‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 11 sur 88 · NAS UE · texte numérisé non relu

NAS UE

Ce bas-relief d'homme —

qui, avec la taille d’un chameau, peut facilement

passer par le trou d’une aiguille sans le moindre point,

(il ne connaît d'autre impossibilité que celle de devenir riche) — de peur que son corps trop subtil, en se raréfiant,

ne quitte son âme pour errer dans les airs, ,

se circonscrit donc de rimes

et langé sept fois dans ses propres papiers,

porte un pourpoint compact de buffle poétique,

avec quoi il rembourre sa troisième dimension...

et le flot des hyperboles se presse sous la plume du jeune satirique, tant que le portrait s'achève ainsi :

N'était qu’il revêt un manteau noir,

cet homme à demi transparent refléterait bientôt toutes les couleurs sur sa route, et apparaîtrait comme le caméléon, jaune, bleu ou vert (135).

L'incident auquel la satire doit sa naissance, une visite de Marvel] à Flecknoe, qui loge « à la troisième chambre » dans l’auberge du « triste Pélican, sujet divin de poésie », — le martyre infligé au visiteur par la lecture de « vers hideux, sur un ton lugubre », — la venue d’un tiers et l’assaut d’esprit qui en résulte à l’entrée de la pièce trop étroite pour une telle assemblée, — le repas à la fin duquel la vanité du poète famélique amène la classique querelle, et dont Marvell s'échappe pour aller faire peindre un tableau de son sauvetage miraculeux qu'il suspendra en ex-voto dans la basilique de Saint-Pierre, — tout cela nous donne l'impression d’un jeune homme avantageux, qui rapporte avec complaisance ses propres bons mots (136), et ne dédaigne pas de faire savoir que sa bourse lui permet de prier à diner quelque pauvre hère.

(135) Vers 57-72 et 79-82 Nothing now Dinner stay’d But till he had himself a Body made.

I mean till he were drest : for else so thin He stanés, as if he only fed had been With consecrated Wafers : and the Host Hath sure more flesh and blood then he can boast. This Basso Relievo of a Man, Who as a Camel tall, yet easly can The Needles Eye thread without any stich, (His only impossible is to be rich) Lest his too suttle Body, growing rare, Should leave his Soul to wander in the Air, He therefore circumscribes himself in rimes:

An& swaddled in’s own papers seaven times, Wears a close Jacket of poetick Buff, With which he doth his third Dimension Stuff.

But were he not in this black habit &eck't, This half transparent Man would soon reñflect Each colour that he past by; and be seen, ’ As the Chamelion, yellow, blew, or green.

Au vers 65 il y a un jeu de mots sur stich : point de côté et point de couture. (136) Vers 46, 90-102, 156, 166.

Marvell termine son grand tour par l'Espagne. Là brille, entre autres arts, l'escrime, et Marvell, décidément très mondain et beau cavalier, prend des leçons qu’un quart de siècle ne lui fera pas oublier : « Mon maitre d'armes en Espagne, écrira-t-il, quand il m’eut enseigné tout ce qu'il savait, me dit qu’il y avait encore un secret, contre lequel nulle parade ne valait, à savoir de frapper le premier » (138). Quant aux courses de taureaux, elles font déjà partie du programme obligatoire du touriste, et Marvell, malgré sa tendresse pour les animaux, ne manque pas de s’y rendre, dont témoignent les vers où il compare la surface unie d'un pré « à l’arêne, avant l'entrée des taureaux, à Madrid » (139). Enfin il visite le château royal d’Aranjuez et les jardins du Buen-Retiro, qu'il sacrifiera un peu plus tard à un modeste domaine anglais, leur reprochant de trop « contraindre » la libre nature (140). Mais lorsqu'il voudra peindre sous des traits enchanteurs les Bermudes qu’il n'aura pas vues, ne fera-t-il pas appel sans le dire à ses souvenirs d’Andalousie, de cette terre où « l'orange brillante pend dans l'ombre — comme une lampe d'or dans une nuit verte » et où se sont révélés à lui « les joyaux, plus riches que n’en saurait montrer Ormuz, enclos dans la grenade ? » (141).

Le voici revenu en Angleterre, sans doute dès 1646. Qu'il ait ou non commencé son rôle d’éducateur sur le continent, c’est seulement maintenant que nous pourrons considérer sa propre éducation, au sens large, comme terminée. Le savoir, chez lui, sait maintenant se cacher sous le bel air; si tel le héros de Corneille il s’enquiert

Ne voit-on rien en moi qui sente l’écolier ? (142),

la réponse de ses nobles amis calmera toute inquiétude. Car il fréquente la bonne société de la capitale, société d’ailleurs déchue de sa puissance politique, et fort appauvrie par la guerre civile. Il nous reste comme

(138) Lettre « à un ami en Perse » du 9 août 1671 : « My Fencing-master in Spain, after he had instructed me ali he could, told me, I remember, there was yet one Secret, against which there was no Defence, and that was, to give the first Blow ».

(139) Upon Appleton house, v. 447-8. Marvell emploie, à tort semble-t-il, le mot toril pour désigner l’arêne. Ce mot ne se trouve d’ailleurs pas dans le N.E.D.

(140) Ibid., v. 755-6. Marvell écrit « Bel-Retiro ».

(x41) Bermudas, v. 17-20 :

He [God] hangs in shades the Orange bright, Like golden Lamps in a green Night;

And does in the Pomgranates close,

Jewels more rich than Ormus show's.

Ceux qui s’affligeront de ne pas trouver plus de détails sur le grand tour de Marvell auront toujours la ressource de se reporter aux mémoires d'Evelyn. Les deux hommes sont nés à quelques mois de distance et ont voyagé vers les mêmes années. Evelyn a vu les Pays-Bas, la France, l'Italie et Genève. Il n’est pas allé en Espagne. Il s’est trouvé à Rome en même temps que Marvell et bien qu’il ne le nomme pas il a tü l’y rencontrer. Evelyn est solennel, gourmé et assez creux, mais curieux et appliqué. Nous aimons penser que Marvell mettait plus de fantaisie dans ses voyages.

(142) Le Menteur (1643), Acte I, sc. I, v. 2.

témoignages de cette phase mondaine dans la vie de Marvell (143) deux pièces de vers parues sous son nom en l’année mémorable qui s'ouvre par le régicide (144).

L'une de ces pièces est adressée à Richard Loveéface qui incarne pour la postérité le type idéal du poète cavalier. De trois ans l’ainé de Marvell, héritier d’une ancienne et riche famille du comté de Kent, il étudiait à Oxford en même temps que Marvell à Cambridge, mais dès l’âge précoce de dix-huit ans il recevait le grade de maître-ès-arts grâce à la recommandation d’une grande dame que sa bonne mine avait frappée. D'ailleurs les hommes ne l’admiraient pas moins que les femmes, et particulièrement les poètes dont il était le mécène; parmi ses brillantes qualités la générosité n’était pas la moindre. Son dévoûment à la cause royale, qui se manifesta dès le début de la guerre civile, lui valut deux emprisonnements, séparés par un séjour sur le continent où il servit vaillamment sous Condé contre les Espagnols (145). C’est au cours du second emprisonnement, dû à un retour imprudent dans sa patrie et à une tentative pour provoquer un soulèvement en faveur du roi captif, que le soldat-poète prépara la publication de ses vers d’amour (146) en l’honneur de Lucasta et de quelques autres maîtresses. Il devait recouvrer sa liberté le 10 avril 1649; mais, libéré, il se trouva dans une gêne qui tourna bientôt à la misère. Lui qui avait tant donné vécut .pen-

(143) Si une miniature qui appartient au duc de Buccleuch représente véritablement Marvell, elle a dû être faite vers cette date : les cheveux sont longs et bouclés (comme dans tous les portraits du poète); il est imberbe (alors que dans les autres portraits on voit l'ombre de la moustache rasée), et il porte un n'agnifique rabat de dentelle (dans les autres portraits le rabat est uni ou du moins beaucoup plus simple). La figure est d’un ovale allongé (elle sera ronde à la fin de sa vie d’après ses portraits les plus authentiques, confirmés par un témoignage contemporain — voir chapitre VIII, infra); les traits sont irréguliers, le nez long et fort, les lèvres un peu épaisses; les yeux ont quelque chose d’étrange sans rien de vague; ils regardent droît et scrutent profondément. — Nous ignorons l’histoire de cette miniature; le duc de Buccleuch descend du duc de Monmouth que Marvell connut, et apprécia plus que de raison, à la fin Ge sa vie, La miniature est signée du mionogramme F.S. On en trouvera la reproduction dans les Tercentenary tributes (voir bibliog. n° 135) et, remarquablement exécutée, au frontispice de l'édition Wright (voir bibliog. n° 12).

(x44) Dans l'édition Margoliouth figure en appendice (vol. I, pp. 329-332) une pièce de vers attribuée par un collectionneur, très digne de foi, de la fin du XVII® et du début du XVIII: siècles, à Marvell. C’est une élégie sur la mort d’un jeune seigneur, François Villiers, fils posthume du premier &uc de Buckingham et frère cadet du second duc, tué le 7 juillet 1648 dans un téméraire soulèvement royaliste. Si Marvell a bien écrit ces vers, il est piquant, à la lumière de sa conduite et de ses convictions ultérieures, de le voir souhaiter d'apprendre (v. 14-16)

How heavy Cromwell gnasht the earth an fell,

Or how slow Death farre from the sight of day

The long-deceived Fairfax bore away.

Ce que nous disons de son royalisme en 1649 se trouverait confirmé, et même il convienG@rait d’accentuer fortement notre appréciation. Mais jusqu’à plus ample informé mieux vaut rester, comme le fait Margoliouth, sur une prudente réserve. Du point de vue littéraire cette élégie n’ajoute rien à la gloire de Marvell. Les vers 89-06, qui &écrivent l’émoi des darts à la pensée du danger que court Villiers, ne laissent pas de

faire songer aux vers 33-40 du poème adressé à Lovelace (voir infra). La pointe qui

les termine amuse par son extravagance hyperbolique in thy death Th’ Eleven thousand Virgins lose their breath.

(145) Il était à la prise de Dunkerque en octobre 1646.

(146) « fram’d his Poems for the Press » dit Wood, Athenae Oxonienses, III, 460. — Ce deuxième emprisonnement semble avoir duré de juin 1648 à avril 1649. Lovelace aurait été relâché le 10 de ce mois. Voir C. H. Wilkinson, The Poems of Richard Lovelace, Oxford 1925, qui cite les State Papers, domestic. La date du 10 décembre

dant les sept ou huit dernières années de sa vie assez courte (147) des maigres secours de quelques amis.

Le même contraste d'éclat et de pauvreté se retrouve dans son œuvre. Elle contient quelques poèmes sans lesquels nulle anthologie n’est complète, et de ces poèmes tout écolier anglais sait par cœur deux ou trois Stances où Lovelace immole l'amour à l'honneur avec des accents dignes de Rodrigue (148), ou bien se vante d’être libre dans son cachot puisqu’il est fidèle à son roi et à sa dame (149). Le reste de ses vers est tombé dans l’oubli, heureusement pour sa gloire littéraire et pour sa réputation de chevalier sans peur et sans reproche, car on y trouve, avec de lindécence qui touche à l’obscénité, tous les défauts de la poésie du temps poussés à l'extrême : laborieux et incorrect, Lovelace fut un amateur sans facilité qu’un caprice de la Muse rendit immortel (150).

Lucasta, qui contient (parmi beaucoup d’autres) presque tous ses poèmes lisibles, est précédé d’éloges composés par quatorze poètes amis, souvent plus amis que poètes, parmi lesquels Marvell se classe fucile princeps (151). Il mérita aussi de remporter la palme dans le concours poétique que provoqua la mort prématurée de Henri, baron Hastings, fils unique du sixième comte de Huntingdon, issu du sang de France et d'Angleterre. Pourtant parmi les trente-six élégiaques qui contribuèrent au recueil intitulé Lachrymae musarum (152), quelques-uns portent des noms illustres alors, comme Denham, ou aujourd’hui, comme Herrick et Dryden; mais en 1649 Herrick est bien vieux, Dryden est bien jeune; aussi ne croyons-nous pas faire preuve de partialité envers notre poète en disant que ses vers sont les meilleurs, ou, si l’on veut, les moins mauvais. Au reste la valeur littéraire des poèmes à la mémoire de Hastings ou à la louange de Lovelace nous importe moins pour le moment que l’atmosphère sociale et politique où ils baignent. Or le comte de Huntingdon est un royaliste, quoique moins ardent et moins dévoué que Lovelace (153), et les amis de l’un comme de l’autre par-

donnée par le D. N. B. est une erreur. — Nous n'avons pu consulter l'édition Wilkinson, mais Monsieur Margoliouth nous a obligeamment communiqué tous les renseignements qu’elle contient sur Marvell. — Wilkinson accepte, semble-t-il, l'affirmation

de Wood, mais Margoliouth dans son compte-rendu (Review of English studies, janvier 1927, p. 04) lui fait remarquer que le privilège pour l'impression de Lucasta avait été obtenu dès le 4 février 1647/8. Donc Lovelace n’a guère eu en prison qufà corriger les épreuves. Margoliouth @ans sa note sur le poème de Marvell à Lovelace émet l’hypothèse fort plausible qu'il a été écrit avant l'obtention du privilège : em effet les vers 21-30 font allusion aux difficultés que ZLucasta rencontre auprès des censeurs de la presse (voir wnfra). À vrai dire l'emploi du présent peut être purement oratoire ou poétique, mais si on prend le texte au pied de la lettre, le poème à Lovelace fut composé au plus tard en janvier 1647/8; il se placerait &onc à midistance entre Fleckno et les vers sur Hastings dont nous allons parler.

(147) Wilkinson, op. cit., montre qu’il mourut, non en 1658 comme on l’a supposé jusqu'ici, mais entre l'été de 1656 et l’automne de 1657.

(148) To Lucasta, going to the Warres. (Traduit en vers par Emile Legouis, Dans les sentiers de la Renaissance anglaise, édition de 1925).

(149) To Althea, From Prison.

(x50) Nous avons montré ailleurs (Revue de littérature comparée, 1925, pp. 148- 152) ce que pouvait devenir un discret thème amoureux italien sous la plume de

ce vertueux Anglais.

(151) Voir bibliog. n° 17.

(152) Voir bibliog. n° 18.

(153) Il ne figure pas dans le D. N. B. ni dans l’histoire de Gardiner. D’après le Complete peerage & he appears to have been one of the Commanders in the Armies

æe

tagent leur foi. Nul ne fait preuve de plus de ferveur qu'un certain Samuel Bold qui félicite Hastings d’avoir quitté l’ingrate Angleterre pour le ciel où « il y a un Monarque, et aussi une Chambre des Pairs; — oui, et aussi des évêques à l'aspect majestueux, — noblesse de l'Eglise, tous ornés d’une auréole : — et il y a une Académie [Université], quoiqu’ici bas il n’y en ait plus — où de hauts grades sont décernés à tes pareils » (154). Mais les autres poètes ne restent pas bien loin en arrière (155). À en croire le vieux proverbe, Marvell puisqu'il hante les royalistes maudit la nouvelle République et pleure le Roi- Martyr. Ses propres paroles n’infirment pas cette présomption; s’adressant à Lovelace il s’écrie

Nos guerres civiles ont fait disparaître la couronne civique (156).

of the Commonwealth [erreur probable pour Parliament], but apparently took no active part in either army ». Son frère cadet combattit pour le Roi, et le père de la fiancée de son fils, le Mayerne dont parle Marvell (v. 48), médecin de Charles 1°’, fut confirmé dans ses fonctions auprès de Charles II aussitôt après l'exécution du premier ce ces monarques.

(154) Lachrymae, p. 34 :

Fly then from Babylon up to Sion; there’s

In Heaven both Monarch, and an House of Peers;

Vea, there are bishops too with grave aspect,

The Churches Nobles, all with glories deckt

And there’s an Academ, though here’s none now,

Where high Degrees are given to such as thou.

(155) Parmi les admirateurs de Lovelace on trouve : ses deux frères, l’un colonel et l’autre capitaine, qui comme lui ont lutté et souffert pour la cause royale, — et deux autres colonels, sans doute de l’armée du Roi; — Thomas Rawlins, le mé-

dailliste de la cour d'Oxford, qui jusqu’à la veille de l'exécution &e Charles 1° avait dessiné des insignes royalistes et qui était maintenant réfugié en France (Evelyn qui l'y rencontra le déclare « excellent artiste mais débäuché », double titre à la mé-

fiance puritaine) — Guillaume Rudyer&, fils de l’orateur réputé qui à vainement essayé de sauver le Roi grâce à son influence sur les presbytériens de la Chambre des Communes. — D'autres à vrai dire sont plus neutres : Jean Hall, poète précoce

et parfois inspiré, ira bientôt offrir ses services à Cromwell; Jean Harmar sera nommé professeur de grec à Oxford l’année suivante et couvrira de flatteries non seulement Olivier mais Richard Cromwell, pour transférer d’ailleurs son hommage à Charles II dès les premiers signes de la Restauration; ami de Herrick il n’hésite pas ici à assurer Lovelace que Lucasta égale les Hespérides (parues l’année précédente) : Herrico succede meo : dedit ille priora Carmina, carminibus non meliora tuis

Quant au Lachrymae.:., il a été préparé par Rlichard] Blromel], ancien serviteur de de Ben Jonson, puis son ami et son successeur sur la scène comique; pas plus que l’auteur de La foire Saint-Barthélémy celui de Covent-garden débarrassé de ses gnauvaises herbes n’aimait les puritains, même avant que la fermeture des théâtres ne lui enlevât son gagne-pain. — Richard Brome a observé de son mieux les préséances : aussi le premier à verser un pleur sur la tombe est le comte de Westmoreland, parent du défunt et royaliste mais jusqu’au martyre exclusivement; — puis le baron Falkland, fils de celui qui se fit tuer à Newbury dans l’armée royale; Aston Cokayne, type du cavalier prodigue et fort buveur, & parfait bon compagnon, ce qui lui fit gaspiller toute sa fortune » dit Wood; — puis des ecclésiastiques anglicans expulsés de leur cure, les trois Pestel, le père et les deux fils, Jean Cave, l’un de ceux dont Walker contera le martyre (non sanglant) dans ses Souffrances du clergé, et surtout la plus célèbre, sinon la plus immaculée de toutes ces victimes de l'intolérance puritaine, le curé épicurien de Dean Prior, Robert Herrick; — Jean Denham, poète, soldat et ciplomate au service de Charles 1°, de sa veuve et de son fils, obligé il y a quelques mois de chercher précipitamment un refuge sur le continent; — Alexandre Brome qui écrit contre le Parlement-croupion ses « chansons inspirées par le vin d’Espagne ». — Nous retrouvons ici, il est vrai, Hall et Harmar et deux autres ralliés de l’avenir prochain : Thomas Higgons, qui d’ailleurs redeviendra royaliste à la Restauration et sera flétri par Marvell dans une de ses satires, et Jean Dryden. Celui-ci, âgé de dix-huit ans, parle non en homme politique mais en camarade ée Hastings à l’école de Westminster.

(156) To his Noble Friend, Mr Richard Lovelace, upon his Poems, v. 12

À vrai dire ce vers pourrait tomber de la bouche d’un spectateur attristé qui condamne les deux partis impartialement, d’un Michel de l'Hôpital anglais. Mais notre poète révèle bientôt ses préférences en attaquant les censeurs presbytériens de la presse (157), dont la liberté, suspendue par le parlement dès 1643, n'avait pas été rétablie: il fait une allusion élogieuse aux actes qui avaient attiré sur Lovelace la colère des Communes (158). De même si Hastings est mort tout jeune, c’est que les « étoiles démocratiques », jalouses de sa grandeur naissante, l'ont « ostracisé » (159). Enfin Marvell a du Cavalier, non seulement le mépris de l’état populaire, mais encore la galanterie, comme en témoigne le tableau par quoi s'achève son éloge de Lovelace : les « belles dames », apprenant que. leur héros est en danger, viennent à la rescousse « sans même prendre le temps de s’habiller »; l’une, « la plus charmante que l’on ait jamais vue » s'attaque à Marvell qu’elle prend pour un des ennemis de Lovelace, et s'efforce « avec une malice toute féminine » de lui arracher les yeux, car « elle savait quelle peine ce serait de ne plus la voir » (160).

À ces pointes précieuses et à ces épigrammes se bornait sans doute l'opposition de notre poète au gouvernement des Saints. N'ayant pas partagé les souffrances des vainqueurs il ne partage non plus ni leurs haïnes ni leurs espoirs. Sa sympathie va plutôt aux vaincus qu’il plaint et dont il admire l'élégance (161). Prend-il un intérêt plus actif à la politique ? C’est peu vraisemblable. Aussi ne faut-il pas s'étonner outre mesure du ton tout différent qu'il adopte en juin 1650 dans sa pièce la plus fameuse, l’Ode horatienne sur Cromwell à son retour d'Irlande. L'on sait avec quelle vigueur celui-ci avait pacifié l’île sœur de la Grande-Bretagne; le nom de Drogheda suffit à évoquer la cruauté dont il fit preuve dans sa hâte de réduire ceux qu’il considérait comme des rebelles et des idolâtres. Sa tâche n’était pas encore terminée que la menace d’une invasion écossaise sous la conduite du jeune Charles II

Our Civill Wars have lost the Civicke crowne.

(157) Ibid, v. 21-4. — L'expression « barbed Censurers » (censeurs barbelés, par comparaison avec les flèches dont la pointe armée d’un crochet reste dans la plaie) a fait faire un bien cocasse contre-sens à Poscher, op. cit., p. 9 : il traduit : Q censeurs tonsurés » (barbierten) et semble voir en eux des prêtres catholiques. — Poscher est égaré par la volonté de prouver que Marvell n’a jamais été royaliste, et qu’il n’a jamais attaqué les puritains.

(158) Vers 31-2 (La pétition du Kent, le 30 avril 1642, est l’un des prenfers symptômes de la formation du parti cavalier)

And one the Book prohibits, because Kent Their first Petition by the Authour sent.

{159) Upon the Death of the Lord Hastings, v. 25-6. Therefore the Democratick Stars did rise, And all that Worth from hence did Ostracize.

(160) Vers 39-44 : They all in mutiny though yet undrest

Sally’d, and would in his defence contest.

And one the loveliest that was yet e’re seen, Thinking that I too of the rout had been,

Mine eyes invaded with a female spight,

(She knew what pain ‘’twould be to lose that sight.)

(161) Longtemps après, en 1676, (Grosart, IV, 121-2) il justifiera ainsi sa sympathie pour les Ariens persécutés : « Only I will confess, that as in reading a particular history at aëventure a man finds himself inclinable to favour the weaker party, espe- &ially if the conqueror appear insolent, so have I been affected. ».

» Sr eh es

décidait le Parlement à rappeler en Angleterre son meilleur défenseur. C’est à ce moment de sa carrière que Marvell juge Cromwell sans s’interdire toutefois de rappeler son passé ni même de prédire son avenir. Cet examen d’un homme discuté entre tous a le mérite d’une complète indépendance, d’un détachement presque excessif. Si le poète se trompe dans ses interprétations ou dans ses prévisions, ce n’est pas que le héros l’éblouisse ou que le régicide lui fasse horreur. Pour la seule fois de sa vie il parle « sine ira atque studio », et il restera pendant plus de deux siècles le seul à avoir parlé ainsi des évènements dont il a été le témoin. Les adorateurs de Cromwell peuvent trouver dans l’Ode la louange mêlée de trop de réserves; ils peuvent s’indigner de voir les trois strophes les plus parfaitement belles consacrées non au vainqueur mais au vaincu, à ce monarque faible et menteur qui avait si bien mérité l’échafaud. Mais ces strophes ne sont qu’une digression qui atteste l’impartialité du poète. C’est Cromwell qui remplit toutes les autres, un Cromwell qui force l’admiration moins par ses vertus ou même son génie que par la mission dont il est chargé, une sorte de Fléau de Dieu, ou plutôt, car il n’y a rien de chrétien dans cette ode qui emprunte à la poésie latine non seulement sa forme mais encore sa philosophie fataliste, un exécuteur des hautes œuvres du Destin. Il est permis maintenant de trouver cette vue fausse ou du moins insuffisante, mais il faut reconnaitre que c’est une vue d’historien philosophe, tout intellectuelle, sans aucun alliage de sympathie ou d’antipathie sentimentales. Marvell n'avait, semble-t-il, rien | à gagner en écrivant cette ode, qui d’ailleurs ne fut publiée que longtemps après sa mort. Elle aurait probablement mécontenté les deux partis s’ils l’avaient connue. Pourtant son effet, au moins temporaire, aurait été de renforcer le pouvoir de fait, d'enseigner aux vaincus la résignation, de les décourager d’en appeler du Jugement de Dieu (162). Quant au lecteur français d'aujourd'hui, dégagé de toute préoccupation politique, réfractaire au myticisme qui exècre Cromwell comme à celui qui le divinise, il s’étonnera surtout de se trouver si facilerient en communauté d'idées avec le poète pour apprécier la personnalité // la plus anglaise qui fut jamais. Voici une traduction intégrale de l'Ode | qui en fera connaître le sens à défaut du mouvement lyrique

(162) C’est le grand argument que répète sans se lasser ni lasser la patience de ses lecteurs le journal officieux de la république. le Mercurius Politicus, dont le premier numéro parut le 13 juin 1650 (le même mois où fut écrit l’Ode horatienne). Son directeur, Marchamont Nedham (voir infra, ch. IV) venait se convertir de façon peu désintéressée après avoir servi le Roi'de sa plume. Milton, à qui revenait pour une part le mérite &e cette conversion, collabora selon Masson (op. cit., vol. IV, pp. 156, 226-7, 324-35, 433) au M. P. de septembre 1650 à août 1652, et employa le même argument peu digne de son idéalisme. Par contre Gardiner (Commonwealth, 1, 284) dit que le premier article de Milton date seulement du 3 avril 1651, et que jamaid le grand homme ne prêcha l’obéissance à la force. — En tout cas on peut comparer l’attitude &e Marvell à celle de Hobbes : le Léviathan, s'il condamne sévèrement la rébellion dans son principe, semble admettre que l'autorité du nouveau régime est maintenant solidement fondée sur le droit &e conquête, l’ancien souverain ne pouvant plus rien pour ses défenseurs; en effet « the end of obedience is protection ». Voir le chap. XXXI, pp. 114-5 et la conclusion, pp. 390-1 (ed. princeps, 1651. — La dédicace est datée de Paris, le 15/25 avril 1651, soit à égale distance des batailles de Dunbar et de Worcester. Dans la plupart des exemplaires le Léviathan du frontispice a les traits de Cromwell).

Le jeune homme ardent qui voudrait se distinguer doit maintenant abandonner ses Muses chéries, et cesser de chanter sous les ombrages . Ses vers alanguis.

Il est temps de laisser les livres à leur poussière, d'huiler l'armure rouillée qui ne servait plus, et de dépendre du mur le corselet de la grand salle.

Ainsi l’infatigable Cromwell ne put s’en tenir aux arts sans gloire de la paix, mais à travers la guerre aventureuse il poussa son active étoile; et comme le trident de l'éclair qui déchire les nuages où il fut nourri, c'est à travers son propre camp qu'il se fraya d’abord une route de feu (163).

Car pour un cœur altier rival ou ennemi c’est tout un; ce cœur admet moins encore la limite que l'opposition.

Puis enflammé :il traversa l'air et fendit palais et temples; enfin il foudroya la tête de César à travers ses lauriers (164);

C’est folie d’opposer résistance ou blâme à la force de la flamme du Ciel courroucé; et pour dire vrai nous devons beaucoup à cet homme qui de son jardin privé, où il vivait réservé et austère (comme si son plus grand dessein eüt été de planter la bergamotte) a pu par sa valeur industrieuse s'élever jusqu’à ruiner le grand œuvre du Temps, et jeter le royaume antique dans un moule nouveau;

quoique la Justice porte plainte contre le Destin et plaide en vain les droits vénérables ; (mais ceux-ci tiennent ou se rompent selon qué les hommes sant forts ou faibles).

La Nature qui a horreur du vide

permet encore bien moins la pénétration; aussi doit-elle faire de la place quand viennent des hommes supérieurs.

(x63) Cette strophe et la suivante font allusion à la rivalité de Cromwell et de son chef, le comte de Manchester qu’il réussit à supplanter. (164) Le laurier passait pour protéger de la foudre.

Quel est le champ de bataille de toutes les guerres civiles où sa main n'ait pas fait les plus profondes cicatrices ? Et Hampton montre ce qu’il possédait de sagesse astucieuse ;

là tressant ensemble craintes subtiles et espoir,

il fit un filet de chasse assez fort pour entraîner Charles lui-même jusqu’à la cage étroite de Carisbrooke,

afin que le royal acteur fût emmené de là

pour orner l’échafaud tragique; tandis que tout autour la troupe en armes applaudissait de ses mains ensanglantées.

Le Roi ne fit rien de commun ni de mesquin sur cette scène mémorable, mais de son regard plus perçant que lui il essaya le fil de la hache;

il ne demanda pas aux dieux avec une rancune vulgaire de venger son droit impuissant, mais courba sa belle tête très bas, comme sur un lit (165).

Ce fut cette heure mémorable qui assura d’abord le pouvoir conquis par la force de même quand on commença à tracer la tranchée du Capitole, une tête sanglante, aux premiers coups de pioche, mit en fuite les architectes épouvantés ; et pourtant en ce présage l’état lut son heureux destin.

Et maintenant les Irlandais sont honteux de se voir domptés en une seule année, car voilà ce que peut accomplir un homme qui sait et qui agit.

Ils peuvent dire ses louanges mieux que personne et quoique vaincus ont confessé combien il est bon, combien juste, et combien digne des plus hautes charges.

Le commandement ne l’a pas rendu plus roide,

il est toujours dans les mains de la République. Combien digne de gouverner qui sait si bien obéir !

Il met aux pieds des Communes

un royaume pour fermage de sa première année, et autant qu’il le peut décline la gloire pour la reporter sur elles.

À (65) à faut prendre cette expression littéralement : Charles I se coucha sur l’échafauc.

Il s’est défait de son épée et de son butin pour les offrir en hommage à la République ainsi le faucon, quand il s’abat comme une masse du haut du ciel, après avoir tué, ne cherche plus qu’à se percher sur le rameau vert le plus proche, où le fauconnier dès qu’il le leurre le reprend à coup sûr.

De quel espoir ne peut donc se flatter notre île tandis que la victoire empanache son cimier ? Que ne peuvent craindre les autres peuples s’il couronne ainsi chaque année ?

Pour la Gaule avant longtemps il sera un César, pour l'Italie un Hannibal, et pour tous les états asservis sa venue sera l'an climatérique (166).

Le Picte ne trouvera plus d’abri dans son esprit multicolore (167).

Mais pour échapper à cette valeur austère il se cachera effrayé sous son plaid, heureux si dans le fourré touffu le chasseur anglais manque à l’apercevoir et ne lance pas sa meute sur le cerf calédonien.

Mais toi, fils de la guerre et de la fortune, va de l’avant, infatigable; et pour atteindre ton dernier objet, tiens toujours l’épée levée outre la vertu qu’elle possède de mettre en fuite les esprits de la nuit ombreuse (168), les mêmes moyens qui ont conquis le pouvoir, doivent le conserver.

Il ne faut pas chercher dans ce poème des renseignements de première main sur Cromwell et ses actes. Marvell n’est qu’un simple particulier, perdu dans la foule dont il ne se distingue que par la vigueur de son intelligence et par son don poétique. Le plus sérieux des historiens anglais modernes n’accorde, par exemple, aucune créance à la tradition acceptée par le poète que Cromwell aurait provoqué l’évasion de Charles I de Hampton Court à la forteresse de Carisbrooke dans l'ile de Wight, évasion aussi funeste au pouvoir et à la personne du roi que le sera chez nous la fuite à Varennes (169). Mais là où les

(166) Cf. Malherbe, Ode à Marie de Médicis : & [lhostilitél s'applique — A chercher l’an climatérique — De l’éternelle fleur de lis ».

(167) Marvell joue sur le sens du mot Picte (latin Pictus, peint).

(168) Selon Margoliouth, ce serait la poignée en croix qui écarterait les esprits de la nuit.

(x69). Gardiner, Civil War, III, 247-8. — Milton, Defensio secunda (P. W., I, 283-4) nie que Cromwell ait été pour rien dans la fuite à l’île de Wight.

mas,

royalistes et même certains républicains dénonçaient de la perfidie, Marvell ne voit qu'artifices permis (170) et conformes aux maximes patriotiques de Machiavel. De même les évènements ultérieurs ont montré que pour Cromwell l’obéissance au pouvoir civil avait ses limites, tandis que la religion dirigeait toute sa conduite à un degré que le poète ne soupconne même pas. Enfin jamais les Irlandais n’ont ratifié, jamais sans doute ils ne ratifieront les éloges que Marvell décernait si généreusement en leur nom à leur conquérant. Mais ces erreurs laissent intacte la conclusion de l’Ode : l’homme prédestiné, destructeur d'institutions vermoulues, irrésistible tant qu’il manie l’épée, est condamné à ne jamais la poser (171). Nous savons aujourd’hui qu'après l'expulsion du Long Parlement le Protecteur n'a eu d’autre dessein que de rentrer dans l’ordre et la légalité. Il devait faire l’expérience qu’on peut plus facilement instaurer une dictature que restaurer la liberté.

Sans doute la connaissance de l’histoire grecque et romaine a-t-elle servi

sur ce point la perspicacité de Marvell. Mais l’érudition seule n’aurait pas suffi, car autour de notre poète, parmi nombre de gens aussi savants que lui, nul ne s'élève à une telle hauteur de vue. Quelques-uns acclament le général républicain; le plus grand nombre ne voit qu’un ambitieux hvpocrite. Quelques jours après son arrivée en Angleterre Cromwell va se trouver plus que jamais en butte à l’envie et à la calomnie par la retraite de son seul supérieur militaire, Fairfax, depuis 1645 général en

chef des armées parlementaires. Et, par un caprice du sort, c’est au ser- |

vice de celui-ci, redevenu simple particulier, que DE nel entre peu après avoir écrit son ode à la gloire de celui-là.

Thomas, troisième baron Fairfax de Cameron de) appartenait à une vieille famille du comté d’York, fortement attachée au sol et qui avait eu la sagesse de résister à l'attrait de la cour où elle n’aurait pu faire figure sans se ruiner. Très aimés dans le pays qui s’étend entre trois rivières, le Nidd, le Wharfe et l’Ouse, au sud-est de la ville d’Vork, les Fairfax s'étaient tous rangés du côté du Parlement pendant la guerre civile. Thomas y avait fait preuve d’une impétuosité et d’une audace telles que ses critiques lui reprochèrent tout naturellement de ne pas posséder les qualités d’un général et d’être un cerveau brûlé (173). Du moins n'avait-il rien d’un matamore : sa modestie égalait son courage (174). Hors du champ de bataille il manquait même d'assurance.

(z70) « wiser art » (v. 48).

(71) G. M. Trevelyan, England under the Stuarts, p. 292, met en épigraphe du chapitre X les vers &e l’Ode horatienne sur Île pouvoir de l'épée. 72) Voir Markham, The great Lord Fairfax (1870) auquel nous empruntons la plupart des traits ci-dessous.

(173) Walker, dans son History of Independency (citée par Firth, dans le DNB), l'appelle : « a gentleman of an irrational and brutish valour ». (174) Voir les beaux vers de Buckingham, son gendre indigne, à la mémoire de Fairfax (cités par Markham, p. 308) Both sexes’ virtues were in him combin’& He had the fierceness of the manliest mind, And all the meekness too of womankind.

He never knew what envy was nor hate; His soul was filled with worth and honesty, And with another thing besides quite out of date, Call d modesty.

Ft

De 1646 à 1650 sa conduite au milieu des intrigues politiques fut embarrassée et son action inefficace. Il ne voulait pas l'exécution du Roi mais ne sut l’empêcher, et continua dix-sept mois ses services à la fraction du parlement qui avait établi la République. Lorsqu'il donna sa

démission, le 25 Juin 1650, ce fut par un scrupule de conscience : cette ! guerre contre les Ecossais que l’Ode horatienne annonce si allègrement :

(stances 27-8), Fairfax ne la voulait pas offensive. L'avis de Cromwell, qui ne s’attardait pas à des subtilités juridiques, prévalut, et la bataille de Dunbar montra bientôt (3 septembre 1650) que Dieu l'avait pour agréable. Il semble que le lieutenant ait fait honnêtement tout son possible pour amener son chef à garder le commandement, et la séparation des deux hommes s’effectua sans brouille déclarée: mais leurs chemins divergeaient pour toujours.

Presque aussitôt après Fairfax quitte Londres pour ses domaines du comté d’Vork. Il a alors trente-huit ans, mais sa santé est minée par une fièvre intermittente, par ses blessures et par la goutte. Son portrait, peint vers cette date par Walker, cuirassé, barbe en pointe, moustaches épaisses, teint très brun, figure maigre, porte une expression triste et souffrante. C’est par «une âme guerrière maîtresse du corps qu’elle anime » qu'il a été soutenu dans ses campagnes ; mais les dernières années de sa vie se passeront sur un fauteuil roulant, et dès maintenant il a dû renoncer à la chasse à courre qui lui était chère comme à tous ses voisins. Heureusement il a reçu une éducation littéraire soignée sous la direction de son oncle Edouard Fairfax dont la traduction «en vers héroïques » de la Jérusalem délivrée compte dans l’histoire de la Renaissance. Puis Thomas a passé plus d’un an en France; il parle et écrit le français et l'italien, et il est bon latiniste. Il aime les livres et les médailles dont il fait collection. Il écrit lui-même, sans rien publier d’ailleurs, sur les sujets les plus divers, l’élevage du cheval et l’histoire de l’église; il traduit du français Mercure trismégiste avec commentaire, et du latin les cinq livres de Flavius Végèce, Sur la discipline romaine : pittoresque mélange qui évoque un temps, un pays, une classe. Enfin le général est poète : poète sacré, mais profane aussi, sans jamais pourtant se départir de sa dignité, même pour déconseiller aux dames l’usage des mouches. À défaut du don poétique il a un sentiment des beautés de la nature qui doit le mettre dès l’abord en sympathie avec Marvell (175).

(175) En lisant les vers de Fairfax on croit parfois entendre un écho affaibli, ou voir une pâle ébauche des poèmes agrestes de Marvell. Ils décrivent le même paysage. Dans le poème sur la Solitude (Markham, p. 419) ces

Oaks that such spreading branches bear

Which from ol& Time’s nativity

And th'envy of so many years,

Are still green beautiful and fair

As at the world's first day they were, sont les mêmes arbres dont Marvell &it (Upon Appleton house, v. 495-6) :

* And, as they Natures Cradle deckt,

Will in green Age her Hearse expect.

Et voici le Wharfe vu par Fairfax (Markham, p. 420)

Then gliding under th’arbored banks,

As winding serpent in the grass…

et par Marvell (ut supra, v. 629-34) :

rs

A côté de Fairfax sa femme a une niche dans l’histoire. C'était la nièce et la fille des deux Vere dont Marvell aime rappeler le nom dans ses poèmes, comme celui des deux plus grands soldats anglais du début du dix-septième siècle. Elle avait passé toute sa jeunesse dans les camps des Pays-Bas, et c’est au siège de Bois-le-duc qu’elle avait fait Ja connaissance de son mari. Sans beauté et même sans grâce, brusque mais franche, elle fut pour Fairfax une compagne fidèle et dévouée. Presbytérienne déterminée, elle détestait Cromwell et les Indépendants; elle le fit bien voir le 20 janvier 1648/0, jour où s’ouvrit le procès du Roi, en apostrophant les juges du haut d’une tribune et en leur contestant le droit de parler au nom « du peuple d'Angleterre ». Elle qui avait toujours encouragé son mari dans la lutte contre l’arbitraire royal, aurait voulu qu'il intervint pour sauver le Roi. Elle n’y réussit pas, mais quand Fairfax décida de quitter le service du parlement, les républicains attribuèrent cette démission à l’influence de sa femme.

Qui recommanda Marvell pour les fonctions de précepteur de la fille du général, Marie, alors âgée de douze ans ? Nous l’ignorons. Toujours lest-il que notre poète fit alors un séjour, qui dura peut-être deux ans et plus, sous le toit des Fairfax avec mission de « donner quelque instruction dans les langues à cette demoiselle » (176). Son élève avait connu, malgré son jeune âge, les dangers de la guerre civile plus que lui-même : à cheval devant sa nourrice elle avait accompagné son père lorsqu’en 1643 il sortit de Bradford assiégé et traversa les lignes ennemies; elle avait passé le Trent à gué et avait été abandonnée défaillante de fatigue dans une ferme; contre tout espoir Fairfax avait pu le lendemain la ramener saine et sauve à Hull. En dépit de cette enfance romanesque le

No Serpent new nor Crocodile Remains behind our little Nile; Unless it self you will mistake, Among these Meads the only Snake.

See in what wanton harmless folds It ev'ry where the Meadow holds ;.….

Voir aussi la note de Margoliouth sur le vers 71 de Upon, Appleton House.

(176) Lettre déjà citée de Milton à Bracshaw du 21 février 1652/3 : « He [Marvell]l now comes lately out of the house of the Lord Fairfax, who was a Generall, where he was instrusted to give some instructions in the languages to the Lady, his daughter ». Ce document, s’il fixe approximativement la fin du préceptorat, ne nous dit rien de sa durée. Toutefois on peut raisonnablement affirmer que Marvell avait déjà pris ses fonctions au @ébut de 1651. Ses vers To his worthy Friend Doctor Witty upon his Translation of the Popular Errors parlent d’une Célie qui « Now learns the tongues of France and Italy » (x. 20) et en qui on peut reconnaitre sans excès d’imagination Marie Fairfax. Or Popular Errours… Translated into‘ English by Robert Wittie… (voir bibliog. n° 19) porte la date de 1651 et contient les vers laudatifs de Marvell. Sur l’exemplaire de ce livre ue possède le Musée Britannique uhe note manuscrite précise : le 3 mai. En tout cas la Gédicace est datée du 30 novembre 1650, et l'avis au lecteur & From my house at Hull, Decemb, 1650 ». (Voir Margoliouth I, 242). On peut conclure que les vers de Marvell à Wittie ont été écrits chez Fairfax au plus tôt en décembre 1650, au plus tard en mars ou avril 1651.

Par ailleurs il nous semble vraisemiblable que Fairfax emmena Marvell de Londres lorsqu'il quitta la capitale, peu après avoir donné sa démission (le 25 juin 1650); le besoin d’un précepteur pour Marie dut se faire sentir dès lors. Contre cette hypothèse se présente l’objection que Tom May’s death n’a guère pu être écrit sous le toit &e Fairfax (Margoliouth, I, 229). Or Thomas May mourut le 13 novembre 1650. L’objection ne manque pas de force, mais la composition même de Tom Mays death, où

qu’elle ait eu lieu, reste un mystère que nous exposerons sans l’éclaircir au début du chapitre IV.

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trait distinctif. de Marie semble avoir été la placidité qu’elle conserva même après avoir épousé le pire débauché du temps, Georges Villiers, deuxième duc de Buckingham. Un portrait d’elle, à vingt-quatre ans, montre une jeune femme assez forte, avec une figure sans beauté mais empreinte de bienveillance (177). Marvell lui-même loue plutôt son sérieux précoce, son bon sens et sa douceur que la régularité de ses traits. Par de délicats éloges il encourage son ardeur au travail

Elle place sa beauté à savoir parler

dans toutes les langues comme dans sa langue maternelle ; et encore ne s’emploie-t-elle à cette étude

que pour la sagesse des pensées, non le bruit des mots; et même cette sagesse lui serait indifférente

si elle n’était le dialecte du Ciel (178).

Voilà une atmosphère familiale et puritaine (179) qui devait sembler bien calme et même austère à notre jeune poète après celle de Londres. Regrettait-il la société des Lovelaces, des Chloras, des Célies et autres précieuses auxquelles il avait adressé des madrigaux ? Non, car il portait en lui un amour plus profond qui n'avait guère eu jusqu'alors l’occasion de s’épancher : l'amour de la Nature.

Fairfax avait un hôtel à York, mais lui préférait « son château de Denton et surtout ses manoirs plus modestes de Billborow et d’Appleton-les- Nonnains (180). Aussi les années de ce préceptorat furent-elles pour Marvell des années de vie rurale presque ininterrompue, les seules certaines de toute son existence. Ce fut alors que son talent lyrique connut le plein épanouissement, exquis et bref (181).

(177) Ce portrait est reproduit par Haïlstone dans Portraits of Yorkshire worthies. Le portrait peint par Lely est très flatté. Hamilton appelle la duchesse : « une petite ragote ».

(178) Upon Appleton House, v. 707-712. — Cf. supra, note 176. Si l'identification de la Célie &es vers à Witty avec Marie Fairfax est assez vraisemblable, c'est aller un peu loin que d'identifier avec l'élève de Marvell la Célie de The match, l'héroïne de Young love et surtout celle de The definition of love. Tout porte à croire que Marvell resta toujours à sa place de précepteur, et qu’il ne fut même pas tenté d’em sortir : il n’était pas un Saint-Preux; encore bien moins Marie Fairfax était-elle une Julie.

(179) La générale remplissait la maison de ministres presbytériens. Elle-même, son mari et sa fille prenaient &es notes à leurs prêches. Voir Thoresby, Catalogue of “his museum, 1816, p. 92, n° 234.

(x80) Nous avons pu visiter en juin 1922 le manoir, le jardin et le parc de Nunappleton grâce à l’amabilité du propriétaire, Monsieur Ben Dawson, de Bradford. Les bâtiments ont été remaniés à diverses dates et bien peu subsiste aujourd’hui de fa demeure &e Fairfax. — Le bois dont parle Marvell existe toujours, mais presque tous les gros arbres ont été coupés pendant la guerre : l’un d’eux pesait onze tonnes anglaises, Dans ce bois nous vimes des grives, des merles et des lapins. — A Bill-borow (aujourd’hui Bilbrough) nous ne pümes visiter le nanoir (que Marvell ne décrit d’ailleurs pas) mais nous gravimes la colline qui est le sujet du poème : Upon the Hill and Grove at Bill-borow.

(181) Nous avons indiqué dans la préface nos raisons d’arrêter ici la biographie du poète et de ne la reprendre qu’au chapitre IV. La date de 1653 sépare, pourrait-on dire, deux vies spirituelles non seulement différentes mais opposées. Pourtant cu point de vue de l'existence extérieure Margoliouth a fait justement remarquer, ans sa lettre au T. L. S. citée plus haut, que la carrière de Marvell se divise plutôt en trois, de la façon suivante : 1) enfance et éducation 1621-1641, ou 1642 si l’on admet l'apprentissage commercial à Hull). —- 2) préceptorats (1641-1657). — 3. — Vie publique (1657-78).

YCHAPIETRE" TI

La Poésie lyrique en Angleterre au XVII Siècle Q).

Les Maîtres de Marvell.

« S'il y a icy de mauvais vers, ils ne sont pas toute-fois de la Juridiction des esprits vulgaires ».

TRisTAN (Préface des Plaintes d’Acante).

L’historien de la littérature ne saurait se passer des divisions temporelles ni se faire d’illusion sur leur caractère arbitraire et relatif. Il est rarement plus perplexe que lorsqu'il étudie le XVII siècle anglais. L’habitude est d’en faire deux parties presque égales : la première, qui va jusqu’en 1660, appartient à la Renaissance; la seconde, qui commence à la Restauration, s’unit au XVIII siècle presque entier pour constituer la période classique. Et certes les différences se font sentir assez vivement dès le premier examen pour justifier cette cassure. La date politique, pour importante qu’elle soit, n’a pas la même valeur que celle de 1689, qui clôt en Angleterre l’ère des révolutions. Maïs l’état religieux et social ne changera plus que par progrès insensibles pendant plus de

(x) Lorsque nous entreprimes cette esquisse, il n'existait en France nulle présentation générale du sujet, sauf quelques pages hostiles de Taine. En 1914 Monsieur Delattre, dont la thèse sur Herrick avait étudié &e façon magistrale un des poètes lyriques du XVIIe siècle (le plus parfait mais peut-être le moins représentatif de tous), laissait à Lille en rejoignant son poste de mobilisation le manuscrit achevé d’un ouvrage sur les poètes religieux anglais du XVII° siècle. En 1918 le manuscrit avait disparu et Monsieur Delattre a renoncé à récrire son ouvrage. Aujourd’hui le lecteur français a fait connaissance avec la poésie lyrique du XVII* siècle grâce à l'Histoire de la littérature anglaise &e E. Legouis et L. Cazamian (1924). Néanmoins comme dans cette histoire générale les subdivisions nécessaires et la liaison avec les autres genres morcellent quelque peu l’étude de cette poésie (Livre IV, ch. IIT; — Livre V, ch. Il; — Livre VI, ch. Il), nous avons cru pouvoir conserver le présent chapitre en tant que préparation à l'analyse de l’œuvre lyrique de Marvell qui occupe le chapitre suivant. Îci nous avons fait usage d’un grand nombre d’étuces anglaises, et mainte formule dont nous nous servons ne nous appartient pas en propre. Mais comme nous nous sommes efforcés de repenser toute cette critique après la lecture des poètes euxmêmes, nous n’indiquerons nos obligations que d’une manière générale, Les principales

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cent ans, et la littérature qui en est le reflet s’immobilisera, semble-t-il, dans un équilibre du même ordre.

Les critiques qui ont traité du passage de l’une à l’autre de ces deux grandes périodes ont insisté selon leurs tendances personnelles sur ses aspects extérieurs, les changements dans la forme du vers par exemple (2), ou sur ses ressorts intimes. Si la vie littéraire du peuple anglais consiste dans la suprématie alternée du sentiment et de l'intelligence, le cas particulier que nous étudions montrera une victoire de celle-ci sur celui-là. La phase enthousiaste en s’épuisant produit la phase critique qui la remplace. La Renaissance meurt d’avoir trop créé, et le classicisme lui succède parce qu'il sait offrir aux écrivains de nouveaux champs d'activité plus limités, plus prosaïques et par là même réconfortants (3).

Autour de cette formule la production anglaise pendant trois siècles d’une fécondité presque sans égale s’ordonne harmonieusement. L’on ne saurait trouver d'explication plus philosophique; grâce à elle on saisira d’un seul coup d'œil ce vaste ensemble, à condition toutefois de s’accorder le recul nécessaire. Le doute et l’hésitation commenceront quand on se rapprochera, quand on essaiera de subdiviser le cadre sans le briser. Dans la Renaissance anglaise les générations successives se révéleront fort dissemblables malgré un certain air de famille. On sera amené à chercher pour chacune d’elles une désignation distincte. La critique anglaise récente a fortement senti cette nécessité, mais les termes auxquels elle s’est arrêtée, commodes parfois, manquent de valeur explicative. Elle a recouru, comme on le fait pour l’ameublement, au nom des souverains : c’est ainsi que de la période élisabéthaine, d’abord étendue bien au dela de la mort de la glorieuse souveraine, s’est distinguée la période jacobéenne (1603-25), nous dirions le style Jacques I (4). Il n'en faudrait pas conclure que ce roi, malgré ses prétentions au savoir, ait exercé une influence notable sur la littérature de son temps. Plus contestable encore est l’épithète caroline appliquée à la période suivante. Ou bien elle ne vaut que pour le premier des deux Charles, décapité en 1649, ou bien elle nous entraine jusqu’à la mort du second en

sont celles que nous avons contractées envers Edmond Gosse (From Shakespeare to Pope 1885), envers Georges Saintsbury (Seventeenth century lyrics, sans date; — Minor Caroline poets, 3 vol., 1905-1906-1921), envers H. J. Massingham (4 treasury of seventeenth century verse, 1919), et surtout envers H. J. C. Grierson (Chapitre sur Donne dans la C. H. E. L., vol. IV, ch. XI; — édition de la poésie de Donne, 2 vol. 1912; — Metaphysical lyrics and poems of the seventeenth century, 1921). — Le très intéressant livre de Mario Praz (Secentismo et Marinismo in Inghilterra — John Donne — Richard Crashaw, Florence, 1925) a paru quand notre chapitre était entièrement rédigé. Après müre réflexion nous avons décidé de n’y rien changer. Praz sent comme nous (et nos prédécesseurs) la différence très nette entre la poésie anglaise avant et ‘après 1600, mais il force un peu la note, croyons-nous, en rattachant purement et sim piement la littérature élisabéthaine, à laquelle il refuse le titre &e « renaissante » , au bas-moyen-âge. Voyez notre compte-rendu de ce livre dans The Modern Language Review, juillet 1926, pp. 313-0.

(2) Ainsi Gosse, op. cit.

(3) C'est la thèse de L. Cazamian dans L'évolution psychologique et la littérature

en Angleterre (1660-1914), 1920. Depuis l’auteur a apporté dans la deuxième partie

de l'Histoire de la littérature anglaise (voyez notamment p. 583) les atténuations néces-

saires que la forme $chématique &u premier ouvrage n’avait pas permis d'y inséren (4) Edmond Gosse, The Jacobean poets (1894).

1685, au milieu d’un monde tout différent. Dans un cas comme dans l'autre, que faire de l’Interrègne (1649-1660) ? (5) Nous parlons du

Siècle de Louis XIV » et nous y voyons une réalité, sans accepter pour cela la théorie qu’ « un Auguste aisément peut faire des Virgiles ». La même réserve faite, les noms des souverains anglais du XVII siècle nous embarrasseront encore plus qu’ils ne nous serviront.

Abandonnons cette recherche verbale. Nous sera-t-il plus aisé de concevoir un système de découpage chronologique commun à tous les genres ? La gloire essentielle, universelle, de la Renaissance anglaise, c’est son théâtre. Après avoir fleuri pendant soixante ans sans varier ses procédés ni les épuiser, il s'arrête brusquement par l'effet d’une mesure de police au début de la guerre civile. Ici la tâche de l'historien sera d'identifier la Melpomène et la Thalie qui rentreront d’exil en même temps que le Joyeux Monarque, avec les bannies de 1642, de retrouver la continuité réelle sous les évidentes dissemblances. Au contraire la poésie lyrique, intime par nature, ne reflète qu’exceptionnellement les bouleversements politiques; elle demeure sous la République et le Protectorat à peu de chose près ce qu’elle était aux jours halcyonéens des premiers Stuarts.

Nous n'avons pas l'espoir de trouver après tant d'essais infructueux, de nom ni de dates initiale et finale inattaquables pour cette fin de la Renaissance, même en nous bornant à la poésie lyrique. Nous voudrions seulement indiquer ici par quels traits les générations arrivées à maturité après l’an 1600 se distinguent de celles qui les avaient immédiatement précédées. Aïnsi lâchement définis les termes du problème ont encore une rigidité inconnue au réel; car, s’il fallait d’un mot caractériser les poètes du groupe plus récent, nous dirions qu’ils ont ce trait commun d’avoir subi l'influence de Donne. Or celui-ci avait écrit tout l’essentiel de son œuvre avant le changement de siècle.

Né en 1573, neuf ans après Shakespeare, ce génie précoce trouva sa voie à un âge où le dramaturge tâtonnait encore. À vingt-cinq ans, s’il faut en croire Ben Jonson qui exagère peut-être, Donne avait produit les meilleurs modèles de cette manière que s’efforceront d’imiter pendant soixante ans les tempéraments les plus divers. Et son succès avait été immédiat, du moins dans l'aristocratie lettrée qui lisait ses vers en manuscrit. Sa personnalité semble avoir agi autant que ses écrits, car beaucoup des poètes qui suivent la voie ouverte par lui l’ont connu, soit dans sa jeunesse bouillonnante, soit dans sa maturité impécunieuse, soit dans la gravité ecclésiastique de ses dernières années. C’est seulement en 1633, deux ans après sa mort, que l’on publie la plupart de ses vers, mais ensuite les éditions se succèdent, toujours plus copieuses, pendant vingt ans (6), témoignage de la vogue obtenue par une poésie que sa difficulté semblait condamner à ne jamais trouver qu’un cercle restreint d’admirateurs.

(s) Cette difficulté n'existe pas pour un légitimiste aussi convaincu que Monsieur Saintsbury (op. cit.) aux yeux de qui la période « caroline » va sans interruption de 1625 à 1685 : « Le roy est mort; vive le roy l ». ,

(6) La sixième est de 1654; la septième (voir infra) ne paraît qu’en 1669.

Les critiques les moins favorables ne sauraient refuser à Donne l’originalité. Il marque un point de départ. Rien avant lui n’annonçait une telle explosion de hardiesse. Jusque là l'Angleterre avait subi docilement les influences continentales, passant de la française à l'italienne. L’érudition moderne a signalé, même à l'excès, les emprunts, allant souvent jusqu’au plagiat, des sonnettistes par exemple. Aussi l’orgueil national salue-t-il en Donne l'apparition d’une poésie insulaire qui pour l'essentiel ne doit rien à l'étranger. La comparaison des dates prouve en effet que Donne n’a pu s'inspirer ni du chevalier Marin ni de Gongora bien qu’il sût l'italien et l’espagnol et qu’il eût habité l'Italie et surtout l’'Espagne (7).

Pour se rendre compte des innovations de Donne il faut le placer en face de son grand prédécesseur, du maître de la poésie lyrique comme de la poésie épique anglaises au moment où Donne commençait à écrire, Edmond Spenser. L'œuvre de celui-ci peut se décrire par ces trois mots : mélodie, clarté, abondance. Elle atteint à la perfection d’autant plus aisément qu’elle ne cherche guère à exprimer les réalités profondes et que la beauté extérieure presque seule l’attire et l’enchante. Donne prend le contre-pied exact de la doctrine exprimée ou implicite de Spenser : il fait des vers rudes où seules des oreilles exercées trouveront l'accord des dissonances ; il s’exerce à dérouter le lecteur, et met son propre esprit à la torture pour infliger même supplice à qui voudra l’entendre; enfin il vise à la concision,

Et dans ses vers obscurs mais serrés et pressants Affecte d’enfermer moins de mots que de sens,

tel Perse qui fut son maître dans la satire. Aux amples constructions spensériennes il substitue le court poème de forme sans cesse changeante. La beauté plastique l’intéresse peu. Il ne recule pas devant le grossier et le laid. La convention vaguement platonicienne qui a suffi à Spenser ne saurait recevoir l'adhésion sincère ou prolongée de cette intelligence aiguë, de ce cœur acharné à s’analyser ou, pour employer une métaphore qui lui est familière, à s’anatomiser. Il y a du La Rochefoucauld chez Donne, mais un La Rochefoucauld qui ne se ferait pas d'illusion sur la possibilité d’épuiser le contenu de l’âme humaine, d’enfermer dans des formules brillantes et glacées les réalités spirituelles, un La Rochefoucauld enfin qui serait poète et passionné. Pour trouver l’analogue de Donne il faudrait chez nous descendre le cours du temps jusqu’à Baudelaire; et même, si Donne n’atteint pas à beaucoup près la splendeur formelle du parnassien français, il montre plus de variété et de véritable audace dans la façon dont il fouille les replis des âmes. Peutêtre la ressemblance de ces deux génies s'explique-t-elle par l’inspiration qu’ils ont puisée en commun à la tradition proprement catholique. Donne a pu renoncer à la foi de ses ancêtres, s'élever par la conversion jusqu'à une haute dignité de l’église anglicane; il est permis d’affirmer néanmoins que le mélange de sensualité et d’intellectualité qui

(7) Malgré le titre un peu ambigu de son étude Mario Praz (op. cit.) confirme cette conclusion de la critique anglaise.

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