‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 3 sur 88 · INVITE · texte numérisé non relu

INVITE

s'agit pas de voir en formation un génie qui atteindra par la suite à la maitrise, ou qui s’y maintiendra, ou qui du moins ne changera plus de formule. Beaucoup pensent que chez Marvell après la trentaine il y a décadence ; en tout cas il y a métamorphose. Le chapitre IV étudie six années où la vie et l’œuvre ne peuvent se séparer, car celle-là n’est guère connue que grâce à celle-ci; le nom de Cromwell qui sert de titre à ce chapitre indique le sujet de cette partie de l’œuvre comme le sens de ce fragment de la vie. La valeur formelle des poésies passe au second plan; d’ailleurs elles constituent une transition entre l’œuvre lyrique de jeunesse et l’œuvre satirique, presque toute tardive, transition qui ne réclame pas d’être étudiée à part. Par contre les vingt dernières années de la vie de Marvell forment un tout dont l’unité se trouve en dehors de l'œuvre écrite. Le chapitre V éliminera donc presque tout ce qui n’est pas pure biographie pour laisser les satires au chapitre VI et les pamphlets en prose au chapitre VII. L'exemple de Monsieur Birrell montre l'impossibilité de subdiviser chronologiquement cette période finale de façon satisfaisante (6). La solution que nous avons adoptée présente certes des inconvénients, surtout pour le récit des controverses ecclésiastiques auxquelles fut mêlé Marvell de 1672 à sa mort, mais nous avons choisi le moindre mal et fait tous nos efforts pour réduire au minimum les doubles emplois. Quant au manque de symétrie on s’en consolera plus aisément. Enfin le chapitre VIII trace la courbe de la réputation posthume de Marvell, fort instructive pour qui voudrait connaître l’évolution du goût en Angleterre pendant les deux cent cinquante dernières années; puis il apporte nos conclusions sur l’ensemble de la personnalité de Marvell, conclusions que nous croyons inutile d’esquisser ici par avance.

Les livres de Messieurs Birrell et Poscher combinés feraient un volume moitié moins gros que le nôtre. Aussi ne nous attribuons-nous nul mérite pour en avoir dit plus long qu'eux sur Marvell. Mais nous avons essayé aussi de faire tenir plus de choses dans un nombre égal de pages. Le charme du livre de Monsieur Birrell, outre ses citations bien choisies de Marvell, réside surtout dans les digressions où se joue une expérience légère des hommes et des livres, dans les obiter dicta, dirait l’auteur luimême. Quant à Monsieur Poscher il pèche plutôt par des explications minutieuses de points qui n’ont rien de spécifiquement marvellien, comme une connaissance plus étendue et plus intime de la langue et de la littérature anglaises le lui aurait révélé. Il est aisé de constater ces défauts ou particularités chez les autres, malaisé de s’en garder soi-même. Nous serions heureux si les critiques qui nous reprocheront d’avoir dit trop de choses déclaraient en même temps que nous n’avons pas employé à les dire plus de mots qu’il n’était indispensable.

Le fait qu'un livre n’a jamais été écrit ne suffit pas à prouver la né-

(6) Entre le chapitre IV de Monsieur Birrell (In the House of Commons) qui se termine sur une lettre de Marvell du 14 avril 1670, et le chapitre VI (Last years in the House of Commons) qui cite une lettre &u 28 novembre 1670, s’intercale un cha-. pitre (The Rehearsal Transpros’ d) qui traite d’une controverse à laquelle Marvell prit part de 1672 à 1673/4. De plus le chapitre VII (Final satires and death) qui nous ramène à des satires écrites de 1672 à 1675, raconte un incident survenu à la Chambre des Communes qui devrait logiquement se trouver dans le chapitre IV.

cessité ni même l'utilité de l'écrire. Certains Français iront sans doute jusqu’à soutenir l'inverse; ignorant que Voltaire l'a traité de « fameux poête anglais », ils penseront que si Marvell en avait valu la peine ses compatriotes lui auraient déjà consacré des études d’une autre envergure. Même outre-Manche il s’est trouvé au moins une voix pour déclarer Monsieur Birrell trop généreux d'avoir accordé à Marvell une « biographie en règle.» (7). À plus forte raison pourra-t-on s'étonner chez nous de voir faire un tel sort à un écrivain que Taine ne nomme même pas.

Cette objection n’eût point laissé d’être embarrassante il y a sept ans quand nous commençâmes ce travail. Aujourd’hui il nous suffira de renvoyer le lecteur français à l'Histoire de la littérature anglaise de Messieurs Emile Legouis et Louis Cazamian pour lui montrer la place de Marvell parmi les écrivains du XVII: siècle à la fois les plus personnels et les plus représentatifs. |

Taine aurait-il donc cédé en éliminant notre auteur à l’un de ces partis pris qui font de lui un guide aussi dangereux qu’entraînant ? Ce n’est pas impossible : Marvell entrait bien mal dans sa définition du puritain anglais fondée sur l'étude de Milton (et encore d’un Milton simplifié) et surtout de Bunyan. Dans ce cas il valait la peine de corriger une théorie trop rigide, qui tient trop peu compte des complexités de la vie. Si Marvell est un puritain, ce qu’il nous semble impossible de nier, la notion de puritain devra s’assouplir singulièrement. Ce que le type y perdra en simplicité et peut-être en force, il le regagnera en humanité et en attrait. Ù

Mais sans doute Taine a-t-il tout bonnement ignoré Marvell, et en 1863 la chose était excusable. L'on verra dans le dernier chapitre de notre livre avec quelle lenteur la réputation proprement littéraire de Marvell s’est établie dans son pays même. Une croissance ininterrompue au cours du XIX° siècle n’a produit tous ses effets qu’au XX°. Aussi n'est-ce pas le moindre intérêt de ce poète, mort depuis deux cent cinquante ans, que de nous renseigner sur notre temps, sur le goût de nos contemporains, et peut-être sur le sens des forces qui préparent actuellement l'avenir des lettres. La question n’est donc pas de savoir si Marvell mérite aujourd’hui une étude aussi détaillée, mais si demain il la méritera encore; si la vogue dont il jouit, tant à titre personnel qu’en qualité de membre d’une école poétique longtemps méconnue mais maintenant réhabilitée, doit passer bientôt ou s’il est définitivement installé dans le Panthéon littéraire anglais. Le lecteur fera ses propres prévisions après nous avoir entendu, et surtout après avoir entendu le millier de vers auquel est suspendue la fortune du poète.

Ces vers, on les trouvera presque tous dans notre livre. Présentant au public français un écrivain qui lui est à peu près inconnu, nous avons cru devoir faire une large place aux citations, où pour mieux dire aux traductions. Nous serions surpris de nous l’entendre reprocher en France. Mais d'Angleterre nous est parvenu récemment un reproche d'autant plus sensible à nos anglicisants qu'il tranchait sur une bienveillance générale à l'égard de leurs travaux. Certains critiques anglais ont mar-

(7) Voir bibliographie n° 172.

qué leur mauvaise humeur d’y voir substituer une traduction française à l'original. L’effort même de ceux qui s'étaient imposé de rendre les vers en vers et les stances les plus compliquées dans leur agencement exact n’a pas trouvé grâce devant ces insulaires, qui en ont pris texte pour dénoncer, avec quelque retard sans doute, la paresse du public français, obstiné à ne point apprendre les langues étrangères (8). Ces mêmes critiques seraient sans doute mieux fondés à nous reprocher d’avoir traduit en prose les poèmes de Marvell. C’est à contre-cœur que nous nous sommes résigné à ce pis aller, quand la rime, ici indispensable, nous eut refusé son concours. S’ensuit-il que notre labeur, condamné à rendre la lettre aux dépens de l’esprit, soit entièrement vain ? Nous avons la faiblesse de ne pas le croire. Les poètes anglais du XVII® siècle comptent parmi les plus difficiles d’une poésie difficile. Leurs compatriotes d’aujourd’hui semblent bien souvent déroutés par les subtils détours d’une préciosité vieille de trois siècles. Faut-il s’en étonner, puisque soixante ans après la mort du principal d’entre ces poètes son plus grand successeur disait déjà qu’il faudrait pour le goüter « le traduire en Anglais » ? (0). Dryden nous eût pardonné d’interpréter Donne et même Marvell pour le lecteur français (10).

Afin de remédier à l'insuffisance fatale de la traduction, il aurait été bon de pouvoir donner chaque fois le texte anglais en note. Nous avons dû, pour ne pas augmenter démesurément le volume et le coût de ce livre, apporter à cette règle des tempéraments. Lorsque le fond importe seul et que le sens ne fait pas de doute, nous nous sommes dispensé de reproduire l’original. D’autre part, chaque fois que nous citons un poème entier ou un long passage, nous supposons que le lecteur fera le petit effort de se reporter à l’édition de Marvell qu'il ne manquera guère d’avoir sur sa table en même temps que notre livre : soit l’édition Aitken, la plus accessible à des bourses françaises, soit l'édition Margoliouth (11), infiniment supérieure à tous égards. Si celle-ci avait paru quelques années plus tôt, notre travail eût été rendu bien plus facile et rapide. Elle n’a vu le jour qu’au moment où notre manuscrit était déjà

(8) Voir dans le supplément littéraire du Times à la date du 24 janvier 1924, l’article de tête. — Souhaitons que la génération présente de lycéens, qu’un contrecoup paradoxal de la guerre soumet pour l'étude de l'anglais aux mêmes exercices qui ont prouvé leur inefficacité tout le long du XIX® siècle, ne donne pas après coup raison au critique, du Times.

(9) Dryden, À discourse concerning the Original and progress of Satire, (1692). (Essais, é&. Ker, II, 19). J

(x0) Outre la difficulté de l'original un autre motif nous a décidé à traduire : quelque précaution que l’on prenne, le passage d’une langue à l’autre détruit l’harmonie d'un livre. Aussi avons-nous traduit toutes les expressions anglaises jusqu’à l'extrême limite des ressources &@e la langue française. Nous aurions voulu reléguer l’anglais entièrement dans les notes; pour éviter la multiplication des renvois, il nous est arrivé de citer tel ou tel mot dans le texte, mais presque toujours entre parenthèses droites. Naturellement nous avons dû citer, non seulement des mots anglais, maïs encore des passages non traduits, dans les études que nous avons faites du style et de la versification de Marvell. — Puisqu'il s'agissait d’un écrivain du XVII° siècle, nous avons cru pouvoir imiter les sujets de Louis XIV en traduisant prénoms, titres de noblesse, dignités civiles et ecclésiastiques, etc. Il est temps de lutter contre l’introéuction gratuite et paresseuse dans notre langue de vocables anglais non assimilés et phonétiquement inassimilables. — Pour la commodité des recherches l'index donne les prénoms sous leur forme anglaise,

(11) Voir bibliographie, n° 14.

déposé; du moins grâce à l’obligeance de son auteur, qui a bien voulu nous en communiquer les épreuves, avons-nous pu vérifier toutes nos citations sur ce texte excellent et faire plusieurs corrections ou additions inspirées par les notes d’une érudition si précise. Mais ce n’est là qu’une faible partie de notre dette envers Monsieur Margoliouth. Il nous a généreusement fait profiter des notes amassées par lui et qui n'avaient pu trouver place dans son édition ; il a bien voulu lire notre livre en épreuves et nous signaler mainte erreur, ou inexactitude, ou omission; enfin il a répondu avec une inlassable patience à toutes les questions que nous lui avons posées sur des détails parfois infimes. Si notre livre n’a pas trop souffert de l'impossibilité où nous nous trouvions de vérifier par nousmême en cours d'impression nombre de points, c’est à son aide que nous le devons. Qu'il veuille bien trouver ici l'expression de notre gratitude.

Dès ie début de notre entreprise les concours ne nous ont pas manqué. Du plus constant et du plus efficace nous dirons seulement que nulle formule ne saurait l’exprimer tout entier. Puisse-t-on apércevoir à travers le livre, non l’auteur, mais celui qui a fait l’auteur ce qu’il est ! Nos autres obligations sont multiples. Monsieur Cazamian, professeur à la Sorbonne, a bien voulu diriger notre travail à toutes ses étapes, et sa sympathie pour une étude dont la méthode différait à certains égards de celle qu'il pratique habituellement nous a été un précieux encouragement. Ce livre doit beaucoup à ses critiques lucides et pénétrantes, et il vaudrait davantage si nous avions été capable de suivre jusqu’au bout les conseils de notre maître. En Angleterre le chevalier Charles Firth, professeur à l’Université d'Oxford, l’homme qui connaît le inieux l’histoire du Protectorat et de la Restauration, nous reçut avec sa bonne grâce habituelle quand nous allâmes le consulter sur Marvell dont il a écrit la première biographie digne de ce nom. Mademoiselle Robbins, docteur de l’Université de Londres, nous a aimablement communiqué sa thèse manuscrite sur Marvell homme politique, thèse dont la publication rendrait un réel service aux historiens du XVII® siècle (12). Elle a en outre mis à notre disposition les documents recueillis par elle et non utilisés dans son livre. Nous remercions aussi le personnel du Musée britannique et particulièrement Monsieur Arthur Ellis, surintendant de la salle de lecture, dont l’obligeance égale le savoir. À Hull, où se conserve pieusement la mémoire du plus glorieux député de cette ville, nous avons trouvé le meilleur accueil et toutes facilités pour nos investigations, tant à la bibliothèque et aux archives municipales qu’à la Confrérie de la Trinité. Les bons patriotes hullois, auprès de qui le seul nom de leur héros nous tint lieu de lettre de recommandation, nous pardonneront-ils d’avoir révélé quelques faiblesses de Marvell ? Il n’eut pas toujours la rigide vertu que commémore sa statue sur une de leurs places publiques. Mais, quand on a dit tout ce que l’on sait sans autre souci que celui de:la vérité, l'équilibre n’est pas rompu entre la noblesse de sa vie et la beauté de son œuvre.

Verjon, le 27 septembre 1927.

Pierre LEcours

(12) Voir bibliographie, n° 3:37.

Avis au lecteur.

Les références au texte de Marvell sont indiquées de la façon suivante :

(x) pour la poésie, par le titre de la pièce et le numéro du vers tels qu’ils sont donnés dans l’écition Margoliouth. Celle-ci diffère peu des précédentes à cet égard pour ce qui est des poèmes lyriques, mais beaucoup pour ce qui est des satires. Nous espérons qua le lecteur pourra néanmoins retrouver le passage visé, même s’il ne dispose que des éditions Grosart ou Aïtken;

(2) pour les lettres, par la date et le destinataire tels que les donne l'édition Margoliouth. Celle-ci corrigé de nombreuses erreurs sur ces &eux points; mais il est rare que les éditions antérieures se trompent à la fois sur la date et sur le destinataire; aussi le lecteur pourra-t-il faire lui-même la rectification; !

(3) pour les pamphlets en prose, par le nunt‘éro du volume et de la page dans l’édition Grosart. Lorsque nous renvoyons à une édition originale nous avons soin de le spécifier.

Les seules abréviations par initiales que nous ayons employées sont familières à tous les anglicistes :

N. E. D. — À new English dictionary... Edited by James A. H. Murray... Oxford, 1888 sqq.

D. N. B.— Dictionary of national biography edited by Leslie Stephen... London, 1885-1903.

C. H. E. L. — Cambridge history of English literature, edited by À. W. Ward and À. R. Waller, Cambridge, 1907-21.

T. L. S. — Times Literary Supplement.

Les dates sont indiquées seion le vieux style (calendrier julien) encore en vigueur en Angleterre au XVII® siècle. Toutefois les évènements qui se produisirent sur le continent sont Gatés à la fois selon le vieux et le nouveau style, celui-ci en avance de dix jours sur celui-là; par exemple la bataille des Dunes : 4/14 juin 1658.

L'année commençait alors légalement en Angleterre le 25 mars; toutefois la coutume continentale de la faire partir du 1* janvier s’introduisait déjà dans ce pays. Il en résulte une continuelle possibilité d’erreur. Le meilleur remède nous a semblé de toujours donner le double millésime pour les dates comprises entre ces deux pre-

mers de l'an; par exemple la première élection de Marvell au parlement : ro janvier 1658/0.

Les notes au bas des pages sont numérotées par chapitre. Des remaniements en cours

d'impression ont entraîné la suppression de quelques numéros et l'insertion de numéros bis.

L'in&ex, nous a-t-il semblé, rend superflus la plupart des renvois de page à page et de note à note. Le lecteur y recourra pour trouver la justification de telle remarque sur un homme ou un ouvrage qui est nommé plusieurs fois, lorsque cette remarque n’est pas appuyée immédiatement de l'indication des sources ou autorités.

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