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Pourtant un curieux document semble indiquer que dès 1653 ou au plus tard 1654 leur amitié passait déjà pour ancienne. Une dame Anne Sadleir à qui le Révérend Marveli avait jadis dédié un sermon en témoignage de reconnaissance, sœur de cette dame Brigitte Skinner dont la tradition fait la bienfaitrice du jeune orphelin de Hull, et tante de cet Edouard Skinner dont notre poète fut peut-être le précepteur pendant son grand tour, tante aussi de Cyriaque Skinner qui était dès lors le disciple le plus fidèle de Milton, écrit ce qui suit dans une lettre à Roger Williams, pionnier de la tolérance religieuse en Nouvelle-Angleterre : « Pour ce qui est du livre de Milton. contre le feu Roi que vous voudriez me faire lire, vous auriez dù prendre note du jugement de Dieu sur cet homme, qu’Il a frappé de cécité; et d’après ce que j'ai entendu dire, il a été obligé de se faire aider par un certain André Marvell, sans quoi il n’aurait pu finir ce libelle maudit ». Il nous est impo:sible d'admettre que l’auteur de l’Ode horatienne aït collaboré, un an avant d'écrire cette pièce, à l'Etkonoclastes. Pourtant la colère mal renseignée de cette vieille protectrice de la famille Marvell montre que dans le camp royaliste on considérait notre poète comme un transfuge capable de s'être fait dès 1649 le complice de l’apologiste du régicide. Cyriaque devait en bonne justice partager la réprobation de Madame Sadleir. Servit-il d’intermédiaire entre Marvell et Milton ? La supposition est vraisemblable, mais nous n’en pouvons dire plus (12).
Milton portait depuis le 15 mars 1649 le titre officiel de secrétaire pour les langues étrangères, souvent remplacé par l'appellation familière de secrétaire latin (13). Et de fait le conseil d’état, organe exécutif du gouvernement républicain, avait vers la même date, peut-être à l’instigation de Milton, décidé que la correspondance avec les états étrangers serait rédigée désormais toute entière en latin, et non plus partie en latin, partie en français (14). Le mépris de Milton pour notre langue et son admiration pour celle de la Rome antique s’unissaient à la facilité plus grande qu'il avait à s'exprimer dans la seconde pour lui faire désirer ce changement. Il y a tout lieu de croire que Marvell pensait de même, et c’est à seconder le secrétaire latin qu’il mit son ambition. Milton le recommanda au président du conseil d'état, Bradshaw, dans une lettre trop caractéristique pour n'être pas traduite en entier
« Monseigneur, — n'était que je craindrais d'interrompre la marche des affaires publiques auxquelles est perpétuellement employée toute votre étude, je me hasarderais de temps en temps à compenser mon absence forcée par une ligne ou deux, quand bien même je n'aurais corime sujet (et ce n’en serait pas un de peu d'importance) que la juste expression de ma reconnaissance pour vos nombreuses faveurs; j'y suis
sensible aujourd’hui et le serai toujours; j'ai de plus à vous dire ceci, (4
{x2) Voir sur Madame Sadleir et les Marvell notre article de la Modern langwage review, pp. 416-7 (Masson, IV, 528-31, donne toute la correspondance), — Voir aussi la note de Margoliouth sur Andrew Marvell, Senior, dans la Review of English Studies, janvier 1926.
(13) Marvell par contre l'appelle plus respectueusement qu'exactement « secrétaire pour les affaires étrangères » dans l'adressse de sa lettre du 2 juin 1654 (voir infra). Et Phillips dans son Memoir de 1694, p. xxx, va jusqu'à faire de son glorieux oncle un € ministre d'état ».
(14) Masson, op. cit., IV, 85-6. —- Gardiner, Commonwealth, 1, 40-7.
que je crois de mon rôle de vous communiquer, à savoir que vous recevrez demain la visite à propos de quelque affaire, d’un Monsieur Marvile, homme qui, à la fois par ce que l’on m'en a dit et par les relations que j'ai eues avec lui, semble mériter particulièrement d’être employé par l’état, et qui s’offre de lui-même à l'être, si on lui trouve quelque emploi. Son père était le ministre de Hull, et il a passé quatre ans à l'étranger, en Hollande, France, Italie et Espagne, avec grand profit, me semble-t-il, et appris la langue de ces quatre pays; de plus c’est un savant homme, avec une connaissance étendue des auteurs latins et grecs, et sans doute est-il d’une conduite éprouvée, car il est sorti depuis peu de la maison de Lord Fairfax, l’ex-général en chef, où lui était confié le soin d’instruire dans les langues la demoiselle sa fille. Si, par suite de la mort de Monsieur Wakerley (15), le Conseil juge que j'aie besoin de quelque aide pour m'acquitter de mes fonctions (quoique pour ma part je ne trouve pas de difficulté à faire ce que je dois, si ce n’est en ce qui concerne le service des conférences avec les ambassadeurs, auquel ma condition, je dois l’avouer, me rend impropre), il serait difficile de trouver un homme aussi propre de toute manière à cet emploi que ce monsieur : et je crois qu'en peu de temps il serait à même de rendre autant de services que Monsieur Ascan (16). Ceci, Monseigneur, je l’écris sincèrement sans autre fin que de remplir mon devoir envers le public pour l'aider à trouver un humble serviteur; mettant de côté ces soupçons et cette émulation que ma propre condition pourrait me suggérer alors que j'introduis auprès de moi un tel coadjuteur; et demeure, Monseigneur, votre très reconnaissant et fidèle serviteur.
Le 21 février 1652 [vieux style] » (17).
La traduction corrige plutôt qu’elle n’accentue l’enchevêtrement et la lourdeur des périodes. Dans son style trop ample et puissant pour les circonstances ordinaires de la vie, Milton montre envers Marvell l’estime d’un aîné, d’un maître : treize ans de plus et une gravité mürie par de dures épreuves l’y autorisaient. Nous sommes émus par la réserve digne avec laquelle il fait allusion à sa cécité : complètement aveugle depuis presque un an, Milton n’a sans doute jamais vu Marvell.
Bradshaw, à qui l’auteur de l’Ode horatienne vint se présenter muni de cette lettre de recommandation, était quelque peu parent de Milton. Il avait présidé le tribunal qui condamna Charles I*, et que Madame Fairfax apostropha si énergiquement. A l'ordinaire « ce jurisconsulte estimé au barreau était grave et doux dans ses mœurs, mais d’un esprit étroit et dur, fanatique sincère et pourtant ambitieux, enclin même à quelque avidité dans sa fortune, quoique prêt à donner sa vie pour son opinion » (18). La place que sollicitait Marvell relevait directement du conseil d'état, et si Bradshaw, président de ce corps (10), l’eût voulu,
(1x5) C'est-à-dire Weckherlyn, sur qui consulter le D. N. B.
(16) Sans doute Antoine Ascham; voir sa vie dans le D. N. B.
(17) L’original de cette lettre, écrit de la main d’un secrétaire peu au courant ce l'orthographe des noms propres, a été découvert au début du XIX® siècle et se trouve maintenant aux Archives nationales [Record Office] où il est exposé au public. H. J. Todd publia le premier cette lettre en 1826 dans sa troisième écition des œuvres poétiques de Milton, vol. I, p. 163.
(18) Guizot, Charles 1*, vol. II, p. 333.
(19) Bradshaw avait été président du conseil d'état du 10 mars 1648/9 au 26 no-
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notre poète serait sans doute devenu secrétaire sur le champ. Pour des raisons inconnues un certain Philippe Meadows lui fut préféré (20). La démarche de Marvell auprès du régicide par excellence n’en marque pas moins un tournant décisif de sa carrière.
Le 20 avril suivant, Cromwell faisait entrer ses mousquetaires dans la Chambre des Communes et chassait le parlement-croupion. Le même jour, il dissolvait d'autorité le conseil d'état malgré une solennelle protestation de son président, Bradshaw, pour qui « nulle puissance sous le ciel ne pouvait mettre fin au parlement, si ce n’est lui-même » (21). Milton, en l'occurence, se montra moins doctrinaire : plus qu’à une illusoire légalité il tenait à la complète liberté religieuse et il comptait sur Cromwell pour l’assurer (22). Quant à Marvell il semble avoir vu sans regret le pouvoir civil supplanté par le général victorieux, avec lequel il entra en relations vers le même temps d’une manière imprévue, peutêtre par l’entremise de St.John.
Celui-ci s'était marié trois fois : sa seconde femme était une cousine germaine de Cromwell; la troisième, une demoiselle Elisabeth Oxenbridge, qu'il épousa en 1645. Il semble avoir recommandé son beau-frère, le pasteur Jean Oxenbridge, à son cousin par alliance qui cherchait alors une famille pieuse où placer un sien protégé nommé Guillaume Dutton. Vu que le révérend homme, absorbé par d’autres fonctions, ne pouvait instruire lui-même l'enfant, St-John aurait par la même occasion indiqué comme précepteur Marvell. C’est là simple supposition; ce qui ne fait pas de doute c’est que le poète sur quelque recommandation fut agréé par Cromwell en cette qualité et vint habiter avec son élève chez les Oxenbridge à Eton, sur la rive gauche de la Tamise, en face de Windsor. De ce lieu, le 28 juillet 1653, il adresse au général en chef la lettre suivante
« Avec la permission de Votre Excellence. — I] pourrait sembler convenable que je cherchasse des mots pour exprimer à Votre Excellence mes remerciements. Mais en vérité la seule civilité qu’il soit décent pour moi de pratiquer avec une personne aussi éminente, est de vous obéir et d’accomplir honnêtement le travail que vous m'avez assigné. Aussi emploie-
vembre 1651; à cette date on avait déci&é de nommer chaque mois un nouveau président. Bradshaw était de nouveau en fonctions du 26 janvier au 22 février incius 1652/3. Donc la lettre de Milton lui parvint le jour où sa présidence temporaire expirait. Masson, LV, 355.
(20) Voir Masson, IV, 449-52, 524-6, 546. — Peut-être cet incident se rattache-t-il à la rivalité de Milton et de Thurloe, celui-là de moins en moins capable d'activité administrative, celui-ci de plus en plus nécessaire à ses chefs mais encore insuffisamment assuré de son pouvoir pour accueillir sans inquiétude un protégé de Milton dans le personnel &e Whitehall.
(21) Bradshaw présidait cette dernière séance &u conseil à la place d’un autre membre absent (Masson, IV, 355, 413).
(22) Masson attribue à Milton un pamphlet intitulé : À Letter to a Gentleman in the Country touching the Dissolution of the late Parliament and the Reasons thereof…., daté de Londres, le 3 mai 1653 et signé N. I. L. D'après une supposition ingénieuse, peut-être trop ingénieuse, la signature se composerait de la dernière lettre du nom de Milton et des deux dernières de celui de Marvell qui serait le destinataire de la lettre. Celui-ci avait témoigné à l’auteur son « admiration », entendez son étonnement, par une lettre privée en date du 27 avril; d'où la réponse imprimée qui cherche à convaincre non seulement l’ami campagnard mais encore l'opinion publique de la nécessité de cette intervention irrégulière de l'arnée dans la politique. — De toute façon l’étonnement de Marvell, s'il fut étonné, ne dura pas longtemps.
rai-je le temps qu'il plaît à Votre Seigneurie de m'accorder pour me lire, uniquement à l'usage pour lequel vous me l’avez donné, c’est-àdire pour vous rendre compte de M. Dutton. J’ai pris soin de l’examiner plusieurs fois en présence de Monsieur Oxenbridge, comme l’on pèse et compte de l'argent devant témoins avant d’en prendre charge; car je pensais qu’il aurait pu s’y trouver quelque pièce de mauvais aloi, ou qu’une erreur avait peut-être été faite en comptant, que par la suite je serais obligé de compenser de ma poche. Aussi Monsieur Oxenbridge est-il le mieux placé pour faire à Votre Excellence une relation impartiale de cet examen : je dirai seulement, que je m'’efforcerai selon mon meilleur jugement (c’est-à-dire selon les règles que Votre Seigneurie m'a données) d’accroitre les talents qu’il [Dutton] peut déjà posséder. En vérité, il est d’un naturel doux et malléable; et Dieu soit loué, je ne saurais dire qu’il ait amené avec lui aucune mauvaise impression; et j'espère ne rien faire entrer dans son esprit qui ne puisse être d’une bonne sculpture. Il a en lui deux qualités qui rendent la jeunesse très facile à diriger, — la modestie, qui est la bride du vice, et l’émulation qui est l’éperon de la vertu. Et le soin qu’il plaît à Votre Excellence de prendre de lui n’est pas un faible encouragement, et lui sera ainsi représenté; mais par dessus tout, je m'efforcerai de lui faire comprendre ses devoirs envers Dieu; car c’est alors que nous commençons à servir fidèlement, quand nous considérons qu’Il est notre maître. Et en ceci, lui et moi avons une dette infinie envers Votre Seigneurie, pour nous avoir placés dans une famille aussi religieuse que celle de M. Oxenbridge, dont la doctrine et l'exemple sont pareils à un livre et à une carte, n’instruisant pas seulement l'oreille, mais démontrant à l'œil la direction où il doit voyager ; et Madame Oxenbridge s’est si bien occupée de lui, que son teint s’est déjà beaucoup amélioré; et maintenant elle dispose sa chambre de façon qu'il puisse trouver du plaisir à y être aussi souvent que ses études l’exigeront. Pour le reste, la plus grande partie du temps s’est passée jusqu'ici à faire connaissance avec lui, et en vérité il est de bonne humeur, et nous trouve, je l’espère, de bonne compagnie. J’informerai désormais, à l’occasion, Votre Excellence de tout incident dans nos petites affaires, car j'estime que c’est pour moi un devoir. Je n’ai rien de plus [à vous dire] pour le moment, si ce n’est de remercier Dieu pour [les bienfaits de] Votre Seigneurie et de Lui demander en grâce qu'il me permette de me montrer — de Votre Excellence le très humble et fidèle serviteur ».
Et ce post-scriptum : « M. Dutton présente son très humble service à votre Excellence » (23).
Si Marvell écrivit de nouveau à Cromwell, ses autres lettres ne nous sont pas parvenues et c'est dommage. Dans le style de l’époque, trop
(23) Cette lettre, comme beaucoup d’autres reçues par Cromwell, avait été remise après la mort de celui-ci à Milton. — Une erreur, dont l’origine remonte à Dove. donne comme Gate 1657 au lieu de 1653; elle a été copiée par Grosart, I, 42, Aitken, I, xxix et Birrell, 54; tous trois en tirent la conclusion que le préceptorat de Marvell auprès de Dutton a été de très courte durée. En réalité rien ne prouve qu’il ne se soit pas prolongé pendant quatre ans; c'est même, en l'absence de toute indication contraire, la façon la plus vraisemblable d'expliquer comment Marvell a subsisté de 1653 à 1657.