‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 10 sur 88 · SANTO EE · texte numérisé non relu

SANTO EE

dans la chapelle de la Chartreuse. Le même sanctuaire voyait, le 18 Août 1636, le mariage de la seconde sœur, Marie, avec Edmond Popple (72). Par ces deux alliances la famille Marvell s’implantait dans. la ville, où les Blaydes et les Popple, riches et considérés, participaient à la conduite des affaires municipales (73). Le Révérend Marvell semble n'avoir eu qu'une fortune modeste, encore que ses doubles fonctions fussent assez bien rétribuées pour l’époque (74). Ces deux mariages avantageux prouvent l’estime où le tenaient dès lors ses concitoyens d'adoption (75). De tragiques épreuves devaient porter ce sentiment jusqu’à l’admiration : la peste qui avait vidé un temps Cambridge de sa gent académique, n’épargna pas Hull. Ce port actif souffrit même tout particulièrement. L’épidémie éclata en 1635 et avec des accalmies se prolongea jusqu'au 16 Juin 1639, jour où elle cessa brusquement s’il faut en croire le vieux chroniqueur. Au milieu de cette épreuve, le 7 décembre 1637 mourut Guillaume Ramsden, maire en fonctions et le plus considérable négociant de Hull; homme « pieux, instruit et ingénieux ». Le Révérend Marvell n'avait pas déserté son poste. Il eut le courage de donner à la dépouille mortelle de Ramsden « un enterrement chrétien, pratique à laquelle on avait renoncé quelque temps auparavant ». Des personnes atteintes de la colère céleste portèrent le corps dans l’église de la Sainte-Trinité, et le prédicateur, après avoir dit les prières liturgiques en fils respectueux de l'Eglise anglicane, exhala sa ferveur puritaine en une « excellente oraison funèbre, qui du haut de Ia: chaire réconforta les fidèles en larmes et les prépara à supporter joyeusement tout ce qui pourrait leur arriver dans leur condition lamen-

par des descendants de ce Blaydes qui était « justice of the peace »; son fils fut maire de Hull en 1702 — Cf. Yorkshire Archaeological Journal, vol. XV (1898) p. 185, pour la date exacte du mariage.

(72) Eglise de la Sainte-Trinité, registre des baptêmes, mariages et enterrements de 1553 à 1653, p. 242. Signalé par Grosart, vol. I, p. xLV, qui donne aussi quelques renseignements sur le mariage de la troisième sœur, Elisabeth. Il les puise dans le Hunter MS 4.34, conservé au Musée britannique et reproduit dans les Publications of the Harleian Society, XXXIX, 1.000. Selon Joseph Hunter (1783-1861) qui compila cette généalogie de la famille Marvell, d’ailleurs inexacte sur certains points, Elisabeth Marvell aurait épousé Robert More « of the Green in Greenhill, in Norton, gent. bapt. 19 déc. 1610 », veuf d’'Editha, fille de Francis Darley de Kïlnhurst, enterrée le 8 mai 1630. Du premier mariage était né un fils, Thomas More, baptisé le 28 mars. 1638, qui figure dans l'ouvrage d’Edmond Calamy, docteur en théologie, An account of the ministers, lecturers, masters, and fellows of colleges who were ejected or silencèd after the Restoration in 1660 by or before the Act of Umformity… The second edition in two volumes, vol. II (1713), p. 83 : & Mr. Thomas More, M. A. Fellow of Magdalen College [Cambriègel. He was an excellent Philosopher, and therefore was chosen by the Proctor…. to be Moderator in the Bachelors’ Act. And being (like his uncle Mr. Andrew Marvel) a witty man, was chosen to be Tripos ». Voir la suite de la citation chapitre VII infra. En faisant de Thomas More le nevew (par alliance) du poète, Calamy confirme Hunter. :

(73) Gent, History of Hull (voir bibliog. n° 212), pp. 169-171.

(74) D’après T.-T. Wildridge, Hull Times, 19 mars 1921, il recevait 53 1. st. 6 «. 8 &. par an pour chacune de ses deux fonctions. Mais Monsieur Margoliouth nous communique des notes prises par lui dans le Hull Chamberlain’s accounts pour l’année 1638 d’où il ressort que le prédicateur de la Trinité recevait 40 1. st. par an. Le maître de la Chartreuse aurait eu 13 1. st. 6 s. 8 d. plus le logement. Il semble que Wiléridge ayant obtenu le total éxact l’ait ensuite doublé par inadvertance.

(75) Ses fonctions, mi-religieuses, mi-civiles, le faisaient participer à nombre d'actes de la vie municipale. En 1632, il émarge avec plusieurs autres une lettre de Charles I à la ville, ordonnant la remise des arcs et des flèches conservés au château. Voir Wildridge, Hull letters, pp. 11 et 22. :

table ». Ce sermon fut ensuite imprimé (76). Il a disparu, mais sans. doute l’idée du châtiment infligé à une nation oublieuse de ses devoirs envers Dieu, y tenait-elle la première place.

L'année suivante mourut la mère du jeune André; elle fut enterrée dans l’église de la Sainte Trinité le 28 avril 1638 (77). Avec une hâte assez habituelle alors chez les adversaires du célibat des prêtres, le Révérend Marvell épousa, dès le 27 novembre suivant, Lucie Alured, veuve elle-même pour la seconde fois. L'acte de mariage sur les registres de la paroisse de Norton, dans le comté de Derby, lui donne le titre de « generosa » (78). Nous ne savons ce que l'étudiant de Cambridge a pu penser de cette union, qui devait être de courte durée. « Il advint que l’an de grâce 1640 [c’est-à-dire 1641], le 23 Janvier, comme le Révérend Marvell traversait le Humber dans un bateau de Barrow, celui-ci échoua sur un banc de sable, et il se noya dans ce naufrage, par la négligence, pour ne pas dire l’ivresse, des mariniers, à la grande douleur de tous les honnêtes gens » (79). Ce récit, le plus ancien de tous, qui est celui de Fuller, porte la marque de la brutale réalité, mais l’imagination populaire, frappée par la disparition d’un pasteur aimé, l’entoura de circonstances romanesques et surnaturelles que des biographes amis du merveilleux ont encore embellies au XVIII* siècle (80). Une seule semble avoir quelque fondement parce qu’elle apparaît, sous forme de note marginale, dans Fuller lui-même : « [il fut noyé] avec Madame Skinner (fille du chevalier Ed. Coke) personne très religieuse ». Pourtant une erreur sur la personne a été ici commise et l’on sait de source sure que la fille du grand jurisconsulte ne se noya pas avec le Révérend Marvell. Les biographes postérieurs, qui avaient constaté cette impossibilité, ont bien essayé d’arranger les choses en sacrifiant à Neptune une des quatre filles de Madame Skinner, aux lieu et place de la mère; mais là encore l’inexorable érudition vient de nous arracher à la douceur

(76) En 1640 d’après Thompson, III, 437. — La mort &e Ramsden et la conduite du Rév. Marvell furent racontées vers 1700 par Abraham De la Pryme dans son histoire de Hull, restée inédite. Le passage relatif à la peste de 1637 est cité par C. Jackson dans une note de son édition du Journal de De la Pryme (1870), p. 286. — Gent, op. cit., p. 39, note, copie De la Pryme presque textuellement.

(77) Registre paroissial &e la Trinité. Signalé par Grosart, vol. I, p. xxx11.

(78) Ibid., p. xzv. — Cf. Notes and Queries, Ser. ‘VI, vol. I, p. 271 (1880) où l’on trouvera la généalogie de Lucie Alured et la liste de ses maris. Ces renseignements ne concordent pas toujours avec ceux que fournit Joseph Foster, Visitation of Yorkshire (x875). Il semble toutefois établi que la dame en question n'était pas encore née en 1585 et qu’en 1612, elle était déjà mariée avec Francis Darley de Kiïlnhurst. Robert More qui épousa Elisabeth Marvell (voir supra) aurait donc été antérieurement le gendre &e Lucie Alured, du chef de sa première femme, Editha Darley, fille de Francis.

(79) Fuller, Worthies, ut supra. — Dans une note marginale Fuller nous informe qu’il tient ces renseignements « du gendre » du Révérend Marvell.

(80) Il est curieux de suivre la formation de la légende depuis Fuller (ante 1661) Abraham: De la Pryme, op. cit, introduit ans l’histoire (ante 1704) & un jeune couple qui allait se marier ». — En 1735 Gent, op. cit., p. 141, fait du couple & un beau jeune couple ». — En 1760 la Biographia britannica (vol. V, p. 3052, n. B.) qui prétend tenir son récit d’une tradition remontant à & des amis intimes des deux familles éprouvées », agrémente la noyade d’une apparition : un très charmant enfant aux cheveux de lin » s'approche une dame dont la fille était sur le bateau et lui dit que celle-ci « est sauvée maintenant », paroles qu’il faut entendre au sens spirituel, — En octobre 1774 le Westminster magazine copie, sans le dire, le récit de la Biographia britannica. — En 1776 Thompson, III, 437, proteste contre les inven-

ETS pate

des larmes en prouvant que Brigitte Skinner, la seule pour qui un doute subsistât, mourut presque centenaire, environ quatre-vingts ans aprés le prédicateur de Hull. Dans une autre version, qui apparait en 1760, la mère de la naufragée, que l’on ne nomme pas, « aurait envoyé chercher Marvell, se serait chargée de la dépense de son éducation future, et à sa mort lui aurait légué sa fortune ». Une contamination naturelle a fait de Madame Skinner la mère adoptive du jeune orphelin; mais de nouveau les érudits coupent les ailes à la légende : sur le testament de cette dame le poète n’occupe pas la moindre ligne. Pourtant 1l est certain que les fâmilles Marvell et Skinner étaient en rapports dès le début du règne de Charles I* et restèrent liées jusque sous la Restauration (81). On peut croire qu’à l’origine de cette tradition séculaire si magnifiquement épanouie il y a un germe non imaginaire, ne füt-ce qu’un grain de sénevé (82).

Trente ans plus tard les ennemis du poète cherchèrent à l’atteindre en attaquant la mémoire de son père, qu’ils traitèrent de rebelle et de schismatique ; Marvell la défendit avec une simplicité digne : « Il mourut avant que la guerre civile n’éclatât, après avoir vécu avec une certaine réputation aussi bien de piété que de savoir; de plus il se conformait aux rites prescrits par l’église anglicane quoique, je l’avoue, il ne fût pas l’un de leurs plus ardents zélateurs » (83). Fait à noter, ce conformiste si tiède ne satisfaisait plus certains anti-ritualistes de la ville. Le ministre s'était plaint qu'ils tinssent « des réunions séparées contrairement à la loi », et leur avait conseillé de se réunir par petits groupes plutôt que par grandes assemblées, en tenant compte du régime sous lequel ils vivaient. Ils avaient répliqué en l’accusant d’erreurs doctrinales. Une conférence entre le ministre et les anabaptistes et autres sectaires n'avait pas amené grand résultat (84). Ainsi par delà la querelle

tions du Westminster magazine mais raconte qu'avant de s’embarquer le Révérend Marvell, sûr de périr dans une ner démontée, s’écria « En route pour le Ciel ! » et « jeta sa canne à pomme @'or sur le rivage à quelques amis qui se tenaient sur le bord de l’eau. leur demandant s’il périssait de donner cette canne à son fils »; la canne appartient aujourd’hui à Monsieur T. Hill et a été exposée lors du tricentenaire (voir le catalogue, n° 283). — Enfin Hartley Coleridge en 1833 (voir bibliog. n° 130) enchérit sur tous ses prédécesseurs : « L’appréhension de Monsieur Marvell provint, non des avertissements des mariniers, non des menaces du ciel, mais de ce pressentiment prophétique, de cette seconde vue de la dissolution qui, telle l’ombre sur le cadran, indique obscurément l'heure du décès. Le matin était clair, la brise belle et la compagnie gaie, lorsque, mettant le pied sur le bateau, le révérend homme s'écria : etc. ». Avec le mysticisme caractéristique des Coleridge, Hartley déclare l’histoire tout à fait vraisemblable et l’accepterait volontiers pour vraie si elle était âppuyée par des témoignages suffisants.

(81) Ces rapports et les légendes qui les ont déformés font l’objet d’un examen serré dans l’article déjà cité de Margoliouth, pp. 356-60. Un article de nous dans la même revue (voir bibliog. n° 203) apporte (pp. 416-7) quelques mouveaux détails, que Margoliouth a complétés à son tour dans sa note Andrew Marvell, senior ‘(voir ‘bibliog. n° 206). Voir aussi infra, l'hypothèse relative au grand tour de Marvell.

(82) Un poème anonyme, œuvre de quelques pieux rimeur, transcrit sur le registre paroissial de Pickering, dans le comté d’Vork, atteste, d'accord avec les légendes relatives à la mort du Rév. Marvell, la popularité dont jouissait celui-ci, Voir Notes and Queries, Ser. III, vol. II, p. 227 (1862) et Ser. VI, vol. II, p. 174 (1880).

(83) Rehcarsal Transprosed, 1'° partie (Grosart, III, 322).

(84) W. Whitaker, One line of the puritan tradition in Hull, 1910, p. 8 Le manuscrit où le Rév. Marvell a consigné son point de vue, intitulé Plainte contre la conduite perverse de certains des habitants de Hull appartient aujourd’hui à Monsieur A.-B. Wilson-Barkworth; voir le catalogue du tricentenaire, ut supra, n° 5.

entre arminiens et puritains s’en préparait-il une autre dans les rangs mêmes du puritanisme entre presbytériens et indépendants.

Vers le temps et peut être à cause de la mort de son père Marvell quitte Cambridge. La date exacte de son départ ne nous est pas connue. Le 13 avril 1638 il a été promu au rang de boursier collégial (scholar) dans son collège de la Trinité (85). En 1638/9 il a pris son grade de bachelier-ès-arts (86). Pendant les années 1639 et 1640 il continue à résider à Cambridge et à bénéficier de sa bourse (87). Sans doute vise-t-il le grade supérieur de maïtre-ès-arts, auquel parviennent alors les deux tiers des bacheliers (88). Mais il abandonne ce projet, car à la date du 24 septembre 1641, les autorités du collège décident que plusieurs boursiers, dont Marvell, « parce que les uns sont mariés et que les autres s’absentent irrégulièrement et négligent les exercices prescrits. seront exclus de leur place à moins qu’ils ne se justifient dans les trois mois > (89). Le pire ennemi de Marvell dira de lui, après sa mort : «a patre abdicatus, ab academia pulsus » (90). L'un semble faux et l’autre inexact. Sans commettre aucune « folie junévile > (01), notre poète a pu simplement délaisser l’université parce qu’il cherchait sa voie ailleurs. Une impression subsiste néanmoins qu’il ne fut pas un étudiant modèle. Au milieu de 1640 il ne collabore pas au Voces votivae ab Academicis Cantabrigiensibus pro novissimo Caroli et Mariae principe filio emissae. Il s’agit cette fois-ci du futur duc de Gloucester, et la langue anglaise est admise à célébrer les parents et l'enfant. Crashaw, Cowley et Joseph Beaumont profitent de cette faculté pour composer de longs panégyriques où s'expriment leurs inquiétudes ou leurs espoirs à l’occasion de la guerre qui vient de reprendre contre les calvi-

(85) « Andreas Marvell discipulus juratus et admissus ». Admission-book of fellows and scholars, Trinity College. Signalé par Thompson, III, 437.

(86) Matriculations and degrees, p. 451. En général on mettait quatre ans pour arriver au B. À. Aussi la Biographia britannica suppose-t-elle que Marvell a été retardé par sa conversion momentanée au catholicisme. Toutefois si, comme nous l'avons vu, celle-ci se place probablement en 1639, l’exglication tombe. Le jeune âge auquel Marvell était entré à l’université suffit sans doute à justifier la longueur relative de ses études.

(87) Ce fait a été signalé par Aïtken, vol. I, p. xx1I11, maïs non sans quelque confusion, semble-t-il. C’est pendant l’année 1636-7 (les comptes étant arrêtés à la Saint- Michel) ue Marvell, alors « sizar », reçut pour la dernière fois 6 s. 8 d. de « liberatura ». Les comptes manquent pour les 15 années antérieures à 1636-7 et pour 1637-8, 1638-90 et 1640-1, mais en 1639-40 nous trouvons Marvell [D° Mervile] promu au rang de « Discipulus Dfñae Bromley », c’est-à-dire qu’il bénéficie, avec quatre autres d’un legs fait au collège vers 1618 par une dame Bromley. À ice titre il touche un « stipendium » @e 3s. 4d. par trimestre, soit le double de la « liberatura » (Renseignements fournis par l’économe [buwrsar] du collège à Monsieur Margoliouth qui nous les a communiqués après les avoir partiellement employés dans son article précité, p. 355).

(88) Matriculations and degrees, pb. xwI.

(89) Thompson, ut supra, d’après le Conclusion-book du collège. — Que Marvell ne se & justifia » pas ressort de l’absence de son nom dans les comptes de l’économe pour 1641-2.

(90) Parker, Reverendi admodwim.…. (voir bibliog. n° 53) p. 275.

(or) Poscher, p. 1.

nistes écossais. En vain le tendre ritualiste Crashaw somme-t-il « Ré-

bellion, Méchef, Guerre, Sang et Mort » de s’enfuir à la nouvelle de la naissance princière jusque dans leur tanière hyperboréenne ». De nouveau l'armée royale cède sans combattre, et en Octobre l’Angleterre élit le Long Parlement. Olivier Cromwell, déjà choisi par le bourg de Cambridge pour le représenter au Court Parlement, triomphe cette fois encore, malgré la campagne acharnée menée contre lui par le poète Cleveland, agrégé du collège de Saint-Jean. Celui-ci, dont Marvell sera un peu le disciple en satire et dont il parlera longtemps après avec éloge, s’écrie devant le résultat de l'élection que « ce seul vote a ruiné la royauté et l’église » (02).

Au milieu de cette agitation, que fait le futur secrétaire du Protecteur et représentant patriote de Hull ? Les huit années qui suivent la mort de son père sont particulièrement mal connues, et le peu que nous savons est de nature à nous déconcerter. « Il a passé, dit de lui Milton en 1652/3, quatre ans à l'étranger, en Hollande, France, Italie et Espagne, avec grand profit. et appris la langue de ces quatre

pays » (03). Il est de retour à Londres sûrement en 1649, probable-

ment dès la fin de 1646. Son départ pour le continent se placerait donc en 1642. Jusqu’alors a-t-il vécu auprès de ses sœurs et de sa bellemère (94), à Hull ? Nous l’imaginerions plutôt dans la capitale, attendant sans hâte que sa vocation se révèle, spectateur curieux des grands évènements qui précèdent la lutte armée entre le Roi et le Parlement; peut-être mêlé à la foule qui vit, sur la colline de la Tour, le 12 mai 1641, tomber la tête de Strafford; peut être à celle qui, le 11 janvier 1641/2, ramena en triomphe à Westminster les cinq députés que Charles I* en personne avait vainement essayé d’arrêter dans la chambre même des Communes (95).

Puis, au moment où le Roi, qui n’a pu, le 23 avril, se faire ouvrir les portes de Hull, dresse son étendard à Nottingham (23 août), et donne ainsi le signal des hostilités, André Marvell quitte l'Angleterre. Sans

(92) D. N. B.,, Vie de Cleveland (ou Cleiveland).

(93) Voir infra, chapitre IV.

(94) Celle-ci obtint le droit d’& administrer » les biens de son mari, décédé intestat; elle habita quelque temps une maison sise sans doute à l’intérieur des murs, qui appartenait à la Chartreuse de Hull. Voir Grosart, vol. I, p. xxxrr. Monsieur Margoliouth nous communique cet extrait des comptes &u Rév. Styles, successeur du Rév. Marvell à la direction de la Chartreuse, pour la période qui va du 23 nov. 1642 au 7 déc. 1643. « Itm paid for worke done about Mrs Marvills house xvr s 1x d ». Nous ignorons en quels termes Marvell était alors avec la seconde Madame Marvell : en 1666 nous le trouvons en compagnie d’un certain Thomas Alured, sans doute apparenté à sa belle-mère. Voir Notes and Queries, Ser. VI, vol. IX, p. 61 (1884).

— Les comptes de la Chartreuse sont conservés au Guildhall &e Hull.

(95) Pourtant une tradition locale, qui n'apparaît dans un document écrit qu’en 1829, veut que Marvell ait été employé à Hull dans une maison de commerce : « he served his clerkship ». Cette expression semble indiquer une sorte d’apprentissage qui ne peut guère se placer qu'entre le séjour à Cambridge et le « gran& tour » donc de 1640/1 à 1642, ou 1643, 1644 au plus tard. Margoliouth qui a attiré l'attention sur cette tradition dans son article précité de la Modern language review, pp. 355-6, suggère avec beaucoup de vraiseriblance que Marvell fut l’employé d'Eémond Popple, son beau-frère, marin, constructeur de navires et importateur [merchantl. Cet

apprentissage expliquerait la compétence dont Marvell fit preuve en tant que député dans les questions maritimes et commerciales.

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oublier qu'il s’agit d'une guerre civile nous sommes tentés aujourd’hui de lui en vouloir de cette indifférence. Jeune, vigoureux, sans charge de famille, pourquoi ne se trouve-t-il pas dans l’un ou l’autre camp; ou royaliste ou parlementaire, mais pas neutre ? Certes un fossé séparait alors l’homme d’études de l’homme d'épée, qui aujourd’hui est comblé. Cowley, dans les vers qu’il adresse en 1639 ou 1640, Au Lord Falkland, pour son retour sain et sauf de l'expédition septentrionale contre les Ecossais, dit de son héros : « Il est trop bon pour la guerre et devrait être — aussi loin du danger qu'il l’est de la peur >». Que seuls les hommes incapables de faire mieux « défendent l’état, et que lui en soit l'ornement » (96). Mais Cowley n'empêche pas Falkland, soldat d’occasion, orateur, philosophe, novateur religieux, mécène et: inspirateur à la fois des meilleurs esprits de son temps, de charger à Newbury, sans haine et sans espoir, les mousquetaires du parlement, et de trouver là une mort presque volontaire, qui laisse un vide dans la pensée anglaise. Si Milton ne porte pas les armes et se justifie en arguant de sa supériorité intellectuelle (97), il a du moins renoncé à un voyage en Grèce et hâté son retour d'Italie pour assister à la chute de la hiérarchie épiscopale, et il combat avec la plume au risque de sa tête (98).

Mais Marvell ne se décide pas à prendre parti. Trente ans après il écrira dans un pamphlet en faveur de la tolérance : « Etait-ce une guerre pour la religion ou pour la liberté ? la question ne vaut pas d’être résolue. Que l’une des deux fût à la surface, alors l'autre était au fond; mais tout bien considéré je crois que la cause était trop bonne pour être servie par la violence (99). On aurait dû s’en remettre à Dieu, s’en remettre au Roi de toute cette affaire. Les armes de l'Eglise sont les prières et les larmes, les ‘armes du sujet sont la patience et les pétitions. Le Roi lui-même avec son jugement si droit et si perçant aurait bientôt senti où cela accrochait. Car les hommes peuvent épargner leur peine quand la nature travaille, et le monde n'ira pas plus vite parce que nous le pousserons. De même que s’est faite toute seule l’heureuse Restauration de Sa présente Majesté, de même tout arrive en son temps, sans prendre nulle garde à notre empressement officieux » (100). On conçoit que l’auteur de ces lignes ait refusé de se battre ni pour, ni contre « une cause trop bonne ». On n’est pas surpris non plus de voir ses ennemis en prendre texte pour l’accuser de

(96) Poems, édition Waller, p. 20.

(07) Prose works, édition St-John (Bohn’s library) vol. I, p. 219 : « Vu que dès mon enfance je me suis voué à l'étude &es lettres et que mon esprit a toujours été plus vigoureux que mon corps, je n'ai pas recherché les labeurs des camps, où n’importe quel homme ordinaire aurait été plus utile que moi, mais j’ai porté mes efforts du côté où ils semblaient devoir être le plus efficaces ».

(08) Zbid., p. 256 : « Je considérai qu’il serait vil de voyager à l'étranger pour mon amusement tandis que mes concitoyens lutteraient dans notre patrie pour la liberté ». Ces eux passages sont tirés de la Defensio secunda, dont Marvell fit à Milton un magnifique éloge dès son apparition en 1654 (voir ch. IV infra). On se demande cependant s’il apprécia l’épithète de « vile » appliquée à une conduite qui avait été la sienne.

(99) Traduction bien faible de : «too good to have been fought for », formule qui fait songer à une autre, plus récente.

(100) Rehearsal transprosed, 1'° partie (Grosart, III, 212-3).

couardise (101). Négligeant cette insulte, comme nous le permet sott courage civique éprouvé, nous faisons la part de la dialectique dans le passage cité plus haut : on ne peut en 1672 justifier tout haut la Rébellion; Marvell ménage adroitement les susceptibilités du monarque restauré sans toutefois renier les principes de la constitution anglaise. Deux ou trois ans plus tard dans une satire anonyme il recommande « d’emmurer pour le bien public les tyrans, comme des rois atteints de la lèpre » et fait l’éloge du « juste juge de Tarquin » (102). C'est dire la difficulté de déterminer l'opinion réelle de Marvell à la fin de sa vie sur la guerre civile; à plus forte raison devons-nous renoncer à savoir en l'absence de tout témoignage contemporain pourquoi, jeune homme, il n’y a pas pris part.

Or donc, tandis que Hull soutient victorieusement contre l’armée royaliste deux sièges (103) dont l'échec aura une influence décisive sur l'issue de la guerre, tandis qu'à Cambridge principaux, agrégés et boursiers fidèles au Roi sont dépouillés et chassés, et que les soldats de Manchester et de Cromwell purgent les chapelles des collèges de toute idolâtrie (104), André Marvell accomplit ce grand tour, complément aristocratique de l'éducation insulaire. Mais avec quelles ressources ? Longtemps ses biographes lui ont fait dépenser ainsi la fortune que lui aurait léguée Madame Skinner. Cette explication n’est plus possible, du moins sous la forme traditionnelle. Aussi paraît-il vraisemblable que Marvell, comme avant lui Ben Jonson, accompagna quelque jeune gentilhomme en qualité de courrier, ou de précepteur, ce qui lui permit de voir du pays à peu de frais. Une hypothèse ingénieuse identifie ce premier élève de Marveil avec le fils aîné de Madame Skinner, Edouard, qui se trouvait à Rome « cum suo tutore » en 1645. La preuve décisive manque encore, mais les indices semblent converger vers ce point. Ainsi s’expliquerait la légende du legs : l’aide apportée à l’éducation de l’orphelin l'aurait été sous une forme indirecte mais non moins efficace (105).

Toujours est-il que, seul et indépendant ou attaché à quelque personnage d’un rang supérieur, Marvell fait son grand tour à loisir, et commence à s’acquérir une réputation de voyageur dont témoigneront

(xor) Parker, Reproof, pp. 444-5. — Gregory Father Grey-beard (voir bibliog. n° go). D. 270.

(x02) Britannia and Raleigh, v. 149-151 et 179. — Même si l’on retirait cette satire de l’œuvre de Marvell, nous resterions convaincu qu’elle exprime à peu près sa véritable pensée à la fin de sa vie. Cf. chapitres V et VI infra.

(103) Dès le mois de juillet 1642 les habitants font sauter une grande partie de: la Chartreuse qui pouvait abriter les assiégeants. En septembre 1643 ceux-ci placent sur les ruines un grand canon de bronze. Voir Gent, op. cit., pp. 146 et 157. D’après Pis Cook, op. cit, la destruction n’aurait eu lieu que peu avant le seconc siège, en

(104) Gardiner, History of the Great Civil War, vol. I, pp. 354-6.

(105) Poscher, pp. 1-2, avait suggéré en passant que Marvell avait pu faire son.

grand tour en qualité de « compagnon de voyage » [reisebegleiter]. Mais c’est Margoliouth qui le premier a, dans une lettre au Times Literary supplement du 5 juin 1924

(voir bibliog. n° 205) développé l'hypothèse que Marvell était le « tutor » anonyme

qui accompagnait Nled — Ecward ?] Skinner lorsque celui-ci « pransus est in Refectorio » du collège des Jésuites anglais à Rome, le 18 décembre 1645. Comme nous

le verrons plus loin, Marvell fit deux préceptorats après son retour en Angleterre, ce:

qui rend la supposition plausible.

ha

son épitaphe, de nombreuses allusions aux coutumes étrangères éparses dans ses ouvrages, et les injures de ses ennemis, attentifs à profiter de la méfiance qu'inspirait à l'Anglais pur-sang [True-born Englishman] le séjour prolongé au milieu des corruptions continentales : « Il a appris la couardise et la cruauté italiennes »; déjà dépravé dans son enfance par ses camaraderies vulgaires, il n’a pas acquis de meilleures manières « à fréquenter les montreurs d'ours de Berne, ou les cannibales de Genève » ; « il a voyagé et vu autant de peuples et de contrées que les fameux virtuoses, Sorbier et Coryat, entendu rugir la cité du Lion, passé les Alpes et vu toutes les curiosités. et les vieilles pierres de l'Italie; s’est assis à Rome dans la chaire de porphyre; sait décrire les méthodes d'élection des papes, et raconter des histoires sur les bons tours des cardinaux... » (106).

Marvell, avons-nous dit, visita la Hollande, la France, l'Italie et l'Espagne, sans doute dans cet ordre où Milton les énumère. Du premier de ces pays, notre poète a composé, quelques années plus tard, un portrait ou plutôt une caricature inspirée par la jalousie nationale, mais dont certains traits sont pris sur le vif. Non pas les concetti sur la

formation du so! hollandais au moyen d’alluvions arrachés à la côte! britannique; sur l'océan qui joue à saute-mouton par-dessus les clo-

chers pour confirmer la théorie chère à Grotius de la liberté des mers; sur « Amsterdam, Turc, Chrétien, Païen, Juif, — Entrepôt de sectes, monnaie où se frappent les schismes, — Banque de la conscience, où il n’est opinion si étrange qu’elle ne trouve crédit et changeur » (107). Ce sont là de purs jeux d’esprit, le développement pittoresque d'idées abstraites. Mais seul un voyageur a pu peindre ce tableau réaliste des Hollandaises à l’église qui rappelle la manière des frères Van Ostade

Voyez également leurs sirènes, à la queue de poisson,

fumantes à l’église au-dessus de leur brasero !

De la tourbe, enfermée tel le feu des Vestales dans un pot de terre, répand sa fumée à travers les trous d’un carré de bois.

Chacune se rend au temple avec un de ces autels

(mais le place toujours à son extrémité occidentale), (108). tandis que la vapeur grasse du sacrifice féminin

remplit les narines du prêtre et lui arrache les yeux (109).

De la France, Marvell ne rapporta pas de description, même satirique.

(106) Parker, Reproof… pp. 82, 227 et 274-5. La cité du lion est Lyon comme le prouve un passage de Marvell cité infra. Mais il y aussi dans le texte anglais une allusion probable aux lions &e la cité (de Londres) que les badauds allaient voir à la Tour.

(xo7) The Character of Holland, v. 1-8, 23-6, 71-4.

(108) Allusion rabelaisienne aux controverses entre anglicans et puritains sur la place de la table de communion que les premiers considéraient ‘comme un autel et voulaient voir dans le chœur à l'extrémité orientale de l’église. On saisit ce que signifie l’extrémité occidentale des fidèles tournés vers l’orient.

(100) Jbid., v. 85-02 : See but their Mairmaids with their Tails of Fish

Reeking at Church over the Chafing-Dish.

À vestal Turf enshrind in Earthen Ware

Fumes through the loop-holes of a wooden Square. Each to the Temple with these Altars tend,

But still does place it at her Western End

While the fat steam of Female Sacrifice

Fills the Priests Nostrils and puts out his Eyes.

A vrai dire il n’a guère tiré parti de son séjour dans notre pays. La France qui lui plaît est celle de Rabelais, de Montaigne, de Henri IV et des controversistes huguenots. Sur la fin de sa vie il détestera par oui-dire l'ambition de Louis XIV et ses persécutions religieuses. Mais de ce qu'il a pu observer par lui-même, vers 1643, juste avant ou peu après la mort de Louis XIII, il ne parle pas. Balzac, Chapelain, l'hôtel de Rambouillet (110), lorneille, Vaugelas, Descartes (x11), le grand Condé, Saint-Vincent-de-Paul, ne figurent pas dans son œuvre. Seuls:

quelques distiques latins témoignent de son admiration pour le Louvre :

Consurgit Luparae dum non imitabile culmen, Escuriale ingens uritur invidia,

et pour la grandeur, cependant empruntée, de Louis XIII :

Regibus haec posuit Ludovicus templa futuris ; Gratior ast ipsi castra fuere domus (112).

Mais surtout Marvell goûta en France le plaisir cher à ses compatriotes de se sentir moralement supérieur et de mépriser cette vantardise amoureuse qui fait partie depuis des siècles du type gaulois conventionnel. Il prend comme terme d’une comparaison burlesque « ces haillons que les jeunes Français — montrent dans les pensions après le diner

— quand ils comparent leurs chancres et leurs poulains » (113). Le | voyageur anglais avait bien mal choisi son gîte. Mais aussi, fort de | son expérience, pourra-t-il enseigner à une jeune Anglaise le français | et la morale tout ensemble, et louer son élève de conserver des pensées | chastes même en parlant notre langue (114). De la patrie de Shakes-'

peare à celle de Corneille semblable compliment ne manque pas de saveur.

Bien que Milton n’en fasse pas mention, nous pouvons supposer à la

façon dont Marvell parle de Genève qu'il l’a visité. Comme beau-

(x10) Pourtant Marvell connaît nos romans, ie Grand Cyrus, la Cassandre, la Cléopâtre. Voir Grosart, III, 18 et 421. ;

(x11) Descartes apparaît (Grosart, III, 426) dans une citation par Marvell d’un passage de son adversaire Parker. — Voir chapitres Il, VI et VII infra, pour la dette: de Marvell envers les écrivains français dans les différents genres où il s’est essayé. Voir aussi bibliographie n° 64.

(x12) Inscribenda Luparae, v. 1-4. — C'est au séjour de Marvell en France que ses biographes rapportaient jusqu'ici les vers latins adressés à Lancelot-Joseph de Maniban, qui se piquait de deviner non seulement le caractère mais encore le destin d’un homme G&après son écriture, Nous avons montré dans la Review of English studies (bibliog. n° 207) que très probablement Marvell n’a jamais rencontré Maniban et a seulement entendu parler du « grammatomancien » dans les derniètes années de sa vie par son neveu Guillaume Popple.

(x13) Fleckno…, v. 135-7 : More odious then those raggs which the French youth

At ordinaries after dinner show’th, When they compare their Chancres and Poulains.

Le N. E. D. n’a pas admis le mot « poulains »; il se trouve pourtant aussi chez Denham Gans A dialogue between Sir John Pooley and Sir Thomas Killigrew, v. 36 « Whether it pullen be or shanker.… »

Poscher, p. 6, voit dans ce passage la preuve que Marvell à Paris avait étudié « die-

Nachtseiten dieser Stadt ».

(114) To his worthy Friend Doctor Witty…, v. 20-25 : Célie Now learns the tongues of France and Italy:

But she is Cœlia still ë Her native beauty’s not Italianated, Nor her chast mind into the French translate Her thoughts are English.

LS

coup de ses compatriotes (115) il a trouvé cette ville moins puritaine que sa réputation, ou du moins bien dépassée par ses imitateurs anglais ; répondant aux invectives d’un de ses adversaires anglicans contre la Rome calviniste, Marvell dira en 1672 : « Je n'ai jamais rien constaté au sujet de cette cité qui ne fût très digne d’éloge; je sais que dans ses environs pousse un raisin excellent, que l’on y peut faire bonne chère; et qu’il s’y trouve un mail, où il est permis de tirer à l’arbalète ou de jouer à la courteboule le dimanche » (116). Ailleurs il célèbre la renommée des chapons genevois (117). Venu en curieux plutôt qu’en pélerin, il ne reproche pas à Genève de peu ressembler à son image ascétique; il est plus surpris que déçu.

Dans un passage burlesque où Marvell raille la terreur qu’inspire aux épiscopaliens anglais le seul nom de cette ville, nous aimons retrouver son propre itinéraire du Léman à la Méditerranée : « Ils pourraient dire. que le fleuve Rhosne est si sérieux et si intelligent que ses eaux ne veulent pas se mêler à celles de ce lac périlleux, mais courent droit à travers sans jamais le toucher : bien plus, telle est son appréhension d’être rattrapé par le lac, que le fleuve plonge sous terre (118) jusqu’à ce que le lac ait perdu sa piste : et néanmoins, quand il sourd à nouveau, s’imaginant que le lac est toujours sur ses talons, il continue sa course si impétueusement qu’il n'hésite pas à passer devant le lion rugissant (119), et ne se croit en sûreté qu'après avoir pris asile dans la ville papale d’Avinion » (120).

C’est l'Italie qui semble avoir frappé Marvell comme Milton le plus et le mieux, sans doute parce que son esprit nourri de l’étude de l’anti-. quité se plaisait à y retrouver de grands souvenirs. Mais il a noté aussi le pittoresque du présent, les Suisses de la garde pontificale aux uniformes rayés comme des tulipes (121) que conçut Michel-Ange; le sermon annuel auquel sont contraints d’assister les Juifs, gent inconnue en Angleterre depuis sa proscription par Edouard I* en 1290 (122).

À Rome Marvell compose ses premiers vers anglais que l'on puisse dater (123). Ils visent d’ailleurs un de ses compatriotes, Richard Flecknoe, prêtre catholique qui dès 1640 avait jugé prudent de se réfugier sur le continent : « Elevé dans les arts de la paix (la musique et la poésie), expliquait-il, l’Angleterre, n’est pas un lieu où je puisse

(115) Notamment Evelyn (Edition Dobson, I, 348-09).

(116) The Rehearsal Transprosed, 1° partie (Grosart, III, 45).

(117) Ibid., p. 42.

(118) La perte du Rhône à Bellegarde.

{z19) La ville de Lyon.

(120) Grosart, III, 42.

(121) Upon Appleton House, vV. 335-6.

(122) Mr. Smirke… (Grosart, IV, 78). — Cf. Evelyn, I, 203. j \ 4

(123) Fleckno, an English Priest at Rome. Malgré ce titre l'habitude s’est établie parmi les biographes (voir par exemple Birrell, p. 20) de dire Flecknoe Irlandais. La source de cette erreur se trouve sans doute dans une fausse interprétation de la satire où Dryden appelle Shadwell Mac Flecknoe (le fils de Flecknoe). Walter Harris, dans son Edition of the works of Sir James Ware, Dublin, 1764, VOL LED ere 7, classe Flecknoe parmi les écrivains de l’Irlance en s'appuyant sur une note de Warburton sur la Dunciade de Pope, livre II, vers 2 (Fleckno’s Irish throne) : « Richard Flecknoe was an Irish priest… ». Mais voyez Joseph Gillow, À bibliographical dictionary of the English catholics, vol. II (1885) p. 293.

vivre. » (124). Né à Oxford au début du siècle, il avait fait ses études au collège anglais de Douai, puis il avait été jésuite, mais son caractère trop facile et son indiscipline naturelle l'avaient bientôt fait sortir de la Société. Son innocente vanité se plaisait dans la compagnie de seigneurs et surtout de nobles dames où, s’il faut l’en croire, il était fort recherché (125), maïs il ne faisait pas mystère de sa pauvreté et voyageait légèrement avec une valise pour tout bagage (126). Ne se sentant pas en sûreté à Bruxelles après la bataille de Rocroi, il avait décidé de se rendre en Italie, « le seul pays actuellement épargné par les guerres et les misères qu’elles amènent à leur suite » (127). Mais, arrivé à Rome en 1645 (128), il n’apprécia pas les Italiens : « Pour aimer cette ville, il faut être ou très vertueux ou très vicieux, dit-on communément. S'il en est ainsi je ne suis ni l’un ni l’autre car je jure que je ne l’aime pas. Bonne viande, vin délicieux et fruits excellents, tout cela se trouve ici, mais c’est la vertu du climat et non des habitants. Qu'on me donne une bonne compagnie, de la bonne humeur et de la joie saine, et au diable tout ce que ce pays peut offrir. Je n'ai pas entendu un seul rire cordial depuis mon arrivée, ni vu un sourire qui ne fût forcé... Quand on a vu leurs ruines on a tout vu ici... (129). Les vieux n’ont que leurs quattrini (130) à la bouche et les jeunes leurs putana, et pourtant avec tous ces vices, si vous les en croyiez, il n’y aurait nulle part au monde plus de virtuoses [vertueux] qu'ici : car pourvu qu’un singe fasse bien ses tours, ou qu’un âne saute à travers un cerceau, on l’appelle virtuose sur le champ ». Enfin si la religion romaine n’était la seule vraie elle n’aurait pu durer au milieu d’une telle corruption. D'ailleurs Flecknoe n’a rien d’un fanatique et note avec éloge que nulle part un protestant (étranger) ne peut vivre plus tranquille qu’à Rome (131).

Malgré son aversion pour la Ville, Flecknoe y reste jusqu’en 1647, écrivant des pamphlets pour la faction d’Espagne contre celle de France, et aussi des vers À Chloris, et À Phyllis (132); il rimaillait intarissablement, mais la discrétion, ou le manque de ressources, l’empêchait de publier plus qu’une faible part de ses œuvres. Par moments il avait de l’esprit comme dans sa Satire du voyageur anglais qui semble « être allé à l'étranger avec le seul dessein de voir ce qu’il a déjà vu dans son pays », ou du charme, comme dans sa poésie Sur le Silence :

(124) Richard Flecknoe, À relation of 10 years Travells in Europe, Asia, Affrique,

and America. All by way of letters. and continued to this present year T1655/61] Te

(x25) Ibid, pp. 2-3.

(126) Ibid., p. 7.

(127) Ibid., p. 14.

(128) Ibid., p. 25.

(129) Si Flecknoe avait été amateur &e peinture il n'aurait pas parlé de Rome comme d’une ville du passé. Evelyn (I, 267) énumère les peintres et sculpteurs que renferme Rorre en 1645 : le plus grand est « Monsieur Poussin ». Evelyn oublie de citer aussi Claude Lorrain.

(130) Liards. Le mot a été francisé par Régnier sous la forme quatrin (Sat, VI).

(x31) Ut supra, pp. 34-35.

(132) Ibid., pp. 37-40, 155, 163.

Immobile Silence ! Toi qui es

l’écluse du cœur profond !

Rejeton d’une race céleste,

gel de la bouche, dégel de l'esprit; confident du secret, et celui

qui fait de la religion un mystère, langue la plus parlante de l’admiration !

Laisse sous les ombrages déserts

les saintes cellules de révérends hermites, où dans la retraite habite la dévotion.

Viens avec tes enthousiasmes,

saisis notre langue, et rends-nous muets (133).

Cette piécette possède à ui haut degré les qualités de la poésie anglaise contemporaine, qualités subtiles que le moindre excès mue en défauts. Flecknoe ici sent et s'exprime comme sentira et s’exprimera Marvell dans ses poésies lyriques. Entre ces deux hommes pas d’hostilité d'école ni de tempérament. Malheureusement le premier ne reçut l'inspiration que cette seule fois; le reste de son œuvre poétique n'est que galimatias, et, qui pis est, ce chantre du silence se révélait vite un terrible bavard. Le pauvre homme, qui se sentait mal à l’aise auprès des Italiens et qui avait la démangeaison de trouver pour ses poèmes, à défaut de lecteurs, des auditeurs, s’empressait auprès des Anglais séjournant à Rome; il distingua particulièrement Marvell. Sans doute espérait-il trouver chez ce jeune compatriote la cordialité dont manquaient les indigènes. Sut-il jamais combien il s'était mépris ? Marvell le dépeignit sans indulgence dans une satire qui resta manuscrite jusqu’à la mort. de l’auteur et du sujet, mais qui dut courir dans la colonie anglaise de Rome, et peut-être alla égayer, aux heures sombres de la guerre civile, quelques amis de notre poète demeurés en Angleterre. Nous qui en voulons à Boileau d’avoir représenté

ARE cite re PT Colletet, crotté jusqu’à l’échine, Allant chercher son pain de cuisine en cuisine (134),

que dirons-nous de l’insistance avec laquelle Marvell reproche à Fiecknoe sa pauvreté et sa maigreur ? Cruelle à l’égard d’une personne réelle, admettons toutefois que cette description ferait rire par sa bouffonne exagération si elle s’appliquait au héros de quelque roman picaresque :

2 RE Ne um vi. sLOUt aller diner

attendons qu’il se soit fait un corps,

je veux dire qu’il se soit habillé; car sans cela aussi mince se dresse-t-il que s’il avait été nourri

avec des hosties consacrées, et l’eucharistie

a sûrement plus de chair et de sang qu’il n’en peut prétendre.

(133) Miscellania [sic] or Poems of all sorts, with divers other pieces written by Richard Flecknoe, avec dédicace en français « À la plus excellente dame de son sexe » (1652) p. 34. — Lamb a mis les vers de Flecknoe sur le silence en épigraphe de son essai intitulé Quakers’ meeting.

(134) Satire I (1660), vers 77-8.

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