ER ANUS
adresse une pétition au conseil d'état contre le gouverneur portugais de l’île de Saint-Thomas [San Tome] qu’elle accuse d’avoir saisi arbitrairement un de ses navires et mis à mort l'équipage. L'affaire est vieille de quelque vingt ans; le gouverneur incriminé a été rappelé et est mort; la guerre civile et l'instabilité du gouvernement britannique ont encouragé les Portugais à refuser satisfaction. Thurloe écrit en marge de la pétition : « M. Marvaill, je vous prie d'écrire une lettre, au sujet de cette pétition, au roi de Portugal ». Sans doute le poète s’acquitta-t-il de cette tâche fort éloquemment, car il savait, nous l'avons vu, parler aux rois. Mais il ne semble pas que cette démarche ait jamais eu de résultat (126). — Marvell était aussi tout désigné par l'élégance de ses manières pour saluer les ambassadeurs à leur arrivée en Angleterre. Celui des Provinces-Unies, Nieuport, écrit le 30 juillet/9 août 1658 aux Etats-Généraux : « Le dit seigneur [Thurloe] fit aussitôt préparer une barque de Son Altesse et me l'envoya avec un gentilhomme appelé Marvell, qui est employé à écrire les dépêches en langue latine. Dans la nuit mon fils revint [de Westminster] et m’apporta à Gravesend une lettre dudit seigneur secrétaire datée de Whitehall, le 24 juillet vieux style, où celui-ci me disait que le gentilhomme [Marvell], m'était envoyé expressément pour me saluer et pour causer avec moi de ma réception, et que lui [Thurloe] ne m'en dirait donc pas davantage Le jour suivant ledit gentilhomme arriva avant le prêche du matin pour me souhaiter la bienvenue au nom de Son Altesse le seigneur protecteur et pour m'offrir une réception publique avec barques et carrosses et aussi l'hospitalité que l’on donne ordinairement aux ambassadeurs de premier rang. > Nieuport explique ensuite qu’il refusa cette cérémonie pour gagner du temps et termine : « Je me rendis à Londres avec le dit gentilhomme dans la barque, de nuit » (127). Un mois plus tard, alors qu’Olivier était à l’agonie, l'agent à Londres \ de l’Electeur de Brandebourg, Schlezer, voulait à toute force voir Thurloe pour lui communiquer les inquiétudes de son maître au sujet de l'attitude agressive du roi de Suède; le secrétaire d'état prétexta la maladie pour ne pas recevoir cet importun, car le Protecteur était resté fidèle à ses sympathies suédoises; Schlezer ne put voir que Marvell et dut se contenter de lui remettre la lettre de l’Electeur sans parvenir à traiter la question verbalement (128).
En somme le rôle de Marvell, subalterne pour le moment, lui permettait de faire l’apprentissage des grandes affaires. Si dans l'opposition il appréciera sévèrement les actes du pouvoir, c'est qu’il aura connu de près un système politique qui administrait et gouvernait avec pro-
bité et énergie.
(126) Calendar of, State papers, colonial, p. 462. —Une tentative pour savoir si la lettre de Marvell se trouvait toujours dans les archives portugaises n’a obtenu aucun succès. —Milton rédigea de nombreuses lettres au roi &e Portugal; june d’entre elles, écrite en octobre 1656 appuie la réclamation d’un négociant anglais lésé par la compagnie du Brésil (Masson, V, 280).
(127) Thurloe, State papers, VII, 298. — Cf. Masson, V, 399-402.
(128) Thurloe, State papers, VII, 373.
Tout en travaillant dans les bureaux de Whitehall, Marvell reste | poète et célèbre en des vers de circonstance le mariage de Marie Cromiwell, troisième fille du protecteur, avec Thomas Belasyse, vicomte
Fauconberg, le 19 novembre 1657 (129). Ce noble authentique, de famille royaliste mais trop jeune pour avoir pris part lui-même à la guerre civile, a aisément obtenu la main de la quasi-princesse, fort peu puritaine. En Cromwell le père de famille soucieux d'établir ses filles et le chef d'état toujours prêt à rallier autour de lui les opposants se sont trouvés d'accord pour agréer ce parti avantageux. Mais la convention poétique aussi bien que l'admiration profonde de Marvell pour le protecteur exigent que soient dépeintes avec exagération l’humilité du prétendant et la hardiesse de son entreprise. Endymion amoureux de Cynthie l’implore d'écouter un simple mortel et n'obtient d’abord que des réponses dédaigneuses : on lui dit de retourner à ses moutons (130). Mais le berger exprime avec une telle ardeur des pensées incandescentes renouvelées de Donne (131) que la déesse commence à se laisser fléchir. Le chœur encourage Endymion par l’exemple « d’Anchise, berger lui aussi, qui cependant est étendu à l'ombre sur J'Ida et folâtre avec la sœur cadette » de Cynthie (132). En cette Vénus reconnaissons Françoise Cromwell qui vient d’épouser il y a huit jours le jeune Rich, petit-fils du comte de Warwick. Mais soyons discrets, car il convient de ménager les sentiments du pauvre Dutton.
Puis Endymion monte pour s'approcher de l’aimée sur le sommet du Latmos. Cynthie lui objecte la jalousie des autres astres, entendez les rois et princes du continent, rivaux trop forts pour un simple vicomte. Mais le berger métaphysique ne se laisse pas prendre au dépourvu
Les astres sont fixés à leur sphère
et ne peuvent, quand ils le voudraient, s'approcher.
Des amours mortelles se font valoir l’une l’autre
tandis que les étoiles s’éclipsent en mêlant leurs rayons (133).
Du coup Cynthie est convaincue et Jupiter donne son consentement :
Car il n’aima jamais marier ses enfants dans l’empyrée;
(129) Two Songs at the Marriage of the Lord Fauconberg and the Lady Mary Cromwell. — Pour le mariage voir Carlyle.
(130) First song, v. 12 : Or if a Shepheard, watch thy Sheep. (131) Vers 13-16, 19-22, 25-8.
(132) Vers 30-2 : Anchises was a Shepheard too; Vet is her younger Sister laid Sporting with him in {das shade :… (133) Vers 45-8 : The Stars are fix’ d unto their Sphere, And cannot, though they would, come near.
Less Loves set of each others praise, While Stars Eclypse by mixing Rayes.
être honnête, vaillant et sage rend un mortel digne d’une divinité (134);
allusion peut-être aux espoirs déçus du roi des Ecossais, le futur
| Charles IT qui, d’après certains racontars n'aurait pas eu de scrupule à épouser la plus jeune fille du protecteur (Françoise) pour remonter sur le trône du Roi-Martyr (135).
Ce poème dialogué avec chœur, ainsi qu’un autre également dialogué et composé pour la même occasion, fut peut-être récité ou chanté par plusieurs personnages. Assez tolérant quand il pouvait suivre son inclination personnelle, Cromwell fermait les yeux sur une renaissance du drame à qui la musique servait de déguisement. L'année précédente Davenant, filleul et peut-être fils de Shakespeare, sorti depuis peu des prisons de la république grâce à l’intercession de Milton, avait fait jouer dans l’hôtel d’un grand seigneur son Siège de Rhodes, et l’année suivante il devait donner sur un théâtre public La cruauté des Espagnols uw Pérou, pièce destinée à exciter l’opinion contre l’ennemi national (136). Il y eut là une tentative pour réconcilier le puritanisme et la scène selon la formule du Comus de Milton. Mais la Restauration allait lâcher la bride aux auteurs et aux acteurs, et par contre-coup raidir les puritains dans leur aversion, préparant ainsi l'inintelligence théâtrale du grand public anglais d’aujourd’hui ou du moins d’hier. Pourtant Marvell qui aimait l’art dramatique et qu’une certaine liberté de langage n'effrayait pas, ne devait pas se priver de fréquenter les théâtres grands ouverts dès 1660 (de multiples allusions contenues dans ses œuvres en prose le prouvent). Il ne devait jamais écrire pour eux, comme il l’eût peut-être fait si le protectorat avait duré plus longtemps.
Mais le 3 septembre 1658 Olivier Cromwell mourait à l’âge de cinquante-neuf ans. Marvell sous le coup de la douleur écrivit le dernier | etste plus beau de ses poèmes officiels. Encore ce mot produit-il une * fausse impression quand on parle d’une œuvre aussi touchante, aussi personnelle, et aussi dégagée des préoccupations politiques qui remplissaient les poèmes précédents.
Certes le satirique reparaît malgré tout pour railler ceux qui auraient voulu voir le grand capitaine tomber sur un champ de bataille,
(134) Vers 55-8 : For he did nèver love to pair His Progeny above the Air; But to be honest, valiant, vwise, Makes Mortals matches fit for Deityes.
(135) Voir Masson, v. 306, ‘et Pepys, Journal, à la date du 13 octobre 1664. (136) D'après Masson, V, 274n., Davenant aurait comme Marvell composé un épithalame en l'honneur du matiage de Marie Cromwell, mais nous n’avons pu découvrir ce poème au Musée britannique.
tels ces spectateurs ignorants qui blâment le dernier acte à moins que le prince applaudi par eux ne soit tué (137),
et aussi pour lancer un trait aux irréconciliables
Quelle prudence plus qu’humaine ne lui a-t-il pas fallu
pour maintenir l'accord entre des esprits également chers et [si différents !
Les pécheurs, trop conscients de leur dépravation,
restent faibles et dociles à la volonté du dirigeant;
mais pour les bons (trop nombreux ou trop rares)
toute loi est inutile; toute récompense leur est due.
O hommes égarés, sinon par amour du moins par honte,
épargnez votre propre renommée si vous n'avez cure de la
[sienne ; de peur qu’on n'ose voir en votre zèle un masque, et penser que le Ciel seul est capable de vous gouverner (138).
Le bel esprit non plus ne se laisse pas tout à fait réduire au silence par le funèbre sujet
Les vents reçoivent le tonnerre et le dépassent en force, comme s'ils s’essayaient eux aussi à tonner…
Nombre d'hommes dépérissent de maux inconnus
et se hâtent de mourir pour ne pas voir sa mort. (139).
Mais la mythologie n'intervient que d’une manière discrète et de même la Bible. Certes Cromwell est comparé à Nisus, roi de Mégare (140), et aussi à Moïse, Josué, Jacob et David (141). Mais le poète ne fait que se conformer à une habitude; il ne cherche pas ces noms et ces images qui viennent naturellement sous sa plume. Plus qu’un admirateur célébrant un grand homme c’est un ami pleurant la mort d’un ami.
Car à défaut d’autre preuve ce poème permet d’affirmer que Marvell avait fréquenté le protecteur dans l'intimité. Lorsqu'il faisait en 1654 l'éloge de la mère de Cromwell, morte depuis peu à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, ses paroles étaient banales dans leur élé-
(137) À Poem the upon the Death of O. C., v. 9-10 : And blame the last Act, like Spectators vain, Unless the Prince whom they applau& be slain. (138) V. 217-26 : What prudence more than humane did he need To keep so deare, so diff'ring minds agreed ? The worser sort. so conscious of their ill, Lye weak and easy to the ruler’s will:
But to the good (too many or too few).
All law is uselesse, ail reward is due.
Oh ! ill advis’d, if not for love, for shame, Spare yet your own, if you neglect his fame; Least others dare to think your zeale a maske, And you to govern only Heaven’s taske.
(139) V. 115-6, 127-8 : The Winds receive it, and its force out-do, ÂÀs practising how they could thunder too Numbers of Men Gecrease with pains unknown, And hasten not to see his Death their own.
(r41) V. 162, 192, 194, 242, et 293-4.
gance (142). Mais déjà en 1657 un accent plus personnel se révélait dans la part prise par je poète à la joie paternelle du protecteur et au bonheur de Marie Cromwell. Cette fois-ci la fille préférée, Elisabeth, et les petits-enfants, figurent dans ses vers comme des personnes connues (143). Marvell, amoureux de musique, avait-il, grâce à Rogers ou à quelque autre artiste, assisté à ces réunions de famille où
Hi belle MF ESDEISCA RE NAN OU UE rs avec des notes suaves endormait les soucis de son père (144) ?
En tout cas le secrétaire latin est allé, courtisan attentif, au lever du protecteur :
Nous ne nous presserons plus, comme nous en avions coutume
pour chercher le jour, auprès de la porte de sa chambre;
d’où il sortait avec une majesté si imposante
qu'on croyait voir Mars échappé à travers la double grille de [Janus ;
mais toujours tempérée par un air si doux
que jamais soleil d'avril n’a souri si gentiment;
nous n’entendrons plus cette parole puissante nous charmer
dont la force souvent épargna du travail à son bras;
nous ne le suivrons plus là où il passait ses jours
à guerroyer, à délibérer, à prier et à louer Dieu;
car il aimait accomplir lui-même les plus humbles actes du [culte,
comme David dansait sans ceinture devant l’arche.
Plus jamais nous ne prendrons plaisir sans lui.
Aux chevaux fougueux, aux daims sauvages, et aux brillantes [armures (145).
En dépit de la pointe sur Mars, dieu et mois, nous avons là un tableau simple et charmant peint par un témoin de la vie quotidienne de
Cromwell.
Volontairement le soldat victorieux, le chef d'état, sont mis au se-
cond plan; au premier brille le père de famille, bon et même tendre,
(x42) The First Anniversary, V. 159-166.
(x43) V. 29-52. à (144) V. 245-6 Francisca faire can nothing now but weep, Nor with soft notes shall sing his cares asleep. (x45) V. 231-44 : Where we (so once we us’d) shall now no more, To fetch day, presse about his chamber-door; From which he issu’d with that awfull state, It seem’d Mars broke through Janus’ double gate; Yet always temper’d with an aire so mild, No April sunns that e'er so gently smild; No more shall heare that powerful language charm, Whose force oft spar’& the labour of his arm No more shall follow where he spent the dayes In warre, in counsell. or in pray'r, and praise; Whose meanest acts he would himself advance, As ungirt David to the arke did dance.
All, all is gone of ours or his delight In horses fierce, wild deer, or armour bright:… Pour la danse &e David voir Rois II, vi 14-22. En réalité il était ceint d’un éphod
de lin,
religieux sans arrière-pensée politique, « qui pour être prince ne re-
fusait pas d’être homme » (146), et qu'a mis en lumière le dénoue- \
ment fatal
Lui, que la Nature avait formé pour la paix,
mais que le Ciel courroucé avait incliné vers la guerre, et qui, moins utile où il désirait le plus l'être,
était admiré pour ce qu'il prisait le moins, ! méritait une fin dont toutes les circonstances exprimassent sa merveilleuse tendresse de cœur (147).
Les puissances célestes, qui ne peuvent modifier leur propre arrêt, en confient l'exécution à l'Amour et à la Douleur. Eliza atteinte d’une maladie de langueur entraine à sa suite dans la mort un père trop sensible pour lui survivre : tel l’envoûté qui se meurt parce qu’une image de cire à sa ressemblance a été percée d’une aiguille (148).
Mais si la vie de Cromwell « suspendue au souffle de son enfant s’élance impétueusement à la rencontre de la mort » (149) la Nature exprime la douleur qu’elle en ressent par des convulsions : développement classique renouvelé des présages qui annoncèrent l'assassinat de César; mais surtout interprétation symbolique des épidémies et épizooties qui désolèrent l'Angleterre au printemps et à l’été de 1658, et de l'orage qui déracina tant d’arbres centenaires à la veille du grand évènement.
Enfin il ne reste plus aux étoiles qu’à fixer le jour fatal : parmi tant d’autres illustrés par des victoires elles choisissent le plus glorieux, l’anniversaire de Dunbar et de Worcester. Et, comme si ces souvenirs ne suffisaient pas à alléger la douleur publique, « au dernier moment l’âme victorieuse » de Cromwell met en fuite sur la côte de Belgique l’armée espagnole commandée par le prince de Ligne (150).
Puis faisant un retour en arrière, le poète décrit à grands traits la carrière de ce héros qui fut aussi un saint :
C’est lui qui le premier mut des armes aux mains de la Religion, et virilisa la Conscience timorée ;
enseigna au soldat à porter cette cotte de mailles spirituelle,
et, craignant Dieu, à n'avoir pas d’autre crainte.
« Vos coups, disait-il, perceront tout ici bas,
si avant de frapper vous prenez votre élan du Ciel ».
Des armées étonnées se préparaient à fuir,
et des villes fortes furent emportées par ses prières;
c'est ce que raconteront à jamais le champ de bataille
(146) V. 84 : Nor though a Prince to be a Man refus’d (x47) V. 15-20 : And he whom Nature all for Peace had made, But angry Heaven unto War had sway'd, And so less useful where he most desir’'d, For what he least affected was admir'd, Deserve& yet an End whose ev'ry part Should speak the wondrous softness of his Heart,
: And now his Life, suspended by her breath, Ran out impetuously to hasting Death.
(xso) V. 153-4. — Voir Firth, The last years of the Protectorate (x909), II, 208.
de Preston, eÀ Cou jusqu'alors imprenable.
Et lorsque FenWick escalada la dune,
malgré la mer qui l'en séparait, ce fut sa prière qui d'ici \ [prévalut.
Quel homme fut jamais à ce point obéi dans le Cal
depuis que le soleil s'arrêta sur Gabaon à l’ordre de Josué.
Dans toutes ses guerres il fallait bien qu’il triomphât,
lui qui toujours vainquait Dieu avant de combattre avec les
| [hommes (151).
Puis après avoir célébré la bonté, la sagesse et le charme du protecteur, le poète passe brusquement au funèbre spectacle qu’il a été admis à contempler, avant les trop somptueuses funérailles
Je le vis mort : un sommeil de plomb,
un assoupissement mortel recouvrait ses yeux vigilants. Ces tendres rayons s'étaient enfuis sous les paupières,
eux qui naguère versaient dans ses regards cette douceur
ñ [perçante.
| Ce corps, dont le port fut si majestueux et robuste, énervé et privé de vigueur, gisait étendu; tout fané, tout décoloré, pâle et blème, combien différent de cet homme Si fut !
O vaine gloire humaine ! O mort ! O ailes du temps ! O LE monde ! © choses transitoires !
Pourtant il résidait dans sa forme délabrée une grandeur telle que, tout mort qu'il fût, il gisait plus grand que la mort, : et dans sa figure changée, on imagine un je ne sais quoi qui menace la mort de revivre (152).
(xs1) V. 1709-94 : He first put Armes into Religions hand, : And tim’rous Conscience unto Courage man’d The Souldier taught that inward Maii to wear, And fearing God how they should nothing fear. Those Strokes he said will pierce through all below Where those that strike from Heaven fetch their Blow. Astonish’d armyes did their flight prepare, And cityes strong were stormed by his prayer; Of that for ever Preston’s field shall tell The story, and imprégnable Clonmell.
And where the sandy mountain Fenwick scaled, The sea between, yet hence his pray'r prevail'd. | What man was ever so in Heav'n obey’d ; Since the commande& sun o’re Gibeon stay'd ? In all his warrs needs must he triumph, when J He conquer’& God, still ere he fought with men | Le vers 189 fait allusion à la bataille des Dunes (4/14 juin 1658) où Fenwick commandait l’un des régiments anglais qui servaient dans l’armée de Turenne. La bataille
se livra un jour de prières publiques ordonnées par le protecteur. — Voir Firth, ut supra, II, 205. — Pour Îe vers 192, voir Josué, X, 12-14, et pour le vers 194, Genèse, XXII, 28.
; (152) V. 247-60 : I saw him cead, a leaden slumber lÎyes,.
And mortal sleep over those wakefull eyes
Those gentle rays under the lids were fled,
Which through his looks that piercing sweétnesse shed ; That port which so majestique was and strong, Loose and depriv'& of vigour, stretch’d along :
All wither’d, all discolour’d, pale and wan,
Et devançant le jugement de la postérité, du temps
où la vérité sera admise et l’esprit de faction disparaitra, et où ses propres ombres tomberont avec lui (153),
Marvell nous montre le nom de Cromwell glorieux sur la terre et dans le ciel, inspirant à jamais la religieuse énergie du soldat anglais.
Nombre de poètes célébrèrent le Protecteur de son vivant et le pleurèrent après sa mort (154). Parmi eux Marvell passa presque inaperçu : seul son Premier Anniversaire eut les honneurs de l’impression immédiate. On peut supposer qu’un ou deux autres poèmes furent lus à Olivier ou à Richard, mais ni le père, ni le fils, ni la masse du public n'auraient assurément songé à les mettre en balance avec ceux de Waller, dont la réputation atteignait alors son zénith. Nous avons peine aujourd’hui à nous expliquer le respect des contemporains pour les vers de cet homme que sa lâcheté et ses trahisons politiques faisaient justement mépriser. Pourtant Waller avait un sentiment net et fort de la grandeur anglaise sous Cromwell et il a su l’exprimer dans un langage plus viril qu'on ne l’eût cru possible. Son Panégyrique (155), publié en 1655, correspond pour la date et les évènements dont il traite au Premier Anniversaire, et lui est supérieur par la majesté et la concentration. Il ne faut pas demander à Waller d'images neuves, d’envolées subites, de vues originales, mais dans le genre oratoire, vigoureusement sensé, cette pièce compte parmi ses meilleures réussites. Voici un bon exemple de raisonnement rimé dans le cadre de la stance de quatre vers : Cromwell a eu raison de conserver, malgré les efforts du Parlement pour le lui arracher, le commandement militaire suprême
car
How much another thing, no more that man ?
Oh ! humane glory, vaine, oh! death, oh ! wings,
Oh ! worthlesse world ! oh transitory things !
Vet dwelt that greatnesse in his shape decay’d,
That still though dead, greater than death he lay’d;
And in his alter’d face you something faigne
That threatens death, he yet will live again. (153): V. 272-3 : When truth shall be allow’d and faction cease,,
And his own shadows with him fall:
(154) Nous avons consulté l’étu&e de Karl Theodore Parker, Oliver Cromwell in der schœnen Literatur Englands (voir bibliog. n° 236). L'auteur est un jeune Anglais, enthousiaste de Cromwell, qui accepte sans discussion les jugements &e Gardiner sur la politique et ceux de Carlyle sur la personnalité de son héros, et qui avoue franchement son parti-pris admiratif (p. 6). Il est à souhaiter que Monsieur Parker reprenne dans sa langue maternelle avec plus de maturité et de sens critique son étude intéressante mais ewtphatique et souvent gauche. Celle-ci est loin d'être complète dans la partie relative aux contemporains du Protecteur (eile omet notamment Wither). L'auteur ren@ pleine justice à Marvell et le place au premier rang (pp. 7-8, 9-22). Sur la foi de Birrell il nie (p. 10) que Marvell ait jamais été républicain ou puritain. On peut aussi trouver bizarre ce jugement sur le poème funéraire : Le récit que fait Marvell des vertus personnelles de Cromwell n’a rien de nouveau. Par contre ce qui est curieux, c'est la comparaison de Cromwell avec Arthur et Edouard le Confesseur » (p. 22).
(55) À Pancgyrick To My Lord Protector Of the present Greaïness and joint Interest of His Higkiess, and this Nation.
si le grand sénat de Rome n’a pu manier cette épée qui l’avait fait seigneur du monde vaincu, comment notre sénat pouvait-il espèrer, alors que son pouvoir [était encore récent, gouverner des armées victorieuses sauf par votre [intermédiaire ? [stance 40]
Mais quand il décrit la nouvelle puissance maritime anglaise, ce cœur sec et cet esprit mesquin se laisse presque aller à une ivresse poétique :
La mer est à nous...
Le passage, souvent cité, mérite de l'être. La vision de l'ile providentielle, refuge des apprimés, se termine sur un compliment :
* Aussi Votre Altesse deviendra-t-elle le Protecteur non plus de l’Angleterre seule, mais du monde entier. [stances 5-8]
Pourtant la fierté nationale l'emporte sur la courtisanerie, et s'exprime mieux que chez tous les rivaux de Waller, mieux même que chez Marvell. Celui-ci dit la même chose, mais il la dit d’une façon trop entortillée et qui convient mal à un sentiment simple et large. En pareille matière la banalité ne constitue pas une faiblesse (156), elle est
‘le gage de la réussite.
Si le Panégyrique se compare au Premier Anniversaire, le poème de Marvell Sur la victoire de Blake répond à celui de Waller Sur une guerre avec l'Espagne et un combat naval (157). Ici encore le poète classique l'emporte en dignité; il parle de l'ennemi vaincu avec courtoisie, s’attarde sur un épisode pathétique dont une famille espagnole est la victime et l’héroïine; s’il loue Cromwell des exploits de sa flotte, la flatterie est moins outrée chez lui que chez Marvell et les marins ne se voient pas abaïssés au rang de simples instruments du Protecteur. Le poëme finit noblement sur la vision d’un Cromwell qui tiendra à la main
un sceptre royal, fait d’or espagnol.
Quand l’objet de ce vœu destiné à ne point s’accomplir eut quitté à la fois le pouvoir et la vie, Waller ne fit pas grand effort pour remporter la couronne élégiaque. Le poème Sur le récent orage et la mort de Son Altesse qui le suivit (158) ne possède guère d’autre mérite que la brièveté; comme le titre l'indique il joue sur la coïncidence du désordre des éléments avec l’agonie du grand homme. Marvell lui aussi emploie ce ressort poétique, mais nous préférons ses hyperboles extra-
(156) D'ailleurs l’idée même ce l’hégémonie maritime anglaïse était encore récs comme j'a montré S. B. Liljegren dans Some notes on the name of James Hars É Oceana (Probleme der englischen Sprache und Kultur, Germanische Bibliotack TI, 20, Heidelberg 1925), pp. 232-7.
(157) Of a War with Spain and a Fight at Sea, publié pour la première £ avril 1658. — La bataille est celle de San Lucar, livrée le 8 septembre 1656 (voir supra).
(158) Upon the late Siorme, and of the deaih of his Highnesse Ensuing the same. 165%
CAO
vagantes, métaphysiques (« verser le déluge sur la tête du chaos » (159) par exemple) aux hyperboles trop sagement mythologiques de Waller (Hercule abattant les arbres du mont Œta pour ses funérailles).
Les trente-quatre vers du poème Sur le récent orage. servirent de texte à Wither pour une composition soixante fois plus longue où le panégyriste et le héros s'entendent dire tous deux leurs vérités. L’intention de Sel sur sel (160) est honnête et courageuse, mais hélas ! on n'y retrouve rien de la poésie des Juvenilia (1622) ni même de Hallebuia ! (1641). Le poète pastoral et le poète religieux ont disparu depuis longtemps ; il ne reste plus qu’un vieillard morose et prolixe. Pourtant, perdus dans ce bavardage, quelques vers donnent une expression juste sinon forte à une idée très voisine de celle qui avait inspiré l’Ode Horatienne
Il ne serait pas parti si le travail prescrit pour lui n'avait été terminé. Dieu l’éleva pour préparer en détruisant une place à ce qu’Il entend bâtir...
Le vocabulaire religieux ne doit pas nous cacher la ressemblance de ce jugement avec celui des historiens modernes pour qui Cromwell, utile destructeur, ne fut pas un constructeur. Wither les devance ici, mais c’est parce qu’il retrouve le point de vue dominant d’où Marvell est descendu pour apprécier le héros de plus près, de façon plus humaine et moins impartiale. Eloignés de la flatterie, ces vers le sont aussi de l'invective malgré l'accusation de visées égoïstes qui les suit
Dieu vit le pouvoir qu’il lui avait accordé employé à des projets personnels.
Alors AIMENT DEEE METRE TERRE (161).
Sirce passage ne rend pas tout à fait justice à Cromwell, il fait honneur à Wither.
Au contraire les Sfances héroïques (162) de Dryden souffrent de précéder immédiatement dans ses œuvres complètes l’Astræa redux où il célèbre « l’heureuse restauration de S. M. sacrée Charles II ». On
(159) Vers 122 : And pour the Deluge ore the Chaos head.
(160) Salt upon salt. Made out of certain Ingenious verses upon the late Son and the death of hs Highness ensuing. By which contempblative object, occasion is taken, to offer to consideration the probable neer approaching of greater Storms, and more sad consequences, by Geo. Wiîther Esquire. London 1659 [corrigé à la
main en 1658 dans l’exemplaire du Musée Britannique]. — Le titre constitue un jeu de mots. Voir dans le N. E. D. le sens technique de « salt upon salt ». (161) Page 30 : He ha& not gone,
But that the work or@aind for him was done.
God, rais’d him, by Destroying, to prepare
A way for that which he ïintends to rear,
And, to that purpose qualifñid him , so,
As they were, whom of old he call'd to do
Such Services; an@, as it seems, intended
No further use of him, when that was ended
He saw, the Pow’r which was on him bestowne
Imployed in Designments of his own:
Then, re-assumed it :.…
(162) Heroick Stanzas Consecrated to the Memory of His ighhess Oliver, Late
Lord Protector of this Commonwealth, etc. written after the celebrating of his funeral. 1659
re 0 rs
- est tenté de voir dans l'éloge du Protecteur au lendemain de ses funérailles un acte de servilité analogue à ceux de Waller. En réalité Dryden était capable, plus encore que son prédécesseur à la tète de l’école classique, d'apprécier la grandeur de Cromwell. D'ailleurs en 1658 il occupait un emploi officiel dans le même service que Milton et Marvell. Mais, plus jeune que notre poète, il avait eu moins que lui l’occasion d’entrer dans la familiarité du Protecteur. Aussi son poème ne nous À dit-il rien sur l’homme privé; à peine une allusion à « l'influence plus | calme > que Cromwell savait à l’occasion répandre et à «sa mine affectueuse en même temps que majestueuse » interrompt-elle le récit des exploits du général et de l’homme d'état [stance 18]. Mais ce récit a de la noblesse ; le rythme plein et vigoureux marque un grand progrès sur l’élégie à la mémoire de Hastings, élégie dont nous avons cité naguère quelques extravagances. Nul poème intermédiaire de Dryden n’a été conservé; on avait quitté un écolier, on retrouve un homme. Pourtant linfluence de Donne reste sensible dans le choix des images :
Où commencerai-je donc, où finirai-je,
pour dessiner une renommée si vraiment circulaire ?
Car dans un cercle quel ordre peut-on montrer
alors que toutes les parties sont si parfaitement égales ? [st. 5].
Et plus loin
Ses dernières victoires venaient toujours plus serrées
de même que près du centre [de la terre] le mouvement [augmente. [st. 34].
Mais déjà l’accent propre de Dryden, distinct du ton métaphysique, classique sans tomber dans la banalité, se fait entendre
Sa grandeur, il la tirait du Ciel seul;.
\ car il était grand avant que la fortune ne le fit tel; et les guerres, comme des vapeurs qui s'élèvent. devant le [soleil.
le font paraître plus grand, mais non devenir plus grand. [SE VO Pourtant Dryden n’a pas encore atteint sa pleine maturité; aussi n'est-ce point le rabaisser indûment que de lui préférer Marvell, plus ému et mieux renseigné à la fois, comme chantre de Cromwell. Dans un recueil d’élégies sur la mort du Protecteur, Sprat eut l'honneur de figurer aux côtés de Waller et de Dryden (163). Cette compagnie assura sans doute au poème du futur évêque de Rochester ; plus de lecteurs qu'aucun de ceux de Marvell n’en eüt alors. Mais un seul exemple suffira pour montrer la hauteur de la pensée et l'élégance du style de Sprat
Travail que seul le Ciel et toi, Cromwell, pouviez faire, tu nous as rendus heureux bon gré mal gré (164).
(163) Three Poems Upon the Death of his late Highness Oliver Lord Protector Of England, Scotland and Ireland. Writien By Mr. Edm. Waller. Mr. Jo. Dryden. Mr. Sprat, of Oxford. London 1659.
(164) Strophe XV : À work which none but Heaven and thee could do
Thou mad’st us happie whe’re we woul& or no.
Ce genre d’éloge se poursuit pendant seize strophes, inégales mais qui comptent en moyenne plus de vingt vers chacune. Car Sprat donne dans l’ode pseudo-pindarique, mise à la mode par son ami Cowley.
Milton resta muet quand mourut Cromwell. Son admiration pour le Protecteur avait souffert de la déception causée par une politique religieuse trop conservatrice. D'ailleurs même au moment où Milton décernait son approbation à l’homme d'état, peut-on dire qu’il le chantait ? S'il l’avait fait, tous les autres poètes lui auraient sans doute cédé la première place. Mais le sonnet adressé 4 Milord Général en mei 1652 (165), qui ne compte pas d’ailleurs parmi ses plus triomphantes réussites, nous apporte seulement l'expression de la haine de Milton contre ses anciens amis les presbytériens. L’éloge de Cromwell est la massue dont il assène le coup final aux « loups mercenaires qui n’ont d'autre conscience que leur panse ». Le grand aveugle a déjà oublié (s’il l'a jamais vu) le Protecteur en chair et en os; de son puissant cerveau il projette dans sa nuit un fantôme impeccable, à la marche rectiligne. Ce Cromwell qui « sur le cou de l’orgueilleuse Fortune couronnée — a élevé des trophées à Dieu », qu’a-t-i1 de commun avec l’opportuniste de génie dont la devise était : « Nul ne s'élève plus haut que celui qui ne sait pas où il va » ?
En prose latine (166) Milton a fait un effort plus sérieux pour peindre Cromwell, ou du moins pour résumer sa carrière jusqu’au régicide. Après avoir réfuté diverses accusations des royalistes, entre autres celle d’avoir poussé Charles I à se réfugier dans l’île de Wight, accusation reproduite dans l’Ode horatienne, Milton entreprend de faire un éloge positif de Cromwell. Mais là encore il reste dans le vague et l'abstrait, louant le modèle des guerriers chrétiens plutôt que le véritable chef des Côtes-de-fer. Les seules notes concrètes détonnent, comme quand le pamphlétaire parle de la haute naissance de son héros, flatterie digne d’un Waller, et des services rendus par ses ancêtres à la cause de la Réforme, services qui avaient surtout consisté à piller les biens de l'Eglise; ou encore quand il l’égale « à Cyrus, à Epaminondas et à tous les grands généraux de l'antiquité >» pour avoir maintenu la discipline parmi ses troupes « en payant régulièrement leur solde ». Milton était trop concentré sur lui-même pour se donner la peine d’entrer dans les sentiments d’un autre, füt-ce de Cromwell (167).
En regard de ces louanges, pour inégales qu’elles soient, de Marvell, de Waller, de Dryden, de Spratt, de Milton, en regard même de l'appréciation impartiale où s’efforce ce vieil enfant-perdu de Wither, les attaques des royalistes pèsent peu. Une seule mérite aujourd’hui la lecture : c’est le Discours en vers et en prose de Cowley, écrit sous le Protectorat de Richard s’il faut en croire l’auteur, mais publié seulement après la Restauration. Comme le titre l’indique, ce réquisitoire vise
re
(165) To the Lord Generall Cromwell May 1652. — On the proposals of certaine ministers at the Committee for Propagation of the Gospell.
(166) Dans la Defensio secunda (1654). Voir la traduction anglaise dans l'édition Bohn, vol. I, pp. 282-6.
(167) L'hypothèse que Cromwell aurait fourni à Milton quelques traits de son Satan nous semble peu solide, En tout cas le vrai Cromwell ne ressemblait guère dans ses allures plébéiennes à l'aristocrate déchu du Paradis perdu.
moins la personne que le gouvernement d'Olivier Cromwell (168). Aussi le ton en est-il relativement élevé. Si le conquérant de la Jamaïque y est traité de « grand alligator » (169) parce qu’il poursuit sa proie dans l’eau comme sur terre, le raisonnement l'emporte sur les injures. Cowley passe en revue les actes de Cromwell, surtout dans les cinq dernières années de sa vie, sans se perdre dans les détails. Souvent il frappe aussi juste que fort : non certes quand il reproche au défunt Protecteur d’avoir voulu vendre la cathédrale de Saint-Paul aux Juifs pour en faire une synagogue (170), mais, par exemple, quand il juge la guerre contre l'Espagne (171). Même lorsque Cowley rend Cromwell seul responsable des malheurs du temps, il le fait avec une sobriété propre à entraîner la conviction des hésitants : « … feindre de réclamer la liberté pour tous et grâce à cette feinte faire de tous ses serviteurs; prendre les armes contre des impôts se montant à peine à deux cent mille livres sterling par an et les porter soi-même à plus de deux millions; chicaner pour la perte de deux ou trois oreilles et couper trois ou quatre cents têtes; combattre contre je ne sais quel soupçon imaginaire de deux mille gardes appelés par le Roi je ne sais d’où, et entretenir pour soi-même non moins de quarante mille soldats; feindre de défendre les parlements, et les dissoudre tous par la violence, même ceux qu'on a soi-même convoqués et presque choisis » (172). Chacune de ces antithèses exprime une contradiction indéniable dans la carrière de Cromwell; où Cowley échoue, c’est lorsqu'il faudrait trouver le principe de ces actions en apparence inconciliables. Sa seule réponse est : « une dissimulation infinie >. Comme qualités positives il ne reconnait à ce tyran que le courage (et encore non sans faire remarquer que Cromwell avait « reçu moins de blessures et connu moins de dangers » qu'aucun autre général aussi souvent victorieux), et surtout « une activité extraordinaire » (173). Aussi l’écrivain ne peut-il s'expliquer le succès de l’homme d'état qu'il en vient à déclarer « une des plus fortes plaisanteries de la Nature » (174). Mais pour nous modernes qui ne croyons plus (ou nous croyons désabusés de la croyance) aux lusus Naturae, cette explication ne suffit pas. Voir la preuve de la médiocrité intellectuelle du Protecteur dans ce fait « que seul entre tous les hommes qui ont jamais reçu le nom de grand, il n’a laissé derrière lui le souvenir d’aucun apophthegme sage ou spirituel » (175), c'est moins marquer les limites du génie de Cromwell que celles du talent de Cowley. Quel dommage que Carlyle n'ait pas relevé cette assertion ! Moins bibliques que le prophète de Craigenputtock et de Chelsea, nous nous contenterons de regretter le peu de place que tient
(168) À Discourse By way of Vision, concerning the Government of Oliver
Cromwell. — Voir dans l'édition Waller des Essays and Plays of Abraham Couwuley, Cambridge, 1906, la note relative à la première publication de ce pamphlet en 1661, PP. 492-3. — Hudibras renferme quelques raiïlleries contre Cromwell, et une ballade
satirique dont le Protecteur fait les frais a été attribuée à Butler. (160) Ibid., p. 367.
(170) Ibid., p. 369.
(171) Jbid., pp. 367-8.
(172) Ibid., p. 348.
(173) Zbid., p. 366.
(70 bi pe 7r:
(175) Ibid., p. 363
dans le Discours l’homme qui eut nom Olivier Cromwell : Cowley lui substitue une abstraction, le despotisme machiavélique plein de mépris pour « les vieilles règles surannées de la vertu et de la conscience » (176): contre ce spectre aussi différent de la personne vivante que le fantôme glorieux évoqué par Milton, il élève la protestation éloquente, peut-être sincère (177), en tout cas habilement interprétée, de l'esprit constitutionnel anglais. À Marvell, en qui certains ont pourtant voulu voir le représentant de cet esprit, un tel parti-pris doctrinaire est inconnu; et c’est pourquoi, seul entre les amis et les ennemis de Cromwell, notre poète a su pénétrer par delà les principes et même les actes jusqu'à l’homme.
Grâce aux poèmes de Marvell nous avons pu tracer la courbe de ses sentiments à l'égard de Cromwell entre 1650 et 1658. Que l’on nous permette d'anticiper sur le récit des dernières années du poète, et d’annoncer dès maintenant que l’écroulement subit du régime protectoral ne fera pas abjurer à Marvell le culte du héros national. Le deuil d'Olivier, il ne le portera pas seulement le jour des funérailles grâce aux cinq aunes de drap noir que lui aura fournies le Conseil d’état (178),
(176) Ibid., pp. 372-3.
(177) Le doute provient du ralliement de Cowlev au protectorat en 1656, annoncé en termes assez humbles dans la préface de l'édition in-folio de ses poèmes parue cette année (voir l'édition Waller des Poems of Abraham Cowley, Cambridge, 1905, p. 455) — et aussi de ce fait rapporté par Wood. Fasti (IV, 210) que Cowley aurait écrit un poème funéraire à la louange d'Olivier. Le poème, s'il a existé, est perdu. Parker, op. cit., p. 56, voit la preuve de son existence dans les strophes 4, 10 et 13 &e l’Ode de Cowley Upon His Majesties Restoration and Return, mais la fonce démonstrative de ce témoignage nous échappe.
(178) Calendar of State papers, domestic, 1658-90, p. 131. — C’est une liste, en date du 7 septembre 1658, des personnages officiels qui sont proposés pour une allocation en nature leur permettant de porter le deuil du Protecteur. En face du chiffre proposé figure le chiffre sanctionné par le Conseil &Etat. Par mesure d'économie beaucoup d'allocations ont été réduites : c’est ce qui advint à Milton et à Marvell; d’autres supprimées : c'est ce qui advint à Dryden. Le nom de ce dernier na figure pas dans le document imprimé Gans le Calendar, mais nous nous sommes reporté à la pièce manuscrite, conservée aux Archives nationales (vol. CLXXXII, f. 90 des State papers, domestic) et nous en donnons ci-dessous le texte complet
9 6 Mr. John Milton
9 6 Mr. Merville l 2 rs
9 6 Sir Phillip Meadows * \ cure * Ce nom est Mr. Sterry j barré dans Îe
9 o : Mr. Drayden document.
De ce texte il ressort que l’allocation de Milton et Marvell a été réduite pour chacun de 9 à 6 yards (même mesure fut prise pour le Master of the Rolls; le lord-maire, proposé pour 9 yards, les obtint sans ré@uction), que le nom de Meadows, pourtant revenu de son ambassade en juillet, a été remplacé par celui de Sterry qui continuait donc à travailler dans le même service que Milton, avec ou sans le titre de secrétaire latin, enfin que « Drayden » devait être une sorte de surnuméraire et se vit comme tel refuser l'allocation. Masson, qui semble avoir ignoré ce document, dit à tort, op. cit, vol. V, pp. 374-6, que la nomination de Sterry en septembre 1657 ne fut pas suivie d'effet. Par contre il note que dès le 19 octobre 1657 Dryden &onne quittance de 50 livres sterling à Thurloe, sans doute pour un travail du même genre. Aussi est-il curieux qu'aucun des biographes de Dryden à notre connaissance, en tout cas
aucun de ceux de Marvell qui ont fait usage de ce document, n'ait signalé la présence de « Drayden » sur le manuscrit.
mais toute sa vie. Le rôle, peu glorieux aux yeux mêmes de l'impartiale histoire, honteux pour l’orgueil des sujets de Charles II, que sous ce monarque jouera l'Angleterre dans les affaires européennes, ‘fera regretter l’usurpateur par maint Anglais qui l’avait maudit de son vivant. À plus forte raison Marvell, collaborateur modeste mais enthousiaste du géant, l’exaltera-t-il aux dépens des nains qui lui auront succédé.
Parti dans l’'Ode horatienne de l'admiration au sens latin du mot, il est passé à l’admiration approbatrice dans le Premier Anniversaire; puis
dans l’élégie funèbre l'affection ajoute sa note personnelle, intime; avec
le recul du temps la vénération subsiste, mais se charge de colère contre ceux qui ont défait ce que Cromwell avait fait. De ces quatre attitudes ni la dernière, indiquée en passant, ni la seconde, longuement exprimée, n'appartiennent en propre à Marvell. Au contraire la première et la troisième ne s’observent que chez lui : celle-là est exceptionnelle par l'intelligence, celle-ci par le sentiment (179). Comment donc expliquer ce paradoxe que l’Ode horatienne ait conquis la popularité tandis que le poème Sur la mort de Cromwell n’est connu que des curieux ? Mais cette victoire dans le goût public de la raison sur le sentiment n’a été remportée qu'avec l’aide du sentiment : l'Anglais moyen du XIXe siècle a vu dans Charles I* le héros de l’Ode, et sa sentimentalité s’est émue ; 4l a appris par cœur les trois strophes qui décrivent l’exécution du Roi et a lu distraitement tout le reste. D'ailleurs la beauté formelle de lOde a fait accepter sa difficile leçon, plus ou moins bien comprise. Le poème funéraire, plus long, plus inégal, boursouflé par ici, essoufflé par là, décourage le lecteur ordinaire prêt à en goûter le pathétique. Pourtant il ne mérite pas cet oubli; unique comme l’Ode dans la littérature consacrée à Cromwell par le point de vue où il se place, il possède en tant que document historique une valeur bien plus grande.
Peut-on résumer cette phase de la vie de Marvell qui va de 1653 à 1658 en disant qu'il fut le « poète lauréat » (180) du régime protectoral ? L'expression est ingénieuse. Naturellement les biographes qui l’'emploient n’entendent pas une nomination en règle comme celle dont bénéficiera Dryden ni même l'investiture moins précise accordée à Ben Jonson. Cette réserve faite, il faut encore remarquer que l'expression convient seulement à la seconde attitude de Marvell, celle dont le Premier Anniversaire est la plus éclatante manifestation. Elle laisse de côté non seulement l’Ode horatienne, qui lui échappe par le ton comme par la date, mais le poème funéraire, trop intime. Car le mot de lauréat implique une poésie dépourvue sinon de sincérité du moins de spontanéité
(x79) Il serait injuste pourtant de ne pas reconnaître la présence d’une émotion sincère et poignante dans un opuscule contemporain : A collection of several passages concerning his late Highmnesse Oliver Cromwell, in the time of his Sickness; wherein ÿs related many of his expressions upon his Death-Bed. Together with his Prayer within two or three days before his death. Written by one that was then groom of his bedchamber [Le catalogue éu Musée Britannique dit : Charles Harvey]. London. 1659. — Ce récit simple, religieux, où le narrateur s’efface et vise à faire parler le plus possible le Protecteur lui-même, a été utilisé par Carlyle.
(180) Birrell, p. 71 : « Marvell, who played the part of Laureate during the Protectorate... ». — Firth (D. N. B.}) dit plus justement : «the poet of Cromwell and the Protectorate ».
et qui, dans ses inspirations les plus hautes comme l’ode de Tennyson sur la mort de Wellington, voit et doit voir dans celui qu’elle célèbre l’homme public et non l’homme tout court. Marvell est d’abord le juge et enfin l'ami de Cromwell; il n’est son panégyriste que dans l’intervalle; et alors, sans dépasser Waller par l'inspiration, il lui reste inférieur par la composition et peut-être même par, le style. Mieux vaut laisser au courtisan classique le titre semi-officiel (181) et appeler Marvell, ce qui est mieux. le poète de Cromwell. Quand il n'aurait rien écrit que les vers dont celui-ci a fourni le sujet, il mériterait une place non médiocre dans la poésie et dans l’histoire de l’Angleterre.
(181) À moins que l’on ne prefère, comme le fait Wood. Athenae, Ed. Biiss IV 6 l'attribuer à un certain Paganus Piscator (Payne Fisher), autre royaliste DIS pe Protectorat, et qui avait des hexamètres latins prêts pour toutes les circonstances d la vie publique : « a true time-server (Gncident to most puets).. poet laureat ob bler.. palpable flatteries.. » voilà les expressions Que nous cueillons sous la lun : de Wooë au sujet de Fisher; puis cette marque d'impartialité . « Me h d si e. good convnand of his latin pen ». M.