‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 26 sur 88 · PERTE TU TE · texte numérisé non relu

PERTE TU TE

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PSS Me

n'est pas jusqu’à Waller qui, dans son recueil de 1645 tout au moin: n’admette un peu plus fréquemment que notre poète la rime féminine (312). De même la rime riche n'apparaît que tout à fait exceptionnellement dans cette partie de l’œuvre de Marvell : right / write se trouve dans les vers à Witty, Saturn / return dans un poème sur Cromwell. À la même date Waller a le même nombre de ces incartades sur la conscience, puisqu’aux oreilles des puristes anglais la consonne d'appui est aussi déplaisante qu’elle est chère aux oreilles des parnassiens français (313). Exceptionnelle aussi est la rime du simple avec le composé (alarms / arms et serv'd / deserv’d dans un poème sur Cromwell) et la rime brisée dont le seul exemple : is't/mis’t, se trouve dans Thyrsis et Dorinde.

On ne saurait reconnaître à Marvell le mérite de l’imprévu et de l'originalité dans ses rimes correctes; ici encore la louable simplicité de son vocabulaire entraine une conséquence fâcheuse : le retour trop fréquent des mêmes mots à la fin du vers, par exemple heart, art et part. Il est rare que Marvell échappe à cette banalité par le pédantisme l’emploi d’un terme juridique (d’ailleurs survenant avec beaucoup d’àpropos) comme deodands, rimant avec hands, dans la Plainte de la Nymphe montre ce que notre poète aurait pu faire, mais n’a d’ordinaire pas fait, pour varier ses fins de vers. Sachons lui gré de cette discrétion et ne le querellons pas trop pour ses répétitions de rimes. En cette matière la langue anglaise ne possède pas de ressources bien étendues, et les meilleurs poètes n’ont pas toujours réussi à éviter soit l’incorrection, soit la bizarrerie, soit la monotonie. Marvell tombe dans le premier et le troisième de ces défauts mais pas au point de mériter le pilori. Retenons plutôt que dans sa façon de rimer il est déjà tout près des classiques, proscripteurs de la syllabe hypermétrique mais au reste peu difficiles sur le choix des consonances : on n’ignore pas que les pires rimes anglaises se trouvent dans les œuvres de Pope.

Marvell est aussi bien près des classiques par le petit nombre des stances qu’il emploie et par leur simplicité voisine de l’indigence. La plus grande partie de son œuvre consiste en pièces isométriques à rimes plates, celles-ci étant souvent groupées dans le cas des octosyllabes, nous l'avons dit, en quatrains ou en huitains fictifs. Dans trois pièces anisométriques les stances offrent plus d’intérêt, bien que l'agencement des rimes en soit aussi absent. La première, Le chant du faucheur, se compose de cinq strophes de six vers : cinq octosyllabes et un aléxandrin; celui-ci et le vers qui le précède immédiatement constituent le refrain du-chant (il n’y en a pas d’autre exemple dans Marvell) et le rythme

(312) Nous en avons relevé onze dans le recueil de 1645. ,

(313) Plus fréquent chez Marvell est le cas où la même consonne d'appui se trouve dans les deux mots, seule une fois et l’autre fois précédée d’une ou deux autres : dans Appleton House, bless / less, rest / brest, raise / praise, Thwaites / waites, — dans The first Anniversary, lay / clay, laid / plaid, skill / kill, stop / top, rest / crest; — dans Upon the victory obtained by Blake, obscured / cured, streigns / reins. On remarquera que la consonne commune est dans la plupart Ges cas une semivoyelle. Cette forme atténuée de la rime riche se rencontre aussi chez Waller mais moins souvent que chez Marvell; il ne semble pas qu’elle ait jamais été proscrite.

cherche sans doute à suggérer le long mouvement circulaire de la fu Gi0E

My Mind was once the true survey

Of all these Medows fresh and gay;

And in the greenness of the Grass

Did see its Hopes as in a Glass;

When Juliana came and She

What I do to the Grass, does to my Thoughts and Me.

La tentative est curieuse (315) sinon couronnée d’un plein succès. Plus réussi nous semble le poème intitulé Le faucheur contre les jardins, où Marvell n’a pas cherché l’harmonie imitative mais s’est inspiré d’un modèle antique. Chaque vers impair est un décasyllabe, chaque vers pair un octosyllabe. Avec moins d'ampleur on reconnait là le distique pentamétrique cher aux élégiaques latins :

Luxurious Man, to bring his Vice in use, Did after him the World seduce

And from the fields the Flow’rs and Plants allure, Where Nature was most plain and pure.

Mais qu’il le sût ou non, et il le savait probablement, Marvell avait été

devancé dans ‘cette expérience métrique par Ben Jonson avec sa traduc-

tion d’une épode d’Horace (316); d’ailleurs ses distiques sont plus harmonieux que ceux de son prédécesseur. Dans son Ode horatienne notre poète semble avoir innové; l’analogie avec Îles strophes lyriques latines est forcément superficielle ; elle réside dans le nombre des vers, quatre, qui est familier au chantre d’Auguste, et dans le fait que les deux premiers sont plus longs que les deux derniers

The forward Vouth that would appear Must now forsake his Muses dear, Nor in the Shadows sing His numbers languishing.

On songe à la strophe alcaïque, ou mieux encore à la strophe asclépiade B :

O navis, referent in mare te novi Fluctus ! o quid agis ? fortiter occupa Portum. Nonne vides ut Nudum remigio latus.… (317).

Certes l’imitation de Marvell n’est point un esclavage. Mais l’indéniable beauté formelle du poème anglais, son rythme entraînant tiennent-ils à la structure de la stance ? Nous nous permettons d’en douter et refusons d'y voir une trouvaille métrique.

(314) Remarque de Margoliouth dans sa note sur cette pièce. .

(315) Nous ne trouvons pas cette strophe ans Schipper, ni dans l’abrégé anglais déjà cité, ni dans Englische Metrik, 3 volumes, Bonn, 1882.

(316) The Praises of a Country Life. (Horace, Livre V, ode IT). Signalé par Schipper, À Mmstory of English versification, $ 207.

(317) Les deux derniers vers de la strophe latine ne sont jamais égaux comme dans l'anglaise, mais ici la différence entre eux n’est que d’une syllabe.

rer

Après la rime plate, longo sed proximus intervallo, c'est le quatrain à rimes croisées que l’on rencontre le plus fréquemment : la Définition de l'Amour, le Deuil et le Faucheur aux vers-luisants parmi les pièces octosyllabiques, Jeune amour, Amétas et Thestylis parmi les heptasvllabiques, emploient cette stance simple et usuelle mais susceptible d’heureux effets. C'est peut-être celle où Marvell s’est élevé le plus haut comme versificateur

Therefore the Love which us doth bind, But Fate so enviously debarrs,

Is the Conjunction of the Mind,

And Opposition of the Stars (318).

Ce quatrain se transforme en sixain par l’adjonction d’un distique final. C’est la stance dans laquelle est écrite la Belle chanteuse, stance qu’a employée entre autres poètes Shakespeare dans Vénus et Adonis. Là non plus Marvell ne fait pas preuve d'originalité. Banal aussi le quatrain à rimes embrassées de Daphnis et Chloé; même le rythme trochaïque ne saurait en faire une création (319).

Restent deux pièces où se combinent ces deux caractères de la stance lyrique : l'emploi de mètres inégaux et l’enchevêtrement des rimes. Le couple assorti présente cette combinaison sous sa forme la plus populaire — [fhe common measure] : a8 b6 a8 b6. C’est la stance favorite des ballades et des psaumes, et ses origines remontent presque aussi loin que le vers anglais. Au contraire la stance du Portrait de la petite T. C., plus compliquée, plus savante, pourrait bien appartenir en propre à Marvell; la formule en est a ba cc b8 d4 dio (320).

Who can foretel for what high: cause This Darling of the Gods was born !

Yet this is She whose chaster Laws The wanton Love shall one day fear, And, under her command severe, See his Bow broke and Ensigns torn.

Happy, who can Appease this virtuous Enemy of Man !

Le résultat de cet effort presque unique dans son œuvre pour créér un

(318) Saintsbury, vol. Il, p. 334, cite la première strophe de cette pièce où il voit le plus bel exemple de « long measure » &e toute la période caroline. — Si l’on se reporte à la page consacrée par l'Histoire de la prosodie anglaise à Marvell, on verra que son talent de métricien, du moins @ans les vers lyriques, y reçoit des éloges beaucoup plus enthousiastes que les nôtres. Nous avons sans doute tort, nous souhaitons même d'avoir tort, mais nous ne pouvons reconnaitre à notre poète un « doigté » infaillible, ni souscrire à ce jugement : & For the (widely) Elizabethan power of « fingering » — of getting the utmost possible out of metres borrowed or invented — not the greatest poet in English or in literature is Marvell’s superior ».

(319) Le premier exemple en date que @onne Schipper, Metrik, II, $ 311, est The Phœnx and the Turtle.

(320) Nous citons la seconde strophe et non la première, parce que dans celle-ci, et dans celle-ci seule, le premier vers est un heptasyllabe. — Nous ne trouvons aucun exemple de cette strophe dans Schipper, qui ne semble d’ailleurs pas avoir fait grand usage de Marvell, car il ne le nomme qu’une seule fois, parmi les poètes des XVII et XVIII siècles qui n’ont écrit aucun sonnet (Metrik, II, $ 550),

moule est agréable, sans plus; il ne s'impose pas et ne semble avoir été imité par personne.

Moins originales mais bien plus belles sont les deux pièces que Marvell écrivit en vers libres, c’est-à-dire sans s’astreindre à aucune régularité dans l'alternance des rimes ni des mètres. Ce sera le système, si l'on peut dire, des fables de La Fontaine; mais G'avait déjà été celui de Donne dans Constance de femme, La dissolution et L'apparition; et cette dernière pièce atteint une énergie dans l’expression de la haine amoureuse qui n’a jamais été dépassée. Herbert a ensuite sanctifié cette tentative révolutionnaire dans un de ses poèmes les plus vigoureux, Le Collier. Puis Milton a surpassé ses deux prédécesseurs dans son immortelle élégie, bien connue de Marveil. Mais celui-ci ne prétend point rivaliser d’ampleur ni de mélodie avec le chantre de Lycidas, et c’est surtout le pieux curé de Bemerton qu'il suit dans sa Goutte de rosée et sa Couronne. Le second de ces poèmes se compose de vers de six, huit et dix syllabes; le premier, plus varié encore, renferme en outre des vers de quatre et de sept syllabes, ce qui le rend non seulement anisométrique mais anisorythmique. Quant aux rimes on trouve dans les deux pièces non seulement les agencements usuels aabb, abab et abba mais encore celui-ci, plus rare et plus savant, qui met un intervalle plus long entre les deux terminaisons identiques : abca bc. De ce point de vue d’ailleurs Marvell reste bien en deça des audaces de Herbert (la rime g dans Le Collier apparait au vers 13 et ne reparait qu’au vers 23), tandis qu’il légale pour la variété des mètres (Le Collier renferme des vers de deux syllabes mais n’en a pas de sept syllabes). Mais nulle analyse ne saurait dispenser en pareille matière de citer

See how the Orient Dew, Shed from the Bosom of the Morn Into the blowing Roses, Vet careless of its Mansion new; For the ciear Region where ’twas born Round in its self incloses And in its little Globes Extent, Frames as it can its native Element.

How it the purple flow'r does slight, Scarce touching where it lyes, But gazing back upon the Skies, Shines with a mournful Light; Like its own Tear, Because so long divided from the Sphear.

- Restless it roules and unsecure, Trembling lest it grow impure Till the warm Sun pitty its Pain, And to the Skies exhale it back again.

So to the Soul, that Drop, that Ray Of the clear Fountain of Eternal Day, Could it within the humane flow’r be seen, Remembring still its former height,

en 169 —

Shuns the sweet leaves and blossoms green; And, recollecting its own Light, Does, in its pure and circling thoughts, express The greater Heaven in an Heaven less.

La fin de la pièce offre moins de variété, partant moins d'intérêt métrique (ababccedede8ffggl) Mais notre citation suffit à montrer que Marvell a su faire bon usage de la liberté; celle-ci est à l’ordinaire périlleuse; elle l’a moins été pour lui que la régularité de Voctosyllabe à rimes plates; on peut seulement regretter qu’il n’ait pas renversé la proportion de ces deux formes opposées dans son œuvre lyrique.

Nous voici derechef arrivé au terme de l'analyse, et l'insuffisance de ce procédé se révèle encore plus clairement en matière de versification que tout à l’heure en matière de style. Les instruments sont si grossiers et le sujet si complexe, la part de l'inconscient si grande dans la création comme dans la jouissance, qu'après avoir constaté les défauts et les beautés selon les règles auxquelles le poète lui-même souscrivait, on se trouve avoir omis un élément impondérable et pourtant essentiel. Cet élément, que l’on peut appeler, faute d’un meilleur mot, la musique du vers, non seulement emplit les pièces de Marvell que les anthologies ont rendues familières à tout Anglais cultivé et que nous avons largement citées dans ce chapitre, mais encore se rencontre çà et là dans des pièces imparfaites, dans de simples ébauches, voire dans de médiocres poèmes de circonstance. Que le lecteur, sans plus se préoccuper de la personnalité de Hastings, écoute chanter ces deux vers étranges où le poète décrit le séjour céleste du jeune seigneur :

Before the Chrystal Palace where he dwells, The armed Angels hold their Carouzels; (v. 33-4)

Oublions la banalité moralisante de Clorinde et Damon, et, au milieu de ces vers monosyllabiques dont nous avons blâmé la dureté, cueillons ce distique mélodieux :

Near this, a Fountaines liquid Bell Tinkles within the concave Shell. (v. 13-4)

Dans Le deuil, juste avant le trait final dont nous avons dit la méchanceté polie, une stance nous transporte bien loin de la poésie de ruelle et des médisances mondaines, et la beauté de l’image ne suffirait pas à nous dépayser ainsi sans le prestige des sons :

How wide they dream ! The /ndian Slaves That sink for Pearl through Seas profound, Would find her Tears yet deeper Waves And not of one the bottom sound. (v. 29-32)

Dans Damon le faucheur louons la cruauté conventionnelle de Juliana puisqu'elle contraint son amoureux à lui rappeler ainsi les présents qu'il lui a faits : ;

To Thee Chameleons changing-hue,

And Oak leaves tipt with hony due (v. 37-8),

et à se vanter de l'amour qu’il inspire à l’Aurore :

On me the Morn her dew distills Before her darling Daffadils. (v. 43-4)

Quand on a signalé la triple allitération, de lm, du d. (qui commence cinq des syllabes, dont quatre accentuées) et de l’f, a-t-on rendu compte entièrement du charme de ces vers pour l’oreille ? Et le début du Faucheur aux vers-luisants doit-il toute sa mélodie au retour de l!, de ls et de l’m ?

Ye living Lamps, by whose dear light

The Nightingale does sit so late,

And studying all the Summer-night,

Her matchless Songs does meditate ;…

Mieux vaut reconnaître dans ces passages exquis la présence d’un je ne sais quoi, et les savourer longuement.

Par malheur une étude technique comme la nôtre, fondée sur l’ensemble et non sur des vers exceptionnels, réclame une conclusion plus conforme à la stricte justice, partant plus maussade. Pour l'historien, dirons-nous, sa versification place Marvell tout près de l’école classique; elle observe déjà l’interdiction de l’enjambement et de la rime féminine, et elle n’éprouve plus guère le besoin, si caractéristique de la Renaissance, de créer des formes nouvelles. Considérée en elle-même, elle présente des réussites qui n’ont rien d'’original et des tentatives, en petit nombre, qui ne sont pas triomphantes. Esprit ouvert mais poète paresseux, Marvell n’a pas fait rendre tout ce qu’il aurait dû à ses dons naturels.

Et la conclusion générale de ce chapitre ne peut éviter de reprendre ce reproche. Dans une œuvre aussi restreinte on s'étonne de trouver si grande la part de l'improvisation négligente. Poète lyrique, Marvell l'a été peu d’années et pendant ce court laps de temps il l’a été sans application. Toutefois sa solide culture classique, ses vastes lectures modernes le placent au-dessus de « la cohue des gentilhommes qui écrivaient facilement » pour emprunter l'expression bien connue de Pope. Il ne descend jamais au même fatras que Sucking ou Lovelace. D'autre part il évite par son nonchaloir les pires contorsions de Donne. Il est moins que Crashaw ou que Vaughan le jouet d’une inspiration en quelque sorte extérieure, d’un enthousiasme qui soulève jusqu’au ciel les deux poètes sacrés pour les laisser rudement retomber la minute d’après. Il eût pu s’il l’eût voulu, limer son style, élaguer ses développements et polir ses vers; chaque fois qu’il a essayé il a noblement réussi. Avec des dispositions fort semblables mais moins délicates Dryden lentement a conquis dans la poésie anglaise une place que Marvell aurait pu remplir avec autant de majesté et un charme spontané qui est rare chez le poète lauréat de Charles II.

Mais il ne faut pas s’attarder à des regrets, encore moins à des récriminations ; il faut remercier Marvell de ce qu’il fut et de ce qu'il fit. Seul parmi les disciples de Donne il présente une personnalité comparable pour la variété et la force à celle du maître (321) et dans ses meilleures pièces il atteint une humanité, une cordialité, il exprime de façon largement accessible et en même temps artistique des sentiments universels, qui n'apparaissent chez Donne qu'exceptionnellement. Il reste et restera le poète métaphysique du plein air, et cet aspect de sun œuvre suffirait seul à consacrer sa réputation. Mais il s’est parfois élevé au dessus de la mode de son temps, et alors il a exprimé des aspects de la Nature avec tant de bonheur ou d'intensité que pour ceux (et ils sont le nombre) qui jugent son œuvre par quelques sommets, il demeurera, quoique le critique puisse dire de cette généralisation, le précurseur de Wordsworth, de Shelley et de Keats, le poète qui a observé la grive au nid et su noter l'éclat de son œil, qui a perçu le parfum des fleurs comme une musique surhumaine, enfin qui sur un banc de mousse à l’ombre de vieux arbres a défailli d’une extase sensuelle où Dieu ni la femme n’avaient de part. Et si chaque homme se définit par ce qu'il porte en lui de suprême, cette image maintenant traditionnelle de Marvell, comme elle est la plus admirative, est peut-être la plus fidèle (322).

(321) Si l’on est tenté de nous récuser comme un juge prévenu en faveur de Marvell, que l’on se reporte à l’anthologie déjà citée de Grierson (bibliog. n° 127), p. xxxvn « But the strongest personality of all is Andrew Marvell. Apart from Milton he is the most interesting persouality between Donne and Dryden, and at his best a finer poet than either ».

(322) Nous n'aurions pas dû attendre la conviusion de ce chapitre pour prononcer le nom de Keats, mais il sera venu spontanément à l’esprit des lecteurs du Jardin. Une stance surtout, celle où Marvell décrit les fruits qui l'entourent, et dans cette stance un vers : & The Luscious Clusters of the Vine », évœquent l’ode À l’Automne, la stance 11 de l’ode À un Rossignol et la stamce xxx de la Vigile de Sainte-Agnès. Et l’épithète Zuscious, en lui donnant un sens pleinement élogieux, celui de savoureux, de juteux, de succulent, n'est-elle pas celle qui exprime le mieux ce que la poésie de Keats a de plus distinctif ? (Voir E. Legouis, Revue des cours, 12 mars 1912. p. 84). — Parmi les poètes français seule la comtesse de Noaïlles, croyons-nous, révélerait une sensualité végétale comparable à ceile de Marvell. Certaines rencontres d'expression accentueraient cette ressemblance; voir Gans Les Eblouissements, Volupté, v. 3 : &le vent vert »; Soir en été, v. 13 : & le silence vert »; Incendie de l'été, stance xi1x, décrit « L’abeille, ardente et ronde balle, — Guerrier japonais de l'été, » d’une manière qui n’est pas sans analogie avec celle de Sur le manoir d’Appleton; mais, alors que Marvell prolonge la métaphore militaire, la comtesse passe tout de suite à une métaphore amoureuse. La frénésie orgiaque que le poète cu XVIIe siècle confine en quelques passages se répand dans toute l’œuvre de la poétesse du XX, sans continence aucune. La plupart des vers de Marvell sortent de son cerveau, et les autres y ont passé; ceux de la comtesse n’ont pas cette origine. Pour-. rait-on définir Madame &e Noaiïlles un Marvell féminin ? Elle à autant de talent, voire de génie, mais hélas ! encore bien plus de facilité que lui.

Ares CHAPITRE IV

Olivier Cromwell.

Marvell quitte les Fairfax à la fin de 1652 ou au début de 1653. Nous ignorons pourquoi; Marie Fairfax n’a que quatorze ans et ne se mariera qu’en 1657. Rien ne permet de supposer une brouille entre le général ou sa femme et le précepteur. Il est vraisemblable que malgré ses protestations d’amour à la solitude Marvell regrette Londres. A peine de retour dans cette ville il se moquera en vers des Néerlandais qui ont choisi pour capitale un village (La Haye) (1). Toujours est-il qu’en février 1652/3 il recherche une situation officielle auprès des puissants du jour. Ii est donc rallié à la République. Depuis quand ? La question demeure embarrassante, non que les documents fassent défaut mais parce qu’à des dates très voisines ils se contredisent brutalement.

Le 13 novembre 1650 mourait Thomas May, dramaturge et poète bien en cour avant la guerre civile, puis historien de celle-ci avec des sympathies parlementaires. Les Cavaliers avaient attribué sa partialité pour les rebelles à une déception d’amour-propre : il aurait espéré devenir poète-lauréat en 1637 à la mort de Ben Jonson, mais Charles I* lui avait préféré Davenant. Aussi la mort subite de May au milieu du sommeil, du sommeil de l'ivresse précisait-on, apparut-elle aux fidèles du Roi-Martyr comme une vengeance céleste exercée sur un traître mercenaire. Rien de surprenant dans cette interprétation; ce qui étonne c’est que Marvell l'ait adoptée avec une joie féroce dans une satire où il décrit l'arrivée aux Enfers de May et son expulsion ignominieuse du groupe des poètes. On attendait plus d’impartialité de la part de celui qui a écrit quelques mois plus tôt l’Ode horatienne. La conduite de May pouvait s'expliquer honorablement : il avait traduit dès 1627 la Pharsale de Lucain qu’il avait peu après continuée en vers latins et anglais jusqu’à la mort de César; les sentiments qu’il avait alors exprimés de façon purement littéraire purent fort bien prendre une valeur pratique par le jeu des circonstances. On peut supposer, il est vrai, que Marvell avait connu May personnellement et le méprisait en tant qu’homme; peut-être s'étaient-ils querellés. Notre poëte, nous aurons l’occasion de le redire, se montra souvent irritable et vindicatif.

(3) The Character of Holland, v. 77-8 :

Nor can Civility tliere want for Tillage, Where wisely for their Court they chose a Vüllage.

Mais cette explication ne saurait nous faire comprendre que Marvell

ait englobé dans son invective tout le parti républicain et même tous ceux qui dès 1642 avaient résisté au Roi les armes à la main. Reprocher à May d’avoir « apostasié de l’art du poète pour se faire le chroniqueur de Spartacus » (2), c’est comparer toutes les Têtes-rondes à des esclaves révoltés (comparaison qui en ce temps ne pouvait plaire au Niveleur le plus ardent), c’est insulter les chefs des armées parlementaires, Essex d’abord, puis Fairfax et Cromwell. Appeler Brutus et Cassius « les trompeurs du peuple » et les donner en pâture à un vautour (3), c'est une injustice explicable chez un monarchiste intransigeant comme Dante, dont Marvell s'inspire ici, inexplicable chez l’auteur de l’Ode horatienne, ce monument d’indifférence en matière de régime politique. Répondra-t-on que cette diatribe, Marvell la place dans la bouche de Bén Jonson, royaliste et anti-puritain fervent ? Mais l'artifice dramatique ne dissimule guère le parti-pris du satirique. Il faut admettre qu’à la fin de 1650 la foi légitimiste de notre poète, foi qui somimneillait depuis les vers à Lovelace et à Hastings, eut un réveil brusque et violent, soit qu'il fût encore à Londres auprès du chantre

de Lucasta, soit (mais ceci devient tout à fait incroyable) qu’il résidât déjà sous le toit de Fairfax (4). |

Mais nous marchons de surprise en surprise : trois mois au plus après avoir écrit la Mort de Thomas May Marvell adresse des vers latins ingénieux et flatteurs à l’un des principaux dignitaires de la République, Olivier St.John, grand juge de droit coutumier. Celui-ci, malgré sa prudence et son éloignement opportun de la politique au mo-

(2) Tom May’s Death, v. 73-4 :

Apostatizing from our Arts and us, To turn the Chronicler to Spartacus.

(3) V. 17-8 : But how a double headed Vulture Eats, Brutus and Cassius the Peoples cheats.

Cf. supra, chap. IT, note 60.

(4) Il existe encore d’autres solutions à ce problème. La plus simple consisterait à retirer cette pièce du canon de Marvell; mais comme elle a paru dans l’in-folio de 1681, qui présente tous les caractères de la parfaite authenticité, et que le style en est fort semblable à celui d’autres satires de notre poète, on ne saurait procéder de façon aussi arbitraire. — Aubrey, op. cit., Il, 56, parle du poème sévère de Marvell sur May sans exprimer ni doute ni surprise.

Une seconde solution consiste à placer la composition des vers de Marvell, ron dans les quelques jours ou semaines qui suivirent la mort de Thomas May, mais au début de la Restauration. C’est ce que fait la Biographia Britannica (1760) dans un article très favorable à May où elle cherche à discréditer le témoignage de Marvell pour montrer dans l'historien du Long-parlement un républicain sincère et désintéressé; elle s'appuie sur les vers 81-8 &@e la satire où Marvell par la bouche de Ben Jonson raille les obsèques publiques accordées à May (voir Calendar of State Papers, domestic, 1650, 18 novembre) et pré@it que son corps ne restera pas dans l’abbave de Westminster mais en sera expulsé par Chaucer et Spenser. Or un mandat en date du 9 septembre 1661 ordonna effectivement l’exhumation de May et la cestruction de son monument funéraire. — Cette théorie ne renferme pas d’impossibilité matérielle, ni d'autre improbabilité que le rôle attribué par elle à Marvell: mais celui-ci suffit à nous la faire rejeter. À la fin de 1650 le ton du poème est déjà difficile à justifier ; il devient inadmissible en 1661 &e la part de l’ex-secrétaire de Cromwell. Quant à l’exhumation de May, pas n'était besoin du don de prophétie pour annoncer dès 1650 que si jamais le Roi revenait, l’apologiste de la Rébellion ne dormirait pas tranquille dans l’abbaye royale.

Poscher, pp. 16-17, réfute la Biographia Britannica et offre une autre explication. Pour lui Tom May’s Death a bien été écrit en 1650 mais cette satire n’est nullement royaliste. Et, s'appuyant sur Mommsen, de &érmontrer que l’on peut être un excellent républicain et abominer Brutus et Cassius. Cette démonstration vaut la lecture.

ment de l'exécution du Roi, était détesté par les Cavaliers et considéré

par eux comme l’un des véritables chefs des Indépendants et l’instigateur secret des mesures extrêmes. Sous les accusations partiales d’or-

gueil et de cupidité son vrai caractère apparaît difficilement : sombre

et renfermé, il traitait les affaires de ce gouvernement révolutionnaire en juriste respectueux de la forme et de la lettre; attentif à subordonner le clergé au pouvoir civil il appartenait au groupe, formé surtout d’hommes de loi, de ceux que l’on appelait alors les érastiens (5). Marvell connaïssait-il et appréciait-il St.John ? Ses vers ne le montrent pas. Ils sont consacrés non à l’homme mais à la mission dont le parlementcroupion vient de le charger.

Le 14 février 1650/1 Olivier St.John et Gautier Strickland étaient choisis comme ambassadeurs auprès des Provinces-Unies (6). Les mauvaises relations entre les deux républiques protestantes désolaient les enthousiastes anglais. Le régicide avait causé la même horreur à Amsterdam qu'à Paris ou Madrid. De Leyde, Claude de Saumaise l'avait flétrie dans sa massive Defensio Regia pro Carolo I, et Milton avait consacré tous ses loisirs de l’année 1650 à composer sa non moins massive Pro Populo Anglicano Defensio. Les émigrés royalistes qui remplissaient La Haye y avaient assassiné le 3 mai 1649 l’ancien professeur d'histoire à Cambridge, Dorislaüs, devenu représentant de son pays d’adoption dans sa propre patrie. Autour de la princesse d'Orange,

fille du Roi-Martvyr, et du berceau du débile enfant posthume qui sera

un jour Guillaume IIT, un parti, fort dans le peuple, l’armée et la marine, demandait la guerre contre la république d'Angleterre. Mais, faute de chef, ce parti n’eût point prévalu contre la volonté pacifique des marchands qui gouvernaient la Hollande, et par elle la confédération, sans l’insigne maladresse et l'ignorance des réalités dont firent preuve en cette occurrence le parlement et le conseil d’état de Londres. Leurs instructions enjoignaient aux deux ambassadeurs de proposer une alliance perpétuelle, semblable à celle qui venait d’être imposée à l'Ecosse. Plutôt que d'accepter une subordination de fait et de sacrifier une indépendance chèrement conquise, les Etats-Généraux acceptèrent la lutte. St.John dont la hautaine intransigeance contribua à envenimer les choses, semble pourtant avoir espéré un meilleur succès (7). Mais Marvell, qui connaissait les Pays-Bas, devait avoir des doutes dès avant le départ de l’ambassade, et de fait il prévient les Néerlandais qu’il leur faut choisir entre la paix et la guerre. Jouant sur le nom du mes-

sager, il leur demande : « Vultis Oliverum, Batavi, Sanctumve Johan-

(s) Dont Selden est le type. Le nom d’érastiens est historiquement inexact car Erastus s'était contenté de critiquer certains détails de la juridiction presbytérienne dans le Palatinat.

(6) D. N. B., vie de St.John. Les ambassadeurs arrivèrent à La Haye le 17 mars 1650/1 et quittèrent les Pays-Bas pour rentrer en Angleterre le 20 juin 1651. — Peutêtre est-ce par Strickland que Marvell avait connu StJohn; en effet le frère aîné de l'ambassadeur, le chevalier Guillaume Strickland, représentait au Long-parlement le bourg de Hedon, voisin de Hull, et se signalait par son puritanisme accentué. C'est à sa ferrme qu'est dédiée la traduction par le Docteur Witty du De Vulgi in Medicina Erroribus, traduction précédée de deux poèmes laudatifs de Marvell et qui paraissait vers ce moment (voir supra, chap. I).

(7) Gardiner, Commonwealth, 1, 358-66. — Guizot, Histoire de la République d’Angleterre et de Cromavell, 1, 241-52.

nem ? (8) » pour les enfermer dans un cercle aussi étroit que celui

de Popilius.

Le choix du latin indique l'intention d'être lu de l’autre côté de la mer du Nord. Ces distiques, où nous voyons seulement le badinage un peu lourd d’un humaniste, marquent le premier pas de Marvell üans la carrière de la poésie officielle. II ne devait pas tarder à faire Îe second, toujours aux dépens des ennemis de l’Angleterre. C'est, au printemps de 1653, le Caractère de la Hollande dont nous avons déjà eu l’occasion de résumer la partie descriptive. Il se termine par un récit poétique des causes et des péripéties de la guerre en cours, depuis linsolent refus de saluer le pavillon anglais, à travers diverses alternatives de succès et de revers, jusqu'à un péan quelque peu anticipé pour le triomphe final, l’étranglement de « l’Hydre des sept provinces ». Et, entraîné par son ardeur patriotique, le poète fait un acte d'adhésion au régime qui défend si énergiquement l’honneur et les intérêts du pays :

Maintenant nul espoir n’est interdit à notre république chérie du ciel et chère aux hommes,

pourvu que notre sénat reste ce qu'il a été,

rigilant à l'extérieur et toujours honnête à l’intérieur (9).

Peu de ralliés se sont jamais exprimés avec plus de chaleur. Chez Marvell le sentiment national l’emportait aisément sur les considérations politiques. Ne doutons pas de sa sincérité quand bien même nous le voyons solliciter une place de ce sénat si magnifiquement loué par lui (10). Le fait qu’il s'adresse à Mülton pour appuyer sa demande suffirait, si besoin était, à nous rassurer.

Quand les deux poètes avaient-ils fait connaissance ? Il s’agit bien entendu de connaissance personnelle, car, nous l’avons vu, dès 1645 sürement et dès 1638 probablement, Marvell avait lu Lycidas. Une légende héroïque le représente rencontrant Milton à Rome et tous deux maudissant de concert le pape aux portes du Vatican (11). Il est malheureusement trop certain que le premier voyageur était rentré en Angleterre plusieurs années avant le départ du second. D'ailleurs dans la lettre de recommandation que l’on va lire Milton en février 1652/3 affirme les mérites de Marvell surtout sur la foi de tierces personnes.

(8) 1n Legationem Domim Oliveri StJohn ad Provincias Fœderatas, v. 15. — Le symbole pacifique de l'olivier est connu. L'apôtre Saint-Jean reçut du Christ en partage avec son frère le surnom de Boanergès, enfants du tonnerre (Marc, III, 17); ils ie justifièrent en proposant &'appeler le feu du ciel sur les Samaritains inhospitaliers (Luc, IX, 54).

(Vas BE For now of nothing may our Sfate despair,

Darling of Heaven, and of Men the Care:

Provided that they be what they have been, Watchful abroad, and honest still within.

(10) Nedham, autre rallié (voir infra) avait reçu 200 livres sterling le 10 février 1652/3 du gouvernement républicain pour sa traduction du Mare clausum de Selcen, autre attaque contre les Hollandais (Marvell, ut supra, va 26 tourne en dérision le Mare liberum de Grotius auquel avait répondu Selden). Voir Masson, Life of John Milton, vol. IV, p. 450; au cours de ce chapitre nous aurons fréquemment l'occasion de renvoyer à cet ouvrage où les relations &e Milton et de Marvell et même la vie propre de ce dernier sont étudiées en grand détail.

(11) Thompson, IT. 442, s’en tient à une phrase interrogative, mais Dove, p. 6, est affirmatif.

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