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\ le sublime et le détestable se coudoient. Mais cette pièce ne suffit pas à épuisér le thème; voici un quatrain isolé qui décrit Marie s’humiliant devant le Sauveur
| Le flux de ses yeux lèche la belle tache des pieds du Christ, la flamme de sa chevelure à son tour lèche ce flux :
cette flamme ainsi éteinte a des rayons plus brillants,
ce flux ainsi taché, des ondes plus belles (28).
Marvell n’a garde d'omettre une pareille scène pour illustrer les relations multiples que sa pensée, découvre entre les yeux et les pleurs. Il lui consacre quatre vers octosyllabes anglais (29) qui sans doute ne le satisfont point, car il donne lui-même une traduction latine en deux distiques dont l’ampleur lui permet d’entasser plus d'images
Magdala, lascivos sic quum dimisit Amantes Fervidaque in castas lumina solvit aquas ; Haesit in 1rriguo lacrymarum compede Christus, ; Et tenwt sacros uda Catena pedes.
Nous ne sommes plus assez chrétiens pour contempler ce spectacle sans quelque ironie ou quelque gêne; et c’est tant pis pour nous, car le sentiment religieux sincère et fort n’hésite pas devant ces ornements profanes, mi ces disparates, du moins chez les catholiques. Quant aux Saints de Cromwell, s’ils pleuraient sans fausse honte lorsque l'Esprit les y poussait, ils tenaient pour suspects non seulement les prestiges de l’art plas-
(28) She began to wash his feet with teares, and wipe them with the haires of her head (Luc, Ch. VII, v. 38. Il ne semble pas que la pécheresse anonyme de ce passage soit Marie de Magdala, mais la tradition les a vite identifiées)
Her eyes flood lickes his feetes faire staine, * Her haïres flame lickes up that againe :
This flame thus quench’& hath brighter beames, This flood thus stained fairer streames.
Ce quatrain parut en 1646 dans Sfeps to the Temple.
(29) Eyes and Tears, v. 29-32. Nous citons plus loin la pièce en entier. On pourra en comparer les deux dernières strophes avec la première de The Wecper, pour la métaphore des pleurs qui ruissellent. Pour le mouvement la strophe IX de Marvell rappelle la strophe X de Crashaw [nous parlons &u texte de 1646, non du texte définitif de 1652, trop tardif sans doute pour avoir inspiré ici Marvell, et qui de fait présente moins de ressemblances avec Eyes and Tears] : « Not in the Evenings Eyes — When they red with weeping are —- Mor the Sun that dyes, — Sits sorrow with à face so faire... ». — L'étrange comparaison des yeux gonflés de larmes, «swoln with weeping », avec «the chast Lac@ies pregnant Womb » [v. 34-361, a pu être suggérée par Crashaw : «… what ist can borrow — You [Magdalen’s tears] from: her eyes swolne wombes of sorrow ? » [strophe XXT de l’éd. 1646 — modifiée en 16521. — Enfin, mais ceci est plus douteux, l’épithète © still spending » appliquée par Crashaw aux yeux de Madeleine, peut être le germe du conceito développé dans la strophe III &e Eyes and Tears.
The Weeper a fourni aussi plusieurs traits à On a Drop of Dew : comparer en particulier la strophe IV de Crashaw avec les vers 33-36 de Marvell; mais l’inspiration des deux pièces diffère grandement (voir infra). — De même les vers 97-100 de The Nymph complaining for the death of her Faun con&ensent deux strophes (VIII et XII) de The Weeper : «the Amber-weeping tree » et «the balsom-sweating bough » de Crashaw deviennent chez Marvell « Melt in such Amber Tears » et « So weeps the wounded Balsome » respectivement. — Enfin la strophe XI de The Weeper ici nous parlons de l'édition de 1652, où elle apparaît pour la pre. mière fois] a pu inspirer à Marvell sa grande comparaison épique &e Cromwell après la mort de sa fille avec la vigne qui pleure : À Poem upon the Death of O. C…., v.
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tique, mais encore la complaisance dans les émotions tendres de la religion, et le côté féminin du christianisme. Marvell s’écartait donc de la. doctrine paternelle en écrivant Les yeux et les pleurs.
Par contre dans un poème qui présente certaines analogies superficielles avec le précédent, il se révèle puritain. Les distiques latins intitulés Ros (que l’auteur lui-même traduisit librement en vers anglais sous une forme abrégée) renferment la comparaison ‘presque inévitable de la goutte de rosée avec une larme : « elle semble être son propre pleur » (30), tout comme dans Les yeux et les pleurs l'imitateur de Crashaw avait béni ceux qui « se baignent sans cesse les yeux dans leur propre rosée »; mais de telles rencontres d’expression ne doivent pas nous cacher la différence essentielle des deux inspirations. Ici la description du phénomène naturel est étroitement subordonnée à l'interprétation morale : la goutte de rosée dans le calice de la rose n'apparaît que comme le symbole de l’âme bannie sur la terre
Talis, in humano si possit flore videri, Exul ubi longas Mens agit usque moras (v. 23-4).
Et le poète reprend un par un les traits qui lui ont servi à décrire la goutte de rosée pour les appliquer à l'âme,
Fontis stilla sacri, lucis scintilla perennis (v. 27).
Comme la goutte de rosée l’âme dédaigne la beauté terrestre dont la rose
est le type; elle s'applique uniquement à se façonner à l’image du ciel, et à se fermer au monde
Quam bene in aversae modulum contracta figurae, Oppositum mundo claudit ubique latus;
Sed bibit in speculum radios ornata rotundum Et circumfuso splendet aperta die (v. 33-6).
Une vague similitude verbale suggère le sage d'Horace « teres atque rotundus » (31), mais l'esprit est celui de Saint Paul interprété par Calvin. La grâce divine nécessaire et suffisante, voilà le rayon qui doit traverser les âmes, et pour que celles-ci soient diaphanes, il faut en éliminer tout alliage charnel. Non moins que le texte latin, le texte anglais exprime ce sentiment religieux à la fois illuminé de pureté et assombri par l'horreur de la nature déchue. Le petit globe symbolique qui « brille d’une lumière lugubre endeuillée…., roule inquiet et incertain, tremblant de la peur de devenir impur ». Les pensers de l’âme sont « purs et circulaires », elle-même ressemble à la manne sacrée
blanche et intacte, mais congelée et glacée;
il est vrai que le poète atténue un peu la dureté de ce vers par les deux: suivants sur qui se termine la pièce
(30) On a Drop of Dew, v. 13 : & Like its own Tear ». — Cf. Crashaw, The Tear Led. 16461, v. 17-18 : « Each Drop leaving a place so deare, — Weeps for it selfe, is its owne teare y». Il s’agit encore (ou plutôt déjà, car ce poème est une sorte d’ébauche de The Wecper) de Marie-Madeleine. — Margoliouth signale la même expression dans un autre poème, profane celui-là, &Ge Crashaw, Wishes to his Supposed Mistress, v. 51.
(31) Mis par Cooke en épigraphe de son édition de Marvell.
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congelée sur terre, car dissoute elle se précipite dans les splendeurs du soleil tout-puissant (32).
L’insensibilité apparente recouvre de l'amour; il ne faut donc pas méconnaître la présence ici d’un élément proprement chrétien. Pourtant, par comparaison avec la ferveur joyeuse d'un Crashaw ou d’un Vaughan, on est tenté de remarquer surtout le côté judaïque de ce poème. La loi de Moïse, toute négative, visait à préserver le peuple élu des souillures, des contacts immondes. Or, malgré leurs protestations indignées ou ironiques contre les survivances ritualistes qu’ils découvraient dans l’église catholique et même dans l'église anglicane (la <« servitude juive », la « garde-robe d’Aaron », dit Milton), les dissidents anglais restaient fidèles à l'esprit qui avait inspiré les cérémonies lustrales, et le nom de puritain exprime non seulement leur volonté de débarrasser le culte et le dogme de toutes les « corruptions » postérieures à la Bible, mais encore leur prétention de purifier l'âme de toutes les émotions et de tous les penchants qui n'avaient pas Dieu seul pour objet.
Une telle étroitesse entraîne un risque d’appauvrissement, mais dans ce poème elle est corrigée par la délicate beauté de la forme, au prix peut-être d’une certaine inconséquence. Et puis le dédain de la réalité sensible ne se justifie pas seulement par le dogme terrifiant du péché originel, mais par les harmonieuses spéculations du génie grec. Qu'est-ce que cette nostalgie de l'âme « qui se souvient toujours de son élévation antérieure. et qui se rappelle sa propre lumière >» (33), qu'est-ce que cette mémoire d’une existence dans le sein de Dieu, sinon un écho de la théorie des idées éternelles et de la réminiscence ? Ce platonisme diffus a-t-il passé par l'intermédiaire de Saint-Augustin, ou de tel des premiers réformateurs, ou des maîtres qui commençaient leur enseignement à Cambridge au moment où Marvell y achevait ses études ? De tous un
peu sans doute, et le poète était capable de puiser lui-même à la source.|
Dans la Couronne de fleurs (34) se manifeste la méfiance puritaine à l'égard des ornements profanes, même offerts à la Divinité. Point de
fleurs dans le Temple sous lesquelles pourrait se dissimuler Satan; qui)
n’a remarqué l’austère nudité des lieux où se réunissent encore aujourd’hui les non-conformistes ? Les fleurs métaphoriques de Îa poésie ne sont pas moins dangereuses : on croit célébrer Dieu, mais on ne songe qu'à sa propre réputation littéraire. On peut ainsi se damner en écrivant des poèmes sacrés. Aussi le seul usage que le poète puisse faire de ses dons, ce n’est pas de les consacrer maïs de Îles imMmoler au Sauveur; ou plutôt, car ce sacrifice dépasse les forces humainés, de prier pour que le feu céleste tue la tentation sans épargner la beauté. Tel est le raisonnement contenu dans cette pièce concise, mais dont les trois amples périodes rendent justice à la majesté du sujet
(32) On a Drop of Dew, v. 37-40 : Such did the Manna’s sacred Dew destil; White, and intire, though congeal’d and chill. Congeal’& on Earth : but does, dissolving, run Into the Glories of th’ Almighty Sun.
Notez au dernier vers le pieux jeu de mots sur Sun, le soleil, et Son, le Fils (de Dieu). Cf. infra, p. 137.
(33) On a Drop of Deuw, v. 22 et 24.
(34) The Coronet.
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Quand en place des épines avec lesquelles j'ai longtemps, trop [longtemps, de maiïnte perçante blessure couronné la tête de mon Sauveur, je cherche à réparer ce tort en y posant des guirlandes, — par tous les jardins, toutes les prairies, je cueille des fleurs (mes seuls fruits sont des fleurs) démantelant toutes les tours (35) odorantes dont jadis j’ornai la tête de ma bergère.
Et maintenant que j'ai rassemblé tout mon trésor, croyant (telle était mon illusion) en tresser un chapelet si riche que jamais encore le Roi de Gloire n’en eût porté de pareil, hélas ! je découvre l'antique Serpent qui, cachant dans ses anneaux sa poitrine tachetée, s’enroule déguisé autour des fleurs en des replis d’ambition et d’amour-propre.
Ah ! homme insensé, qui voulais avilir de ces guirlandes et d’une gloire mortelle le céleste diadème ! Mais Toi qui seul as pu dompter le Serpent, délie aussitôt ses nœuds glissants, et défais tout son lacet sinueux ; ou bien fracasse avec lui mon œuvre curieuse et que ces fleurs se flétrissent — pourvu qu'il meure — quoique disposées avec art et choisies avec soin : ainsi pourront-elles, quand tu fouleras leurs dépouilles réunies couronner tes pieds, elles qui n’ont pu couronner ta tête.
Le calvinisme de cette pièce apparaît plus nettement encore si on la compare à celles où Donne et Herbert traitent des thèmes analogues, et que Marvell a pu prendre pour point de départ. Donne commence et termine le cycle de sonnets intitulés La Corona par cette invocation au Seigneur : « Daigne recevoir de mes mains cette couronne de prière et de louange » ; il ne doute pas que son offrande ne soit acceptée; en échange il attend, non une « couronne de vils lauriers », mais la couronne de gloire réservée aux élus et que la couronne d’épines a gagnée pour nous sur le Calvaire. Herbert, le jour de Pâques, s’écrie
Je pris des fleurs pour en joncher Ta voie,
je pris les rameaux de maint arbre;
mais Tu étais debout à l’aube du jour,
et Tu apportais avec Toi Tes suavités….
Pourtant, quoique mes fleurs soient perdues on dit que jamais cœur ne vient trop tard;
enseigne au mien à chanter Ta louange aujourd’hui, et alors de ce jour-ci datera le début de ma vie. (36)
(35) « Towers » : coiffures féminines très hautes, sorte de fontanges avant la lettre. Nous traduisons par «tours» à cause de «démanteler ». Il y a une pointe dans l'original.
(36) Easter, strophes 4 et 6
I got me flowers to straw thy way, I got me boughs off many a tree,
Le très anglican curé de Bemerton exprime une déception toute voi-
sine de celle de notre puritain; mais pour le premier les fleurs sont superflues, pour le second elles sont polluées; Herbert constate qu’il ne peut rien donner à son Créateur que celui-ci ne possède déjà: Marvell s'accuse de lui avoir fait hommage d’une création abandonnée à l'esprit | du mal. Ce que l’on pourrait reprocher à cette dernière attitude, c’est qu’elle condamne le poète au silence : ayant écrit La Couronne de fleurs, il devait, pour demeurer conséquent avec lui-même, poser la plume et ne plus la reprendre. Le triomphe du puritanisme qui rend toute poésie, même religieuse, impossible ou du moins illogique, est souligné ici par les éloges littéraires que Marvell décerne avec dignité à ses propres vers; il ne peut s'empêcher de regretter, tout en les condamnant, leur dessin « curieux » c’est-à-dire appliqué, travaillé, fini, et les mots qu'il a iui-même « disposés avec art et choisis avec soin ».
Plus caractéristique encore de ce renoncement est le Dialogue entre l’Ame résolue et le Plaisir créé. T1 s'ouvre par une exhortation martiale l’Ame doit prendre son bouclier, coiffer son heaume, s’armer de son épée; une légion d’anges fait flotter ses bannières prête à la secourir; si l’Ame est vraiment « cette chose divine » que l’on prétend, il faut qu'elle le prouve de façon éclatante « dans le combat de ce jour ». La métaphore est reprise par le chœur qui interrompt un moment le dialogue
La terre ne saurait montrer plus noble spectacle que celui d’une âme qui seule repousse
les assauts des sens séducteurs,
et le Ciel le contemple avec délices.
Persévère donc; car on sonne de nouvelles charges, et si tu en triomphes, tu seras couronnée (37).
Sans doute y a-t-il ici une réminiscence de l’adage stoïcien : un homme de bien en lutte avec la mauvaise fortune, voilà un spectacle digne des dieux (38). Il n'en est pas moins significatif que le poète se range parmi ceux, nombreux chez ses compatriotes, qui voient dans la vie un champ clos, et qui refusent de transiger avec la Nature, traitresse enne-
But thou wast up by break of day, And brought’st thy sweets along with thee… Vet though my flowrs be lost, they say À hart can never come too late; Teach it to sing thy praise this day, And then this day my life shall date.
Ce texte est composite: voyez l'édition G. H. Paln'er, Boston et New-York, ‘1907, pp. 155 et 413.
(37) A Dialogue between The Resolved Soul, and Created Pleasure, v. 45-50: Earth cannot shew so brave a Sight As when a single Soul does fence The Batteries of alluring Sense, And Heaven views it with delight.
Then persevere : for still new Charges sound And if thou overcom’st thou shalt be crown'd.
(38) Sénèque, De Providentia, 2 : & Ecce spectaculum dignum ad quod respiciat intentus operi suo Deus : ecce par Deo dignum, vir fortis cum mala fortuna compositus.…... Non video, inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius, si convertere animum velit, quanv ut spectet Catonem, jam partibus non semel fractis, stantem nihi-
lominus inter publicas ruinas rectum ».