quant à l'issue, écoutons l'aveu de M. d'Arco: * L'évèque de Trente, écrit-il au ministre de l'intérieur, est en effet venu ici. Je n'ai rien omis pour l'engager à la soumission envers les ordres augustes de S. M... Il a persisté dans sa déclaration, à savoir qu'il voulait rester fidèle au serment qu'il avait fait de maintenir les droits de l'Église ; qu'il pouvait moins encore par ses actes et sa signature contribuer à les amoindrir, et qu'il préférait s'exposer aux suites
les plus fâcheuses plutôt que d'agir contre sa conscience. »
Après cet humiliant échec, le commissaire général ne .pouvait compter vaincre l'inflexible évêque de Coire. Il le fit inviter cependant par l'intermédiaire de Mgr de Thunn à se rendre dans la capitale du Tyrol en compagnie de l'évêque de Brixen. Ce dernier s'excusa et ne vint pas, non par timidité, comme quelques têtes trop vives l'en accusèrent, mais, ainsi qu'il s'en expliqua dans une lettre pastorale, parce qu'il lui semblait meilleur de rester dans son diocèse aussi longtemps qu'on le lui permettrait, tout prêt d'ailleurs, ajoutait-il, ad fortin et facienda et patienda.
Mgr de Buol, avant même l'invitation de son noble ami, avait résolu de courir prendre sa part de la lutte et du danger. Il arrivait à Inspruck le 1 6 ou le 1 7 octobre.
Celte fois encore le bureaucrate tout puissant dut confesser sa défaite. Après avoir ra-
conté au ministre Montgelas comment il n'a rien pu obtenir, « ainsi, conclut-il, dans une conjoncture qui, si les évèques agissent et parlent réellement selon leur conscience , inspire la compassion, il ne me reste plus qu'à exécuter promptement les ordres de S. M. »
S. M. ordonna de transporter dans les vingtquatre heures les deux prélats récalcitrants aux frontières du royaume.
On dit qu'à ce moment l'homme de cœur l'emporta chez M. d'Arco sur le fonctionnaire, et que les larmes aux yeux il annonça aux vénérables proscrits un ordre qu'il déplorait aujourd'hui et qu'il sollicitait hier.
Toutefois cet accès de sensibilité passa vite.
Dans la soirée du 24 octobre, la police s'empare de la personne de Mgr de Thunn. A cette nouvelle, le peuple accourt et se presse en pleurant sur son passage : « Ne pleurez pas sur , nous, dit le bon pasteur en bénissant ces pauvres gens; mais c'est pour eux qu'il faut trembler.»
Une heure après, ce fut le tour de Mgr de Buol. La foule était toujours fort nombreuse et vivement émue. On entendit Tévêque dire :
« La persécution que nous souffrons est de toutes la plus cruelle : les persécuteurs étaient autrefois des païens ; ce sont des chrétiens au- * jourd'hui. »
Son caractère ne se démentit pas un instant.
Jusqu'à Martinsbruck, sur la frontière de la Suisse., il avait été conduit en voiture à travers TOberinnthal par un commissaire de police.
Arrivé là, il voulut faire la roule à pied. Guidé par trois paysans de Nauders, il traversa toute la vallée d'Engadine, franchit le soir les sommets neigeux de Scharl et parvint à minuit, après bien des fatigues et des privations, au couvent de Munster.
Les hommes qui l'accompagnaient racontèrent qu'ils avaient parfois de la neige jusqu'aux genoux, et que le vaillant évêque, auquel ils témoignaient leur pieuse compassion, bien loin
de se plaindre, les encourageait eux mêmes et, pour les égayer, leur chantait un cantique.
Mgr de Thunn s'était rendu à Salzbourg, où il possédait une prébende au chapitre de la cathédrale.