‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 18 sur 88 · LAC · texte numérisé non relu

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mie. Un spirituel critique (39) pour qui Milton était le type, médiocrement sympathique, du puritain, a dit ingénieusement que toutes les œuvres de celui-ci, depuis L’Allegro jusqu'à Samson Agoniste, forment les parties d’un même dialogue, dont Marvell fournit le titre, entre l’Ame résolue et le Plaisir créé. Du moins ne peut-on accuser Marvell de sacrifier aisément ce qu’il est incapable de sentir, ni de

composer pour les péchés auxquels il est enclin en damnant ceux pour lesquels il n’a pas de penchant (40).

Les tentations que subit l’Ame ne perdent rien dans ses vers de leur force ni de leur charme troublant. D'abord c’est l'invitation générale à partager « le banquet de la Nature », repoussée de crainte de manquer le repas céleste; ni la mollesse, symbolisée par le classique lit de roses, ni les parfums n’ont plus de succès. Là les images sont celles qui exprimaient les séductions dédaignées dans le poème précédent par la goutte de rosée |

En ut odoratum spernat generosior Ostrum, Virque premat casto mollia strata pede (v. 9-10).

et par l’âme elle-même

Haec quoque natalis meditans convivia Caeli, Evertit Calices, purpureosque Thoros (v. 25-6).

Mais où l'accent personnel se fait le mieux entendre, c’est lorsque le Plaisir créé emprunte le langage des poésies profanes de Marvell : dans les tentations par « les âmes des fruits et des fleurs, qui sont prêtes à embellir celle du poète » (41) (quel vigoureux résumé de ses transports, dont nous parlerons plus loin, dans le parc d’Appleton !); — par

la femme, décrite en des termes qui rappellent la Célie du Couple as- SOTULE

Tout cet éclat, ce moelleux, cette suavité, Qui brillent éparpillés çà et là,

se rencontreront dans une seule beauté, et elle sera uniquement tienne; (42)

par la musique, la plus exquise, donc la plus perfide des jouissances sensibles, — celle que l’Ame repousse avec le plus de regret

Si j'avais un seul instant à perdre,

je le consacrerais à celle-ci seule.

(39) Walter Raleigh, Milton, p. 162.

(40) Samuel Butler, Hudibras, 1° partie, chant I, v. 215-6 : Compound for Sins they are inclin’d to By camning those they have no mind to (41) V. 15-16 : Where the Souls of fruits and flow’rs Stand prepar'd to bheighten yours.

(42) V. 51-54 : All this fair, and soft, and sweet, Which scatteringly doth shine, Shall within one Beauty meet, And she be only thine,

Cesse de me tenter ! Nul ne saurait enchaîner un esprit que ce mélodieux cordage ne peut lier (43).

On reconnait l’image de la Belle chanteuse qui tresse « les liens de son amant de l’air même qu'il respire ». — Enfin, si « l’or monnayé » semble n'avoir jamais eu beaucoup de pouvoir sur Marvell, la suprême offre du tentateur

Tu connaïîtras toutes les causes cachées, et tu verras l’avenir;

tu sonderas la terre jusqu’en son centre et puis tu escaladeras les cieux (44),

correspond bien à ce que nous savons de la curiosité intellectuelle de notre poête. Pourtant il résiste à la libido sciendi, à la concupiscence de l'esprit comme à celle de la chair

Nul ne monte là-haut par les degrés du savoir, mais par ceux de l'humilité (45).

Il sacrifie à son Dieu non seulement la beauté, mais la science humaine. Il va jusqu’au bout de son intolérance puritaine.

Mais, dira-t-on, cette épithète est-elle nécessaire ? Tous les chrétiens ne doivent-ils pas admettre, du moins en principe, que les sens et leurs objets constituent autant d'obstacles au salut, et que la sagesse humaine n'est que folie ? Corneille, fils soumis de l'Eglise romaine, et qui fut marguillier de sa paroisse, n’a-t-il pas écrit, au moment même où Marvell parcourait le continent, les sublimes imprécations de Polyeucte ?

Honteux attachements de la chair et du monde, Que ne me quittez vous quand je vous ai quittés !

Certes cet anathème fait partie de l’héritage commun aux catholiques et aux protestants de toute secte. Mais certaines confessions insistent plus ou moins fortement sur cet aspect de la doctrine ou sur son antithèse : la glorification du Créateur par la création, selon la parole du Psalmiste : « Caeli enarrant gloriam Dei». La foi des puritains anglais du XVII® siècle s’est montrée exclusive à l'extrême, et c’est pour communier avec eux que Marvell abjure ainsi toutes ses amours (46).

Le Dialogue entre l'Ame et le Corps offre cette ressemblance avec le précédent d’être dans le goût allégorique du moyen-âge. Mais il en dif-

(43) V. 41-44 : Had I but any time to lose, On ‘this I would it all dispose.

Cease Tempter. None can chain a mind Whom this sweet Chordage cannot bin& (44) V. 69-72 : Thou shalt know each hidden Cause; And see the future Time :

Try what depth the Centre draws; And then to Heaven climb.

(45) V. 73-74 : None thither mounts by the degree Of Knowledge, but Humility.

(46) Nous parlerons &ans un autre chapitre du poème sur Les Bermudes, composé plus tardivement. Il faut toutefois noter dès. maintenant que cette pièce, la plus connue sans nul doute de toute l’œuvre religieuse de Marvell, allie un puritanisme fervent à la peinture presque voluptueuse une nature exubérante; elle donne donc une note très différente de celle du Dialogue entre l'Ame résolue et le Plaisir créé.

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