‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 13 sur 88 · SAT · texte numérisé non relu

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d'enseigner à la mer ce qu'elle fera peut-être trop tôt; que le vent

ne prenne pas exemple sur tes soupirs

pour me faire plus de mal qu’il n’en a le dessein. (29).

On pourrait multiplier ces citations, mais on donnera une idée plus juste du talent de Donne par la traduction d’une pièce entière. Nous avons choisi un poème qui n'a pas encore été mis en français, poème compact et difficile, partant caractéristique, La divinité de l’Amour (30).

Je brüle de parler avec le spectre de quelque antique amant qui mourut avant la naissance du dieu d'Amour. Je ne puis croire qu’alors celui qui aimait le plus püt tomber assez bas pour aimer une dédaigneuse. Mais puisque ce dieu a produit une destinée et que cette vice-nature, la coutume, l’autorise, il faut que j'aime qui ne m'aime pas.

Certes ceux qui le firent dieu n'avaient pas voulu cela, et lui-même, dans la jeunesse de sa divinité, n’agissait pas ainsi; mais quand une flamme égale allumait deux cœurs, son rôle était d'adapter avec complaisance les actifs aux passifs. Les faire correspondre était sa seule étude; il ne peut y avoir de l'amour avant que je n'aime qui m'aime.

Mais chaque dieu moderne veut aujourd’hui étendre son pouvoir personnel aussi loin que Jupiter. Tempêtes, désirs luxurieux, lettres, louanges, tout ceci est compris dans le domaine du dieu d'Amour. Oh ! si la tyrannie de cet enfant pouvait nous éveiller, nous décider à lui reprendre sa divinité (31), il ne pourrait plus [se faire que j'aime qui ne m'aime pas.

Rebelle et athée que je suis, pourquoi murmurer comme si j'éprouvais le pire dont l’Amour soit capable ? L'Amour pourrait me faire cesser d’aimer, ou pourrait essayer un tourment plus raffiné : faire qu’elle m'aime aussi,

(29) À Valediction : of weeping, v. 19-25 O more then Moone, Draw not up seas to drowne me in thy spheare, Weepe me not dead, in thine armes, but forbeare To teach the sea, what it may Coe too soone:

Let not the winde Example finde, To doe me more harme, then it purposeth.… (30) Loves deïtie. — Voyez une pénétrante analyse de cette pièce par Praz, op. cit.… PP. 95-101.

(31) « To ungod this child againe ».

ce qu'il me répugnerait de voir, puisque maintenant elle en aime ; [un autre.

La fausseté est pire que la haine; et fausseté il y aura [nécessairement si celle que j'aime vient à m’aimer.

À travers la traduction sent-on l'intensité de pensée, de verbe et de rythme, mêlée d’ironie et d'analyse de soi, qui assura à Donne la première place dans le cerveau et le cœur de deux générations de poètes lyriques ? Les histoires de la littérature citent parfois à côté de lui comme chefs d'école Spenser et Ben Jonson, mais c’est mettre sur le même plan des actions fort dissemblables et inégales. Ceux que la critique moderne appelle les « spensériens > comme ceux qui se faisaient gloire alors du titre de « fils de Ben » doivent autant et plus de leurs qualités et de leurs défauts à Donne qu’à leur maître nominal. A peu près seul Herrick fait exception à cette loi : entre le délicieux artiste des Hespérides qui joue sans cesse à fleur de peau, et ses contemporains que tourmente l’ambition d’atteindre le cœur de la réalité, il n’y a rien de commun que des détails de style. Mais Carew, aussi frivole en apparence que Herrick, trouve parfois des accents plus virils, et son élégie funèbre sur Donne montre qu'il avait bien compris la leçon du « monarque universel de l’esprit >. Même un Waller, qui se croit un réformateur et en qui les classiques reconnaïîtront un précurseur, ne fait guère que diluer et clarifier un breuvage trop fort pour son débile tempérament. Et si les poètes profanes échappent parfois en apparence à Donne, tous les” poètes religieux qui comptent relèvent de lui sans conteste. Il suffit de nommer Georges Herbert, Richard Crashaw et Henri Vaughan, esprits distincts et même opposés mais comme peuvent l'être entre eux les fils d’un même père admiré. Plus faible est l’empreinte de Donne sur les poètes de la nature : les vers pastoraux de Wither et de Guillaume Browne rappellent Spenser par leur grâce et leur prolixité. C'est que l’homme est la principale étude de Donne comme il sera celle de Pope, mais avec quelle différence dans l'interprétation de cette formule ! Pourtant une poésie « métaphysique » de la nature demeure possible, et ce ne sera pas la moindre originalité de Marvell, sur quelques indications fournies par Donne, que de lavoir réalisée.

Jusqu'ici nous avons essayé de dire dans quelle atmosphère a fleuri l’œuvre lyrique de Marvell. Il reste à faire rapidement le compte de ses dettes particulières envers tel ou tel de ses prédécesseurs lointains ou proches. Les témoignages implicites, imitations et réminiscences, complètent les trop rares témoignages explicites d’admiration et de reconnaissance que l’on trouve épars dans ses vers où dans sa prose, et là seulement; car nul contemporain, pas même le bon Aubrey, n’a songé à nous renseigner sur les préférences littéraires de Marvel. |

Celui-ci fit son premier apprentissage avec les poètes de l'antiquité.

Comme tout écolier de son temps il lut les latins et les grecs par force avant de lire les anglais par goût. Mais plus que d’autres, plus que Donne par exemple dont les études n'avaient pas été aussi régulières, où routinières, il conserva pour Horace, l’'Horace qui nous semble un peu froid et guindé des Odes, un culte dont témoigne sa pièce la plus célèbre. Au chantre d'Auguste, Marvell doit peut-être de n'avoir pas versé dans les pires exagérations de ses contemporains et d’être resté relativement clair et simple. Pourtant on se l’imaginerait plutôt en sympathie avec les poètes latins de la décadence (32); car, si, une fois sorti de l’université et presque jusqu'à sa mort, il continue à composer des vers latins sans y être obligé, il vise plutôt à l’éclat qu’à la correction. II prend bien plus de libertés avec la langue latine que Milton, qui pourtant ne s’astreignait pas à un servile purisme cicéronien ni même virgilien. Quand il écrit des vers anglais, parmi les brillants parfois faux et en tout cas trop nombreux dont il se pare,certains ont commencé à servir bien avant Donne, avant même Pétrarque, chez Ovide et ses successeurs, sinon chez les alexandrins.

Poète latin moderne lui-même, et admiré comme tel par ses contemporains (33), Marvell connut sans doute les œuvres, aujourd’hui oubliées, de maints confrères habiles à manier dactyles et spondées. On sait combien Crashaw leur doit de pointes, aux Jésuites en particulier, grands maîtres de cette littérature internationale. Notre poète ne leur fit-il jamais aucun emprunt ? Bien hardi-qui l’affirmerait; mais en l'absence de toute indication précise, on ne peut dépasser cette supposition plausible que leur influence renforça celle des Ovide et des Claudien dans le sens de l’ornement, de la surcharge et de l’artifice.

Pour ce qui est de la littérature anglaise, Marvell nous laisse voir un peu mieux quels furent ses goûts ou du moins ses lectures. Malgré l’épithète un peu surprenante de « révérend » qu’il accole à son nom, c’est le conteur gaulois qu’il pratique en Chaucer (34), non le poète lyrique aux formes surannées. De même en Shakespeare il voit et aime le créateur de Falstaff (35). Spenser pour lui est surtout le chantre de la

(32) Particulièrement avec les élégiaques Gont il emploie le distique pentamétrique dans presque toutes ses pièces latines.

(33) Aubrey, Brief lives, édition Clark, vol. II, p. 53 : « He was a great master of the Latin tongue; an excellent poet in Latin and English : for Latin verses there was no man could come into competition with him ». Voltaire (voir infra chap. IV} dira de lui qu’il & fesait fort bien des vers latins ».

(34) Tom May's death, v. 86. — Pour les touches chaucériennes dans les satires de: Marvell, voyez chapitre VI.

(35) Farther instructions to a painter, v. 19 : « Place Falstaff’s regiment of threadbare coats… » (c’est-à-dire les ministériels faméliques du Parlement-pensionné). — The Rehearsal transprosed, première partie, p. 191 (Grosart, III, 135) : « fat Sir John Falstaffe’s singular dexterity in sinking… » (comparée à la façon dont Parker réfute ses adversaires — assez bizarrement). ___ Jbid., deuxième partie, p. 47 (Grosart, III, 265) : « one Simons, who... still set upon the thieves themselves, after, like Sir John Falstaff, they were gorged with a booty.… ». Jbid., p. 84 (Grosart, II], 291) : Q out of instinct » est peut-être aussi une allusion au gras chevalier. — Toujours dans le même pamphlet (première partie, p. $1. — Grosart, III 30) : « Could! Mistress Mopsa herself have furnished you with a more pleasant and worshipful! tale ? » se rapporte sans doute à la bergère du Conte d'hiver (Acte IV, scène III) qui déclare ingénument : « I love a ballad in print a’-life: for then we are sure they are true ». — Un peu plus loin (Grosart, III, 54-55) : « Who but such an Hebrew Jew as you [Parker] would, after an honest man had made so full and voluntary rlesti-

grandeur anglaise sous la vertueuse et protestante Elisabeth (36): il ne lui emprunte guère que les noms de Hobbinol et de Tomalin pour des bergers de pastorale (37). De Sidney il ne parle que comme d’un preux chevalier calviniste (38). Ben Jonson reçoit des éloges dithyrambiques : sévère mais juste il porte en guise de sceptre une branche de laurier devant laquelle tremble Virgile lui-même et dont Horace accepte patiemment les coups (39). Mais si Marvell exalte ainsi le poète-lauréat de Jacques I** et de Charles I#, c’est surtout pour humilier d'autant l’im-

pudent Thomas May qui avait prétendu lui succéder. Le même motif explique sans doute l'approbation donnée au choix du monarque qui à. May préféra Davenant (40), car ailleurs Marvell ne se privera pas de !

railler Gondibert (41). Quant à Waller, dont la versification influera pourtant sur la sienne, il ne le nomme qu’en passant et comme député au parlement plutôt que comme poète (42). De même pour Denham (43) qui pourtant avait collaboré à son côté au Lachrymae Musarum.

La longue amitié qui unit Milton et Marvell, amitié empreinte de respect de la part du poète mineur par l’âge et le talent, a pu faire croire que celui-ci subit l'influence de son grand aîné. La légende qui les représente se rencontrant à Rome avant la guerre civile a fortifié cette impression; en réalité notre poète avait probablement écrit presque toute son œuvre lyrique avant de faire la connaissance personnelle de Milton. Toutefois Marvell n'avait pu manquer d’entendre parler à Cambridge de l’ancien étudiant du collège du Christ; il avait sans doute lu Lycidas dès son apparition en 1638 dans le recueil consacré à King le naufragé < ab amicis mœærentibus » et publié « apud.… celeberrimae Academiae typographos >». Peut-être venait-il de le relire dans l'édition de 1645 des

tution, nor yet have been satisfied without so many poun&s of flesh over into ‘the bargain ? » est une allusion indubitable au Marchand de Venise. — Dans la deuxième partie, tout au début, (Grosart, III, 235) Parker est comparé à Bottom: : « Had he acted Pyramus, he would have been Moon-shine too, and the Hole in the Wall ».

(36) Tom May’s death, v. 8s (Spenser dans sa tombe à Westminster représente avec Chaucer la poésie anglaise). — Britannia and Raleigh, v. 42-58 (Spenser essaie de ramener Charles II à des sentiments religieux et patriotrques en évoquant le souvenir de l’Armada et l’apothéose de la Reïne-Vierge).

(37) Dans le second des Two songs at the marriage of the Lord Fauconberg… — Peut-être aussi les vers 690-702 de The last instructions to a painter… font-ils allusion à l’épithalame @e Tamise et de Medway dans le livre IV, chant XI, stances 45-6, de ia Reine des Fées.

(38) Britannia and Raleigh, v. 173-4 : & the Talbots, Sydneys, Veres, — Drake, Ca-

vendish, Blake, men void of slavish fears… ». (30) Tom May's Death, v. 33-6. —- Dans The Rehearsal Transpros d (Grosart, III.

8o) Marvell cite Ben Jonson avec beaucoup de respect — pour accabler Parker. — Voir chap. III pour la relation de Upon Apbleton House avec le Penshurst de Ben Jonson.

(40) Ibid., v. 57-8, 78.

(41) Upon Appleton House (écrit vers le même temps que Tom May’s death), v. 455-6. — The Rehearsal transprosed, première partie (édition Grosart, III, 13 [Marvell parle des Ephémérides de Davenant, poème que nous n'avons pu| identifier -— peut-être y a-t-il là une plaisanterie aujourd’hui incompréhensible], 75, 225-6. Cette dernière allusion est plutôt élogieuse).

(42) The last instructions to a painter… (1667), v. 263-4. — Cf. infra, chap. IV, à propos &es Bermudes et des poèmes sur Cromwell, et chap. VI pour la versification. — Voir aussi Margoliouth, Marvell and other contemporaries, (bibliog. n° 180 bts).

(43) The last instructions, v. 153-4. -— Cf. infra. chap. III, pour les ressemblances «entre Cooper's hill et les poèmes descriptifs de Marvell, et chap. VI pour les satires attribuées simultanément aux éeux poètes,

Poèmes de Monsieur Jean Milton lorsqu'il écrivit sa satire contre Fleckno, car il y parodie la définition de la gloire « dernière infirmité d’une âme noble » (44); mais cette preuve irrécusable de connaissance n’est rien moins qu'une preuve d'influence. Un des poèmes descriptifs par contre semble renfermer un emprunt véritable mais peu étendu à 1 Penseroso; et Marvell, quand il écrira Le premier Aniversaire à la fin de 1654, après avoir fait la connaissance de Milton, aura présents à la mémoire non seulement Lycidas mais encore l’Ode sur la Nativité, dont

. il imitera sans trop se montrer inférieur les magnifiques sonorités. Mais le Paradis perdu vint trop tard pour agir sur la formation du talent de

Marvell qui de fait n’a jamais employé le vers blanc. Des ressemblances aussi limitées autorisent-elles le critique à qui nous devons la meilleure édition des vers de Milton à déclarer que celui-ci fut le « bon ange » de Marvell ? (45). À l’appui de cette thèse le principal argument est que L’Allegro et Il Penseroso ont pu suggérer à notre poète l’emploi de.son mètre favori, l’octosyllabe à rimes plates. Mais la façon dont Marvell le manie rappelle plutôt la facilité négligente de Wither que l’art consommé et dense de Milton. Et. puis celui-ci n’a jamais été le bon ange d’aucun poète, et il a été le mauvais ange de beaucoup. Sur son jeune ami son influence est négligeable. Mais l’admiration de Marvell n’en a que plus de valeur pour s’allier à une complète indépendance.

Le maître de notre poète, le seul à mériter ce titre, c’est Donne. On aurait pu l’affirmer, à priori, en tirant dans ce cas particulier les conséquences des principes généraux énoncés dans la première partie de ce chapitre, et rejeter sur ceux qui le nieraient la charge de prouver le contraire. À vrai dire nous ne songions guère rencontrer cette thèse négative. Un critique récent (46) l’a pourtant soutenue, sans doute pour prendre le contre-pied de l’opinion commune; mais son ton dogmatique ne compense pas l'absence de toute démonstration intelligible. Il se contente de déclarer « la métrique de Marvell souvent supérieure à celle de Donne, sans être toujours très brillante », et de refuser, sans dire pourquoi, toute valeur probante aux ressemblances verbales signalées par les annotateurs entre les œuvres des deux poètes. Enumérer ici toutes ces ressemblances nous entraïînerait beaucoup trop loin; certaines évidemment n’ont de force qu’accumulées, mais d’autres sont frappantes

(44) Fleckno, v. 28 : The last distemper of the sober brain... Lycidas, v. 71 : (That last infirmity of Noble mind)...

(45) H. C. Beeching : The lyrical poems of Andrew Marvell (voir bibliog. n° 171} p. 750-2. C’est Beeching qui le premier a signalé l’analogie entre 1! Penseroso, v. 147- 150, et The Garden, v. 53-6. Les autres rapprochements sur lesquels il s’appuie avaient &éjà été faits par Aiïtken; voir les notes de celui-ci sur The first anniversary, v. 151-2,. 218 et 358. En ce qui concerne les vers 151-2

And Stars still fall, and still the Dragons Tail

Swinges the Volumes of its horrid Flail, Aiïtken renvoie à L’Allegro, v. 108 :

His [— Puck’s] shadowy flale hath thresh’d the corn. Mais nous penserions plutôt à l’ode On the morning of Christs nativity, v. 170 1:

[The dragon] Swindges the scaly Horrour of his foulded tail. L’Apocalypse, XII, 4, disait déjà : « The dragon’s tail draweth the third part of the stars of Heaven » et Marvell fait allusion à cette chute des étoiles, mais le mot « swindges » vient de Milton.

(46) Poscher, op. cit., pp. 49 sqg.

et vont plus loin que l'expression, jusqu’à la pensée. Nous en signalerons quelques-unes dans le prochain chapitre; pour le moment nous nous contenterons de laisser parler Marvell lui-même. En 1633 lorsque parut la Première édition des poésies de Donne, édition posthume précédée d’élégies où l’hyperbole n'exclut pas le sentiment sincère, Marvell était par trop jeune pour se joindre au chœur des admirateurs (47). Mais quarante ans plus tard il répara cette omission involontaire. Au cours d’une controverse théologico-politique (48), il dit plaisamment de six pamphlets lancés contre lui : « Je m'aperçois que c’est le même esprit qui m'a hanté sous ces habits différents. Si bien qu’à considérer une identité si variée il me semble qu’au bout de tant d'années je commence à comprendre ce poème de Donne, le Voyage de l’'Ame, où celle-ci passait par autant de révolutions, et qui était jusqu'ici resté une énigme pour tous ses lecteurs ». Et Marvell de raconter cette métempsychose, à la fois obscène et impie, dont il recommande l’étude en la qualifiant de « fable pleine d’esprit >». Une plaisanterie ou deux interrompent cette analyse pour nous rappeler les adversaires que Marvell veut ridiculiser, mais parmi les nombreuses digressions de son pamphlet celle-ci est la plus gauchement rattachée au sujet. Etrange façon de défendre les puritains de la Restauration que de s'appuyer sur ce poème écrit par un catholique athée contre la protestante Elisabeth, comme le prouve la première des strophes citées par Marvell ! Celui-ci, il est vrai, a supprimé les vers où la Reine était le plus clairement désignée, mais il a gardé celui où sont associés comme hérétiques notoires et perturbateurs de l'Eglise Luther et Mahomet (49). La vérité est que cette allégorie interrompue a, comme il le dit lui-même, piqué la curiosité de Marvell jeune homme, et qu’il continue toute sa vie à en admirer la subtilité, alors même que la réputation de Donne est déjà sur son déclin. En 1669, après un intervalle assez long, a paru une édition de celui-ci, mais c’est la dernière au XVII® siècle, et déjà se prépare la condamnation par Dryden de l’école métaphysique et de son chef. Si à la fin de sa vie, au milieu d’un goût public nouveau, Marvell restait fidèle à la poésie de Donne et en admirait les pires extravagances, on peut penser quelle action avait vers 1650 ce génie singulier sur le jeune poète. Dans le prochain cha-

(47) Qui étaient pour la plupart de jeunes gens comme le remarque Grierson, The poems of John Donne, vol. II, p. 259. Falkland par exemple avait alors vingt-et-um ans.

(48) Dans la seconde partie de The Rehearsal transprosed (Grosart, III, 277-80).

(49) Voici le texte intégral de la strophe; des parenthèses droites indiquent la suppression faite par Marvell, qui commet quelques autres inexactitudes sans importance. Peut-être citait-il de mémoire.

For the great soule which here amongst us now Doth dwell, an& [moves that hand, and tongue and brow, Which, as the Moone the sea, moves us; to heare Whose story, with long patience you will long; (For’tis the crowne, and last straine of my song) This soule] to whom Luther, and Mahomet were Prisons of flesh; this soule which oft did teare, And mend the wracks of th Empire, and late Rome, And liv'& when every great change did come,.

Had first in paradise, a low, but fatall roome. On sait que la Reine-Vierge était constamment comparée par ses flatteurs à Diane, Phébé ou Cynthie.

pitre nous verrons comment l’élève se distingue du maître; mais nous avons voulu dès maintenant marquer fortement leur relation, puisqu'il s’est trouvé un critique pour la nier, et protester contre cette affirmation d’un autre critique (50) que Donne fut le mauvais ange de Marvell. Sans Donne il est douteux que Marvell eût atteint la force, et sa grâce propre eût risqué de tourner à la préciosité badine.

L'influence de Donne s’est exercée sur Marvell non seulement par la lecture de ses poèmes, mais indirectement à travers ses disciples immédiats, nombreux à Cambridge. Georges Herbert était mort un an seulement après l’admirateur de sa mère, mais de 1633 à 1641 son Temple fut imprimé six fois dans la ville où il avait naguère remporté des succès plus mondains comme orateur public. Quant à Crashaw, Marvell le connut sans doute comme un tout jeune homme peut connaître un ainé déjà illustre. Malgré le peu d’abondance de l'inspiration sacrée chez notre poète, on y note les traces de l'influence de Herbert et surtout de Crashaw. Nous aurons à y revenir.

Cowley n'avait que trois ans de plus que Marvell; mais, étonnamment précoce, il était célèbre avant de quitter l’école de Westminster. II est vrai que son entrée à l’université n’eut pas lieu avant l’âge, assez tardif pour ce siècle, de dix-huit ans; toutefois, de 1637 à 1641, les

| deux poètes qui appartenaient au même collège eurent le temps de faire connaissance. En tout cas, quand en 1647 Cowley publia un recueil de vers d'amour intitulé La Maîtresse, Marvell le lut et en fit son profit. : Les pièces les plus passionnées de notre poète ont pris leur thème dans des pièces écrites, comme le reconnaît franchement Cowley lui-même dans un passage fameux (51), pour se conformer à une tradition multi- ‘millénaire. Aussi seul un chercheur érudit (52) pouvait-il découvrir ces

(so) Beeching, ut supra. Sans doute la symétrie est-elle pour quelque chose dans ce jugement : puisque Milton était le bon ange de Marvell, il fallait bien qu’un autre poète tint le rôle opposé. :

(s1) De la préface de l'édition de 1656 : « Poets are scarce thought Free-men of their Company, without paying some duties, and obliging themselves to: be true to: Love. Sooner or later they must all pass through that Tryal etc. » [Poems, edition Waller, p. roi.

(52) H. M. Margoliouth, Marvell and Cowley (voir bibliographie n° 180). Les rapprochements signalés par Monsieur Margoliouth nous semblent convaincants (sauf celui qui concerne Mourning). Une partie de To his Coy Mistress se trouve en puis. sance dans la strophe 3 de My Dyet, et plus nettement encore Impossibilities a inspiré The definition of Love. — Mais nous nous séparons du savant critique lorsqu'il conclut (ou plutôt concluait, car aujourd’hui son jugement, nous informe-t-il, s’est sensiblement modifié) de façon paradoxale : «&Cowley, though the lesser poet, is the greater love poet. Marvell’s love poetry, where chiefly Cowley’s influence is to be noted, is small in bulk and lacks cumulative evidence of sincerity. [He] does not live as a poet of love, but as a master of words, a maker of a sweet and solemn music, and a revealer of the: greatness of men an& their actions». Peut-être Monsieur Margoliouth, qui préparait dès lors son édition de Marvell, a-t-il été entraîné par un souci d’impartialité à faire trop belle la part de Cowley. Et si la poésie amoureuse de Marvell manque de volume, cette remarque est encore plus vraie de sa poésie religieuse dont pourtant on ne songe pas à contester la sincérité; même sa poésie descriptive n’a guère plus d’étendue. Enfin si To his coy mistress ne jouit pas de la même popularité que The Horatian ode où The garden, il en faut sans Goute chercher la raison non dans une valeur intrinsèque moindre mais dans la pudeur des anthologistes anglais. — Les rapprochements signalés dans l’article de la Saturday Review ont été incorporés à son édition de Marvell par Monsieur Margoliouth (voir sa note sur To his Coy Mistress, I, 222). — Peut-être une pointe obscène de Clarindons house-warming, strophe IV, fut-elle suggérée à Marvell par The bargain, strophe 2. — Mais pour sentir toute la différence entre les deux inspirations,.

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