MR PEN T
sine de l'auberge Saint-Christophe, qui appartenait alors à Hannah, veuve de Jean Dickenson (domestique depuis sa jeunesse de notre auteur Hales)… laquelle Hannah prit grand soin de lui, et lui marqua beau- <oup de respect, parce qu'elle avait anciennement lors de son mariage profité de sa générosité » (53). Malgré son dénuement et sa réputation de grand jeüneur (du diner du Jeudi au Samedi), Hales « aimait le vin des Canaries, mais modérément pour rafraîchir ses esprits » (54). Marvell partageait ce penchant. I1 dira bientôt en parlant des Iles Fortunées :
Là le sol indulgent nourrit ce riche raisin qui dépasse la boisson fabuleuse des dieux.
Ce n'est pas un malheur ordinaire qui produit
un chagrin que ne peut guérir le meilleur jus de cette ; grappe (55).
D'ailleurs un contemporain qui connaissait et admirait le poète consacre une bonne partie de ses notes sur lui à ce penchant : « Quoiqu'il aimât le vin, il ne buvait jamais beaucoup en compagnie, et avait coutume de dire qu'il ne ferait le joyeux convive dans la compagnie d'aucun homme entre les mains de qui il ne reposerait pas sa vie. Il gardait des bouteilles de vin dans son logis et souvent il buvait libéralement pour rafraîchir ses esprits et exalter sa muse » (56). Aussi ne serons-nous pas surpris de voir un ennemi de Marvell le traiter de bouffon ivre : « Hujusce temulenti scurræ perfidia » (57).
Quand Marvell savourait seul le contenu de sa bibliothèque, c'était sans doute sur la fin de sa vie, au milieu d’un monde rempli d’ennemis et faute de posséder un compagnon selon son cœur (58). Mais en des jours plus heureux et plus jeunes nous aimons le voir attablé en face du vénérable théologien dont il écoute respectueusement les leçons élevées mais non guindées, pures sans orgueil ni intolérance. Il faut se hâter de recueillir ces paroles de sagesse car la fin approche : Hales meurt « en confesseur de la foi, et presque en martyr », dit non sans quelque exagération son biographe royaliste. « Ayant vécu jusqu'à l’âge de soixante-douze ans, il termina sa vie à Eton, dans la maison de la susdite Hannah... le lundi, 19° jour de mai, vers huit heures du soir en 1656, et fut, selon son désir, enterré (mais presque en cachette) dans le cimetière du collège d’'Eton » (59). Marvell fut-il l’un des rares fidèles qui J'accompagnèrent à sa dernière demeure ?
(33) Wood, Athenae (Ed. Bliss, III, 410-1).
(54) Aubrey, op. cit., I, 280.
(5) On the Victory obtained by Blake, v. 53-4 et 82
There the indulgent Soil that rich Grape breeds, Which of the Gods the fancied drink exceeds ;. A grief, above the cure of Grapes best juice.…
(56) Aubrey, op. cit., II, 54 : & He kept botiles of wine at his lodgeing, and many times he would drinke liberally by himselfe to refresh his spirits and exalt his muse ». — Cooke, op. cit., p. 36, a cru nécessaire &e délivrer à Marvell un certificat de tem- -pérance sur la foi sans doute des nièces du poète. | f
(57) Reverendi admodum.…. p. 288. Cf. p. 275 : € œnopolio quovis vapulans ».
(58) Aubrey, ibid. : «though he loved wine he would never drink hard in company, and was wont to say that, he would not play the good-fellow in any mans company în whose hands he would not trust his life ».
(59) Wood, Athenae (Ed. Bliss. IT, 412 et 414).
Cependant le précepteur de Guillaume Dutton continuait sous le protectorat sa carrière de poète officiel commencée dans les derniers temps de la république. Trois poèmes (60) écrits pendant l'hiver de 1653-4 nous le montrent servant de sa plume latine la politique étrangère du protecteur. Le plus important a la forme d’une épiître en vers adressée à Nathaniel Ingelo, agrégé d’Eton comme Oxenbridge, mais animé d’un esprit tout différent. C'est dans ce collège que Marvell avait fait « trop tard à son gré » (61) sa connaissance. Ils avaient pour ami commun le compositeur Benjamin Rogers, et l'amour de la musique avait sans doute formé le lien qui les unissait. Artistes avant tout, Ingelo et Rogers sont, de même que Marvell, des ralliés; ils n’hésiteront pas à revenir à leur royalisme d’antan lors de la Restauration pour laquelle ils composeront de concert un Hymnus Eucharisticus (62). — Or voici le petit groupe privé d’un de ses membres. Ingelo a accepté d’accompagner comme aumOnier et rector chori l'ambassadeur extraordinaire envoyé en Suède par le nouveau conseil d'état, à l'inspiration de Cromwell, Bulstrode Whitlocke, l’un des trois gardes du sceau de la République (63). Marvell, Rogers et d’autres amis habitant Eton ne peuvent se consoler du départ d’Ingelo
Nos sine te frustra Thamisis saliceta subimus, Sparsaque per steriles Turba vagamur Agros.
Et male tentanti querulum respondet Avena :
Quin et Rogerio dissiluere fides.
Haec tamen absenti memores dictamus Amico, Grataque speramus qualiacunque fore (64).
Sous couleur d'épanchement amical Marvell a surtout voulu faire de Christine de Suède un éloge qui par l'intermédiaire d’Ingelo, sinon de Whitlocke lui-même, pût être mis sous les yeux de la jeune souveraine. IH s’agit de dissiper les préventions de celle-ci contre l’Angleterre révolutionnaire. L’ambassadeur, avec une satisfaction naïve, racontera son succès et se vantera d’avoir prouvé à la cour du Nord qu’un puritain pouvait posséder toutes les grâces d’un cavalier (65). C’est sa façon de
(60) À Letter to Doctor Ingelo, then with my Lord Whitlock, Ambassador from
the Protector io the Queen of Sweden. — In Effigiem Oliveri Cromwell. — F»n
eandem Reginae Suectiae transmssam.
(61) V. 2 : Ingele, proh serô cognite, rapte citô 2...
(62) Wood, Fasti (Ed. Bliss, II, 305-7).
(63) Voir Bulstrode Whitelocke, À journal of the Swedish embassy in the year 1653 and 1654. Edited by Henry Reeve (1855) I, 43, 44, 47, 50, 77. — Whitlocke était connétable du château de Windsor (ibid., 84) et en 1658 il essaiera, vainement, de se faire nommer prévôt, c'est-à-dire principal du collège d'Eton (ibid. xxx). — La suite de l’ambassadeur comprenait près de cent personnes. Ingelo figure en tête de la liste; mais en réalité le second aumônier, Monsieur de la Marche, Normand de Guernesey, joua un rôle bien plus important car il servit d'interprète entre:
hristine et Whitlocke.
(65) D. N. BE. (Firth) vie de Whitelocke.
danser qui persuada définitivement la Reine (66). Mais les talents musicaux de la suite de Whitlocke avaient préparé cette conversion (67), et peut-être les flatteries de notre poète n'y furent-elles pas étrangères (68). Dans ses vers le puritanisme anglais, avant de prêcher ja croisade, sous un nouveau Godefroi de Bouillon, de tous les états protestants contre le papisme et la monarchie des Habsbourgs (60), se fait galant et presque mutin; les comparaisons mythologiques permettent de célébrer hardiment les charmes de Christine d’après son portrait, et ae regret que le poète s’abstient de découvrir ce que le peintre a caché
Heu quae Cervices subnectunt Pectora tales, Frigidiora Gelu, candidiora Nive.
Caetera non licuit, sed vix ea tota, videre; Nam clausi rigido stant Adamante Sinus.
Seu Chlamys Artifici nimium succurrerit auso, Sicque imperfectum fugerit impar Opus Sive tribus spernat Victrix certare Deabus, Et pretium formae nec spoliata ferat (70).
Mais ce n’est pas seulement en son propre nom que Marvell fait la cour à Christine. Laissons la parole à Voltaire qui raconte cette anecdote dans l’article Cromwell du Dictionnaire pmlosophique (71) : « Lorsqu'il eut outragé tous les rois en fesant couper la tête à son roi légitime, et qu’il commenca lui-même à régner, il envoya son portrait à une tête couronnée; c'était à la reine de Suède Christine. Marvell, fameux poëte anglais, qui fesait fort bien des vers latins, accompagna ce portrait de six fen réalité huit] vers où il fait parler Cromwell lui-même. Crormweil corrigea les deux derniers que voici :
At tibi submittit frontem reverentior umbra ; Non sunt hi vultus regibus usque truces.
Le sens hardi de ces six vers peut se rendre ainsi
(66) À Journal. pp. 215-6.
(67) Ibid., pp. 77, 162, 279. — Wood, uf supra, dit qu'Ingelo & emporta avec !ni
auelques-unes des meilleures compositions de Ben. Rogers qui furent jouées piusieurs fois devant la reine Christine qui les aima beaucoup ».
(68) À Journal, pp. 269 et 283 : Whitlocke raconte que le populaire ministre indépendant Hugh Peters & a osé envoyer une leftre, un mâtin anglais et un fromage anglais à la façon de son pays, à la Reine ». Celle-ci accente de bonne humeur
(3 janvier 1653/4). — Jbid., Il, 41, le D' Whistler, médecin de l'ambassade, fait une pièce de vers latins sur l’abdication de la Reine qui plaît beaucoup à celle-ci (18 mars 1653/4): - p. 71, Whitlocke nzontre à la Reine des vers latins faits par
un gentilhomme anglais de ses amis.et envoyés d'Angleterre en Suêde, « car il sait que la Reine aime ce genre de diversions ». Ce poème ressemble fort comme idées à celui de Marvell: il renferme les mêmes con&oléances pour les exilés que leur dévoümtent patriotique a décidés à affronter le terrible climat de la Suède. Nouvel Ulysse, Whitlocke est invité à s’arracher aux charmes de la « docte Circé ». L’ambassadeur ajoute « La Reine fut ravie de ces vers et @autres que je lui montrai, les relut plusieurs fois, et m'en demanda des copies que je lui envoyai »; et, mise de bonne humeur, Christine promit une réponse favorable aux demandes de Whitiocke (30 mars 1654). On peut supposer que le poème de Marvell figurait parmi ceux qui assurèrent à l'Angleterre ce succès diplomatique.
(71) 1° section de l’article, parue en 1748 d'après l'édition Beuchot.
Les armes à la main j'ai défendu les lois;
D'un peuple audacieux j'ai vengé la querelle.
Regardez sans frémir cette image fidèle :
Mon front n’est pas toujours l’épouvante des rois. » (72).
Où Voltaire voyait de la hardiesse nous sommes surtout frappés par le langoureux de la pointe finale, dont Cromwell, soyons-en sürs, ne porte aucunement la responsabilité, quoi qu’en dise son biographe français. Christine est invitée à s’écrier comme Eriphyle parlant de « son vainqueur » dans la tragédie racinienne :
Je le vis; son aspect n'avait rien de farouche.
Cette galanterie à intention pieuse résulte d’un mot d'ordre diplomatique; mais dans ce rôle Marvell par sa double nature de tendre poète et de protestant enthousiaste entre sans effort. Aussi capable d'écrire des vers d'amour que de chanter le grand dessein du protecteur, il donne, par l'intermédiaire d’Ingelo et sous forme de louange, le conseil à la reine de ne pas imiter les belliqueux Néerlandais, sourds aux offres pacifiques de l’Angleterre
Oblatae Batavam nec paci commodat Aurem (73).
Ces fils indignes de la Réforme ne songent qu’à s'assurer le monopole du commerce maritime, alors que la moitié de l'Europe gémit encore sous la tyrannie conjuguée de l’aigle impériaie et de la louve romaine. Ainsi le rêve chimérique et le calcul intéressé se mélangeaient-ils dans la tête du protecteur et dans celle de son poète. Car Whitlocke devait négocier une alliance perpétuelle mais aussi obtenir pour les vaisseaux anglais l'ouverture du Sund et acheter du cuivre pour les canons de la Répu-
blique (74).
Dans sa réponse Ingelo put dire à son ami qu'après Cromwell l’Anglais le plus célèbre dans le royaume du Nord était Milton : non point à vrai dire l’auteur de Comus et de Lycidas, mais le redoutable pamphlétaire de la Defensio pro Populo Anglicano. Ceux même qui abhorraient le plaidoyer en faveur du régicide, ne refusaient pas leur admiration à la majesté plus que romaine des périodes. Whitlocke osa « demander à la reine si elle avait vu un livre récemment écrit en latin par un certain Milton, anglais, et comment elle en aimait le style; elle loua hautement la matière d’une partie de l'ouvrage et la langue » (75). Ce compliment
(72) Ces vers ont aussi été traduits par Delille, qui les attribue à Milton, suivant sur ce point certains auteurs anglais. Mais Masson, Poetical Works of John Milton, IT, 343-52, démontre abondamment qu'il convient de les laisser à Marvell. — Delille (éd. Didot, grand in-8°, 1835, p. 862) délaie en douze alexandrins les quatre distiques pentamétriques de l'original et s'approprie sans le dire le dernier vers &e la traduction de Voltaire.
(73) V. 121. — Les instructions de Whitlocke (Journal. I, 81-7) lui omlonnaient « de représenter la véritable nature des différends actuels entre cette République et celle des Provinces-Unies ».
(74) Tbid., pp. 90-1. — Dans la Répétition transprosée, en 1673, Marvell racontera une histoire gaillarde dont l'héroïne semble bien être Christine qu’il n'aura plus alors aucune raison de flatter mais dont il taira le nom, peut-être en mémoire de ses vers d'autrefois (Grosart, III, 172-3, cité infra, ch. VII).
(75) Journal, I, 200, 203, 417. La conversation avec la Reine au sujet de Milton est du 13 février 1653/4. La Defensio secunda parut en mai.
ne laissa pas d’être rapporté, peut-être par Marvell, au grand homme qui sous la sévérité de ses dehors cachait une vanité littéraire inquiète. Aussi dans sa Defensio secunda qu’il était en train de composer, introduisit-il à son tour un éloge extravagant de la fille du grand Gustave, l’exaltant au-dessus de la reine de Saba (76) et souhaitant à la Suède d'éviter la calamité de son abdication imminente.
Parmi les personnes à qui Milton fit l'honneur d’un exemplaire de son nouvel ouvrage, figurent Bradshaw, Oxenbridge et Marvell. Celuici fut chargé par l’auteur de remettre à l’ancien président du conseil d'Etat, alors retiré volontairement des affaires publiques, cette défense du peuple anglais où il recevait sa juste part de louanges pour l'exécution du Roi. Cromwell, toujours conciliant, ne demandait qu’à rallier les républicains, mais Bradshaw restait inflexible partisan du gouvernement par les représentants du peuple, c’est-à-dire le Parlement-Croupion ignominieusement dispersé. Milton, aussi républicain dans l’âme que Bradshaw, essayait de convaincre celui-ci que le Protectorat se conciliait fort bien avec leur commun idéal politique, et que le pouvoir exécutif aux mains d’un seul formait un utile contrepoids au pouvoir des assemblées législatives (77). Comme Bradshaw vivait à Eton, Marvell était tout désigné pour exécuter le plan de Milton : il s'agissait non seulement de déposer le livre chez l’ex-président, mais encore d'observer comment celui-ci le recevrait. Le messager qui avait apporté les exemplaires à Eton devait retourner à Londres le soir même porteur des impressions de Marvell. Mais celui-ci s’acquitta trop brièvement de sa mission, et Milton le lui fit sentir. Cette correspondance perdue se devine par la lettre suivante de Marvell à Milton qui nous a été conservée
« Honoré Monsieur —
Je ne me suis pas satisfait moi-même dans le compte-rendu que je vous ai envoyé de ma présentation de votre livre à Monseigneur, quoiqu'il me semblât vous avoir écrit tout ce que le prompt retour du messager le même soir d’Eton m'avait permis de faire, et je m'aperçois qu’en raison de cette hâte je ne vous ai pas non plus donné satisfaction au sujet de la lettre de vous que je devais remettre en même temps. Ayez donc la bonté de me pardonner et sachez que je les ai donnés tous les deux ensemble. Mais Monseigneur ne lut pas la lettre tandis que j'étais avec lui, ce que j'attribuai à la hâte où nous étions et à quelque autre affaire qui le pressait (78) et à laquelle j'en voulus de contrarier une affaire bien supérieure et de bien plus grande importance, j'entends, la lecture de votre lettre. Et pour vous dire au vrai ce que j'imagine je crus qu’il ne voulait pas l’ouvrir en ma présence, parce qu’il pouvait soupçonner que, la remettant juste avant mon départ, j'avais pu apporter dans cette lettre quelque seconde proposition semblable à celle que vous lui aviez faite auparavant par votre lettre en ma faveur. Cependant je me suis assuré qu’il l’a lue depuis, et vous assure qu'il té-
(76) Cf. À Letter to Doctor Ingelo v. 125-6 : Digna cui Salomon wmeritos retuliset honores, Et Saba concretum Thure cremasset Iter.
(77) Masson, IV, 605-6. — Gardiner, Commonwealth, IT, x-5. (78) Le texte anglais est peu clair :« which [ attributed to our Despatch, an&
some other Businesse tending thereto. ».
moigna alors un entier respect pour votre personne, et autant de satisfaction au sujet de votre livre que l'on pouvait en attendre d’un examen si rapide et d’un résumé aussi sommaire que ceux qu’il pouvait tenir alors de moi. M. Oxenbridge à son retour de Londres, vous remerciera, je le sais, pour son exemplaire, comme je le fais avec reconnaissance et en toute humilité pour celui que vous m'avez envoyé. Je vais l’étudier jusqu’à l’apprendre par cœur; car je considère votre livre, selon mon pauvre jugement (que pourtant je voudrais voir aussi juste dans tout le reste) comme la plus compendieuse échelle pour s'élever à la hauteur de l’éloquence romaine. Quand je vois avec quelle aisance il s'élève en tournant avec tant de figures, il me semble que c’est une colonne trajane, sur laquelle nous voyons monter en spirale les monuments gravés un par un de vos savantes victoires. Et Saumaise et More composent un triomphe comparable à celui qu’ornait Décébale, que vous aurez aussi, autant que je puisse savoir, obligés, comme Trajan l’autre vaincu, à se tuer eux-mêmes par l'effet d’un désespoir bien fondé. J'ai une affectueuse curiosité de savoir ce que devient l'affaire du colonel Overton (70), et une joie extrême que M. [Cyriaque] Skyner soit près de vous, bonheur dont je le félicite et que je lui envie à la fois, car il n'y a personne qui vous honore, si je puis dire, plus jalousement que, Honoré Monsieur, Votre très humble et très affectionné serviteur. Eton, le 2 juin 1654 ».
Cette lettre adressée : « À mon très honoré ami Jean Milton, écuyer, secrétaire pour les affaires étrangères à sa maison de la rue Petite France — Westminster > (80) contenta, espérons-le, l’appétit de louanges du grand homme susceptible. En tout cas elle montre sous l’humilité conventionnelle des formules la déférence réelle avec laquelle Marvell regar dait le futur auteur du Paradis perdu, alors beaucoup moins cé- L bre dans son propre pays que dans le reste de l’Europe. Le neveu
e Milton, Edouard Philips, dans la vie qu’il publia de son oncle, nous parle des visiteurs qui, entre 1652 et 1660, fréquentaient la maison de la rue Petite France : « Lady Ranala [Ranelagh].. tous les savants étrangers de renom... et en dernier lieu des amis particuliers qui avaient pour lui une haute estime, nommément M. André Marvel, le jeune Lawrence (fils du président du conseil d’état sous Olivier) à qui est adressé un des sonnets contenus dans ses poèmes imprimés; M. Marchamont Ncedham, rédacteur du journal le Mercurius Politicus; mais pardessus tous M. Cyriaque Skinner, qu’il honora de deux sonnets » (&r).
Notons sur cette liste la présence de Marchamont Needham (ou Nedham), assez méprisable individu, transfuge de tous les partis et pam-
(79) Voir Masson, IV, 606-8. Cet officier, soupconné de complot républicain et anabaptiste venait d'être amené de Hull à Londres pour y subir un interrogatoire. 11 eut une entrevue avec Cromwell aut le fit relâcher, maïs pour peu de temps car en janvier 1654/5 on le trouve à la Tour de Londres où il restera jusqu’à la mort d'Clivier.
(80) On voit que le nom de Bra@shaw ne se trouve pas dans la lettre: aussi Thomas Birch qui la publia le premier dans sa vie de Milton en 1738 croyait-il que « My Lord » désignait Cromwell. Mais voyez la communication de KR. Carruthers Cans Notes and Queries, Sér. LI, vol. VIII, p. 90 (1850).
{81) The Life of John Milton (1694) p. xxxvur.
phlétaire à gages, qui avait commencé sa carrière de journaliste dans le camp royaliste et qui du jour au lendemain avait retourné sa veste. Sans talent littéraire, il avait le sens de ce qui pouvait rallier les masses amorphes au protectorat. Ne s’embarrassant pas de principes politiques, il préchait, avec une monotonie qui faisait sa force, la soumission au pouvoir de l'épée, décoré du nom de manifestation de la providence. Milton devait croire à la sincérité, sinon à l'élévation, de l'attitude de Nedham, et lui avait peut-être fait l'honneur de collaborer à son journal, dans un tout autre style d’ailleurs. Confiance imméritée, car sous la Restauration la plume vénale écrira pour le ministère de Danby, et recevra de Marvell lui-même une réponse sévère et méritée (82). Mais cette association fâcheuse entre les défenseurs désintéressés du protectorat et celui-ci qui ne l'était point, resta longtemps une arme aux mains de leurs ennemis. Le biographe royaliste de Nedham ne manquera pas de l’appeler « un grand compain de Milton » (83). L’historien tory Laurent Eachard, au début du 18° siècle, profitera du hasard qui fit mourir Marvell et Nedham la même année pour les associer dans une même notice nécrologique : « Tous deux esprits pestilentiels, et incendiaires notoires. Mais M. Marvell avait en apparence plus d’honnêteté et de fidélité à sa cause. » (84).
Le 16 décembre 1654 Cromwell fête le premier anniversaire de son élection comme Protecteur. Pour cette occasion Marvell a écrit un poème dithyrambique en anglais qui est son premier grand effort comme poète de cour. La composition à vrai dire pêche comme dans tous les ouvrages un peu longs de notre auteur, par le défaut essentiel de sa race, et aussi parce qu’il a voulu faire une annale de 1654 (85), sans d’ailleurs se tenir strictement dans les limites de son sujet. Chaque paragraphe, décrivant un incident distinct, ou renfermant une comparaison épique, est d’une belle venue, s'ouvre et se ferme par un ou deux vers énergiques ou sonores (86). Mais les transitions manquent souvent ou sont gauches. L'ordre mi-logique, mi-chronologique amène des répétitions (87). En réalité le poème possède deux faces essentielles : l’une tournée vers le dehors, l’autre vers l’Angleterre.
Pour l'extérieur il continue et développe les idées exprimées dars l’épitre à Ingelo. Cromwell, tant par conviction que par politique, veut employer à l'étranger le zèle protestant dangereux pour son autorité.
(82) Wood, Athenae (Ed. Bliss, 1188). — An Account of the Growth of Popery… (Grosart, IV, 316-7 et 375). Marvell ne nomme pas Nedham mais le désigne assez clairement comme l’auteur du Packet of Advice et du Second Packet of Advices to the men of Shaftesbury.
(83) Wood. Fasti (Ed. princ. I, 882) : «a great crony of Milton ».
(84) The History of England (1718), III, so1. — Voir p. 439 une autre allusion à Marvell.
(85) The First Anniversary Of the Government under O.C., v. 12 «the yearly Ring »:; - v. 182 & our yearly Song ».
(86) V. 66, 124, 130, 215, 221-2, etc...
(87) Cf. par exemple les v. 09 sqq. et 346 sqq. — ou les v. 87-08 et 245-8.
Après avoir fait la paix avec la Hollande et resserré de son mieux les liens qui unissent l’Angleterre à la Suède, il décide, ne pouvant convaincre ces deux pays de se joindre à lui dans une croisade générale contre le papisme, d’attaquer du moins l'Espagne en son point le plus vulnérable, les Antilles. D'ailleurs il s’imagine que la guerre restera limitée à ce coin du globe et que l'Espagne ne cherchera pas à se venger en Europe. Cette politique pleine d'illusions, où les prétextes religieux déguisent, pour leurs auteurs sinon pour le reste du monde, une expédition de pirates entreprise en pleine paix, enthousiasme Marvell. Au moment où il écrit, une flotte sous le commandement de l’amiral Penn se prépare, dans le hâvre de Portsmouth, à mettre à la voile. L’amiral a reçu, depuis quelques jours seulement, ses ordres secrets qui sont d’aller s'emparer de Saint-Domingue. Le public anglais discute les diverses hypothèses sur l'emploi de cette flotte auxquelles le protecteur se plait tour à tour à donner de la vraisemblance. L’ambassadeur d’'Espagne fait une démarche expresse pour savoir les intentions de Cromwell, mais n'obtient pas de réponse. C’est seulement en mars 1655 qu’Anglais et étrangers seront fixés (88). Aussi pour que Marvell, sous une forme symbolique, fasse apparaître dans le nouveau monde la flotte de Penn (89), faut-il qu'il ait des renseignements de première main ou un sens presque divinatoire. Il félicite le protecteur d’avoir « enchâssé le secret dans le nombre » (90), ce qui veut dire en bon anglais commencé les hostilités avec de grands armements sans déclaration de guerre. Il justifie l'agression par les cruautés exercées sur les Indiens (91), sans se demander si les colons puritains de la Nouvelle-Angleterre n’ont rien à se reprocher sur ce chapitre. Nul poème de Marvell n’est aussi rempli d’allusions et de citations bibliques (92); nul n'est plus belliqueux et, pour employer l’épithète que ses compatriotes inventeront au XIX°* siècle et renieront pudiquement au XX, plus impérialiste.
Mais si Marvell s'adresse volontiers aux rois étrangers pour leur faire la leçon ;
Maïlheureux princes, élevés dans l’ignorance, égarés les uns par la malice, d’autres plus nombreux par l’erreur (03),
s’il leur reproche
de chanter toujours hosanna à la prostituée de Babylone égarés les uns par la malice, d’autres plus nombreux par l'erreur (92).
(88) Gardiner, Commonwealth, IT, 473-4, 476-0, III, 348, 353, 368, 387, 390, 400-5. Pour Gardiner la guerre avec l'Espagne est un tournant &écisif de la révolution anglaise : «le matérialisme submerge » l'esprit puritain. — Guizot, République, II, 171-82, 194-8.
(90) V. 381 : He Secrecy with Nümber hath inchas’d.…
(91) V. 115. — Cf. Gardiner, Commonwealth, III, 343.
(02) Empruntées surtout à l'Ancien Testament et à l’Apocalypse, ce qui est caractéristique du puritain, — Au v. 126 Cromwell est appelé & angelic », c’est-à-dire messager du Seigneur.
(03) V. 117-8 : Unhappy Princes, ignorantly bred,
By Malice some, by Errour more misled ;..
(94) V. 113-4 : Hence still they sing Hosanna to the Whore,
And her whom they should Massacre adore
TEE
il remet à une autre occasion (elle ne viendra jamais) son dessein de leur faire entendre toute la vérité :
Si le Ciel bienveillant donne à ma vie la durée,
le loisir à mon âge et à ma faiblesse la force,
alors je secouerai un jour avec des accents plus graves
votre paresse royale et vous éveillerai de vos longs sommeils ;
tel le chasseur qui devance l’aurore,
Sonnant de son cor perçant pour les rois qui chassent la Bête (95).
Pour le moment il se tourne vers ses compatriotes, comme le montre le choix de la langue anglaise; il veut leur faire sentir les bienfaits du protectorat, et les méfaits des autres formes de gouvernement. Dans ce poème la politique intérieure tient la première place. Les invectives contre les monarques ne s'appliquent pas seulement à ceux du continent. Les Stuarts sont aussi et surtout visés
Ils combattent par procuration mais font le mal en personne,
et ils ne sont forts que contre leurs sujets.
Leurs autres guerres ne sont que luttes feintes,
mais cet ennemi commun est toujours opprimé;
s'ils sont vainqueurs, ils tournent contre lui leur puissance accrue; s'ils sont vaincus ils font passer sur lui leur rage.
Nul souci ne les tient des choses célestes,
sauf quand avec des astrologues ils demandent à Jupiter
combien de temps leur étoile suspend encore
le châtiment mérité par leur vie coupable (96).
Le Roi-Martyr n’est pas épargné : tel Achab, le mari de Jézabel, s’il a été mouillé par l'orage, c’est qu’il a négligé les avertissements du pro-
phète Elie (97).
Mais les royalistes ne sont pas les seuls ennemis du protecteur; plus
dangereux peut-être sont ceux qui ne lui pardonnent pas d’avoir dispersé le parlement-croupion. Aussi Marvell à trois reprises justifie-t-il cet
(o5) V. 119-24 : If gracious Heaven to my Life give length, Leisure to Time, and to my Weakness Strength, Then shall I once with graver Accents shake Vour Regal sloth, and your long Slumbers wake Like the shrill Huntsman that prevents the East, Winding bis Horn to Kings that chase the Beast. L'’allusion générale à l’Apocalyse est certaine; peut-être le v. 124 renfernte-t-il une allusion particulière au chap. XVII, versets 12-16-17. (96) V. 27-32, 37-40.
They fight by Others, but in Person wrong, And only are against their Subjects strong; Their other Wars seem but a feign’d contest, This Common Enemy is still opprest; If Conjuerors, on them they turn their might; If Conquered, on them they wreak their Spight No other care they bear of things above But with Astrologers divine, of Jove, To know how long their Planet yet Reprives From the deserved Fate their guilty lives :… (07) V. 233-8. — Cf. Rois, III, xvrrt, 43-44. — Marvell semble ici avoir pris quelque liberté avec le texte sacré car dans cette occasion du moins Achab ne cé-
sobéit pas à Elie.
acte illégal mais nécessaire. Il raille « ces politiques ennuyeux qui pendant mainte année ont raclé leur violon > sans en tirer un accord, et dont les promesses de liberté n'étaient qu'un mirage; il maudit l’avidité de ceux
dont le gosier multiple pouvait avaler en une heure cette île que la mer ne peut pas dévorer (98).
La dictature militaire s’autorise de l’exemple de Gédéon qui
devenu grand pour avoir vaincu deux rois
étendit sur la paix un pouvoir guerrier;
Israel en silence le vit raser la tour de Penuel
et châtier les anciens de Succoth
avec les épines et les ronces du désert.
Nul roi n'aurait pu employer ainsi la force... (99).
Et dans une de ces métaphores nautiques rapportées de ses voyages Marvell compare l'initiative de Cromwell à celle du matelot vigoureux et expérimenté qui se saisit du gouvernail au milieu du désarroi général, et ramène en pleine mer le navire prêt à se briser sur des écueils invisibles. Qu'importe si les passagers ingrats ou aveugles lui reprochent de les avoir écartés du « rivage fatal » ! (100).
Après la violence légitime contre une fausse liberté, est venue une politique constructive. Tel Amphion, Cromwell a fait sortir de terre - une cité nouvelle, où les diverses tendances s’équilibrent, et où la religion tient la première place. Sans doute l’uniformité n'est-elle pas nécessaire à condition que chacun se tienne à l’endroit assigné; les esprits les plus rebelles consolident l'édifice par leur opposition même; mais les vrais piliers de l’état ce sont les hommes d’ordre, entendez les ralliés; un « libre sénat », ironie inconsciente pour désigner le premier parlement du Protecteur, sert de base à tout l'édifice (101). Les Anglais jouissent de toute la liberté possible; malheureusement ils en veulent davantage (102). Les Niveleurs, si Cromwell ne les tenait en respect, auraient vite fait, « buissons ambitieux » de consumer les cèdres (103). Surtout les sectes religieuses pullulent et leur audace ne connait aucune borne. Le poète, satirique jusque dans le dithyrambe, s’emporte contre ces puritains coupables de pousser à l’absurde les prin-
(98) V. 69-72 : While tedious Statesmen n'any years did hack, Framing a Liberty that still went back:
Whose num’rous Gorse could swallow in an hour That Island, which the Sea cannot devour
(09) V. 249-55 : When Gideon so did from the War retreat,
; Yet by tha Conquest of two Kings grown great, He on the Peace extends a Warlike power, And Js’rel silent saw him rase the Tow’r:
And how he Succoths Eleders durst suppress, With Thorns and Briars of the Wilderness.
No King might ever such a force have done :...
Cf. Juges, VIII, 16-17.
(xor1) V. 49-08.
(103) V. 260-4. — Cf. Juges, IX, 14-15.
cipes mêmes du puritanisme; il perd tout sang-froid et jamais il ne dépassera en violence ces vers :
Maudites locustes, que votre roi crache du centre de l’abime sans fond:
vagabonds, adultères, menteurs, restes de Munzer, sorciers, athées, jésuites, possédés ; vous qui diffamez l’Ecriture et les lois avec la même liberté que les aiguillettes et les broderies : Ô race très hypocritement austère !
résolus à nous ramener aux mœurs des anciens Pictes, vous pouvez bien jouer l’Adam et l’Eve, oui et le serpent aussi, qui les trompa (104).
Aïnsi se trouvent confondus dans une même réprobation les anabaptistes, les hommes de la cinquième monarchie qui attendent la venue prochaine du Christ (105), les adamites qui ont fait de la nudité une condition du salut, et même les inoffensifs trembleurs, qui tremblent (106) de voir le protecteur rétabli après l’accident de Hyde Park, où ses chevaux emballés ont failli l’écraser sous les roues de son carrosse. Quoique vieux de trois mois et déjà célébré par nombre de poètes amis et ennemis (107), cet incident ne pouvait être omis par Marvell, et de fait il tient une grande place dans le poème, où il prend une valeur symbolique : les péchés du peuple anglais, son indocilité, ont failli attirer sur lui le plus grand des malheurs, la perte de son maître (108).
Pourtant Cromwell ne veut point être roi (109). Le poète l’en loue, prenant pour texte l’apologue de Jotham, et jouant sur l'olivier qui refusa la royauté des arbres (110). Dans une formule habile, Marvell cherche à persuader ses compatriotes que le régime protectoral concilie la nécessité de maintenir le prestige de l’Angleterre et le respect des principes républicains :
Vu de l'étranger Cromwell semble un roi et quelque chose de plus, dans son pays un sujet sur le terrain de l'égalité (111).
(104) V. 311-20 : Accursed Locusts, whom your King does spit
Out of the Center of th’unbottom'd Pit;
Wand’rers, Adult’rers, Lyers, Munser's rest,
Sorcarers, ÂAtheists, Jesuites, Possesst;
Vou who the Scriptures and the Laws deface
With the same Liberty as Points and Lace:
Oh Race most hypocritically strict !
Bent to reduce us to the ancient Pict;
Well may you act the Adam and the Eve;
Ay, and the Serpent too that did deceive.
Thomas Munzer, l’un des fondateurs de la secte &es anabaptistes, fut exécuté en 1525. — Margoliouth croit que Munser représente plutôt Munster, ville où les anabaptistes avaient appliqué leur doctrine en 1534-5.
(105) V. 27 : That their new King might the fifth Scepter shake..
(106) V. 298 et 322.
(107) Gardiner, Commonwealth, III, 38-09.
(109) Ici Marvell se trompait sans doute : la proposition de donner la couronne royale à Olivier, faite au parlement le 23 décembre 1654, sept jours après l’anniversaire par le régicide Garland, est appuyée par le fils préféré du protecteur, Henri.
(zro) V. 256-60.. — Cf. Juges, VIII, 22-3, IX, 8-13.
(x11) V. 389-90 : Abroad a King he seems, and something more,
At Home a Subject on the equal Floor.
Are 198 —
Deux ans se passent sans que le poète officiel se fasse de nouveau entendre. À vrai dire nous ignorons ce qu'il devient en 1655 et 1656. Par contre l’année 1657 nous le montre resserrant encore les liens qui l'attachent au protecteur.
C’est d’abord en juin ou juillet un poème sur la victoire de la flotte anglaise à Santa-Cruz de Ténériffe (112). L'expédition de Saint-Domingue a complètement échoué et la conquête de la Jamaïque n’a suffi à consoler ni le peuple ni le gouvernement. L'Espagne indignée a déclaré la guerre, malgré son épuisement et la lutte difficile que ses armées soutiennent contre celles de Turenne en Flandre. Incapable de se mesurer sur mer avec les vaisseaux de Blake, elle cherche seulement à assurer l’arrivée des galions qui lui apportent la redevance du nouveau monde. Après une attente assez ingrate la flotte anglaise remporte au large de San-Lucar un premier succès chanté par Waller. Mais l’honneur de célébrer le plus grand et le dernier triomphe de Blake, l’anéantissement de la flotte d'argent le 20 avril 1657, revient à Marvel. À la vérité il s’en acquitte médiocrement. Ce n’est pas faute d’enthousiasme patriotique, ni d'amour pour les choses de la mer qu’il connaît bien. Dans son poème précédent il a exprimé par avance la pensée aujourd'hui banale de Lemierre :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde (113).
Non, ce qui nous gâte le poème de Marvell, ce sont d’abord trop de concetti indignes de l’occasion : l’inévitable jeu de mots sur guilt (culpabilité) et gilt (dorure), le canon qui transforme la zone tempérée en zone torride, les chênes que l’explosion des navires fait monter plus haut que les cèdres, les lauriers que l’on cueille même sur la plaine liquide (114); c'est aussi un soupçon de courtisanerie; le vrai vainqueur, encore qu’il soit nommé dans le titre, passe au second plan; Blake était pourtant une noble figure, un patriote moins remarquable par ses qualités de tacticien que par son courage indomptable et sa fidélité à son devoir de soldat et de marin, sous un gouvernement que, républicain au fond du cœur, il n’aimait guère (115). Mais Marvell n’a d’yeux que pour Cromwell (116). il répète sans cesse que son génie gagne des batailles à distance,
(112) On the Victory obtained bv Blake over the Spaniards, in the Bay of Santacruse, in the Island of Teneriff. 1657. — Cette victoire fut annoncée par :Thurloe au parlement le 28 mai. Le poème fut écrit entre cette date et le 10 août, jour où parvint à Londres la nouvelle de la mort de Blake.
(113) The First Anniversary, v. 369 :
The Ocean is the Fountain of Command...
(x14) On the Victory, v. 4, 124, 129-30, 146.
(115) Gardiner, Commonwealth, II, 136-8.
(116) V. 14-16, 39-44, 50-2, 65-6, 101, 114, 145-8, 168. — Grosart, I, 214, s’est imaginé que le poème était adressé à Blake et a torturé la syntaxe (note sur le V. 103) pour soutenir cette théorie manifestement fausse. — Margoliouth a découvert une édition de ce poème faite en 1674, d'où Cromwell disparaît pour ne pas attirer sur l’imprimeur les foudres de la censure. — Les flatteries de Marvell à Cromwell sont plus outrées que celles de Boileau à Louis XIV; &u moins le grand monarque assistait-il en personne au passage du Rhin et à la prise de Namur.
telles les étoiles favorables qui, même absentes pour les sens, versent sur leurs protégés leur bienfaisante influence (117);
et le dernier vers du poème nous montre la Renommée sonnant dans sa trompette les louanges de Cromwell. Enfin le poète ose reprocher à PEspagne, contre toute évidence, « d’avoir rompu la paix » (x18), et ne se fait pas scrupule de conseiller, sans doute en guise d’indemnité, l’annexion des Canaries :
Le meilleur des pays devrait avoir le meilleur des rois (119).
Aussi ne pouvons-nous prendre très au sérieux sa vertueuse indignation contre l’or corrupteur ni son souhait que tout ce métal suive au fond de l'océan les lingots que Blake y a envoyés (120).
Cromwell vient d'opposer à une nouvelle proposition de prendre la couronne un refus que l'avenir prouvera définitif. Mais maintenant Marvell est de ceux qui souhaitent et espèrent la lui voir accepter. Il n'hésite pas à donner de son propre chef au protecteur le titre dont celui-ci ostensiblement ne veut pas.
La même année Marvell atteignit enfin le but de son ambition et fut nommé secrétaire pour la langue latine. Plus tard quand on lui reprochera d’avoir servi l’usurpateur, il répondra avec une vérité qui n’exclut pas la restriction mentale : « Je n’eus absolument aucune part, même de très loin, aux affaires publiques, ni aucun rapport avec les personnes qui exerçaient alors le pouvoir jusqu’en l’année 1657 ». Il faut entendre : « aucun rapport officiel », puisque le poète passe sous silence le préceptorat de Dutton, et, même avec cette interprétation, les ennemis de Marvell auraient eu beau jeu à lui reprocher ses poèmes politiques si ceux-ci n'étaient pas restés inédits, sauf un qui avait été publié anonymement. Les explications que donne notre auteur pour justifier sa conduite en 1657 semblent elles aussi avoir été inventées après coup. « Alors il est vrai je pris un emploi, auquel je n'étais pas tout à fait impropre, et que je considérais comme le plus innocent et le moins dommageable aux affaires de Sa Majesté de tous ceux que comportait ce gouvernement usurpé et irrégulier que tous devaient alors subir. Et je m’en acquittai dans le même esprit sans désobliger une seule personne » (121). La vérité, nous le savons, est que Marvell avait pour le
(117) V. 147-8 : So prosperous Stars, though absent to the sence, Bless those they shine for, by their Influence.
(x19) V. 40 : The best of Lands shoul& have the best of Kings.
(x21) The Rehearsal transbros’d, 2n4 part (Grosart, III, 322) : & … T never had any, not the remotest relation to publick matters, nor correspondence with the persons then predominant, until the year 1657, when indeed Î enter’d into an employment, for which I was not altogether improper, and which I consider’d to be the most innocent and inoffensive toward his Majestie’s affairs of any in that usurped and irregular government, to which all men were then exposed, And this I accor@ingly
protecteur une admiration grandissante et qui se teignait maintenant d’affection. Il lui fallait aussi gagner sa vie, et depuis quatre ans il guettait une vacance dans le personnel du secrétariat d'état. Or Philippe Meadows, qui lui avait été préféré en 1653, fut désigné pour une mission temporaire au Danemark et partit le 31 août 1657. Le 2 septembre suivant Marvell devint secrétaire latin avec plein traitement, soit 200 livres sterling par an, et à titre permanent. Le curieux de l'affaire, c’est qu’il ne semble pas y avoir eu de rapport direct entre ce départ et cette nomination, car un certain Sterry fut chargé le 8 septembre par « S. A. le Lord Protecteur sur l'avis du conseil d'état >» de suppléer Meadows pendant l’ambassade de celui-ci avec un traitement de 200 marcs seulement. Comme Meadows resta absent près de deux ans, Sterry se trouvait encore en fonctions lors des funérailles d'Olivier. L’explicätion la plus plausible de l'entrée de Marvell dans les bureaux de Whitehall, est que le départ de Meadows provoqua la création d’un nouvel emploi, mais que la vraie cause de cet accroissement de personnel fut l’activité grandissante de la politique étrangère du Protecteur (122).
Bien qu’il touchât le même traitement que Milton, Marvell n'avait pas une situation égale à celle de son aîné. Il était révocable sans indemnité tandis que Milton bénéficiait d’un arrangement antérieur qui le faisait propriétaire à vie de sa charge (123). De plus le secrétaire d'état, Thurloe, encore qu’il füt le bras droit de Cromwell, n’avait pas théoriquement autorité sur Milton, tandis qu’il donnait des ordres à Marvell. Il ne semble pas non plus que celui-ci ait assisté aux séances du conseil privé comme Milton avait assisté à celles du conseil d’état en prêtant serment de garder le silence sur ce qu'il y entendait (124). Marvell assistait-il même aux séances de la commission des affaires étrangères, choisie au sein du conseil privé, comme le faisait Meadows en 1653 ? (125). Rien ne le prouve. Par contre quelques indications éparses dans les archives permettent de se faire une idée des rapports entre Thurloe et Marvell, rapports qui sont nettement de supérieur responsable à subordonné exécutant. Une compagnie écossaise de navigation
discharg’d without disobliging any one person. there having been opportunity and endeavours, since his Majestie’s happy return, to have discover’ d had it been otherwise ».
(x22) Le récit de Masson, V, 344-6, renferme plusieurs inexactitudes dont les unes ont été relevées par Margoliouth, II, 350, et dont les autres le seront infra. — La nomination @e Sterry figure dans le. Council Order-book où Masson l’a découverte. Celle de Marvell au contraire n’y figure pas. Pour en fixer la date il faut procéder indi- rectement. Dans les State papers of secretary Thurloe, NII, 486, se trouve une liste de « débours en vue du gouvernement depuis le 1° novembre 1657 jusqu’au 1° novembre 1658 ». À la date du 3 septembre 1658 on lit : « A M. André Marvell, son traitement d’un trimestre pour travail au profit de l’état, dû le [2] décembre 1657 : so livres sterling ». Masson n’a connu que le texte imprimé qui supprime le quantième, et a cru que Marvell avait été nommé à la fin de septembre à la place de Sterry défaillant, Margoliouth a rétabli le texte exact en consultant l'original manuscrit à la Bodléienne (Raw. MS. À 62, p. 49) et du coup a montré que la nomination de Marvell était antérieure à celle @e Sterry. Masson s'est trompé aussi en imaginant que celui-ci n’était pas entré effectivement en fonctions; voir infra — On voit que Cromwell ne se piquait pas de payer ses fonctionnaires, même les plus proches, avec une scrupuleuse régularité, puisque Marvell toucha son premier quartier avec dix mois de retard.
(123) Masson, V. 177-82.
(124) Masson, IV, 18.
(x25) Ibid, 525.
Des