TE ER PS ERQUIE
tien » (77). A l'image et à l’exemple de cette vertueuse fillette, élevée « sous la discipline sévère >» de ses parents, chaque chose dans le domaine se tient à la place assignée: aussi le Monde par comparaison n'est-il plus un Cosmos, mais un Chaos,
un tas d'éléments jetés ensemble confusément et tous renversés négligemment,
gouffres, déserts, précipices, rochers.
Ton petit monde, Appleton, contient tous ceux-ci, mais dans un ordre plus décent et plus docile;
Ô toi, centre du Ciel, giron de la Nature
et seule carte du Paradis (78) !
Le traducteur français arrive difficilement à rendre la nuance exacte de l’épithète loose que Marvell accole à Nature; ce serait le mot relâché qui exprimerait le mieux à la fois son sens concret, matériel, et la condamnation morale impliquée ici, (79), toute voisine de celle que Milton mettait dans l'adjectif wanton. Encore moins peut-on trouver une traduction satisfaisante pour ce « more decent order tame » qui distingue le microcosme d’Appleton du reste du Monde (80). Appliqué à un paysage comme à une personne, tame, le contraire de zærld et qui désigne au propre les animaux domestiques, serait considéré depuis le mouvement romantique comme le plus cruel des sarcasmes (81).
Le lecteur nous saurait mauvais gré de nous attarder à relever les contradictions d'un poète, à rompre le papillon du Parnasse sur la roue de la logique. Aussi bien nous proposons-nous seulement de prévenir ou de corriger les anachronismes des modernes. Marvell est l’homme de son temps et de son pays. La nature des terres étrangères visitées par lui ne l’a guère inspiré. Il a décrit les Bermudes et les Canaries sans les avoir vues, la Suède avant de l’avoir vue, la Hollande comme il
(77) Upon Appleton-house, v. 655-8 :
She that already is the Law Of all her Sex, her Ages Aw.
See how loose Nature, in respect To her, it self &oth recollect :.… (78) V. 761-768 : ‘Tis not, what once it was, the World; But a rude heap together hurl'd; All negligently overthrown, Gulfes, Deserts, Precipices, Stone.
Your lesser World contains the same, But in more decent Order tame; You Heaven's Center, Natures Lap, And Paradice’s only Map.
(79) Cf. An Epitaph upon — où « this age loose and all unlaced » (v. 10) semble exprimer la réprobation puritaine à l'égard de la Restauration.
(80) Cf. dans le même poème (v. 26) la description &u manoir d’Appleton que le poète loue d’être « Like Nature, orderly and near ».
(81) Voir par exemple dans Aurora Leigh, Livre I, la description de la campagne anglaise par une demi-italienne : « À Nature tamed.. » À la fin de sa vie Marvell prend fame dans un sens Dvee pour désigner une attitude servile envers l’autotité politsque:
Does the Pre think men so loyally tame..… (The Statue at Charing-Cross, v. 21).
Mais dans The Nymph complaining… (v. 34) :
This waxed tame, while he grew wild, fhis représente le faon apprivoisé, aimable et aimant, he, son donateur, le volage et perfide Sylvio.
of
aurait pu le faire s’il ne l'avait jamais vue. Tout ce qui vaut dans som œuvre descriptive par l'observation aimante appartient à l’Angleterre, au sens étroit de ce terme qui exclut l’Ecosse et le pays de Galles, et avec eux presque tous les sites vraiment sauvages et romanesques. Pourtant le comté d’York renferme des landes couvertes de bruyère, les moors, farouches encore lorsque les Brontë y puisèrent leur inspiration, et combien plus au XVII siècle ! Ce n’est pas là que je sort a placé Marvell, et nous ne sachions pas que la simple curiosité l'ait entraîné si loin au nord. Il connaissait sans doute le plus sauvage par le site des châteaux de Fairfax, Denton, sur le cours supérieur du Wharfe, mais ne lui consacra aucun poème; à peine y fait-il deux allusions rapides et banales (82); cette indifférence est significative. Par contre, non loin de la frontière méridionale du comté, la vallée inférieure du Wharfe participe au caractère général de la campagne anglaise qui, dira Vigny, «a cela de bon qu'on y sent partout la main de l’homme » (83); pays d’ondulations modérées aux lignes lentes, de grasses prairies, de ruisseaux paresseux qui coulent à pleins bords. Si par hasard un rocher s’y dresse, comme la falaise d’Almias [Almscliff] à quelque six lieues d’Appleton, notre poète, sans lui refuser les éloges, lui préfère la douce éminence de Bill-borow; le premier de ces monts, c’est Atlas portant le ciel sur la tête; mais le second, c’est Hercule qui le soutient de l'épaule
Ille Giganteum surgit ceu Pelion Ossa; Hic agit ut Pindi culmine Nympha choros.
Erectus, preceps, salebrosus et arduus ille Acclivis, placidus, mollis, amænus hic est (84). :
À lire ces vers on comprend que longtemps encore « les Alpes abuseront de la permission qu'ont les choses d’être horribles » (85). Même chez des indépendants comme Marvell et La Fontaine le goût du XVIIe siècle ne va guère plus loin que la campagne « mollement ondulée, placide, amène ». Il est une expression favorite d’un de ses contemporains, Herrick, qui par la synthèse de deux contraires, exprime assez bien ce que notre poète cherche dans la nature : « a wild civility », une sauvage politesse (86). Nul en ce temps n'aurait osé louer la sauva-
(82) Upon Appleton House, v. 74-$5 et 466.
(83) Vigny, Journal d’un poèie, p. 07 de l'édition Ratisbonne (nous devons la référence exacte à l’obligeance de Monsieur Balcensperger). Vigny, romantique inverti, continue d’une facon qui aurait supris Marveil : « Tant mieux. Partout ailleurs la nature. stupide nous insulte assez ».
(84) Epigramma in Duos montes Amosclivum Et Bilboreum. Farfacio, v. 11-14.
(85) Gray, lettre à Richard West datée de Turin, le 6 novembre 1739 N. S.
« Mount Cenis, 1 confess, carries the permission mountains have of being frightful rather too far; and its horrors were accompanied with too much danger to give one time fo reflect upon their beauties ». Pourtant Gray marque um progrès sur- Evelyn, le contemporain de Marvell, dont le jugement est fameux : « Nature has swept up the rubbish of the earth in the Alps to forn: an& clear the plains of Lombardy ». (Cité par Léon Morel, James Thomson, Paris 1895, p. 273, parmi d’autres témoignages de cette répulsion inspirée aux Anglais des XVII et XVIII: siècles par
la haute montagne). Ex I1 s’est pourtant trouvé, nous dit-on, un fervent amirateur des Alpes parmi les sujets de Charles II : Thomas Burnet, dans la préface de son Telluris Theoria Sacra, paru en 1681-9, — mais il écrivait en latin.
. (86) Marvell emploie à plusieurs reprises l’épithète courteous sans aucune restriction et dans un sens élogieux, en parlant d’une colline : « How courteous it ascends »
gerie sans corfectif, pas plus Marvell qu’un autre. Est-il bien sûr que nos lointains aieux eussent tort et que nous ayons raison contre eux ?
A marquer les limites que ne dépasse pas la poésie agreste du précepteur de Marie Fairfax, on risque de décevoir ceux qui sur la foi de quelques extraits voyaient en lui un romantique avant la lettre. Mais regrets et blâme seraient également vains. Plutôt que de reprocher à Marvell la timidité dans le choix de ses paysages, mieux vaut lui rendre une juste louange pour la façon sincère dont il a noté certains aspects de la Nature.
Les bois l’enchantent (nous ne disons pas les forêts : l’Angleterre n’en avait déjà plus, et le mot même avait perdu son sens); parmi ceux qu’entourent les divers châteaux de Fairfax, il a choisi pour les chanter deux bouquets d’arbres, dont l’un couvre le faite de la colline de Billborow et l’autre domine les prairies d’Appleton; ce dernier se dresse à une portée de mousquet du manoir, et l’on y entre en sortant du jardin. Avec beaucoup d'imagination le poète fait du « double bois » d’Appleton deux labyrinthes entre lesquels une allée joue le rôle de fil conducteur (87). Il s'y trouve si heureux qu’il demande aux plantes grimpantes de l’enchainer sur place dès le matin. Mais quand le soir vient il veut qu’on le plante, tel un pieu (88), au milieu des prairies. Et c'est à celles-ci, nous n’en saurions douter, que vont ses préférences. Plus que le poète des fleurs ou des arbres, Marvell est le poète de l’herbe.
L'esprit amusé, le cœur ému, il a suivi le cours des saisons dans les prés d’Appleton : juin et « son abime d’herbe insondable » où ceux qui s’aventurent semblent des plongeurs; juillet et la fenaison, les profondeurs de la verte mer s’ouvrant devant les faucheurs comme les flots de la Mer Rouge jadis devant les enfants d’Israel; août et les prairies rases que vient tondre de plus près encore le.bétail des villageois; puis l’automne et l'hiver qui recouvrent de leurs inondations ce vaste espace et transforment la mer métaphorique en mer véritable (89); enfin le printemps qui assèche les prés « teints à neuf — et dont l’herbe éclaboussée de couleur humide — ressemble à des soies vertes fraichement lavées » (00). Le Wharfe est le « petit Nil >» qui féconde cette Egypte sans y laisser ni crocodile n1 serpent,
à moins que vous ne le preniez
pour l’unique reptile de ces prairies.
Voyez de quels replis innocemment folâtres
il enlace de toutes parts le pré,
et se lèche le dos encore limoneux
jusqu’à ce qu’il luise comme un miroir de cristal (91).
KUpon the Hill and grove at Bill-borow, v. 21); — d’églantiers : « courteous Briars » (Upon Appleton House, v. 616); — de vers-luisants : « your oourteous Lights » (The Mower to the Glo-Worms, v. 13).
(87) Upon Appleton House, v. 489 et 618-22
(88) Ibid., v. 624 : There at the Ev'ning nie me down.
(89) Ibid. V. 369- er
(or) V. 631-6 : …Unless it self you will mistake, ” Among these Meacs the only Snake.
See in what wanton harmless folds
AMOOCS
Quand à la fin de ce long poème d’analyse subtile que l’on voudrait pouvoir citer plus libéralement, Marvell recompose le paysage d’Appleton, quatre noms associés reviennent comme un refrain : les jardins [gardens ou flowers], les bois [awoods ou bushes], les ruisseaux [rivers, floods, brooks, springs, streams], les prairies [mcads, meadows ou fields]. De ces éléments du cosmos dont Marie Fairfax est le démiurge par la vertu de sa beauté et la beauté de sa vertu, le dernier est sans conteste le favori de notre poète; or c’est aussi celui qui de tout temps a reçu la moindre part d'attention littéraire.
Cette affirmation peut sembler paradoxale si l’on songe à la vogue de la pastorale en Sicile, à Rome et dans toute l’Europe civilisée des XVI et XVII: siècles. Mais ni Théocrite, ni Virgile, ni le Mantouan, ni Spenser, ni leurs imitateurs plus ou moins serviles, ne s’attardent à décrire cette herbe dont vivent leurs troupeaux; quand ils l’ont dite « émaillée de fleurs » ils croient lui avoir rendu justice suffisante. Leurs églogues et leurs bucoliques nous ramènent à l’âge d’or où l’on ignorait la nécessité d’engranger le foin pendant la belle saison en prévision de l’hiver. Le premier, Marvell a chanté la fenaison, le premier il a campé le personnage du faucheur : celui-ci est sa trouvaille (02).
Ne croyez pourtant pas que notre poète ait échappé entièrement à la convention si tyrannique dans le genre pastoral. Il n’eût pas fallu moins qu'un miracle pour accomplir un tel affranchissement. Citons pour mémoire les trois dialogues entre Daphnis et Chloé, Clorinde et Damon, Thyrsis et Dorinde, dont les personnages, bergers et bergères, le cadre et les accessoires, se conforment docilement à des précédents innombrables. On peut leur joindre « Sylvio l’inconstant », donateur du faon dont la mort est pleurée par une nymphe, entendez non une divinité agreste mais une paysanne très idéalisée. Les Deux chants composés en 1657 pour le mariage du baron Fauconberg et de Marie Cromwell affubleront les amants et leurs parents de déguisements pastoraux; dans le premier, Endymion, galant berger (93), essaie d’attendrir Cynthie en disant que « lui-même et ses moutons sont maintenant des victimes » sacrifiées à cette déesse; et cite l'exemple d’Anchise « qui était berger lui aussi »; le second chant, moins mythologique et plus frais, ne sor-
It ev’ry where the Meadow holds; And ïts yet muddy back doth lick, Till as a Chrystal Mirrour slick;.….
(92) Théocrite a bien une idylle, la X°, où le rude labeur &e la faux est évoqué de façon saisissante par Milon, « moissonneur infatigable et dur comme un rocher » pour guérir Battos, paresseux depuis qu’il aime « la fille de Polybotas qui jouait dernièrement de la flûte aux moissonneurs, chez Hippocoon ». La conclusion pan sa saveur toute rustique devance les meilleurs passages de Marvell sur les faucheurs « Voilà ce que doivent chanter des hommes qui se fatiguent au soleil ! Quant à ton amour affamé, ne le raconte qu’à ta mère éveillée le matin Gans son lit ». Mais d’autres traits précisent qu’il s’agit de blé et non de foin. — Virgile, ni dans les Bucoliques ni dans les Géorgiques, ne décrit la fenaison, et sur la moisson il n’a que deux vers (cités par nous infra n. 105). — Le Mantouan emploie les mots faenum et faenisecaé au cours d’une énumération, et c’est tout. — Milton dans L’Allegro, v. 89-090, décrit Euphrosyné « liant des gerbes avec Thestylis » ou, si la saison n’est pas assez avancée pour la moisson, se rendant ( à la meule &e foin brunie dans la prairie ». — On trouvera dans l’anthologie déjà citée de Massingham, p. 304, une jolie pièce anonyme, sans doute contemporaine de Marvell, In Summer time, qui décrit agréablement les réjouissances campagnardes à l’occasion de la rentrée des foins,
(93) Cf. Théocrite, Idylle XX, Le Bouvier, v. 37-90.
nn rIOIS-
tira pourtant pas de la gentillesse banale : Hobbinol et Tomalin, dont les noms témoignent de l'effort spensérien pour angliciser la pastorale comme Marot l’avait francisée, superficiellement, ont pour compagne la classique Phillis, et tous trois évoquent le temps où Ménalque-Cromwell « paissait ses brebis », trouvent à Damon-Fauconberg l'air d’un homme « capable de garder — autre chose que d’innocents moutons », disent le regard de Marina « plus prenant que leur houlette », sa chevelure plus frisée que la toison de leurs agneaux, sa peau plus blanche et plus suave que celle de leurs moutons fraîchement lavés (04).
Toute cette monnaie courante de la république d’Arcadie a moins de valeur pour nous qu’une seule des pièces frappées par Marvell à l'effigie du faucheur. Le poète danne à ce serf courbé sur la glèbe droit de cité en Poésie; il en fait légal des pâtres sans nombre, bergers, chevriers, bouviers et porchers, qui l'y ont précédé (95); il le représente amoureux comme eux et poussant sa plainte en vers. C’est dire qu'il ne faut pas s'attendre à trouver ici un tableau réaliste sans défaillance de la vie rustique et que le faucheur Damon sera surtout le porte-parole d'un poète érudit et raffiné, comme le berger Colin Clout, pour ne citer qu’un exemple, a été celui de Spenser; du moins se distingue-t-il, à défaut du sentiment, par son travail, son geste et ses métaphores. Si Marvell n’annonce en rien l’impitoyable et minutieux Crabbe, il ne trahit pas non plus l'ignorance superbe d’un Samuel Johnson décrivant la vie rurale d’un grenier londonien grâce à ses souvenirs d'Horace. La dose d'observation suffit à empêcher de sembler insipide cette poésie fémsectorale, si l’on nous permet de forger ce mot dont la laideur pédante a du moins le mérite de marquer fortement l'originalité du groupe de poèmes qui comprend, avec une partie de l’éloge d’Appleton, Damon le faucheur, le Faucheur aux vers-luisants, le Chant du faucheur, le Faucheur contre les jardins, Amétas et Thestylis tressant des cordes de foin.
Les pâtres vivaient dans une oisiveté délicieuse; la fraîcheur de la vallée de Tempé les suivait partout; « couché à lombre du hêtre aux vastes branches » Tityre ne connaissait d’autre labeur que d’ « étudier ses chants silvestres sur le grèle chalumeau » ; son teint pouvait rester clair et laiteux. Les faucheurs de Marvell sont basanés (fawny) car ils peinent sous le soleil de juillet; la sueur ruisselle sur leur corps; courageux, Damon ne s’en plaint pas
« Et si à midi mon travail m’échauffe le soleil lui-même lèche ma sueur » (96).
Il est vrai que par une concession au goût naissant de la noblesse où par un reste de pédantisme élisabéthain « la sueur saine de chaque fau-
(04) Two Songs at the Marriage of the Lord Fauconberg and the Lady Mary Cromwell; Second song, V. 13-26. è L
(95) Nous ne perdons pas de vue cette distinction pratique : un paysan peut être pâtre toute l’année, ou presque; il n’est faucheur que pendant quelques jours, — mais elle nous semble négligeable dans le domaine littéraire.
(96) Damon the mower, v. 45-6.
And, if at Noon my toil me heat, The Sun himself licks off my Sweat.
O2 tes
cheur sent aussi bon que celle d'Alexandre >» le Grand d’après Plutarque (97). Mais faucher n’est pas seulement une fatigue, c’est aussi un danger. Gare aux maladroits ! Damon en fait l'expérience
tandis qu’il coupe à chaque coup entre la terre et la racine, l'acier tranchant, par un négligent hasard, glisse et vient s’enfoncer dans sa cheville, et là, emmi l’herbe, tomba le faucheur fauché par sa faux (98).,
Les bergères attendaient les déclarations dans une voluptueuse langueur, la houlette enrubannée à la main. Les compagnes des faucheurs ont leur tâche, moiñs rude que celle des hommes, mais animée. Comme Marvell a comparé à un champ de bataille le pré fauché où l’herbe gît encore sur place, il continue ainsi pour décrire les faneuses
Les femmes qui jettent l'herbe en l’air avec la fourche figurent les pillards (09).
C’est à ce rapprochement peu flatteur avec les goujats et les gouges qui suivaient les armées au temps de la guerre de trente ans, que se borne la peinture du gracieux travail où devait bientôt « batifoler > Madame de Sévigné; du moins prouve-t-il que Marvell n'idéalise pas de parti pris et sait conserver à la ie rustique sa force un peu brutale. Il sait aussi en représenter les moments de détente joyeuse sans les affadir : telles ces rondes qui célèbrent « les triomphes du foin > où faucheurs et faneuses « parfumées comme la prairie > tournent « en cercles de fées » et qui se terminent par un baiser (100).
Pourtant ce n’est pas une de ces villageoises habiles à manier le râteau et la fourche qu'aime le faucheur Damon, mais la « belle bergère » Juliana, aux < beaux yeux », qu'aucun trait ne distingue de tant de princesses déguisées, oisives et cruelles. Marvell a-t-il cédé inconsciemment à la tradition ? Ou bien a-t-il cherché un effet de contraste ? Ce qui tendrait à confirmer cette dernière supposition, c’est que le poète par la bouche de Damon oppose au berger le faucheur et proclame la supériorité de celui-ci sur «le joueur de pipeaux qui peuple — les plaines
{o7) Upon Appleton House, v. 427-8 4 . every Mowers wholesome Heat Strells like an Alexanders sweat.
Le même passage de la Vie d'Alexandre (IV, 2) a fourni une comparaison à l’ami de Marvell, Harrington; dans son Oceana (1656) il dit de l’homme qui consacre ses loisirs à la chose publique : & his sweat shall smell like Alexander’s ». Edition Liljegren, Lund, 1924, p. 95 (p. 105 &e l'édition originale). (98) Damon the mower, v. 75-80 : [While he...] does cut Each stroke between the Earth and Root, The edged Stele by careless chance Did into his own Ankle glance; And there among the Grass fell down, By his own Sythe, the Mower mown.
(09) Upon Appleion House, v. 423-4.
The Women that with forks it fling, Do represent the Pillaging.
(x00) Jbid., v. 425-432.
te Cat al
d’un troupeau sans nombre ». La faux ne « tond-elle pas chaque année la toison d’or des prés clos de haies » ? Et Damon « quoique plus pauvre en laine — n'est-il pas bien plus riche en foin ? » (tot). Malheureusement Juliana ne se laisse pas convaincre par ces raisonnements ingénieux et imagés ; aussi l'amour de Damon ne s’exprime-t-il qu’en un long gémissement. De l’auteur de l'appel passionné 4 sa trop prude maîtresse comme de l’ironique Deuil et du libertin Daphnis et Chloé, on aurait espéré une note plus franche, plus virile (102). Du moins Damon assaisonne-t-1l les fadeurs auxquelles la pastorale condamnait les amoureux plus constants que hardis, de comparaisons neuves empruntées à son travail. S'il voit des vers luisants il songe que ces « comètes campagnardes » n’annoncent « ni guerre ni funérailles princières » mais seulement « la chute de l'herbe ». Lui-même a été heureux jusqu’au jour où « l’Amour a semé son chardon » dans le champ qu’il fauchait. Maintenant
son amour est tranchant comme sa faux
et séchée, comme ses espoirs, l’herbe..
quand le fer s’émousse,
en soupirant il aiguise sa faux et ses peines (103).
Pourquoi, se demande-t-il, Juliana ne veut-elle point de lui ?
Je ne suis pourtant pas tellement laid à regarder : si j'ai bien vu dans ma faux ma véritable image. C'est là que je trouve mon portrait. (104)
Cette invention pêche à la fois par recherche et par inexactitude, car un fer de faux ne sera jamais qu’un miroir déformant. Dü moins n’a-t-elle pas servi à des générations de pseudo-poètes : artificielle et absurde, peut-être, mais non pas ressassée.
Une fois même, en substituant à Damon et à Juliana l’astucieux Amétas et la point trop prude Thestylis (105), Marvell a su combiner la fi-
(xor) Damon the Mower, v. 49-56. Cette strophe et la swivante où Damon se défend contre le reproche imaginaire &e laideur, et se vante d’être Je favori des « fées immortelles », rappellent n'aints passages de Théocrite; voyez ea particulier l’Idylle XI où le Cyclope énumère ses richesses (v. 34-41) et l’Idyile XX où le Bouvier fait l'éloge de sa propre beauté (v. 19-31).
(102) The Mower to the Glo-Worms, v. 5-8.
(103) Damon the Mower, v. 7-8, 71-2 :
Sharp like his Sythe his Sorrow was, And wither’d like his Hopes the Grass.
But when the Iron blunter grows, Sighing I whet my Sythe and Woes.
(xo4) Ibid., v. 57-59 : Nor am I so deform'd to sight, If in my Sithe I looke& right; In which I see my Picture done...
(xos) Ametas and Thestylis making Hay-Ropes. Thestylis apparaît aussi dan; Upon Appleton House, v. 401-4108, où elle agit en vraie campagnarde, sans aucune sençiblerie. Un faucheur vient de « découper » dans le nid un râle de genêt encore sans plumes. Il recule, inquiet de ce présage d'une mort prématurée,
But bloo&y Thestylis, that waites
To bring the mowing Camp their Cates,
Greedy as Kites, has trust it up
And forthwith means on it to sup.
Le nom de Thestylis donné à la fenime qui apporte aux travailleurs des champs le repas de midi vient sans doute de Virgile, Eglogue Il, v. 11-12 :
nesse du sentiment avec la nouveauté de l'expression. Certes ce n’est pas la première fois que l'amour est comparé à un lien, maïs ici la métaphore se précise et se poétise à la fois, car les deux jeunes gens échangent leurs propos tandis qu’ils tressent des cordes de foin. Amétas prévient sa maîtresse qu’il ne continuera pas indéfiniment à l'aimer” si elle lui oppose un refus obstiné : \
C'est l'amour qui lie l'amour, comme le foin lie le foin. Mais Thestylis retourne prestement contre lui cet argument
Crois-tu que cette corde se tordrait si nous tournions tous deux dans lé même sens ? Lorsque les deux parties sont si bien d’accord, ni l'amour ni le foin ne s’enlacent.
Amétas riposte que
l'amour attache l'âme d’une femme moins fortement que ne ferait une corde de foin,
et l'idylle se termine par le consentement voilé de Thestylis, qui d’ailleurs ne promet pas plus qu’elle ne pourra tenir : il faut prendre les choses comme elles sont, et ne pas exiger de constance là où il ne s’en trouve pas. Amétas n’en demandait’ pas davantage
Posons donc notre cordé, et allons nous baiser dans le foin (106).
Malgré l'élégance de la forme qui ne prétend pas donner l’illusion de la rusticité et ferait plutôt songer à un dialogue de Marivaux en raccourci, cette piécette, nullement réaliste, produit une impression de réalité par sa franchise exempte de convention romanesque. Le trop sensible Damon et ia trop insensible Juliaña ne se rencontrent guère dans la vie, mais il y a parmi les paysans de tous les temps et de tous les pays plus d’un Amétas et plus d’ure Thestylis, C’est Burns, le poète paysan par excellence, qui dira de son Annette
Je la baisai mainte et mainte fois parmi les sillons d’orge.
Et la remarque du critique français pourrait s'appliquer presque sans changemert à Marvell : « Avec Burns, la réalité ne perd jamais ses droits. Dans Burns, il y a toujours un endroit où les blés sont couchés » (107). Aussi ceux qui goûtent le moins la pastorale doivent-ils reconiaitre que notre poète a rajeuni ce genre et l’a même enrichi d’une
Thestylis et rapido fessis messoribus aestu Allia serpyllumque herbas contundit olentis.
Théophile Gauthier (Les Grotesques, page x1) reconnaît, au cours d’un réquisitoire contre le classicisme, que « Les vers de Virgile sur Thestylis, qui broyait de l'ai! pour les moissonneurs, sont fort beaux ». Ils sont certainement parmi les plus réalistes des Bucoliques. — Milton, dans L’Allegro esquisse une Thestylis en train de lier les gerbes (v. 88).
(106) V. 4-8, 11-2, 15-6. — On trouvera le texte et la traduction en vers de cette pièce dans l’anthologie déjà citée d'Emile Legouis. (to7) Robert Burns, The rigs o’ barley. — Auguste Angellier, Robert Burns, Les, Œuvres, PDP. 273-4.
espèce plus drue. Sur toutes ces Bergeries d'autrefois où l’on regrette labsence d’ «un petit loup » flotte un parfum artificiel et presque évaporé. Les poèmes campagnards de Marvell respirent la saine odeur du foin (108).
Cependant, pour méritoire que soit cette originalité, les passages de son œuvre les plus connus et les mieux aimés des modernes sont ceux qui le présentent seul avec la Nature, dans le bois d’Appleton par exemple où il se croit à l'abri de la poursuite de Cupidon
Quelle sécurité, pensé-je, pour mon esprit derrière le solide retranchement de ces arbres ! Ici la beauté qui vise le cœur
courbe contre un tronc sa flèche vaine (100).
Sans doute cette émancipation ne dure-t-elle guère; mais, tout exceptionnels qu’ils soient dans l’œuvre comme dans la vie du poète, ces instants ont la valeur unique des extases chez les saints. À vrai dire ce sont des extases, ou du moins ils s’achèvent en une sorte d’extase. Marvell, peu mystique quand il pense au Créateur, le devient au milieu des bois et des jardins. Il veut franchir les barrières du moi pour se mêler à la vie végétale et animale que le commun des hommes méprise dans la superbe de la raison
Ainsi, facile philosophe,
médité-je parmi les oiseaux et les arbres;
et peu s’en faut maintenant que je ne devienne volatile ou plante
qu’on me donne seulement des ailes et
aussitôt je volerai dans l’air;
ou qu’on me retourne, et l’on verra
que j'étais seulement un arbre inversé (110).
I1 apprend le « très savant langage » des oiselles qui l’écoutent avec plus d’attention que si elles étaient perchées sur des gluaux (111). Il sait la place de chaque feuille et il interprète ses prophéties sibyllines
(108) Un mélange analogue de convention et &e réalité se trouve dans les pièces pastorales de Herrick, qui toutefois ne parle pas, sauf erreur, de la fenaison. Voir Floris Delattre, Robert Herrick (Paris 1911), pp. 269-280.
(109) Upon Appleton House, v. 601-604 :
How safe, mrethinks, and strong, behind These Trees have I incamp’d my Mind; Where Beauty, aiming at the Heart, Bends in some Tree its useless Dart;….
(xro) V. 561-568 (strophe LXXI)
Thus I, easie Philosopher,
Among the Birds and Trees confer And little now to make me, wants
Or of the Fowles, or of the Plants.
Give me but Wings as they, an& I
Streight floting on the Air shall fly Or turn me but, and you shall see
I was but an inverted Tree.
(xxx) V. 5669-74. — L'emploi du féminin semble impliquer que le poète transporte ses hommages des belles de l'espèce humaine à celles de la gent emplumée, pourtant moins brillantes que leurs époux. Il y a là une survivance de la galanterie.
Tout ce que Rome, la Grèce et la Palestine ont jamais dit, je le lis dans cette mosaique légère. ,
Trois fois heureux celui qui sans se tromper
a lu dans le livre mystique de la Nature (112).
Voilà qui est hardi, si l'on songe à l'autorité absolue dont jouissait la Bible parmi les puritains anglais vers l’an 1650. En jouant sur le mot mosaique qui rappelle la loi donnée sur le Sinaï, Marvell accentue l’impression que la Révélation écrite — « tout ce que la Palestine a jamais dit >» — n'est pas indispensable, et que le poète reçoit une révélation plus directe du Dieu de la Nature. Mais les vers suivants tournent au badinage pittoresque, avec une allusion aux Masques aimés de la cour des premiers Stuarts |
Et voyez comme l'esprit supérieur du hasard
a su fournir à mes études un déguisement approprié ! Les feuilles de chêne me recouvrent de leurs broderies, entre lesquelles rampent les chenilles;
et le lierre de ses traines amicales
me lèche et m’enlace et s’enroule et me tire. Sous cette chappe bouffonne je m’avance tel qu’un grand prélat du bocage (113).
Ces images ont été « tressées par la fantaisie > pour employer l’expression du poète lui-même (114). Mais voici l’exaltation physique annonciatrice de l’extase
Puis, languissant d’aise, je m'agite sur une couche gonflée de mousse veloutée, tandis que le vent frais qui traverse les rameaux caresse d’air mes tempes qui battent.
* Merci de ce repos, à vous bancs de mousses, et vous, frais zéphyrs, merci.
Marvell laisse à ceux qui ont connu de pareils moments le soin de se représenter ce repos, ou plutôt ce ravissement. Sans lui reprocher de n'avoir pas réussi à exprimer l’ineffable, on peut regretter qu’il tourne court, et qu’il termine cette tirade par une pointe — sur le vent qui vanne « aussi bien ses pensées que ses cheveux » (115).
(x12) V. 581-4 : What Rome, Greece, Palestine, ere said I in this light Mosaick read.
Thrice happy he who, not mistook, Hath read in Natures myshck Book.
(113) V. 585-592 : And see how Chance’s better Wit Coul& with a Mask my studies hit !
The Oak-Leaves me embroyder all, Between which Caterpillars crawl And Ivy, with familiar trails, Me licks, and clasps, and curles, and hales.
Under this antick Cope 1 move Like some great Prelate of the Grove...
(114) V. 578 : Strange Prophecies my Phancy weaves | (115) V. 593-600 : Then, languishing with ease, I toss On Pallets swoln of Velvet Moss; While the Wind, cooling through the Boughs, Flatters with Air my panting Brows.
On ne s'étonne pas de l'attrait qu'exercent sur notre siècle de tels élancements et de la tentation d'y superposer une philosophie panthéiste dont Marvell n’a sans doute jamais eu conscience. Nous le voyons à travers les grands romantiques anglais, Wordsworth en tête; or ceux-ci ont puisé dans leurs intuitions l’eau vivifiante qui a ressuscité la poésie morte plus qu'à moitié. Mais le passage que nous venons de citer et un autre très semblable dans le Jardin (116), s'ils témoignent que Marvell a connu les transports mystiques, ne nous autorisent pas à en faire la source d'inspiration principale de ses poèmes consacrés à la Nature.
Nous ne saurions non plus trouver la note propre du poète dans l’observation minutieuse des animaux et des végétaux. Au cours du XIX® siècle on l’a loué avec excès pour quelques détails inédits qui certes distinguent heureusement ses descriptions de la banalité et de la généralité où se complaisent ses contemporains et successeurs classiques, mais qui n'apparaissent dans son œuvre que de loin en loin. On cite toujours les vers où il se peint
épiant à travers les noisetiers épais l’œil luisant de la grive qui couve (117),
et certes ils méritent leur fortune, mais on aurait peine à en trouver d’autres du même genre. L’inventaire de la flore de Marvell, qui ne prendrait pas longtemps, ne suffirait pas à justifier le titre de botaniste qui lui a été décerné (118). Tous ses poèmes réunis ne fourniraient pas une liste de fleurs plus longue qu’une seule scène du Conte d'hiver, ni aussi longue à beaucoup près que la Sensitive de Shelley. De même pour les fruits dont il n’a pas nommé une dizaine d'espèces; mais comme l’énumération presque au complet s’en trouve dans une seule strophe — une des plus célèbres — du Jardin, et que l'Ode Horatienne, si fameuse, renferme le terme assez particulier de bergamotte, des admirateurs pres-
Thanks for my Rest, ye Mossy Banks, And unto you cool Zephyrs Thanks, Who, as my Hair, my Thoughts too shed, And winnow from the Chaff my Head.
(116) The Garden, v. 41-56.
(x17) Upon Appleton House, v. 531-2 : And through the Hazies thick espy The hatching Thrastles shining Eye.
L'allitération double entrecroisée du #fh et &e l’h a d'ailleurs fait autant pour le succès de ces vers que la vérité et la nouveauté de l'observation.
(118) Pour la première fois par le Révérend Robert Banks, dans une lettre du 14 avril 1708 datée de Hull : « Mr. Andrew Marvel, the poet and botanist, and sometime burgess in Parliament for this town, was born here; his father, Andrew Marvel, was never vicar, but a preacher here, and was unfortunately Growned in passing the Humber. I have spoke to Mr. William Skinner, who, I find, had not the curiosity to keep any of Mr. Marvel's valuable letters, but as he tells me gave them to the pastry-mtaid to put under pie-bottoms ». (Letters of eminent men addresseds to Ralph Thoresby, célèbre antiquaire, publiées en 1832, vol. II, p. 102). Nous avons cité tout le passage relatif à Marvell pour montrer que l'erreur et la vérité s’y mélent étroitement. Sans doute Banks rapporte-t-il ici une tradition locale indépendante des témoignages fournis par la poésie de Marvell, done intéressante. On s’est mépris (Grosart, I, 471, et surtout les critiques qui l'ont suivi) sur la valeur de cette contiguité toute spatiale : &poet and botanist » ne désignent pas forcément un précurseur d'Erasme Darwin: les deux aspects de l’homme peuvent avoir été presque aussi distincte l’un de l’autre que de sa qualité de député qui leur succè&e dans la lettre.
sés ont eu beau jeu à lui créer sans grands frais une réputation d’expert en pomologie (119). L'étude de la faune de Marvell nous amènerait à une conclusion aussi modeste (120).
A vrai dire le nombre des animaux ou des végétaux nommés importe moins que la précision et l'originalité des descriptions. Mais là aussi nous nous trouvons bien loin d'un Tennyson, appliqué à trouver l'épithète nouvelle, la notation concrète et presque imitative des sons et des nuances. Notre poète se contente facilement de qualificatifs traditionnels, plutôt moraux que physiques. Quand il parle des « froids lis », il songe surtout à la valeur symbolique de cet emblème de la chasteté. S'il fait mention de l’œillet « double », c’est avec une pointe sur la duplicité de l’homme qui produisit cette variété. Souvent même il ne s'intéresse aux plantes que pour leurs propriétés magiques : la graine de fougère rend invisible le sorcier qui la cueille à minuit, — ou médicinales : la bourse à pasteur et l’épiaire des marais pourraient étancher le sang qui coule de la blessure de Damon; naguère le Soir baignait les pieds du faucheur dans l’eau de coucou, décoction alors en usage; Thyrsis et Dorinde ramassent des pavots (c’est-à-dire des coquelicots) afin d’en faire une liqueur narcotique — ou pour les insignes qu’en tirent les hommes : le chêne, le laurier, le palmier fournissent des récompenses aux vaillants. S'il s’agit des mœurs des animaux, le poète ne se pique pas davantage de ne rapporter que ses observations personnelles ; il répète après beaucoup d’autres que le vautour et le
(x19) Voici, sauf omission involontaire, la liste complète des plantes nommées dans les poèmes lyriques de Marvell : Biüll-borow, le chêne; — Appleton-House, l’épine ? (thorun), le chêne, le sureau, l’orme, le coudrier, le frêne, le lierre, la mousse, le chèvrefeuille (woodbine), la vigne ? (wine), la ronce (bramble), l’églantier (briar), le jonc (sedge), l'osier (osier), le gui; — The Nymph, la balsamine, l’encens (frankincense); — Daphnis, la fougère; — Damon the Mower, le chêne, la bourse à pasteur, l’épiaire des marais vulgairement appelée ortie morte (closwns-all-heal dont le nom latin selon le N. E. D. est stachys paiustris. — Je dois le nom français à l’obligeance de mon collègue Monsieur Pottier); — The Mau'er, against Gardens, le cerisier; — The Garden, le palmier, ie chêne, le laurier, le roseau; — Hortus, le platane, le cyprès! l'orme, le chêne, le frêne, le laurier, le roseau et le thym.
Pour les fleurs : Appleton House, le lis, la tulipe (plusieurs fois nommée et décrite), l’œillet, la rose, la sensitive (désignée au v. 358 par une périphrase : «@ that [leaf] which shrinks at every touch »); — The Mower, against Gardens, l’œillet, la tulipe, la belle-de-nuit (the Marvel-of-Peru); — Damon the Mower, les narcisses (daffodils), le coucou (cowslip) ; — Hortus, la violette; — The Picture of Little T. C., la tulipe, la rose, la violette; — Thyrsis, le coquelicot (poppy).
Pour les fruits : Appleton House, la fraise (gelid strawberries), — The Garden, la pomme, le raisin (the luscious clusters of the vine), le brugnon, la pêche, le melon.
Il convient de mettre à part Bermudas, poème riche en noms d'arbres et de fruits : l’orange, la grenade, la figue, l'ananas (apples… of such a price — No tree could ever bear them twice), le cèdre, — et qui a sans aucun doute contribué à la réputation de Marvell comme botaniste, mais qui fait plus d'honneur à sa vision imaginative qu’à son don d'observation. Vovez infra, ch. IV.
(120) Sur terre : Appleton House, la tortue, la sauterelle, la puce, le bœuf, le cheval, la phalène des bois (&ood-moth, v. 542. Cette appellation est inusitée et nous ne savons quel insecte précis elle désigne), le ver, la chenille: — The Nymph, le faon l'agneau, l’hermine; — Clorinda, le mouton; — Young Love, l'agneau, le chevreau, le taureau, le bélier; — Damon the Mower, le serpent, le caméléon; — The Mower to the Glo-Worms, le ver-luisant.
Dans l’eau : Appleton House, l'anguille, la sangsue, le saumon, le brochet; — Ber mudas, la baleine; — Damon the Mower, la grenouille commune (frog) et la rainette (green frog).
Dans l'air, (1) comme oiseaux : Appleton House, le milan (kite), le râle de genêt (rail), la caille, le rossignol, le ramier (stockdove), la grive (thrastle), le héron, la
me apr ESS
milan sont gloutons, la tourterelle et le cygne innocents, l'agneau blanc comme lait et l’hermine pure, l’abeille industrieuse, que les colombes passent leur temps à s'aimer, que le caméléon change de couleur et que la caille a servi de nourriture aux Hébreux dans le désert. Il n'hésite même pas à glisser dans un de ses passages les plus justement admirés, aussitôt après la description si vraie de la grive qui couve, une adaptation fantaisiste de quelque légende que l'on dirait empruntée à un bestiaire du moyen-âge
Le héron, du sommet du frêne,
laisse tomber l’ainé de ses petits,
comme s’il voulait, à la manière de la cigogne, envoyer ce tribut à son seigneur (121).
Vient ensuite l’éloge du pivert, souvent invoqué pour faire de Marvell un observateur attentif des oiseaux, on dirait presque un ornithologue
Mais les plus grandes merveilles sont celles du pivert,
qui joue ici le rôle de bücheron;
il monte toujours tout droit depuis la racine,
mesurant le bois de sa patte,
et tout le long du chemin, pour le tenir propre,
il glane dans l’écorce les insectes.
Voilà certes qui est vu, et la méfiance rusée de l'oiseau augmente le mérite de ce croquis. Mais bientôt la fantaisie qui poignait déjà prend le dessus
De son bec il examine bien
quel arbre doit rester debout, quel autre doit être abattu; les bons, il les numérote et les entaille
comme s’il les marquait à la hache;
mais quand, frappant de son bec sonore,
il s'aperçoit que le chêne creux parle,
-cigogne, le pivert (hewel, forme rare de hewhole, ou hickwall, lui-même moins fréquent que woodpecker. Par sa rareté la forme qu’emploie Marvell attire davantage l'attention du lecteur et surtout de l’annotateur ou du critique), le martin-pêcheur (halcyon, conformément à la convention noble); — The Mower to the Glo-Worms, le rossignol; — The Nympbh, le cygne, la tourterelle; — The Unfortunate Lover, le cormoran; — The Gallery, la colombe, le vautour, l’alcyon (parmi les accessoires de la Vénus marine); — (2) comme insectes : Appleton House, The Garden, Hortus, l'abeille.
Cette liste n’est bien fournie en aucune de ses divisions; pourtant elle indique une connaissance plus étendue des oiseaux que des autres animaux, mais la même remarque résulterait sans doute d’une étude analogue faite sur n'importe quel poète. — Le dépouillement des poèmes politiques ou satiriques ajouterait un nombre appréciable de noms, souvent plus spéciaux que ceux que nous venons @e citer; par exemple dans The Character of Holland, on trouve cabillau, forme francisée d’un mot hollandais à laquelle Marvell s’est contenté de retrancher le d final, — et Poor-John, nom plaisant -de la merluche, qui évoque ici Saint-Jean l’évangéliste — Voir aussi la note de Margoliouth sur The Last Instructions, v. 345-6.
(121) Upon Appleton House, v. 533-6 :
The Heron from the Ashes top,
The eldest of its young lets drop,
As if it Stork-like did pretend
That Tribute to its Lord to send.
Cf. ibid., v. 473-6, où Marvell, sous forme de prétérition, parle du « paradoxe » que constituent « les anguilles mugissant dans le ventre du bœuf » et les crins de la queue du cheval transformés en sangsues au cours @une inondation.
Ton ME LOT : ‘ee
il destine celui-ci à la construction de sa demeure, et mine à travers le flanc infecté.
Et c'est le moraliste qui conclut
Qui aurait pu croire que le chêne le plus haut
serait tombé sous un coup aussi faible ?
Et cette chute n'aurait pas eu lieu, si l'arbre n'avait nourri un traître ver, engendré en lui-même,
(ainsi notre chair, corrompue intérieurement,
tente d’abord le péché impuissant et timide).
Pourtant ce ver ne triomphe pas longtemps,
mais sert à nourrir les petits du pivert,
tandis que le chêne semble tomber content,
quand il voit la trahison punie (122).
Ainsi même dans cet exemple, la part de l’observation est petite à côté de celle de la réflexion ingénieuse. A plus forte raison cette constatation s’imposerait-elle si nous étudiions les insectes décrits par Marvell
l'abeille travestie en tambour qui le matin bat la diane dans les allées du jardin militaire d’Appleton, et le soir s’enferme en sentinelle « dans la guérite chérie d'une fleur », mais, dérangée, « elle vous transperce si vous ne lui donnez le mot » ; — la sauterelle au « rire aigu » [squeaking laugh] qui du haut d'un « clocher vert » (entendez un brin d'herbe géant) méprise les hommes enfouis dans les profondeurs de la mer de verdure; — le ver luisant, « lampe vivante >» qui éclaire les veilles studieuses du rossignol, « flamme serviable >», « lumière cour-
(122) Jbid., v. 537-60 :
But most the Hewel’s wonders are, Who here has the Holt-felsters care.
He walks still upright from the Root, Meas’ring the Timber with his Foot; And all the way, to keep it clean, Doth from: the Bark the Wood-moths gilean.
He, with his Beak, examines well Which fit to stand and which to fell.
The good he numbers up, and hacks; Âs if he mark’d them with the Ax.
But where he, tinkling with his Beak, Does find the hollow Oak to speak, That for his building he designs,
And through the tainted Side he mines.
Who could have thought the fallest Oak Should fall by such a feeble Strok’ !
Nor would ‘it, had the Tree not fed
À Traitor-worm, within it breû.
(As first our Flesh corrupt within Tempts impotent and bashful Sin).
And yet that form triumphs not long, But serves to feed the Hezwels young.
While the Oake seems to fall content, Viewing the Treason’s Punishment.
roc ME Mr
toise » qui « montre leur chemin aux faucheurs égarés » à la suite des feux follets (123).
Non, la flore ni la faune de Marvell ne valent ni par leur richesse ni par leur souci de l'exactitude. On ne peut pas dire non plus qu'il ait manifesté dans le choix de ses favoris l'originalité qui avait inspiré sa prédilection pour les prairies parmi les éléments du paysage. Il ne dérange pas l’ordre de préséance établi de temps immémorial ; il laisse à la rose la royauté des fleurs, au chêne celle des arbres, à l'abeille celle des insectes, au rossignol celle des oiseaux chanteurs. Pourtant au prix d’une contradiction — une de plus — il s’'émancipe un jour jusqu’à préférer au chant de Philomèle celui du ramier, « plus triste et pourtant plus délicieux ». Ce faisant, il a la bonne fortune de se rencontrer par avance avec Wordsworth (124), et la critique moderne lui en a tenu compte. Mais en réalité sa description de ces oiseaux tourne vite au madrigal puritain, tel qu’on pouvait l’apprécier dans la vertueuse demeure de Fairfaxe:
Le beau cou des ramiers est orné
de l’anneau nuptial, leur chaste insigne;
pourtant sans cesse, pour quelque raison inconnue, triste couple, ils disent leur plainte aux ormes.
O pourquoi faut-il que de tels amants se lamentent alors qu'ils brülent de flammes si égales ! (125).
Enfin il arrive souvent que le poète s’abstienne de toute recherche du particulier, de ces notations concrètes où depuis les romantiques on voit, peut-être de façon trop exclusive, le sel de la poésie (126). Marvell s’exprime alors comme Malherbe lui-même; alors apparaissent sous sa plume, selon la fameuse formule de Buffon, « les termes les plus abstraits et les plus généraux » : arbres, arbrisseaux (shrubs), fleurs, plantes, oiseaux, poissons, êtres (fhings). Même la périphrase classique
(123) Upon Appleton House, v. 317-20, 3609-76, et The Mower to the Glo-Worms, en entier. — La poésie contemporaine offrirait de nombreux exemples de cette utilisation poétique des insectes pour l'abeille, voyez Cleveland, Fuscara, or the beeerrant publié en 1651), qui est peut-être le plus extravagant des tours de force métaphysiques; pour la sauterelle, voyez Lovelace, The Grasshopher (publié dans Lucasta en 1649); sur le ver-luisant, les concetti ne se comptent pas, et dire que leur lumière ai&e le promeneur attardé (et parfois un peu ému) à retrouver son logis, est une hyperbole qui a enchanté plusieurs générations : voyez en français Saint-Amand Le contemplateur (1629), stance 23, et en anglais, parmi beaucoup d’autres, un poème anonyme publié en 1658 dans E. Ps Mysteries of Love, sous le titre The Queen of he fairies, et cité par Massingham, op. cit. p. 265. Massingham signale à juste titre la ressemblance de la dernière strophe avec celle du Mower to the Glo-Worms qui commence & Ye glo-worms, whose officious flame... »
(124) O nightingale, thou surely art. (1807). Rapprochement signalé par E. Legouis, Revue des Cours et Conférences, 21 mars 1912, p. 8x.
(125) Upon Appleton House, v. 521-8 (stance LXVI)
But I have for my Musick found A Sadcer, yet more pleasing Sound The Stock-doves, whose fair necks are grac’d With Nuptial Rings their Ensigns chast; Vet always, for some Cause unknown, Sa pair unto the Elms they moan.
O why should such a Couple mourn, That in so equal Flames do burn !
(126) Voir Angellier, Burns, pp. 364-6.
RP
qui vise non à peindre mais à déguiser l’objet, ne lui est pas inconnue. S'il ne parle pas de la « gent à nageoires » pour désigner les poissons, il ne se fait pas faute d'appeler les oiseaux un « chœur ailé » (127). Et l’on doit convenir que le charme de sa poésie descriptive ne réside pas essentiellement dans la précision, car les passages où il s’abstient de particulariser ne sont pas toujours les moins aimables (128).
Toutes ces restrictions faites, nous sommes bien éloignés de prétendre que notre poète ne possède pas le pouvoir de faire vivre, non seulement un végétal ou un animal, mais encore tout un ensemble. Voici une impression de chaleur caniculaire sur « les prairies brülées de soleil »
La sauterelle abandonne ses pipeaux,
et les grenouilles, le jarret coupé, ne peuvent plus danser; mais dans le ruisseau la rainette va à gué,
et les sauterelles recherchent les ombrages;
seul le serpent qui jusqu'ici se terrait
brille maintenant dans sa seconde peau (129).
Et voici le crépuscule sur le Wharfe
Quand les ombres endormies
sortent en rampant de sous les berges,
et que sur la rivière, tandis qu’elle coule,
elles commencent à fermer leurs volets d’ébène, le modeste alcyon apparaît,
volant entre le jour et la nuit,
et une calme et muette horreur
engourdit la nature étonnée.
L'air visqueux, partout où l'oiseau vole,
le suit et aspire sa teinture azurée;
le ruisseau se fige semblable à une gelée,
espérant ainsi fixer l’image de l’alcyon;
les poissons ébahis restent suspendus, aussi visibles que des mouches prises dans du cristal.
(127) Upon Appleton House, v. 510-111 : … the winged Quires Echo about their tuned Fires.
(128) Voyez par exemple la strophe finale de The Gallery, citée supra. (129).Damon the Mower, v. 9-16 (Stance II) Oh what unusual Heats are here, Li Which thus our Sun-burn'd Meadows sear !
The Grass-hopper its pipe gives ore; And hamstring’& Frogs can dance no more.
But in the brook the green Frog wades; And Grass-hoppers seek out the shades.
Only the Snake, that kept within, Now glitters in its second skin.
Certes l’octosyllabe est bien grêle pour donner la sensation de l'accablement, de la torpeur, causés par l'été. On songe aux écrasants alexandrins de Leconte de Lisle « Midi, roi des étés. ». Maïs les notations de Marvell n’en sont pas moins justes et rares à leur date.
Et les hommes assistent à cette scène silencieuse, charmés par la brume aux aïles de saphir. (130).
Dans ces tableaux ce qui frappe c’est moins tel ou tel trait pittoresque (malgré l’audacieuse étrangeté de certains) que la sympathie avec la vie universelle, déjà notée dans les extases qui surprennent Marvell au milieu des bois ou des jardins. Tantôt il partage les joies et tantôt les souffrances des créatures, animaux, plantes et jusqu’à ces objets que notre courte science appelle inanimés. L'exemple le plus émouvant de cette sympathie se trouve dans la Plainte de la Nymphe pour la mort de son faon où elle atteint les accents de la tendresse douloureuse. Alors même que nous serions tentés de trouver dans la description du faon plus de grâce que de précision, nous ne pourrions résister à cet appel d’une âme pitoyable
Les cavaliers qui passaient près d'ici, de gaieté de cœur ont percé mon faon d’une balle, et il va mourir. Les cruels ! ils ne peuvent prospérer après t'avoir tué. Vivant, tu ne leur fis jamais aucun tort, et ta mort, hélas !
ne pourra non plus leur faire nul bien.
Certes je ne leur ai jamais souhaité de mal et ne le fais même pas maintenant, ni ne le ferai. Au contraire, si mes naïves prières peuvent encore persuader le Ciel d'oublier le meurtre commis sur toi, j'y joindrai mes pleurs plutôt que d’échouer. Mais oh ! que je crains ! Mon faon ne peut pas mourir sans vengeance. Le Roi du Ciel tient registre de toute créature, et nous n'avons le droit de nous servir de rien sans besoin; même pour tuer les bêtes il faut une juste raison, sans quoi la vie de l’homme répond de la leur. Quand bien même ils laveraient leurs mains criminelles dans ce sang vital encore chaud qui se sépare de ton cœur et dont la vue perce le mien, ils ne pourraient se purifier : leur souillure
(130) Upon Appleton House, v. 665-680 (Stances LXXXIV et LXXXV) So when the Shadows laid asleep From underneath these Bankes do creep, And on the River as it flows With ÆEben Shuts begin to close; The modest Halcyon comes in sight, Flying betwixt the Day and Night; And such an horror calm and dump, Adimiring Nature does benum.
The viscous Air, wheres’ere She fly, Follows and sucks her Azure dv;
The gellying Stream compacts below, If it might fix her shadow s0;
The stupid Fishes hang, as plain
As Flies in Chrystal overt’ane;
And Men the silent Scene assist, Charm'd with the Saphir-winged Mist.
st empreinte sur eux d’une pourpre trop éclatante. Il n’y à pas au monde un autre animal semblable qu'ils puissent offrir pour racheter leur péchés (131).
Jacques le mélancolique de Comme il vous plaira (132) se lamente ainsi sur le sort du cerf traqué, et invective contre ses persécuteurs. Mais Jacques n’est qu’un excentrique, une tête malade aux dépens de qui Shakespeare, comme le duc son maître, s'amuse. Ici c'est avec sérieux que le droit de l’animal est opposé au caprice de l’homme. D’autres viendront après Marvell qui reprendront, le plus souvent sans la connaître, sa protestation, chacun avec une note distincte. Thomson, pompeux et gauche, condamnera la chasse au lièvre et au cerf, animaux inoffensifs, pour n’approuver en Angleterre que la chasse au renard, et encore à condition que le beau sexe n’y participe point (133). Cowper renchérira avec un bizarre mélange de sensiblerie très XVIIIe siècle et de pessimisme calviniste (134). Burns trouvera des accents aussi émus mais plus virils devant Le lièvre blessé; le cœur chez lui n'exclut pas le bon sens un peu terre à terre, et ce qui l’indigne surtout dans l’acte du chasseur c'est qu’il a été perpétré « dans une saison où tous les lièvres ont des petits >»; il proteste contre un abus plutôt que contre le droit de l’homme à chasser; la lettre où il raconte l'incident qui a donné naissance au poème restreint la portée en apparence générale de celui-ci
Homme inhumain ! maudite soit ton adresse barbare; que ton œil qui vise au meurtre se dessèche !
puisse la pitié ne jamais te consoler d’un soupir ! le plaisir ne jamais réjouir ton cœur méchant (135).
Au contraire Blake le visionnaire transforme ce thème; une philosophie quasi-bouddhiste interdit sans restriction toute effusion de sang, et condamne le boucher à l’égal du chasseur
Chaque cri du lièvre chassé
arrache du cerveau une fibre.
Une alouette est-elle blessée à l'aile ?
Un chérubin cesse de chanter.
Le daim sauvage errant çà et là
(131) The Nymph complaining for the death of her Fawn, v. 1-24. — Voir infra, dans l’étuce de la versification de Marvell le texte anglais de ces vers.
(132) Acte II, scène I.
(133) Autumn (1730), v. 401 sqq.
(134) The Task (1785) III, 305-51 et passim.
(135) On seeing a wounded hare limp by me, which a fellow had just shot at ;
Inhuman man ! curse on thy barb’rous art, And blasted be thy murder-aiming eye; May never pity soothe thee with a sigh,
Nor never pleasure glad thy cruel heart !
Nous empruntons la traduction d’Angellier, Robert Burns, Il, 352, chez qui on trouvera d’autres citations et un bref résumé des progrès à travers la littérature anglaise de la sympathie pour les bêtes blessées. Marvell n’y figure pas, et pourtant La plainte de la Nymphe aurait mérité, mieux que les effusions de Jagques le mélancolique, l’épithète d’ « inconcevable anachronisme » (p. 350). — La lettre de Burns à laquelle nous faisons allusion et qui est citée par Angellier, porte la date &Gu 4 mai 1780; elle est beaucoup plus nette sur la question des petits que la stance 4 du poème : « Perhaps a mother’s anguish adds its woe;… ».
écarte le souci de l’âme humaine.
, # # . ee L'agneau dont on a mésusé engendre la discorde civile et cependant pardonne au couteau du boucher (136).
Cet anathème, malgré toute sa poésie, paraît un peu déclamatoire à côté des reproches non moins pathétiques mais plus discrets de Ja Nymphe. De même paraissent un peu maussades dans leur noblesse les vers de Wordsworth sur la Source du Saut-le-cerf, dont pourtant la morale se rapproche plus qu'aucune autre de celle de Marvell
Cette bête ne tomba pas sans que la Nature s’en aperçût. Sa mort fut pleurée par une divine sympathie.
L’Etre qui vit dans les nuages et dans l’air,
qui vit dans les feuilles vertes au milieu des bois, s'intéresse d’un soin constant, profond et plein de révérence aux créatures inoffensives qu’il aime...
Aussi ne faut-il
jamais mêler son plaisir ni son orgueil avec le chagrin de la plus humble créature sentante (137).
En 1800, lorsqu'il écrit cette pièce, Wordsworth n’est pas encore redevenu chrétien, et l’absence du pardon, que la Nymphe accordait aux meurtriers de son faon, s’unit au style plus austère pour marquer la différence entre le poète romantique et son précurseur du XVII: siècle.
Ce serait affadir Marvell que de le représenter, comme le feraient volontiers des cœur sensibles, immobilisé dans l'attitude de la Nymphe pleurant son favori, et qui
(136) Auguries of Innocence (provenant du MS. Pickering, donc composé entre 18071 et 1803), vV. 13-16, 21-4 Each outcry of the hunted Hare À fibre from the Brain does tear.
À Skylark wounded in the wing, À Cherubin does cease to sing The wild Deer, wandering here and there, Keeps the Human Soul from care.
The Lamb misusd bree&s Public Strife, And yet forgives the Butcher's knife.
Grosart, I, 87 et 473, a le premier fait ce rapprochement; il ajoute : « I like to remember that so unique a genius was 2 reader of Marvell.. ». Nous avons consulté sur ce point les plus éminentes autorités, MM. Berger et Saurat; ni l’un ni l’autre ne se souvient d'avoir jamais rencontré le nom de Marvell sous la plume de Blake ou de ses biographes. Nous croyons que Grosart ici comme ailleurs s’est servi &e sa féconde imagination. — Sur la sympathie du poète révolutionnaire pour les formes inférieures de l'être qui sont pour lui esprits et symboles, voir P. Berger, William Blake, Mysticisme et poésie (1907) pp. 102-3 et 225. (137) Hart-Leap Well, ad finem This Beast not unobserved by Nature fell; His death was mourned by sympathy divine.
The Being that is in the clouds an air, That is in the green leaves among the groves, Maintains à deep and reverential care f For the unoffending creatures whom he loves.
Never to blend our pleasure or our pride With sorrow of the meanest thing that feels.
Rapprochement signalé par Emile Legouis, Revue des Cours, p. 83.
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le pleurera quand même elle sera de pierre, jusqu’à ce que ses larmes tombant sans cesse usent sa poitrine et viennent s’y graver (138).
Cet attendrissement, dont l'expression approche dangereusement du ridicule, ne nous toucherait pas s’il se prolongeait. Avec un sens juste de l'effet dramatique Marvell place d’ailleurs ces vers dans une bouche féminine. Quand il parle en son propre nom il ne montre pas toujours la même sensibilité; il nous avoue même « avoir vu avec quelque plaisir la chasse à la pie avec le faucon » et décrit, non sans complaisance, ce passe-temps : « le pauvre volatile comprend fort bien ce que veulent dire les terribles serres de ce rapace; mais il n’en jacasse de toutes ses forces que plus lamentablement ; il déploie et dresse en l’air sa queue; aussi qui verrait et entendrait pour la première fois ce combat croirait que la pie insulte au faucon et qu’elle gonfle sa traîne en signe de courage et de victoire; mais hélas ! tout ceci vient en réalité de sa peur et n’est qu'une manière de demander merci au faucon; ou bien elle espère que, le faucon ne trouvant rien à frapper que plumes et queue, elle pourra ainsi abriter son corps » (139). On dira que ce passage fut écrit par Marvell vers la fin de sa vie, au cours d’une polémique, et alors que la politique l'avait endurci. Mais l’'Ode horatienne contient, nous l’avons vu, une élogieuse comparaison de Cromwell avec un faucon bien dressé. Et dans son poème Sur le manoir d'Appleton Marvell se présente en train de pêcher; s’il cache à l’approche de Marie Fairfax « ses hameçons, ses flotteurs et ses lignes », c’est parce qu’il rougit de la futilité, non de la cruauté de cet amusement (140). Le chantre du faon blessé méritait-il que Byron l’englobât dans ses imprécations contre
ERA la pêche à la ligne, ce vice solitaire,
quoiqu’en puisse dire ou chanter Isaac Walton.
Ce drôle de cruel bonhomme si content de lui dans le gosier
devrait avoir un hameçon, sur lequel tirerait une petite [truite (141).
(138) V. 115-8 : For I so truly thee bemoane,
That I shall weep though I be Stone Until my Tears, still dropping, wear My breast, themselves engraving there.
(x39) The Rehearsal transprosed, première partie (Grosart, I, 118-6) : & ..! have seen with some pleasure the hawking at the magpy. The poor bird understands very well the terrible pounces of that vulture: but therefore she chatters amain most ruefully, and spreads an& cocks her tail, so that one that first saw and heard the sport would think that she insulted over the hawk in that chatter, and she huffed her train in token of courage and victory; when, alas, ’tis her fear all, and another way of crying the hawk mercy; and to the enc that, the hawk finding nothing but tail and feather to strike at, she may so perhaps shelter her body ». Qu'on ne se fasse pas d’illusion sur la pitié que Marvell éprouve pour la pie : elle symbolise ici son adversaire Parker pour lequel tout supplice est trop doux. Et le faucon est un pamphlétaire ami.
(140) Upon Appleton House, v. 645-54.
(141) Don Juan, chant XIII, stance CVI :
And angling too, that solitary vice, Whatever Izaac Walton sings or says.
That quaint old cruel coxomb in his gullet
: Should have a hook, and small trout to pull it.
Voir aussi la note de Byron sur ces vers.
Car Walton, homme bon et sensible s’il en fut au XVIIe siècle, décrit minutieusement la façon d’embrocher la grenouille sur l’hameçon et de la garder ainsi vivante pendant des mois pour servir ensuite d’appât au brochet : « Et ce faisant traitez la comme si vous l’aimiez, c’est-àdire, faites lui aussi peu de mal que possible, afin qu’elle vive plus longtemps » (142). La pitié de Marvell pour les animaux souffrants ne s’inspirait sans doute pas de mobiles aussi naïvement utilitaires ; mais son émotion dissipée il pouvait parler sans frémir de la mort violente non seulement des bêtes mais des gens. L’horreur du sang versé qu’exprime la Plainte de la N'ymphe n'empêche pas les métaphores militaires de fourmiller dans l’œuvre de ce poète, qui pourtant n’avait pas profité des occasions à lui offertes de faire la guerre.
Quelle que soit la part respective de l'observation et du sentiment dans les descriptions de Marvell, ces deux éléments le cèdent en importance à un troisième : l’intellect, ou, pour parler la langue du temps, l'esprit (it). La nature chez notre poète est une nature métaphysique issue du cerveau plutôt que des sens. Disons mieux : dès que les sens ont fait leur moisson, parfois riche, souvent maigre, le cerveau commence sa tâche. Il abstrait de son objet la qualité essentielle; il substitue celle-ci à l’objet et c’est sur elle qu'il travaille, lui rendant la vie et l'éclat à force d’épithètes imprévues et de comparaisons qui amènent brusquement à la lumière des analogies insoupçonnées. Ici encore Marvell suit la leçon de Donne, car si le maître n’a guère fait de place à la nature dans son œuvre, deux de ses lettres en vers sont néanmoins des fresques marines où toute l’école a pu trouver une méthode pour l'interprétation des paysages. La tempête que nous décrit la première de ces lettres est moins la tempête historique que le poète essuya avec la flotte d'Essex se rendant aux Açores, que la tempête idéale, la perfection tempêtueuse.
Le noir, frère ainé du jour, réclame
son droit héréditaire sur ce monde, et a chassé le jour jusqu’au [ciel.
Toutes choses sont une, et cette une ne peut en être aucune,
puisque toutes les formes sont recouvertes
par une difformité uniforme, de sorte que, si Dieu ne prononce
un autre Fiat, nous n’aurons plus de lumière (143).
En langage ordinaire cela veut dire que la confusion dans l'obscurité est la qualité maîtresse de la tempête. A celle-ci fait pendant La Bonace; cette fois l’idée que développe Donne est celle de l’immobilité absolue
(142) The Compleat Angler (1653), p. 153 de l’éd. princ. : « and in so doing use him as though you loved him, that is, harme him as little as you may possibly, that he may live the longer ».
(x43) The Storme (1597), v. 67-72 :
Darknesse, lights elder brother, his birth-right
Claims o’r this world, and to heaven hath chas’d light. All things are one, and that one none can be,
Since all formes, uniforme deformity
Doth cover, so that wee, except God say
Another Fiat, shall have no more day.
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Aussi fixe que je pourrais souhaiter que fussent mes pensées, unie comme le miroir de ta maitresse, ou ce qui s’y reflète, est maintenant la mer. Et comme les îles que nous chercherons à atteindre quand nous pourrons bouger, nos vaisseaux sont
[enracinés..
Tout le gréement semble la boutique d’un fripier. Nul besoin de signaux; et dans un seul lieu gisent plumes et poussière, aujourd’hui et demain.
Les cavités de la Terre qui sont les poumons du monde n’ont pas plus de vent que la voûte supérieure de l'air (144).
Avec moins de force saccadée, Marvell met autant d’idéologie dans ses descriptions que son maître. Lui aussi, peut-on dire, stylise ses paysages, par exemple la colline de Bill-borow
Voyez comme la terre voûütée s'élève ici
pour former un hémisphère parfait !
Le compas-le plus rigide n'aurait pu tracer
de ligne plus circulaire ni plus égale,
ni le pinceau le plus délicat dessiner de sourcil aussi régulier que la courbe de cette colline.
I1 semble qu’on lait destinée à servir de modèle et que le monde ait été fait d’après elle.
Apprenez ici, montagnes moins justes,
qui vous poussez à une élévation plus abrupte, qui, de votre hauteur bossue,
rendez difforme la terre et effrayez le ciel, excroissances mal dessinées qui obligent
la nature à trouver un nouveau centre, apprenez ici à suivre ces humbles pas
qui conduisent à une gloire plus sûre.
Voyez quel accès doux et large
s'ouvre jusqu’à son flanc herbu;
de nul sentier raboteux elle ne rebute
les pieds des voyageurs hors d’haleine ;
puis voyez avec quelle courtoisie elle monte et tout le temps qu’elle s'élève elle s'incline;
(144) The Calme (1597), v. 7-10, 16-20
As steady'as ÎÏ can wish, that my thoughts were, Smooth as thy mistresse glasse, or what shines there, The sea is now. And, as the Iles which wee Seeke, when wee. can move, our ships rooted bee. And all the tackling is a frippery.
No use of lanthornes; and in one place lay Feathers and dust, to day and yesterday.
Earths hollownesses, which the worlds lungs are, Have no more win&e then the upper valt of aire.
Les lanternes sont celles qui servaient la nuit à empêcher les navires de s’ahorder..
Tous étant immobiles ce risque à disparu (note de Grierson).
Le
| ce n’est pas pour elle-même qu'elle prend de la hauteur, elle s'efforce seulement de soulever la plaine (145).
En lisant cette description on songe à la légende d’après laquelle toute l’ambition de Giotto aurait été de pouvoir tracer à main levée un cercle parfait; on songe aussi à l’œuvre authentique de ce maître qui « peint non point strictement ce qu'il voit, mais ce qu'il conçoit; l’exactitude, l'observation ne sont pas chez lui les caractères dominants; cet art touche moins au monde des sens qu’au monde de la pensée; sa puissance réside tout entière dans sa force intellectuelle et c’est seulement chez les élèves de Giotto que la raison sera moins impérieuse et l'artiste plus docile à ses sensations » (146). Même chez ses élèves et jusqu’à la venue de Raphaël, que de visages de Vierges où la tache rouge des pommettes semble délimitée au compas comme la colline de Bill-borow dans les vers de Marvell ! Car si le lecteur a la curiosité de se rendre sur place, il sera tout surpris, sinon déçu, de trouver un monticule dont la forme n'approche guère de la parfaite rotondité. De même la vue des prairies d’Appleton, tant aimées du poète, ne produit pas l’impression d’immensité plane que cherchent à donner ses vers. Ce sont, dit-il, une fois fauchées, un plan géométrique,
un espace nivelé, aussi lisse et uni
qu’une toile tendue où Lely va mettre ses couleurs. Certes le monde au premier jour de la création était une table rase et pure de ce genre;
ou plutôt telle est l’arêne
avant l'entrée des taureaux à Madrid.
Car vers cette surface nue, plane, égale,
sur laquelle les Niveleurs prennent modèle,
les villageois conduisent en commun
leur bétail, qui la tond de plus près encore (147).
I1 est plus difficile de convaincre Marvell d’avoir transfiguré le bois d’Appleton, car ici la hache du bûücheron a causé des changements récents et fâcheux que n’ont connus ni la colline ni les prés. Pourtant, si respectueux que les Fairfax se soient montrés de cette « forêt », l’opé-
(145) Upon the Hill and Grove at Bill-borow, v. 1-24. (146) Louis Hourticq, La peinture des origines au XVIe siècle (1908) p. 100. (147) Upon Appleton House, v. 443-452
À levelll& space. as smooth and plain,
A5 clothes for Lilly stretcht to stain.
The World when first created sure
Was such a Table rase and pure.
Or rather such is the Toril
Ere the Bulls enter at Madril.
‘ For to this naked equal Flat, Which Levellers take Pattern at, The Villagers in common chase + Their Cattle, which it closer rase; Lilly est le ‘peintre allemand Pierre Lely, installé en Angleterre ès 1641. Il a été identifié dans ce passage par G. Thorn Drury (Notes and Queries, série X, vol. TIT, P. 47, année 1905) qui du même coup a expliqué le sens archaïque de cloth — canvas.
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ration de l'esprit a été nécessaire pour lui donner la perfection qu'elle possède dans le poème : les arbres poussant côte à côte depuis tant de siècles ont perdu leur individualité pour devenir une substance compacte : le bois [wood]; on ne voit plus qu’« un seul grand tronc » et celui-ci constitue « un cinquième élément » (148). Est-ce le peintre où le métaphysicien qui l’emporte ici ?
Dans la description du manoir lui-même d’Appleton l’idée génératrice est celle de la petitesse du bâtiment, trop exigu en apparence pour la grandeur de son maître mais rendu suffisant par la modestie de Fairfax. Quatre-vingts vers ne semblent pas trop à Marvell pour développer ce concept. Les termes de comparaison dont se sert le poète, depuis l’écaille de la tortue jusqu’à l’alvéole [Bee-like Cell] de Romulus sur le mont Palatin, pour amusants qu’ils soient, ne font appel qu’à l’intelligence car ils n’ont aucun caractère serisible commun avec le manoir d’Appleton. Mais voici où nous plongeons en plein dans l’abstrait :
L'humilité seule a dessiné
ces lignes courtes mais admirables
par lesquelles, sans être serré ni gêné,
le plus grand est contenu dans le moins grand. Que d’autres essaient vainement d’emmurer
le cercle dans la quadrature !
Ces mathématiques sacrées savent
dans chaque figure trouver l’égal de l’homme.
Bien doué qui à l’aide de ces vers imaginera la physionomie de cette demeure ! La seule précision concrète qui nous soit offerte se cache: dans une véritable énigme
Pourtant même ainsi la maison surchargée sue
et supporte avec peine la grandeur de son maitre; mais là où il entre le vestibule
s'émeut, s’enfle et de carré devient sphérique (149).
Peut-être vaut-il mieux expliquer que ce passage fait allusion à la coupole qui surmontait le corps de logis central occupé par le grand hall (150). Cet effort héroïque pour donner une valeur intellectuelle aux apparences s’affaisse bientôt en lieux communs moralisants sur « l’honneur qui tolère mieux la bassesse — que celle-ci ne supporte la grandeur
(149) V. 41-52 : Humihity alone designs Those short but admirable Lines, By which, ungirt and unconstrain’d, Things greater are in less contain’&.
Let others vainiy strive t’immure The Circle in the Quadrature !
These holy Mathematicks can In ev'ry Figure equal Man.
Yet thus the laden House does sweat, And scarce indures the Master great But where he comes the swelling Hall Stirs, and the Square grows Spherical;….
(150) Markham, op. cit., p. 365 : « The central part of the house was surmounted by a cupola..… ». Voir aussi l’illustration de la p. 363.