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emprunts après une telle transmutation. C’est en prose que le talent de Cowley, intelligent, raisonneur, philosophique même, mais à la façon de Bacon plutôt qu’à celle de Platon ou de Saint-Thomas, a su le mieux s'exprimer. Parmi ses vers, les plus difficiles aujourd’hui à prendre au sérieux sont sans doute ceux où il < courtise l’Amour d’abord, avant de pouvoir courtiser une maîtresse » (53). Le dieu ne semble pas s’être laissé fléchir, et les seuls passages où l’on sente quelque chaleur dans l'œuvre de Cowley sont des imprécations misogynes. Marvell ne devait jamais rivaliser avec l’auteur de la Davidéide ni avec celui des Odes pindariques; c’est un paradoxe qu’il ait une dette envers celui de la Maîtresse (54).
Henri Vaughan est le contemporain exact de Marvell, et l’on ne saurait parler d'influence de l’un sur l'autre. Celui-là fut le premier à publier sinon à écrire, et il a pu fournir à celui-ci un motif ou deux (55), mais leurs poésies ne se ressemblent guère. Vaughan l'emporte par l'intensité de sa foi, par l'abondance avec laquelle s’épanche sa pitié. Mais il est aussi monotone que Marvell est varié, et il faut avoir des lumières mystiques pour le goûter pleinement. Le lecteur non éclairé ne se sentira ému que par quelques pièces célèbres aujourd’hui. On l’a loué de la pureté et de la simplicité de son style que déparent relativement peu de taches; mais la rançon de ces qualités est une platitude des plus prosaiques, sauf à de rares moments inspirés. Au contraire Marvell intéresse et demeure poète et artiste même dans ses pièces secondaires.
Au laborieux Carew, au négligent Suckling, à Lovelace chez qui la
il suffit de comparer une pièce soi-disant amoureuse &e Cowley, The Spring (c'est le thème du Lac de Lamartine) avec une pièce de Marvell d’où la femme est ostensiblement bannie, The garden : on verra tout de suite le tempérament plus sensuel de notre poète, le tempérament plus intellectuel de son prédécesseur. L'usage qu'ils font de la légende de Daphné est aussi curieusement distinct. Invectivant contre les arbres qui continuent à fleurir en l’absence de la bien-aimée, Cowley s’écrie (strophe 3, v. 7-8). Dull Creatures ! ’tis not without Cause that she, Who fled the God of Wit, was made a Tree, Marvell lui aussi raffine sur le vieux mythe (v. 29-30) Apollo hunted Daphne so, Only that She might Laurel grow.
mais nous essaierons &Ge montrer dans le chapitre suivant qu’il reste fidèle à l'esprit de la religion grecque. :
(53) The Request, v. 4 : & And I a &ouble task must bear. — First to woo him, and then a Mistress too ». — Cf. The Heart fled again, strophe 5 : &« Well; since thou [the poet’s heart] wilt not here remain, — 1’11 ev'n to live without Thee try; — My Head shall take the greater pain, ___ And all thy duties shail supply ». Ces deux derniers vers Céfinissent très exactement toute la poésie amoureuse de Cowley. — Voir aussi The Dissembler, dont le début au moins est sincère : € Unhurt, untoucht did I complain.…. »
(54) Marvell ne nomme jamais Cowley. Quant à Sprat © le pindarique », ami et biographe de Cowley, Marvell le nomme dans une lettre à ses électeurs (29 janvier 1677/8) comme devant prêcher un sermon pour la Chambre des Communes, et c’est tout.
(55) Nous n'avons relevé aucune ressemblance notable avec Marvell dans les Poèmes &e Vaughan (1646) ni dans Olor Iscanus (publié en 1651). Par contre il s’en trouve d'assez nombreuses dans Silex Scintillans (deux parties, 1650 et 1655) : les deux dialogues entre l'âme et le corps intitulés Death et Resurrection and Immortality font penser par leur forme à À dialogue beiween the Soul and Body de Marvell, si leur note pleine d’espoir est bien cifférente des récriminations mutuelles que notre poète fait échanger à ses deux personnages. — Content, de Vaughan, se termine sur une pointe : « Some love a Rose — In hand, some in the skin; — But crosse to those, — 1 would have mine within », qui semble une ébauche des vers bien connus de Mar-
négligence a un air d’effort (56), Marvell ne doit guère qu’une galanterie à la fois sensuelle et impertinente, apanage des cavaliers et qui surprend chez un fils de puritain, futur champion lui-même des puritains. Leur influence s'exerce sans doute pendant son séjour dans la capitale et perd de sa vigueur dès qu’il arrive chez Fairfax. Elle renforce celle de Donne dont procèdent ces poètes mondains, mais elle la modifie aussi quelque peu. Peut-être aide-t-elle Marvell à trouver une expression plus alerte, moins énigmatique que celle de son chef d’école.
Si la dette de celui-ci envers les Italiens et les Espagnols reste hypothétique et probablement négligeable, il n’en va pas de même pour plusieurs de ses disciples. Marino et Gongora en Angleterre comme en France trouvent alors de nombreux et fervents admirateurs. Marvell fit-il à ces méridionaux des emprunts comme tant de ses contemporains, Crashaw, Stanley et Sherborne par exemple ? (57). Il faudrait pour le nier avec quelque assurance une lecture étendue que nous n'avons pas faite. En tout cas notre poète ne désigne explicitement aucun de ses confrères espagnols, et parmi les Italiens trois seulement : l’Arioste, l’Arétin et Guarini; le premier pour sa verve héroï-comique (58), le second pour sa méchanceté et son athéisme (59), le troisième pour sa sentimentalité efféminée et immorale (à deux reprises il cite pour les parodier des vers du Pastor fido « dans l'italien larmoyant » d’Amaryllis) (60). Il ne nomme aucun des secentistes.
Il est bien difficile d'établir ce qu’un poète anglais écrivant vers 1650
vell : « Had it [a fawn]l lived long, it would have been — Liälies without, roses within » (The Nymbh complaining for the death of her fawn, v. 91-2). — De même le beau poème de Vaughan qui a pour titre le verset 19, chapitre VIII, de l’épitre aux Romains (Etenim res creatae exerto Capite observantes expectant revelationem Filiorum Dei) renferme une strophe, la seconde, où le vœu : «& I would I were a stone or tree, Or flowre by pedigree… » fait penser à un passage, bien connu lui aussi, de Upon Appleton House : & Thus I, easy philosopher, — Among the birds and trees confer; — And little now to make me wants — Or of the fowls, or of the plants. » (v. 561-600). La comparaison de ces deux textes montrera, croyons-nous, combien peu descriptif est le talent de Vaughan à côté de celui de Marvell. Le premier de ces &eux poètes ne voit dans la nature qu’un esprit, en communion adoratrice avec le sien devant un Créateur infinir'ent bon. — Nous reparlerons de la prédilection &e Vaughan, comme de Marvell, pour le vert. ___ Une image de Vaughan (dans le poème qui commence : As time one day by me did pass, v. 29-30 : & As we for long and sure recruits, — Candy with sugar our choice fruits ») se trouve parociée, consciemment ou non, dans Upon Appleton House (v. 173-4 : & So through the m'ortal fruit we boil — The sugar’s uncorrupting oil »). — D'autres ressemblances s'expliquent par une source commune; par exemple dans Palm-Sunday. v. 35-8, Vaughan s'inspire de Herbert (voir la note de l'édition Martin, p. 7o1); de même Marvell dans The Coronet, v. 4-6 et passim (voir au chapitre suivant notre analyse de ce poème).
(56) Voir Marvell and other contemporaries [par H.-M. Margoliouth, bibliog. n° 180 bisl où sont relevées quelques ressemblances de Marvell avec Carew et re Voir aussi dans le chapitre suivant notre étude sur Le deuil et Daphnis et
hloé.
(57) Voir sur ces emprunts deux articles de Mario Praz dans la Modern language review, juillet et octobre 1925, et notre note dans la Revue de Littérature comparée, janvier-mars 1925.
(58) The last instructions, v. 275-6 : & So once Orlando, famous in romance, — Broached whole brigades like larks upon his lance ».
(59) The Rehearsal transprosed, 1'e partie (édition : Grosart, III, 227). Marvell cite en Italien, puis traduit, une épitaphe anonyme de l’Arétin.
(60) Ibid., pp. 6 et 85. — « I... quote the words in her own whining Italian ». — En outre Margoliouth signale que les vers 17-18 de Tom May’s Death sont inspirés. de Dante, Enfer, chant XXXIV, tercet 10.
doit aux poètes lyriques français. Pendant toute la première moitié du XVII® siècle ceux-ci pillent à pleines mains les Italiens et les Espagnols. Aussi une ressemblance peut-elle toujours s'expliquer par une source commune. Mais nous inclinons à penser que Marvell a peu pratiqué nos poètes. Il n’en nomme qu’un seul, l’'emphatique Brébeuf, dont il retraduit en latin quatre vers trop élégants sur l'invention de l’écriture par le peuple phénicien, tirés de la traduction de la Pharsale (61) :
C'est de luy que nous vient cet Art ingenieux
De peindre la Parole, et de parler aux Yeux;
Et, par les traits divers des figures tracées, Donner de la couleur et du corps aux pensées.
S'il faut en croire une tradition contemporaine Corneille admirait tellement ces vers de son ami qu'il eût donné deux de ses meilleurs tragédies pour les avoir écrits ; il leur aurait même fait l’insigne honneur de les parodier (62). N’accusons donc pas Marvell d’avoir mal choisi dans notre littérature; mais par ailleurs il nous fournit lui-même la preuve que son oreille n’était pas accordée au vers français. Il cite ainsi un distique (dont mieux vaut ne pas approfondir le sens) :
Un sinistre accident ef un accident sinistre, De veoir un Père Capuchin chevaucher un ministre.
On pourrait difficilement imaginer deux vers plus faux, et l’on ne voit. pas qu'il soit possible de rejeter la responsabilité sur l’imprimeur. Mais Marvell les attribue sans sourciller à « Bassompierre ou Abigné », et dans ce dernier on doit reconnaître l’auteur des Tragiques (63). Il est vrai que notre poète traduit ensuite ces vers en anglais, et que son propre distique défie toute scansion. Peut-être se figurait-il que le nombre des syllabes était indifférent dans le vers français comme dans le vers anglais populaire.
Pourtant Marvell a dû lire des yeux quelques poètes français, entre autres Théophile qui pouvait lui plaire par son amour de la nature. Le début de Clorinde et Damon fut peut-être inspiré par quelques vers de La solitude (64) : S
Corinne, je te prie, approche; Couchons-nous sur ce tapis vert, Et pour estre mieux à couvert Entrons au creux de ceste roche... Personne ne nous voit qu'Amour; Voy que mesme les yeux du jour Ne trouvent point icy de place.
(61) Edition Margoliouth, I, 54. ; à (62) Voir René Harmand. Essai sur la vie et les œuvres de Georges de Brébeuf (1897),
p. 409 et n. 1. — Les vers de Lucain, se trouvent au livre III (v. 220-4) dont la traduction par Brébeuf parut en 1654. Nr Les (63) The Rehcarsal transprosed, 1"° partie, (Grosart III, 191). — Ce distique ne
vaut guère la peine d’être recherché. Nous ne l'avons trouvé ni dans les mémoires de Bassompierre, ni dans les œuvres complètes d'Agrippa d’Aubigné. Celui-ci emploie le mot « chevaucher » au sens spécial qu'il a dans les vers cités par Marvell.
(64) Stances XVI et LX.
Mais chez Marvell c’est la bergère qui veut attirer le berger :
Damon, viens conduire de ce côté ton troupeau... J'ai découvert un écusson herbeux où Flore étale ses orgueilleuses armoiries ; je destine l’herbe à régaler tes moutons, mais les fleurs, je les garde pour ceindre tes tempes. Vois-tu cette caverne écartée ? — .
Cet antre ? — Ce sanctuaire de l'Amour. — Cette tombe de la [Vertu. —
Dans cette fraiche retraite nous pourrons nous étendre
AnlabTAOurSoleil TE EN SSP PER EMENNSS (65).
Et depuis Théocrite ce thème était devenu banal, du moins sous la forme qu'adopte Théophile. La variante imaginée par Marvell le rajeunit un peu. Enfin la morale des pièces française et anglaise est toute différente. Aussi la rencontre, sans doute fortuite, a-t-elle surtout l’intérêt de montrer dans quelle mesure limitée notre poésie pouvait alors donner l’idée de celle d’outre-Manche. -
Parmi nos poètes de ce temps c’est Tristan qui nous semble le plus voisin de Marvell, sans que rien permette de dire que l’auteur du Jardin ait imité celui du Promenoir des deux amants ;
L'ombre de ceste fleur vermeille,
Et celle de ces joncs pendans
Paroissent estre là dedans
Les songes de l’eau qui sommeille (66).
Ce quatrain peut donner au lecteur français l’équivalent le plus approché des images de Marvell lorsqu'il décrit la nature : même étrangeté, même préciosité voisine de la pointe, même vigoureux coup d’aile qui nous élève de la sphère du bel-esprit à celle de la poésie. Mais la joie de vivre que respirent les poésies écrites dans le parc d’Appleton est bien distincte de la fière mélancolie de Tristan.
Le milieu du XVIT* siècle est l’âge d’or de la poésie néerlandaise, et ! les échanges intellectuels entre l'Angleterre et les Provinces Unies pré-
(65) Clorinda and Damon, v. 1, 3-6, 9-12 :
. C. Damon come drive thy flocks this way...
C. I have a grassy Scutcheon spy'd, Where Flora blazons all her pride.
The Grass I aim to feast thy Sheep :
The Flow’rs I for thy Temples keep...