A ROUE
Préface.
Le sujet de cette étude est double : une vie, une œuvre, chacune éclairant l’autre. La formule n’a rien de nouveau en France; elle a prouvé sa valeur par maintes réussites, à la tête desquelles, pour s’en tenir à l’ordre des études anglaises, se place par la date et l’importance le Burns d’Angellier. Nous n'’apportons ici d'autre ambition que de ne pas déparer une série de travaux qui ont donné à la critique française sa physionomie propre et qui ont établi son renom à l'étranger.
En définissant notre sujet nous avons du même coup défini notre méthode qui, elle non plus, ne prétend rien innover. Un tel aveu dispenserait d’une plus longue introduction. L’on nous permettra toutefois de signaier quelques difficultés particulières auxquelles nous nous heurtâmes et qui nous contraignirent à nous écarter tant soit peu des errements si sages de nos maîtres. Sur Marvell point de ces biographies anglaises, nourries de faits, bourrées de documents originaux, dont la Vie de Milton par Masson est le type achevé. Minutieuses, parfois prolixes, toujours attachantes par leur caractère concret, elles constituent une aide précieuse pour le Français qui, travaillant le plus souvent loin des grandes bibliothèques anglaises, peut se consacrer à l'élaboration artistique des matériaux ainsi accumulés pour son usage. Dans le bloc brut il sculpte une statue. Son rôle consiste surtout à éliminer l’accessoire, le détail faiblement significatif, à discerner l'essentiel et à l’étudier en profondeur.
Or, au lieu d'un érudit comme Masson, nous avions été devancé dans l'étude de la vie de Marvell par un homme d’Etat épris de littérature qu'attira le député de Hull autant et plus que le poète. En 1905 Monsieur Birrell profita des loisirs que lui procuraient les vicissitudes de la politique pour écrire, après « bien des mois de recherches », un livre spirituel et agréable (1). On ne saurait lui faire grief d’avoir pris le plus souvent ses renseignements de seconde main et de n’indiquer ses sources que d’une façon assez générale; le caractère de la collection où parut son Marvell l'y autorisait pleinement. Ce livre ne prétendait point être complet; au contraire, il écrémait délibérément le sujet.
Mais quand Masson lui-même, au lieu de Monsieur Birrell, aurait passé, non pas quelques mois, mais des années à recomposer par le menu l'existence de notre poète, on peut se demander s’il serait arrivé à dissiper l'obscurité qui en recouvre aujourd’hui certaines parties, les plus
(x) Voir bibliographie, n° 133. — Cf. le discours de M. Birrell le 31 mars 1921 (n° 135 de la bibliographie, page 51) : « I devoted many months to writing my little book ».
intéressantes. Ce n’est pas qu’au total les documents fassent défaut (nous sommes plus riches de renseignements sur Marvell que sur nombre de ses grands prédécesseurs) mais c’est que les documents conservés donnent l'extérieur de sa vie et nous laissent dans l'incertitude sur ses sentiments intimes pendant sa formation et aux moments critiques de sa. carrière. Or cette vie appartient non seulement à l’histoire littéraire mais à l’histoire politique ; elle a vu se dérouler un des plus grands drames qui se soient joués sur le sol anglais, et elle y est mêlée. Aussi provoquet-elle chez le chercheur une curiosité qui s’assaisonne bientôt de quelque irritation. La personnalité de Marvell, multiple, réservée, dérobe le secret de son unité avec une obstination plus grande que celle d’un Chaucer, d’un Spenser ou d’un Shakespeare, dont la vie est bien plus mal connue.
Que faire devant ce problème ? Nous nous efforçâmes tout d’abord d'ajouter quelques faits à ceux qu’avaient découverts nos devanciers et nos recherches, sans être très heureuses, ne demeurèrent pas entièrement vaines. Mais ensuite, par un effort moins apparent sinon moins rude, nous tendimes à mettre au point la biographie en triant sévèrement les matériaux, en rejetant le faux, en signalant le douteux comme tel, en clarifiant le trouble et en ordonnant l’incohérent. Car, à la légende qu’au XVIII® siècle antiquaires, journalistes, biographes et commentateurs hasardeux créèrent autour de Marvell, vient se superposer au XIX° l’œuvre de Grosart (2), chercheur infatigable, au flair souvent récompensé par le succès, mais le désordre fait homme, l’inexactitude personnifiée, et qui trouve moyen de laisser la biographie de notre poète plus confuse qu’il ne l’a prise. Depuis, des esprits méthodiques ont esquissé une vie et un portrait de Marvell, mais, disposant d’un espace restreint, ils ont dü se borner à une miniature (3). Aussi nous sommes nous imposé d’être complet, d’enfermer dans notre livre tout ce que l’on sait sur Marvell. Nous risquions ainsi de surcharger notre récit, d’autant plus que le lecteur français exige certains éclaircissements dont le lecteur anglais, mieux au courant des institutions et des chroniques de son pays, peut se passer.
Pour éviter autant que possible cet alourdissement, nous avons rejeté dans les notes et la bibliographie toutes les discussions secondaires relatives à la critique des documents. Dans le texte même nous ne donnons en règle générale que le résultat de nos recherches ou notre interprétation des textes controversés. Mais si nous avons ainsi allégé le texte, nous avons du même coup enflé les notes d’une façon que d’aucuns jugeront sans doute démesurée, ou hydropique pour parler le langage des poètes anglais du temps. Du moins leur lecture n’est-elle presque jamais indispensable à l'intelligence du texte qui se suffit à lui-même. Les lecteurs hostiles à tout étalage d’érudition auront-ils la charité de faire abstraction de ces excroissances ?
Dans notre intention, toutefois, la biographie n’occupe pas ici la première place; la plus grande partie de notre livre, et surtout la plus importante à notre sens, ne lui est pas consacrée; elle apparaît comme
(2) Voir bibliographie, n° 2.
(3) Notamment Aitken (voir bibliog. n° 1o et 11) et C.H. Firth (voit bibliog. n° 232).
mn AVIS
la servante de la critique littéraire. Pour intéressant que soit le rôle politique de Marvell et quelque étroitement qu'il se lie à une grosse part de son œuvre, nous n'avons pas voulu faire essentiellement un travail d'historien. L'écrivain, le poète surtout, dont les ouvrages possèdent une valeur indépendante du temps et de l’espace, domine chez Marvell, et si ce n’est présomption de notre part, nous demandons à être jugé en premier lieu sur l’analyse que nous avons faite de son talent littéraire.
Ici encore notre livre n’avait qu’un seul prédécesseur, et sans esprit de dénigrement nous croyons pouvoir dire que celui-ci nous laissait le champ tout à fait libre. Il ne s’agit pas de Monsieur Birrell qui avec une bonne grâce sceptique décline une tâche où il ne voit que vain dogmatisme : le texte de Marvell devant les yeux, dit-il, « le lecteur judicieux saura se fournir à lui-même ses propres réflexions tant qu’il jouira de la lumière du soleil. La poésie est affaire personnelle. Les canons eux-mêmes de la critique sont littérature. Si nous aimons l’Art poétique, c'est que nous trouvons du plaisir à lire Horace » (4). Et le chapitre s'arrête là. — Non, aucun Anglais n’a tenté jusqu'ici une étude détaillée de l’œuvre de Marvell, quoique beaucoup d'excellents articles ou essais lui aient été consacrés depuis quelque quatre-vingts ans. Un Autrichien, Monsieur Poscher (5), s’est montré plus hardi ou plus patient; encore s'est-il limité à l’étude de la poésie (et son ignorance de la prose de Marvell ne laisse pas d’avoir de fâcheux effets sur son interprétation des vers); malheureusement son travail, écrit en allemand, ne dépasse pas ce que pouvait produire un élève consciencieux, mais encore novice, du métricien réputé que fut Schipper. Une admiration sincère s’y exprime avec gaucherie, et les appréciations oscillent sans cesse de la banalité à l’extravagance. ;
Le livre de Monsieur Poscher se divise en une « partie analytique » où une biographie volontairement sommaire relie des examens de poésies placées à leur date approximative, et une « partie méthodique » où toute l’œuvre poétique sans distinction de genre est étudiée du point de vue du fond et de la forme. Dans sa simplicité cette construction présente des avantages; elle permet, après avoir mis le lecteur au courant des faits, de donner toute leur valeur à certains traits communs qui persistent du début à la fin de la carrière poétique de Marvell. Au risque de nous attirer le reproche de morcellement, nous avons adopté une construction toute différente. Le premier chapitre conduit la biographie jusqu'en 1653; avant que le quatrième ne la continue de 1653 à 1658, interviennent deux chapitres, l’un plus général, l’autre plus particulier, sur la poésie lyrique écrite avant cette date. Toute division est arbitraire, et dans le cas présent les données sur lesquelles nous nous fondons sont en partie hypothétiques. Toutefois presque tous les critiques admettent que les différences l’emportent sur les ressemblances entre l’œuvre antérieure à 1653 et l’œuvre postérieure. Nous pourrions aussi invoquer l'exemple de ceux qui en France ont étudié séparément la jeunesse de Wordsworth, de Shelley, de Swift, œuvres comprises. Mais ici il ne
(4) Op. cit., p. 47. AA (5) Voir bibliographie n° 134. — Nous supposons M. Poscher autrichien parce que
son ouvrage a paru à Vienne.