‹ André Marvell poète, puritain, patriote 1621-1678Chapitre 28 sur 88 · VIOL · texte numérisé non relu

VIOL

périodique pour le genre épistolaire, mais avec moins de raideur et de gaucherie que Milton, Marvell nous donne un modèle de respect sans servilité et de prudence diplomatique (24). Certes il eût préféré un service public à ce préceptorat d’un enfant délicat et peut-être arriéré; mais ses ressources personnelles étaient sans doute épuisées, et le manque d'éclat de ses fonctions présentes ne l’empêchait pas de se réjouir à la pensée qu’elles le rapprochaient du maître de l'Angleterre.

L'histoire du jeune Dutton et de ses relations avec la famille Cromwell vaut d’être racontée. Son père, cadet de bonne maison, après avoir servi fidèlement Charles I* qui l'avait fait chevalier, était mort en 1646, au moment où il allait chercher un refuge en France. Comme il avait aussi perdu sa mère, le petit Guillaume se trouva sous la tutelle du chef de la famille, son oncle Jean Dutton, de Sherborne, dans le comté de Gloucester, « l’un des hommes les plus riches et aussi les plus pacifiques de l’Angleterre » (25). À ce double titre celui-ci eut fort à souffrir dans ces temps troublés. Sous l'arbitraire royal son refus de contribuer à un emprunt forcé l'avait exposé à des représailles. Elu au Long-Parlement comme victime du despotisme, il n’avait pas tardé à se sentir mal à l’aise au milieu des rebelles, et avait rejoint le Roi à Oxford. Compris dans la capitulation accordée par Fairfax à cette ville en 1646, il avait depuis lors passé son temps à défendre ses biens et ceux de son neveu contre les exigences du comité des compositions (26). Il ne devait parvenir qu’en 1654, et non sans de gros sacrifices, à se libérer entièrement. Royaliste tiède, il appartenait au nombre de ceux qui voyaient en Cromwell le seul homme capable d'assurer la paix intérieure et la propriété. D'ailleurs il était aussi despotique dans sa famille qu’obéissant au pouvoir établi (27). Sans attendre que son neveu füt sorti de l'enfance, il forma le projet de le marier avec la plus jeune fille du général, Françoise Cromwell; sous cette condition il lui léguerait, à l'exclusion de ses propres filles, le domaine ancestral de Sherborne. Cromwell, que sa haute fortune n’éblouissait pas, trouva la proposition avantageuse, et l’accord se conclut; mais le futur beau-père exigea, semble-t-il, que l'éducation de son gendre lui fût désormais confiée. Il faut voir là surtout la préoccupation religieuse d'enlever l'enfant à un milieu païen, c’est-à-dire insuffisamment puritain, préoccupation que confirme le choix comme agents d'Oxenbridge et de Marveli.

Jean Dutton mourut en janvier 1656/7 (28), à temps pour éviter

(24) Mais que ce style cérémonieux et plein de titres nobiliaires nous transporte loin de notre Révolution avec son tutoiement et ses citoyens généraux !

(25) Woo, Fasti (Ed. Bliss, IV, 42). È À

(26) On appelait ainsi une commission parlementaire qui dans certains 1cas admettait les délinquants, c’est-à-dire les royalistes, à racheter leurs domaines d’une confiscation totale. Voir le Calendar of the proceedings of the commuitee for compounding et aussi le Calendar of the proccedings of the committee for advance of money pour les tribulations financières des Dutton. AE

(27) Voir dans Hist MSS. Com. Rep. IV, p. 46 (4 at 6 février 1640/1) une curieuse pétition de Thomas, comte de Downe, contre son beau-père Jean Dutton.

(28) Robbins, p. 354, cite d’après le Calendar of Sherborne muniments pp. 159-60 une lettre &e Cromwell à Madame Jean Dutton (ignorée de Carlyle), datée du 23 janvier 1656/7, où le protecteur fait allusion au deuil récent de cette personne et à la responsabilité qui lui incombe à lui-nême pour lavenir de Guillaume Dutton. En

une cruelle déception. Cromwell et lui avaient compté sans le tempérament indépendant de Françoise qui refusa le legs d’un mari riche mais valétudinaire, et préféra épouser le 11 novembre 1657 le petit-fils du comte de Warwick (29). Guillaume Dutton faillit au même moment perdre aussi l'héritage de son oncle dont le testament fut attaqué par un de ses gendres. Cette seconde épreuve lui fut néanmoins épargnée, peut-être grâce à l'influence du protecteur (30), et il continua à jouir, autant que le lui permettait sa mauvaise santé (31), de l’une des plus grandes fortunes de l'Angleterre, jusqu'à sa mort prématurée en 1675 (32).

La mission confiée à Marvell par Cromwell dura, semble-t-il, plusieurs années (peut-être ne prit-elle fin qu’en 1657). À défaut de preuve nous avons un indice : ses relations prolongées avec les Oxenbridge. Ces hôtes du poète avaient eu une existence aventureuse : Jean Oxenbridge par ses tendances puritaines s'était attiré les sévérités de Laud, qui l’avait contraint en 1634 à se démettre de ses fonctions de répétiteur [futor] dans un collège d'Oxford. L'année suivante il s’em-

barquait pour les Iles Bermudes, non sans avoir été examiné comme

tous les émigrants par le ministre de Gravesend qui s’assurait, à l’'embouchure de la Tamise, de leur orthodoxie, et après avoir prêté le serment d’allégeance au roi. Mais une fois débarqué de l’autre côté de l’Atlantique, son esprit remuant et son zèle réformateur s’échappèrent des chaînes spirituelles, et tout de suite il mit c’en dessus dessous la colonie jusqu'alors paisible (33). La persécution ne lui avait pas appris la to-

effet le testament de Jean Dutton (qui ne contient aucun legs pour Marvell) prie Cromwell de servir de tuteur à l'enfant et de le marier à Françoise & according to the discourse that hath passed betwixt us thereupon ». — La date donnée pour le testament est le 14 janvier 1656; faut-il entendre 1655/6 ou 1656/7 ?

(29) Carlyle, Cromwell, donne, après la lettre ccxir d'Olivier, une lettre de Marie Cromwell à son frère Henri, datée du 23 juin 1656 (six mois avant la mort de Jean Dutton), qui raconte en termes pathétiques les amours de Françoise et du jeune Rich. On peut sans forcer le texte comprendre que les deux amants avaient déjà pris ensemble les « derniers engagements » dont parle Racine, mais sans doute une telle interprétation n’a-t-elle pas même effleuré l'esprit de Carlyle. — Dans les Frankland-Russell-Astley papers, publiés par la Commission des MSS historiques, on trouve, LP. 21-2, une lettre du comte &e Warwick à son petit-fils, datée du 28 mai [1656 ? dit la commission, mais nous croyons qu'il faut entendre 1657] et qui exprime la crainte de voir manquer le mariage entre Rich et Françoise.

(30) Hist. MSS. Com. Rep. N. p. 149. — The Clarke papers, ed. Firth, ILL,-125, —

Thurloe, State papers, VI, 610. — Le procès fut jugé le 4 novembre 1657. (31) Calendar of Stale papers, domestic, 26-27 septembre 1667. (32) Hist MSS. Com. Rep. VII, p. 464 B. — Robbins. p.. 355, cite un document

d'où il semble ressortir que Guillaume Dutton devint majeur en 1662; s’il faut entendre par majorité l’âge de vingt-et-un ans l'élève de Marvell en avait douze en 1653, seize en 1657.

Pendant longtemps les biographes de Marvell n’ont pas réussi à identifier Guillaume Dutton. Grosart II, 5, de ce ton qu’il a emprunté à Carlyle et qui n’admet pas de réplsque, dit : & Sur le jeune Dutton l’histoire est muette: des explorations tentées dans maint endroit susceptible &e fournir des renseignements n’ont rien donné », et * Birrell, p. 55, n. 1 répète la même affirmation. Or Noble, Memoirs of the protectoral nouse of Cromwell, 3° édition, 1787, FP. 153-4, s'appuyant sur Wood mais aussi le corrigeant et le complétant, a reconstitué les rapports entre les familles Cromwell et Dutton. À son tour Masson, IV, 616-0, a écrit leur histoire, et nous avons pu la préciser quelque peu grâce aux documents publiés depuis.

(33) Major-general J. H. Lefroy : Memorials of the discovery and early settlement of the Bermudas or Somers Islands, 1515-1685, (2 vol. Lonéres 1877), vol. I, pp. 667-8. Dans un document officiel cité par Lefroy et daté du 11 juin 1635 l’âge d’'Oxembridge est donné comme de vingt-quatre ans; il serait donc né en 16711 quoique le D. N. B dise 1608. — Ibid., p. 706-7.

lérance, car nous voyons les assises des îles en juin 1639 juger un certain Vincent Sedgewicke coupable « d’avoir calomnieusement raconté que M. Jean Oxenbridge faisait en chaire des fautes de latin » (34). En 1641 l’exilé volontaire jugea le temps venu de rentrer dans sa patrie pour participer au grand œuvre de la régénération nationale. Mais il n’oublia pas les insulaires des Bermudes et leur envoya de Londres un catéchisme que des ministres amis essayèrent d'imposer à la population : ils « catéchisaient chaque semaine hommes et femmes » comme s'ils eussent été des enfants « d’une façon impérieuse.. et chacun devait répondre selon. le lait de bébé » ainsi que les récalcitrants avaient surnommé l'ouvrage d’Oxenbridge (G5). La femme du ministre ne lui cédait en rien pour la ferveur dans le prosélytisme. Pendant qu’il sermonnait les hommes dans le temple, « elle prêchait ses commères et d’autres à son domicile », dira Wood (36) dans un style familier et malveillant à la fois; Marvell, dans l’épitaphe qu’il compose en 1658 pour son ancienne hôtesse, énonce le même fait avec une noblesse admirative : « Ipsa maximum ministerii sui decus, et antiqua modestia eandem animarum capturam domi, quam ïülle foris exercens… » (37). Les adversaires du couple la dénoncent, plus encore que son mari, comme « la fondation première de la faction » des indépendants aux Bermudes ((38). D'ailleurs la rupture ouverte entre ceux-ci et l’église établie tarda jusqu’en 1644; en 1649 le parti royaliste, enflammé par l’exécution du roi, bannit le chef des dissidents, mais en 1651 une flotte de guerre vint convertir les colons à la République (39). Oxenbridge, qui dans l'intervalle avait été récompensé de ses souffrances passées par une place d’agrégé au collège d’Eton (40), fut nommé le 25 juin 1653 l’un des dix-sept commissaires chargés de gouverner les Bermudes, de la métropole naturellement (41). C'est vers cette date que Marvell dut faire sa connaissance, et sans doute leurs conversations fournirent-elles au poète l’idée et les détails pittoresques de son poème le plus fameux (sauf peut-être l’Ode Horatienne), intitulé Les Bermudes.

Mais ces îles avaient déjà paru dans la littérature anglaise (42). Laissant de côté le vers de Shakespeare sur les « Bermothes éternellement battues des flots », et le légendaire voyage de Georges Herbert, nous trouvons en 1645 un long poème de Waller : La bataille des Iles Sum-

(34) Ibid., 1, 556.

(35) Ibid., I, 583, 617, 707.

(36) Athence (Ed. Bliss, IIT, 1028). ni (37) Janae Oxenbrigiae Epitaphium. Voir la note de Margoliouth sur cette pièce

(I, 261-2), note qui lui assigne la date adoptée par nous Wood, qui la croit être de 1655, l'appelle « a large canting inscription ». Placée dans la chapelle &u collège d’Eton elle offensa les royalistes qui, à la Restauration, la barbouillèrent. (Le Neve, Monumenta anglicana, 1650-79 (1718) qui donne la date de 1653 pour la mort de Madame Oxenbridge).

(38) Cité par Lefroy, ut supra, I, 617.

(39) Zbid., I, x1. — Gardiner, Commonwealth, IT, 75-8.

(40) Th. Harwood, Alumni Etonenses (1797) p. 74, place cette nomination le 25 octobre 1652.

(41) Voir Calendar of State papers, s. d.

(42) Voir Fr. Ch. Hicks, Bermuda in poetry, 1610-1908, Poems by Waller, Marvel, Fréneau, Moore and others. — Printed at Hamilton, Bermuda, The colonist press}

1915 (pp. 75).

mer (43). En deux chants, sur le mode héroï-comique, le fondateur de l’école classique anglaise raconte un combat entre les colons et deux baleines échouées sur le rivage. Malgré l'extrême médiocrité de ce laborieux badinage, et l’ennui qu’on éprouve à le lire aujourd’hui, la renommée de Waller était si grande alors que Marvell a dû le connaître, et l'on peut affirmer que les récits d'Oxenbridge se sont combinés dans l'esprit du jeune poète avec les descriptions de son prédécesseur (44). Mais son génie les a transfigurées : au lieu d’une fatigante succession de distiques héroïques, un tableau ramassé en quarante octosyllabes; surtout cette poésie a une âme; elle ne décrit pas pour le vain plaisir de décrire; un grand souffle l'anime, l'esprit puritain tendu vers Dieu, sans la mauvaise humeur qui le gâte trop souvent, et, loin de ses persécuteurs, réconcilié avec la nature créée, avec la luxuriante beauté d’un pays de soleil, arrivant à la joie.

Là où les lointaines Bermudes sont ancrées,

inaperçues dans le sein de l’Océan,

d’un petit bateau qui avançait à force de rames

les vents attentifs reçurent ce chant :

« Que faire sinon chanter les louanges de Celui

qui nous conduisit à travers le dédale liquide

jusqu’à une île si longtemps inconnue

et pourtant beaucoup plus bienveillante que la nôtre ?

Ici où il échoue les énormes monstres marins

qui soulèvent l’abime sur leur dos,

il nous fait aborder sur une scène herbue,

‘à l’abri des tempêtes et de la rage des prélats.

Il nous donna ce printemps éternel

qui émaille ici toute chose,

et il envoie les oiseaux prendre soin de nous,

qui fendent l’air en visites quotidiennes ;

il suspend dans les ombrages l’orange brillante

comme une lampe d’or dans une nuit verte,

et dans les grenades enferme

des joyaux plus riches que n’en produit Ormuz.

Il envoie les figues à la rencontre de nos bouches

et jette les melons à nos pieds;

mais il plante des pommes (45) d’un tel prix

(43) The Batile of the Summer Islands, non: donné par les Anglais aux Bermudes. à la suite du naufrage sur leur côte de l’amiral Somers en 1600.

(44) Waller, chant I, v. 5-41, note les rochers, les citrons, les orangers, l’ambre gris, les cèdres. les figues, les melons, le printemps éternel. — Hicks, op. cit., p. 19, qualifie la description Ces Bermudes par Waller de licence poétique. Avant lui LefcoW,

op. cit., 1 Rest Gosse, From Shakespeare to Pope, p. 73, se sont moqués du « cèére exalté qui aspire vers le ciel » et ont affirmé que les cèdres de l'archipel étaient de

simples arbustes. À ce compte Marvell, v. 25, serait presque aussi coupable que Waller. Mais voir dans Hicks, op. cit., le poème de Nathaniel Tucker (1750-1807), natif des Bermudes, où il est question de « l’arbre mémorable, à l'aspect har@i — qui ornait tes plaines, Ô Liban, jadis ». De même Philippe Morin Fréneau (1752-1832) parle des « cèdres élevés ». Peut-être ces arbres géants ont-ils existé, puis disparu. — G. Th. Drury, The Poems of Edmund Waller (1893) II, 180, croit que Waller n'a pas inventé l'incident des baleines (Hicks soutient l’opinion contraire) et que les vers 9-10 du poème &e Marvell y font aussi allusion. (45) C'est-à-dire des ananas. & Apples >» — pineapples.

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