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fère par l'absence de conclusion, bien éloignée de la certitude dogmatique qui rendait vains les efforts du Plaisir créé. Dans cet estrif, cette disputoison, d’une subtilité toute scolastique, où l’Ame et le Corps semblent avoir tous deux raison quand ils invectivent l’un contre l’autre, Marvell cherche plutôt à faire parade de son ingéniosité qu’à convaincre ou émouvoir; s’il est sincère en quelque mesure, c’est parce qu'il avoue sa perplexité devant un des problèmes les plus abstrus de la théologie et de la philosophie. D'ailleurs il ne fait que mettre ici sous forme dialoguée les arguments tant pour que contre épars dans l’œuvre de son maître Donne. Lorsque celui-ci écrivait le Second Anniversaire (1612) et même la Lettre à la Comtesse de Bedford (1614 ?), son intelligence inquiète était loin d’avoir trouvé le repos dans l’orthodoxie anglicane. Il soulevait des difficultés plutôt qu’il ne cherchait à les résoudre. Marvell limite en cela, sans descendre aussi profondément dans le mystère de la double nature de l’homme. L’Ame du dialogue, comme on pouvait s’y attendre, est platonicienne
O qui ravira à ce cachot
une âme asservie de tant de façons ?
Les os sont ses verrous, les pieds
ses entraves, et les mains ses menottes.
Ici un œil l’aveugle, et là
le bourdonnement d’une oreille l’assourdit.
Elle est pendue, cette âme, enchaïînée
de nerfs et d’artères et de veines;
torturée, sans parler des autres parties, dans une tête vaine et un cœur double (47).
Mais le Corps, qui a lu Saint-Augustin, repousse et rétorque l'accusation
(47) À Dialogue between the Soul and Body, v. 1-10 O who shall, from this Dungeon, raise A Soul inslav'd so many wayes ?
With bolts of Bones, that fetter’d stancs In Feet; and manacled in Hands.
Here blinded with an Eye; and there Deaf with the. drumming of an Ear.
À Soul hung up, as ’twere, in Chains Of Nerves, and Arteries, and Veins.
Tortur’d,.besices each other part,
In a vain Head, and double Heart.
Monsieur Drinkwater a rapproché de ces vers la fin du sonnet de Rupert Brooke, suggéré par des comptes-rendus de la Société de recherches psychiques, ou spirites (x913). Au &elà du soleil
Me EEE MR MERS PR A RER NE RER
Spend in pure converse our eternal day; Think each in each, immediately wise;
Learn all we lacked before; hear, know, and say What this tumultuous body now denies ;
And feel who have laid our groping hands away; And see no longer blinde& with our eyes.
Voyez The collected Poems of Rupert Brooke With a Memoir (oz) ipacxoner
— Donne avait céjà dit à l’âne qu’elle serait libérée par la mort Thou shalt not peep through lattices of eyes, . Nor heare through Labyrinths of eares,.….
(The second Anniversary, v. 296-7). — La lettre à la comtesse de Bedford à laquelle nous faisons allusion dans le texte commence : T'have written then, when you writ, seemed to me. (voir v. 39-65).
‘d’avoir corrompu l’Ame. Quant au poète, il reste dans une suspension toute pyrrhonienne.
Les deux autres dialogues que comprend l’œuvre religieuse de Marvell ! sont placés dans un cadre pastoral. Ils ont ceci de commun que le berger : convertit, sans grand peine, la bergère à sa foi de néophyte. La première de ces pièces, dont Clorinde et Damon sont les personnages, ne mérite guère de nous arrêter, car elle oppose de la façon la plus gauche et la moins nuancée, la sensualité païenne à la pureté chrétienne, ou protestante (48). Clorinde essaie d’entrainer celui qu’elle aime à quelque oarystis dans une fraîche grotte. Damon l'aurait écoutée naguère, mais il vient de rencontrer le Christ, appelé le grand Pan pour obéir à la convention du genre, et maintenant « ni Clorinde, ni pâtures, ni cavernes, ni sources’»> n'ont plus d’attraits pour lui. Seul, le nom de Pan « gonfle son grêle chalumeau ». Rien de plus banal pour le fond, rien de plus insignifiant pour la forme que cette idylle.
Au contraire le Dialogue entre Thyrsis et Dorinde, si la facture en est assez négligée, nous révèle sous un jour inattendu un Marvell mystique aux aspirations hétérodoxes. Non que la description de la vie future faite par le berger à sa femme renferme rien d’original (49); au Paradis, appelé Elysée conformément à la tradition de la Renaissance, ne se trouvent ni loup, ni renard, ni ours;
là les moutons sont pleins de l'herbe la plus tendre, et couverts de la plus douce laine; là chantent en concerts les oiseaux, poussent des guirlandes, murmurent les vents frais, et coulent les sources (50).
Ces vers, tout fades qu'ils soient, plongent Dorinde dans une crise de larmes presque, hystérique. Elle qui ne voyait au début d'autre Paradis que son foyer, se sent maintenant tomber en pâmoison et voudrait mourir
Convaincs moi donc que c’est vrai en disant avec moi adieu à tout.
Il répond. dans le plus pur style de l’Astrée
(48) Clorinda and Damon, v. 15 :
Might a Soul bath there and be clean ?
(49) Pour une description contemporaine des joies du Ciel, voyez les Divine Poems de Thomas Washbourne (1606-1687) publiés en 1654. Le passage est cité par Massingham, op. cit. p. 247. C'est un berger nommé Damon qui parle. Son discours a du sentiment, mêlé de quelque gaucherie comme dans les vers suivants
Rich flocks, whose fleeces are of gold, And whose flesh never will grow old, But the ewe is as tender there As the new fallen lamb is here.
I1 est probable que la rencontre entre Marvell et Washbourne est purement accidentelle. Celui-ci, dignitaire de l’église anglicane, tint pour le Roi et fut expulsé de sa prébende par les puritains. l (so) À Dialogue between Thyrsis and Dorinda, v. 31-34 DRMNPSLS NOR There, sheep are full Of sweetest grass, and softest wooll; There, birds sing Consorts, garlands grow, Cold winds do whisper, springs do flow.
La note puritaine se trouverait au vers 6 é A Chast Soul can never mis’t [the Elyzium].
Post
Je ne saurais vivre sans toi; je mourrais pour toi, et bien plus volontiers avec toi (51).
Jusqu'ici on peut entendre qu’il s’agit seulement de la mort de l’âme au monde, métaphore familière à la piété monastique, et qui s’employait fréquemment aussi dans les communautés puritaines. Mais la conclusion, chantée en chœur par le berger et la bergère, semble devoir être prise littéralement
Confions donc nos moutons à la garde de Clorillo, et toi et moi cueillerons des pavots, et les ferons infuser dans du vin dont nous boirons jusqu'à en pleurer; ainsi quitterons-nous doucement cette vie au milieu du sommeil (52).
Nous ne voyons guère quelle pourrait être la signification orthodoxe de ces pavots. En tout cas nous sommes en pleine incohérence : les moutons qui devaient être si heureux dans l’Elysée restent condamnés aux nourritures terrestres. Le poème commencé sur l'affirmation que le chemin du Ciel est un « chemin raboteux » ne se termine-t-il pas par une invitation au suicide sans souffrances ? Hamlet reculait devant la libération par « un simple poignard » à cause des mauvais rêves qui pourraient troubler le sommeil de la mort. Thyrsis, lui, n’a pas cette incertitude ; il se sent élu, et il tire de la doctrine de la prédestination cette conséquence qu'il peut hâter l’heure de la félicité. L’euthanasie antique évitait seulement les affres de l’agonie; celle-ci ouvre les portes d'un Paradis républicain où
les bergers ont pouvoir égal et chaque nymphe est reine de Mai (53).
Seulement nous voici en pleine hérésie au regard des presbytériens et des baptistes aussi bien que des anglicans ou des catholiques. En cette Angleterre du milieu du XVII® siècle où les sectes pullulaient, s’en trouva-t-1l une pour faire communier ses adeptes avec le vin capiteux et trouble que Thyrsis offre à Dorinde ? Nous ne trouvons nulle trace d’une telle aberration, pas même chez les Antinomiens ou les Trembleurs les plus visionnaires. Mais dans les pays catholiques le quiétisme, séduisante et périlleuse doctrine que la papauté n'avait pas encore con-
(51) Zbid., v. 41-44 :
Dorinda. Convince me now, that this is true; By bidding, with mee, all adieu.
Thyrsis. 1 cannot live, without thee, I Will for thee, much more with thee @ye.
(52) Ibid., v. 45-48.
Chorus. Then let us give Clorillo charge o’th Sheep, And thou and l’le pick poppies, an& them steep In wine, and drink ont even till we weep, So shall we smoothly pass away in sleep.
(53) Ibid., v. 37-38 :
Shepheards there, bear equal sway,
And every Nimph's a Queen of May.
Le texte de l’édition Margoliouth que nous avons suivie comme d'habitude ciffèresensiblement pour ce poème de celui de l'édition princeps, et doit beaucoup à des manuscrits du XVII siècle. L'attribution des répliques aux personnages varie de: l’un à l’autre mais le sens général reste aussi obscur dans les &eux textes.
damnée, présentait une certaine affinité avec la conclusion du Dialogue, quoique ses partisans les plus osés eussent reculé avec horreur devant un tel rapprochement; et même leurs adversaires, loin de leur reprocher de pousser au suicide, leur auraient plutôt fait grief de diminuer l'importance de la mort dans la vie chrétienne, et de croire l’âme capable, dès ce lieu d'épreuves qu'est la terre, de la félicité paradisiaque. Aucun quiétiste ni anti-quiétiste ne semble avoir aperçu ce corollaire de la fusion en Dieu qui autoriserait l’initié à trancher lui-même les derniers liens charnels l’attachant à ce bas monde. Non, en vérité, le dévergondage spirituel que nous entrevoyons ici n’a guère d’analogue à cette date. Seule se place dans le même plan cette anecdote, sans doute légendaire, que rapporte Montaigne en son Apologie de Raymond Sebond « La force du discours de Platon, de l’immortalité de l’âme, poulsa bien aulcuns de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu'il leur donnoit ».
Sans doute si le poète s’est penché sur le bord du gouffre a-t-il vite dominé son vertige. La santé physique et morale, l’équilibre sont parmi ses traits les plus marqués si l’on considère l’ensemble de son œuvre. Mais la curiosité, une certaine liberté d’allure qui aurait pu dans un ‘caractère moins trempé par l'éducation puritaine se muer en libertinage, un grain de mysticisme qui aurait pu faire d’une tête moins solide un illuminé, donnent à la personnalité de Marvell une diversité d’aspects un peu fuyante qui en augmente pour nous l'attrait. Cette impression qui résulte déjà de l'étude de ses poésies sacrées, s’affermira quand nous passerons à l'examen du sentiment religieux en qui s’exalte son amour de la nature (54).
Pour beaucoup qui ne le connaissent pas autrement, Marvell est le poète des jardins, et certes il mérite ce titre, surtout par comparaison avec son maître Donne et avec ses condisciples à l’école de ce maître.
; Leur poésie est presque toujours citadine: elle fréquente volontiers les ! ruelles ou la cour; même lorsqu'ils composent leurs vers au milieu de la nature, comme c’est le cas pour Herbert et Vaughan, l’intensité de la foi religieuse et la préoccupation exclusive du Créateur les empêchent de se complaire dans la description des choses créées. À part l’école classique qu’il annonce en cela, aucun mouvement littéraire anglais n’a si peu connu le plein air. Marvell fait exception; moins exclusif, plus
(54) À ces poèmns religieux, pour être complet, il conviendrait de rattacher une petite pièce sur la mort d’une « vierge chaste » et pieuse dont nous ignorons le nom (An Epitaph upon —). Cette épitaphe est belle, Les &eux derniers vers
Tis true : but all so weakly said; ’Twere more significant, She’s Dead, rappellent quelque peu ceux de Crashaw Upon the death of à gentleman, (in fine) Weep then, only be exprest Thus much : He’s dead, and weep the rest, mais leur sont très supérieurs.
complet, il n’éprouve pas le besoin, si l’on considère l’ensemble de son œuvre, de fermer les yeux au monde extérieur pour développer sa vie intérieure. Aussi dans une anthologie où chaque poète ne serait représenté que par un seul morceau concevrait-on le choix pour Marvell, à l'exclusion de pièces amoureuses plus fortes ou de pièces religieuses plus parfaites, du poème intitulé Le jardin, que nous citerons tout à l'heure en entier, mais dont il suffit de dire pour le moment qu'il traite avec un sentiment très personnel le thème antique du Vieillard de Tarente.
Pourtant l'impression produite sur le lecteur serait par trop fragmentaire ; il faudrait pouvoir la corriger aussitôt par l'étude d’un autre poème, moins beau sans doute et moins connu, mais plus inattendu : Le faucheur contre les jardins. Ici Marvell ne suit pas une tradition. Alors que dans le poème précédent 1l s’attaquait à la vie factice des cours et des villes, à leur vaine activité inspirée par l’amour de la gloire, if s’en prend maintenant à l’homme même qui, vivant au milieu de la nature, met sa marque sur elle, et à la nature ainsi humanisée. Sans doute la religion de Marvell n'est-elle pas étrangère à cette intransigeance. « La nature unie et pure » (55) est bien celle que devait préférer un calviniste s’il n'allait pas jusqu’à s’interdire toute affection terrestre. Les épithètes morales appliquées aux choses (encore que cette pratique se rencontre dans la poésie de tous les temps et que l’école classique commençât dès lors à en faire l’abus que l’on sait) accusent le caractère puritain de cette sympathie pour les prés comme de cette antipathie pour les jardins. L’homme luxurieux a corrompu le monde à son image pour ne pas être seul à suivre ses penchants dépravés
Il a d’abord enclos dans le carré du jardin un étang d’air mort et stagnant, et pétri pour les plantes une terre trop riche qui les stupéfia tout en les nourrissant (56).
Les funestes effets de cette intervention humaine dans l’œuvre de Diew n'ont pas tardé à se faire sentir
L’œillet devint alors double comme l'esprit de l’homme: Avec d’étranges parfums celui-ci corrompit les roses,
et il enseigna aux fleurs mêmes à se farder.
La blanche tulipe voulut rehausser son teint
et apprit à se couvrir les joues de rayures (57).
L'exotisme triompha avec la merveille-du-Pérou (la belle-de-nuit) curiosité dangereuse pour l’âme qui met à trop haut prix « des ra-
(55) The Movwer against Gardens, v. 4 : & Where Nature was most plain and pure » (56) V. 5-8 : He first enclos’ d within the Gardens square À dead and standing pool of Air And a more luscious Earth for then: did knead, Wbhich stupifñi’d them while it fed.
(57) V. 9-14 : The Pink grew then as double as his Mind The nutriment did change the kind.
With strange perfumes he did the Roses taint. An& Flow’rs themselves were taught to paint.
The Tulip, white, did for complexion seek ; And learn’d to interline its cheek
+ e 83 OI ET
retés » dont elle fait des idoles; pardonnable cependant à côté de l’audace impie dont témoignent les efforts de l’homme pour altérer (adulterate) les espèces entre lesquelles le Créateur a réparti les plantes au moyen de « mélanges défendus » (58) : Marvell songe aux interdictions mosaïques : « Vous ne sèmerez point votre champ de semence différente » et « Vous ne sèmerez point d’autre graine dans votre vigne de peur que la graine que vous aurez semée, et ce qui naîtra de la vigne ne se corrompent l’un l'autre » (59).
Malgré ce souvenir biblique, le ton de la pièce est mi-plaisant, misérieux. D'ailleurs le poète s’indigne moins contre l’art du jardinier qu’il ne déplore l’abandon de la douce campagne |
où la nature de son propre gré dispense à tous une innocence sauvage et parfumée, et où faunes et fées cultivent les prairies plus par leur présence que par leur habileté. Leur statue polie par quelque main antique à peut orner les jardins; mais pour excellentes que soient les effigies, les dieux eux-mêmes n’habitent qu'avec nous (60).
Cette nature mythologique est très XVII siècle à nos yeux. Mais pour
(58) Shakespeare dans le Conte d'hiver avait fait exprimer des sentiments semblables par l’exquise Perdita (Acte IV, scène III) The fairest flowers o’ the season Âre our carnafions, and streak’d gillyvors, Which some call Nature’s bastards : of that kind Our rustic garden’s barren; and Î care not To get slips of them.
Polixène : Wherefore, gentle maiden, Do you neglect them ?
Perdita : For I have hear& it said,
There is an art which, in their piedness, shares With great creating nature:
Mais l’« âme compréhensive » de Shakespeare voit une autre face de la vérité que Marvell, ou du moins son faucheur, ne semble pas soupçonner. Polixène réplique Say there be; Vet nature is made better by no mean, But nature makes that mean : so, o’er that art, Which you say ad&s to nature, is an art That nature makes, You see, sweet maid, we narry À gentier scion to the wildest stock, And make conceive a bark of baser kind By bud of nobler race : this is an art Which does mend nature, — change it rather; but The art itself is nature.
Percita ne se laisse pas convaincre et répond avec une franchise assez gaillarde. Mais le plus shakespearien des deux personnages est sans doute Polixène par sa façon de réduire l’antithèse traditionnelle de l’art et de la nature en une synthèse conciliatrice, (Rapprochement signalé par Emile Legouis, Histoire de la littérature anglaise, p. 548).
(59) Lévitique, XIX, 19; Deutéronome, XXII, 0. (60) V. 33-40 : Where willing Nature does to all dispence A wil& and fragrant Innocence And Fauns and Faryes do the Meadows till, More by their presence then their skill.
Their Statues polish’& by some ancient hand, May to adorn the Gardens stand But howso’ere the Figures do excel, The Gods themselves with us do dwell.
en apprécier l'originalité il faut songer au goût régnant lorsque ces vers furent écrits. Ce sont les Italiens qui donnent le ton en fait de jardinage. Versailles n’est qu’un pavillon de chasse, et Le Nôtre ne s’est pas encore révélé. Or Versailles, tout volontaire et régulier qu'il nous paraisse, marque un progrès vers la simplicité et une réaction contre la surcharge architecturale et sculpturale de l’époque précédente. Si le temps a émietté les ouvrages de cette ingéniosité puérile, les témoignages écrits abondent qui nous permettent de les reconstituer mentalement. Voici une description entre mille, tirée de la vie d’une mystique dauphinoise : « Aïnsi qu’elle se promenait par le jardin, elle arriva en un lieu fait en forme de grotte, où on lui donna la récréation d’une fontaine artificielle qui jetait, par divers tuyaux, les eaux, en haut, en bas, de cà, de là, et de tous côtés. Là aussi étaient disposés plusieurs gentils artifices, comme d'oiseaux qui semblaient gazouiller, d’un ermite qui sonnait la cloche, et tout plein d’autres inventions qui faisaient merveille par le laps et la chute des eaux. De là on la mena voir une autre belle fontaine au sommet de laquelle il y avait un tuyau dans lequel on mit une chandelle allumée. À même temps on desserra certains ressorts, et l’eau sortant de dessous le tuyau, elle se forma en vase autour de la chandelle. Cette eau montait et descendait sans cesse autour de la chandelle, et en montant et descendant. le vase d’eau demeurait toujours parfaitement formé en ovale avec la chandelle en dedans et si pourtant ne s’éteignait pas ». De tels enfantillages ne choquent ni la pieuse femme qui y voit le symbole de « l’eau de vie de la grâce » entourant « le feu du divin amour », ni l’hagiographe scrupuleux qui publia ce récit l’année même où Marvell entrait dans la maison de Fairfax (61). Notre poète est donc en avance sur son temps lorsqu'il s’écrie :
Tout est forcé, Le jet d'eautet la /srotten(t62):
et qu'il critique le pullulement des statues. Pourtant il ne vient pas le premier, même dans son propre pays; l'essai de François Bacon Sur les jardins est si connu qu’il suffit d’en rappeler le titre. Notons toutefois que le philosophe, s’il condamne certaines élégances de confiseur, recommande de dissimuler des cages pleines d'oiseaux dans des tourelles de feuillage qui surmonteront une haie, et de garnir les intervalles entre les tourelles de « larges plaques de verre rond coloré et doré où le soleil puisse se jouer » (63). De même Milton, le grand aîné de Marvell,
(61) Le R. P. de la Rivière, Histoire de la vie et des mœurs de Marie Tessomnier ED cité par H. Brémond, Histoire litiéraire du sentiment religieux en France,
(62) V. 31 : ’Tis all enforc’'d; the Fountain and the Grot;
(63) Of gardens (1625) : « As for the making of knots or figures with divers colore& earths... they be but toys : you may see as good sights many times in tarts. The garden is best to be square, encompassed on all the four sides with a stately arched hedge… Over the arches let there be an entire hedge..; and upon the upper hedge, over every arch a little turret, with a belly enough to receive a cage of birds and over every space between the arches, some other little figure, with broad plates of round coloured glass gilt, for the sun to play upon ». Voyez aussi la demi-approbation que Bacon accorde un peu plus loin à de « gentils artifices » du même genre sue ceux dont s’édifiait Marie Tessonnier : « As for fine devices of arching water without spilling, and making rise in several forms, of feathers, drinking glasses, canories, and the like, they be pretty things to look upon; but nothing to health and sweetness }».
lorsqu'il peindra le Paradis perdu, marquera l'absence « de l’art raffiné qui dispose des plate-bandes'et de curieux parterres » : rien que « la nature généreuse »; mais il n’entendra pas pour ‘cela que le jardinier Adam soit un oisif contemplateur; il lui assignera « le plaisant labeur de réformer ces berceaux fleuris, d’élaguer et d’égaliser les pousses folôtres qui les déparent » (64). Le vieux puritain ne confond pas la liberté avec la licence. L’épithète qu’il emploie et qui est presque intraduisible en français, wanton, pourrait dans d’autres bouches (65) devenir presque élogieuse, du moins indulgente et amusée; chez lui on ne saurait douter qu’elle n’exprime la réprobation morale de l'irrégularité.
Par instants Marvell semble aller plus loin que Bacon ni Milton. On peut alors sans trop d’exagération voir en lui un précurseur de Kent, un prophète des parcs anglais qui feront la gloire du siècle suivant. Mais il ne faudrait pas lui prêter de système, ni imaginer d’attitude rigide là où il n’y a qu'un mouvement d’humeur contre les excès du jour. Notre poète savait jouer avec un paradoxe sans en devenir la dupe ni le prisonnier, plus sage en cela que Jean-Jacques Rousseau; à la question « Si le progrès du jardinage à contribué à corrompre ou à embellir la nature », il a répondu une fois : « à la corrompre », tant pour badiner que pour exprimer une vérité fragmentaire; mais il ne s’est pas cru obligé de répondre toujours de même, ni de proscrire à jamais toutes les découvertes de la civilisation. Sa propre réfutation, c’est lui qui nous la fournit dans son éloge du Jardin, où il se représente couché « au pied glissant du jet d’eau » (66) qu'il déclarait naguère « forcé », et où il jouit en gourmet autant qu’en poète de la société des pommes, des grappes de la vigne, du brugnon, de la pêche et des melons (67). Ne parlons pas du raisin, souvenir des jours ensoleillés de France, d’Italie et d’Espagne, ou réminiscence de la poésie antique; mais aucun de ces fruits, pas même la pomme, ne pousserait en Angleterre sans l’initiative humaine. L'’épithète « curious », que le poète applique à la .pêche, est particulièrement significative, car elle a gardé sa force étymologique : « ce qui exige du soin » ; or ici elle est bien loin de constituer une cri-
(64) Livre IV, v. 241-3 : Flours worthy of Paracise which not nice Art In Beds and curious Knots, but Nature boon Powrd forth profuse on Hill an& Dale and Plaine...